A peine nommés, et déjà dans la tourmente…

La logique aurait voulu que l’on attende le discours de politique générale du nouveau Premier ministre pour se faire une idée sur ce que veut ce nouveau gouvernement et du cap vers lequel il veut conduire le pays. Mais une fois de plus, c’est internet et les médias qui imposent le rythme. Et la patience n’est pas leur fort!

48 heures après l’annonce de la formation du gouvernement, on a déjà l’avis de Camelia Jordana! La chanteuse et actrice, qui avait déjà pu se faire une expertise sur la vie en banlieue, et “ces hommes et ces femmes qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau“, depuis la villa de luxe où elle a été élevée sur la Côte d’Azur, avait aussi une autre spécialité qu’on ignorait: le droit français. Elle nous le dit tout de go: Darmanin n’aurait jamais dû être nommé, pas plus que Dupont-Moretti, c’est “cracher au visage de toutes les femmes” que de les nommer aux ministères de l’intérieur et de la Justice. Et elle ajoute: qu’on “devrait exiger un casier judiciaire vierge d’un ministre“, ce qui est pourtant le cas de l’un comme de l’autre… Mais passons, chacun gère sa communication comme il le peut, et la starlette a l’excuse de n’avoir pas mené sur le sujet une action solitaire mais bien coordonnée, avec l’ensemble des groupes de pression féministes, et du journal Libération qui cache à peine, comme d’habitude, son engagement partisan derrière un jeu de mots: “C’est Mâle parti” titre-t-il entre les photos des deux hommes à la Une.

“Vous me jugerez sur ce que j’ai fait, lorsque je l’aurai fait,” réclamait hier à l’assemblée nationale le nouveau Garde des Sceaux. On peut le comprendre. Et en tout cas convenir que juger un avocat sur les crimes des accusés dont il a assuré la défense est tout à fait absurde. On nous rétorquera que sa nomination est aussi vilipendée en raison de ses prises de position critiques, ou ironiques, à l’égard du mouvement Metoo. Là on est carrément dans le délit d’opinion. Que Maître Dupont Moretti, avocat de son métier, ait eu quelques critiques à faire sur les libertés prises par les militantes féministes, avec le droit à une justice contradictoire et à la présomption d’innocence, est après tout assez logique. Et le droit à l’irrespect s’applique même quand il s’agit d’un totem de la bonne conscience de gauche. Quant-à la forme… chacun pensera ce qu’il veut de l’esprit provocateur de l’homme, mais il n’y a là non plus pas de quoi fouetter un ministre.

Le cas du ministre de l’Intérieur est assez différent. Primo, il était déjà un ministre important il y a huit jours et personne alors ne semblait juger scandaleuse sa présence au gouvernement. C’est apparemment la relance de l’accusation de viol d’une femme contre lui qui a provoqué la colère des militantes féministes au lendemain de sa nomination. Une accusation portée au lendemain de son entrée au gouvernement, concernant des faits ayant eu lieu dix ans auparavant, en 2009. Depuis, les magistrats ont enquêté et conclu leurs recherches par un non-lieu. Mais un vice de procédure a convaincu la justice de relancer l’instruction, qui avait été close parce que la crédibilité de la plaignante était jugée limitée, compte-tenu entre autres de sa précédente condamnation pour chantage et extorsion de fonds aux dépends d’un autre homme.

Evidemment, on peut objecter que le fait d’avoir été condamnée préalablement pour avoir tenté de profiter d’un autre homme, ne suffit pas à discréditer la parole d’une femme. C’est vrai! Mais le précédent n’est pas non plus de nature à rendre caduc celle de l’homme qui revendique lui une relation librement consentie de part et d’autre. Les juges re-trancheront.

En attendant, fallait-il éviter de nommer Monsieur Darmanin au ministère de l’intérieur? D’un point de vue du droit, on peut observer que la présomption d’innocence du ministre n’est en rien remise en cause par le vice de procédure qui provoque la relance de l’instruction. En s’en tenant à un strict principe de précaution, on aurait pu temporiser. Au moins jusqu’à ce que l’enquête rouverte soit refermée, pour éviter tout conflit d’intérêt. Mais on imagine mal le Premier ministre nommer un Ministre de l’intérieur intérimaire en attendant la décision de justice. Le Premier Ministre et le Président ont donc choisi de se fier au premier jugement des magistrats instructeurs. Il faut évidemment souhaiter pour la sérénité ambiante, qu’ils ne se soient pas fourvoyés.

Un succès Vert à moitié plein

C’est la fête à la nature! Dimanche, le “ras de marée” vert aux élections municipales. Lundi le Président qui donne quitus aux membres de la Convention sur le climat, sur à peu près toutes leurs propositions, à 3 “jokers près” a dit Emmanuel Macron. Décidément, l’après-covid (au moins provisoire) ne ressemble à rien et en tout cas pas à l’avant. Du moins en première lecture.

Evidemment, si l’on y regarde de plus près, il s’impose de nuancer un peu. D’abord, le “ras de marée” n’est tout de même pas un tsunami.

Il y a encore loin de la coupe au lèvres

Primo en raison du taux de participation. Plus faible que jamais, près de 60% d’abstention. Cela relativise évidemment les succès comme les défaites. Ainsi la nouvelle étoile de Bordeaux, l’écologiste Pierrre Hurmic, est en réalité élu par 17,5% des inscrits. On reste encore très en deçà de la supernova. Bien sûr cela n’enlève rien à sa légitimité démocratique, comme à celle de tous les autres élus. Mais cela peut conduire à limiter l’emphase dans l’analyse. Au total les écologistes vont diriger 10 villes de plus de 30000 habitants, contre deux auparavant, c’est encore beaucoup moins que les LR et divers droite (140), ou même que les divers mouvements centristes (23). Et comme dans le même temps la gauche en perd 6, de son côté, on peut se demander où sont passés les électeurs de gauche. D’ailleurs Olivier Faure qui n’est jamais en mal d’une déclaration précipitée, voire osera-t-on dire irréfléchie, s’est empressé d’annoncer qu’il était prêt -et donc on suppose aussi le parti dont il est le premier-secrétaire- à se ranger derrière un candidat écologiste à la prochaine présidentielle.

Mais il y a encore loin de la coupe au lèvres. L’élection présidentielle, c’est en 2022 et pour l’instant les sondages, qui il faut le reconnaître n’ont pas grand sens à deux ans de l’échéance, mettent plutôt Olivier Faure plus Yannick Jadot à un niveau très insuffisant pour s’emparer du pouvoir: 11% à eux deux. Et l’on peut craindre pour la gauche que l’annonce “surprise” de l’inévitable Ségolène Royal, proposant de prendre la tête d’un rassemblement avec les écologistes, soit vouée à faire long feu.

Si la perte d’influence du PS n’est pas une surprise, pas plus que le recul de LR qui perd des bastions comme Bordeaux ou Marseille, si évidemment la République en Marche est à la rue, comme on s’y attendait, il reste une énigme dans ce scrutin: où sont passés les dizaines de milliers de gens qui battent le pavé tous les samedis, et même plus, depuis deux ans pour protester contre la politique du gouvernement? Certes la peur du Covid en a peut-être dissuadés quelques uns, encore que les manifestations de rues soient rarement des modèles de distanciation, mais l’explication ne suffit pas. Les manifestants qui réclament sur l’air des lampions le départ de Macron et l’avènement de plus de démocratie, ne se retrouvent pas non plus dans celle des urnes. Ce pays que l’on nous dit à longueur de temps découragé, las de son président, de la classe politique nationale, et du pouvoir centralisé, ne semble pas non plus croire en la démocratie de proximité. Et là il y a un hic! Car voter reste encore la moins mauvaise façon de faire valoir son avis.

Une série d’électro-chocs?

Cela étant dit, ceux qui ont choisi d’aller voter ont souvent choisi les candidats écologistes, et ces derniers ont bien raison de s’en réjouir. Mais ils ne sont évidemment qu’aux premiers pas du gué, et le plus dur reste à venir. Car si les villes dont ils prennent les manettes ne sont pas toutes encore les enfers pour l’être humain que nous promettent les collapsologues, la mise en œuvre des convictions qu’ils ont affiché pendant leurs campagnes électorales devrait administrer aux électeurs une série d’electro-chocs. Au delà des traditionnelles pistes cyclables et aménagements d’espaces verts. Pour gagner dans ces grandes villes, les Verts ont dû prendre la tête d’alliance hétéroclites, allant souvent de la France Insoumise au Parti-socialiste. Pour “ratisser” plus large, il a fallu rassembler les pro-climat mais aussi les anti-nucléaire, anti vaccins, ennemis de la 5G, des compteurs électriques communicants ou de l’application Stop-Covid. Il a fallu agréger les demandes des adversaires des grandes surfaces, des anti-pesticides, des anti-carbone mais aussi des anti-taxe carbone De tous ceux qui estiment avoir droit au train sur la place de leur village, de ceux qui voudraient bien qu’on arrête de manger de la viande, qui mettraient bien tout le monde aux céréales… bio, qui fermeraient bien les Mc Donald, où encore les entrepôts d’Amazon… sauf pour la livraison des iPhone X… Evidemment, une fois aux commandes cela ne va pas être facile de répondre à toutes les attentes, les écologistes devront faire des choix, et sans doute mettre un peu d’eau dans leur vin. Ils auront ainsi l’occasion de montrer qu’ils peuvent faire d’excellents gestionnaires, mais ce sera forcément au prix d’une frustration de certains des électeurs amalgamés pendant la campagne, remplis de grandes ambitions généreuses mais rétifs au pragmatisme indispensable en politique.

Il est donc trop tôt pour savoir si cet engouement de l’électorat pour l’écologie peut conduire dans deux ans les électeurs à les mettre aux commandes du pays. Emmanuel Macron le sait bien qui avait déjà pris un coup d’avance sans attendre le résultat des municipales. Conscient d’une double fracture, issue pour partie de son action, mais aussi de l’action de ses prédécesseurs: la crise environnementale et la crise démocratique.

Le pari de Macron

Sur la question environnementale, Emmanuel Macron n’est pas parvenu à convaincre largement que son action était à la mesure des engagements pris au début de son mandat. Au contraire, plusieurs mesures prises ou plutôt différées sur les pesticides, ou encore sur les accords commerciaux internationaux, la tentative d’augmenter puis geler la taxe carbone nationale, qui mit les gilets jaunes dans la rue, ont pu donner le sentiment qu’il tergiversait sur ces sujets et peinait à tenir un cap qui soit dans la ligne de l’accord de Paris, et qui figurait dans ses engagements de campagne.

Sur la question de la rénovation démocratique l’échec est pour l’instant tout aussi patent. Les scandales liées aux abus commis par des hommes politiques n’ont pas cessé à son arrivée. Le non-cumul des mandats n’a pas été complètement mis en œuvre mais seulement ébauché. Au contraire les plus proches du président ont montré que même au gouvernement, ils s’accrochaient à leurs mandats locaux. L’introduction de la proportionnelle n’a pu pour l’instant être menée, faute de consensus. La promesse de gouverner avec la droite et la gauche, s’est perdue dans la constitution d’un parti politique de ralliés au président, venus il est vrai de gauche comme de droite, qui a permis à celui-ci de faire adopter ses projets de réforme grâce à une majorité absolue au parlement, mais n’a montré que peu de consistance politique et une absence de leadership, qui s’en sont trouvés sanctionnés lors du scrutin municipal. Alors que le pari macronien initial était de revaloriser la politique, de restaurer la confiance entre le peuple et ses élus… la défiance à l’égard du pouvoir et de ses représentants, Macron au premier chef, n’a fait que s’accroître, nourrie par des médias en quête d’audience, et des partis d’opposition frustrés d’avoir été privés du pouvoir.

Pour sortir par le haut de cette double impasse, Macron a mis la barre très haut, en mettant en place la convention citoyenne pour le climat, une assemblée de 150 personnes tirées au sort et chargées de faire des propositions pour réduire la production de gaz à effet de serre. Une façon de relancer une politique respectueuse de l’environnement, tout en apportant une réponse à la critique sur l’absence de démocratie directe manifestée entre autres par les gilets jaunes réclamant, à l’unisson avec l’extrême gauche… et l’extrême droite, un droit au Référendum d’Initiative Citoyenne. On peut estimer que ce choix du Président est contestable, et il est contesté, même parmi certains de ses soutiens. Au nom de quel principe démocratique, une assemblée de gens tirés au sort serait plus légitime qu’une assemblée résultant d’élections au suffrage universel? On rétorquera qu’il ne s’agissait pas d’une assemblée destinée à prendre des décisions, mais à faire des propositions. Et de ce point de vue on peut estimer que les “tirés au sort” ont gagné leur légitimité dans le sérieux de leur travail de réflexion. L’expérience a effectivement débouché sur un processus associant, même de façon très partielle et imparfaite, des membres de la société civile, guidés par quelques experts, à l’élaboration de la décision politique. Et leurs 149 propositions sont argumentées, on peut les juger pour certaines hors-sol, ou décalées par rapport à la vie réelle de leurs concitoyens… l’ensemble est en tout cas cohérent, et Emmanuel Macron a tenu à confirmer lui-même son soutien à 146 d’entre elles. Les trois “jokers” du Président, concernant la suprématie des droits humains sur ceux de l’environnement, inaliénable dans la constitution, le refus de taxer les dividendes pour l’environnement, attractivité économique oblige, et les 110 km/h sur autoroute, qui lui rappellent un peu trop la bataille des 80km/h sur routes nationales.

Evidemment, il reste maintenant à transformer tout cela en actes. Cela passera par des décrets, des projets de loi, un ou des référendums… Cela prendra du temps, ce qui permet aux écologistes de répondre qu’il ne s’agit pour l’instant que de vœux pieux et que, comme le dit Pierre Hurmic, le nouveau maire de Bordeaux: “on ne devient pas écologiste car les écologistes ont gagné une élection”! Mais évidemment tout le monde sent bien que le scrutin de 2022 pourrait se jouer en partie ici. Sur la capacité du Président à traduire son discours de lundi en actions gouvernementales – on dit le Premier-ministre peu enthousiaste, mais il était présent au premier rang pendant la conférence – et donc à contrarier la montée d’une vague verte, qui profitant de l’inaction du pouvoir, pourrait finir par se rapprocher du Graal.

Vive le « journalisme d’intuition »?

Ce dimanche matin un titre en ouverture du site du journal Le Monde: “Le combat des Traoré est magnifique”: des milliers de manifestants en France contre les violences. Il ne s’agit pas d’une tribune mais d’un “reportage”, donc du travail de plusieurs journalistes du quotidien. Ce titre appelle évidemment plusieurs commentaires.

Constatons d’abord que les journalistes, et leur responsable éditorial, qui ont estimé que ce titre est publiable, ont quand-même pris soin d’entourer de guillemets la phrase “le combat des Traoré est magnifique”… Une façon de laisser penser qu’il s’agit d’une citation entendue dans la manifestation plutôt que du point de vue du journal. La méthode est vieille comme le journalisme, mais il y a belle lurette que l’on apprend dans les écoles de journalisme que les guillemets n’exonèrent jamais les journalistes du contenu de leurs écrits. Encore moins dans un titre, lorsque l’auteur de la supposée phrase entendue n’est pas immédiatement précisé, mais cité au fin fond de l’article: il s’agit en l’occurrence de Karim Belkhadra, acteur ayant joué en particulier dans le film “La Haine”.

La seule façon de comprendre ce titre est de penser, comme le confirme le contenu même de l’article, que c’est bien le journal Le Monde qui juge le combat des Traoré “magnifique”. Et là, il y a plus qu’un malaise. Primo parce que le choix du Monde de s’engager dans un combat militant, aussi clivant que celui des Traoré, l’écarte d’une histoire faite d’indépendance et d’efforts d’impartialité, d’une approche raisonnée de la question du racisme dans la société française. Deuxio parce que le journal à travers son titre n’apporte pas son soutien militant à un combat contre le racisme, ou pour un usage plus modéré de la force par la police, ce qui après tout serait tout à fait honorable, mais bien à la famille d’Adama Traoré. C’est à dire à un clan qui défraye la chronique judiciaire, et se défie des règles démocratiques. C’est ainsi la cheffe de clan, Assa Traoré qui explique: “En Afrique, on renverse les présidents. Le peuple se lève, va au palais, renverse le président et prend le pouvoir. Ensuite, c’est le peuple qui va décider qui sera le président dans une démocratie effective. Donc oui, pourquoi ne pas faire comme en Afrique ?” 

On le sait l’affaire Traoré a déjà été tranchée par une grande partie des journalistes. Parmi les multiples expertises et contre-expertises, chacun a pu choisir sa vérité. Pour le Monde, mais bien d’autres encore, c’est celle des Traoré. Peut-être les journalistes qui en jugent ainsi ont finalement raison… Peut-être leur intuition – en l’absence de décision de justice définitive personne ne peut prétendre aujourd’hui disposer de faits incontestables, démontrant que Adama Traoré a été, ou pas, victime de la violence policière – est exacte. Peut-être la suite de l’interminable procédure contradictoire, 4 ans que cela dure, leur donnera raison.

Mais on se gardera le droit de trouver désespérant, et extrêmement dangereux pour la démocratie, de voir le “journalisme d’intuition” se substituer à la recherche besogneuse et souvent ingrate de la réalité des faits, l’engagement militant prendre le pas sur le travail de vérification et d’enquête. Travail pourtant indispensable dans ces domaines, celui des inégalités raciales qui sont encore bien présentes dans notre pays, et des comportements racistes d’où qu’ils viennent, comme dans celui des violences policières, chaque fois qu’il y en a.

Racisme et violences, cocktail explosif!

Comment sortir de la crise qu’on pourrait appeler “Floyd/Traoré”? D’abord, sans doute, en tentant de démêler les choses. Les deux affaires n’ont sans doute rien à voir, sauf que dans les deux il y a mort d’homme. George Floyd a été littéralement assassiné devant une caméra par un policier qui était connu pour sa violence. Jusqu’à preuve du contraire, non apportée jusqu’ici, Adama Traoré n’a pas été assassiné, mais est décédé à la suite de son interpellation il y a quatre ans. Dans les deux cas le contexte invoqué est double: d’une part une violence chronique et un sentiment d’impunité, d’autre part un racisme supposé, ponctuel ou structurel.

Parlons d’abord de la question du racisme qui semble justifier le rapprochement entre les deux situations, et en particulier du racisme institutionnel. Peut-on comparer la situation des Etats-Unis, où la ségrégation raciale a été abolie en 1964, ou les suprémacistes blanc ont pignon sur rue, avec celle d’un pays, le nôtre où un petit-fils d’esclave Gaston Monnerville fut Président du Conseil de République entre 1947 et 1958, puis Président du Sénat pendant 10 ans? Et où depuis plusieurs gouvernements ont compté des ministres et secrétaires d’Etat non-blancs. Prétendre aujourd’hui que la société française est structurellement, institutionnellement raciste, est une ânerie. Nous partageons avec d’autres pays l’héritage du colonialisme, pas celui de la discrimination raciale, sur le territoire national, si l’on excepte la honteuse période antisémite vichyste.

Le racisme existe en France, comme ailleurs, il se double en plus d’un vieux fond d’antisémitisme que l’on retrouve sans doute plus qu’ailleurs. Il existe, comme la bêtise, dans toutes les professions, et peut-être, cela reste toutefois à prouver, particulièrement dans la police, qui est en première ligne sur la ligne de front raciale et sociale que nous avons établie en un demi-siècle dans les banlieues en créant des ghettos dédiés à des migrants venus pour certains en renfort de l’expansion économique lorsqu’elle était là, pour d’autres à la recherche d’un eldorado illusoire. Les uns et les autres se retrouvant en grand nombre confinés dans des quartiers où le chomage peut atteindre 25% de la population en âge d’être active.

Suppression de la police de proximité

A cet égard, la faute cardinale commise par Nicolas Sarkozy lorsqu’il décida en 2003 de supprimer la police de proximité, au prétexte qu’un policier n’est pas fait pour jouer au foot avec les enfants, mais pour réprimer, a sans doute pesé très lourd -autant sans doute que l’insuffisance des équipements collectifs et de transport- dans cette ghettoïsation, et dans l’apparition de ce que certains qualifient aujourd’hui de territoires de non-droit. La présence permanente de policiers au contact des habitants, mi-surveillants mi-animateurs -une initiative du gouvernement Jospin en 1998- facilitait sans doute beaucoup la vie sociale dans ces quartiers, et leur sécurisation. Le pouvoir de nuisance pris dans certaines cités par les trafiquants de drogue est sans doute une conséquence de leur suppression.

Engagés dans une véritable guerre de territoire avec les délinquants des banlieues qu’ils sont sensés contrôler, les policier de la Brigade Anti Criminalité, sont aujourd’hui aspirés dans la violence au même rythme que leurs adversaires, plus ou moins délinquants, mais tous focalisés dans leur combat contre le flic-ennemi. Et on peut comprendre que lorsqu’on vit dans une de ces banlieues, on ait parfois la trouille en croisant des policiers, de la même façon que les policiers doivent eux-aussi vivre dans la crainte de l’affrontement de trop. On peut d’ailleurs reconnaître au film “Les Misérables” d’avoir dressé, avec plus ou moins de caricature, le tableau apocalyptique de cette guerre civile au quotidien.

C’est d’ailleurs le plus souvent ces policiers de la BAC habitués à un véritable combat de rue sans fin, qui se retrouvent mis en cause dans les violences excessives lors des manifestations de gilets-jaunes ou de syndicalistes. Et c’est l’autre grande question posée à la police française, ou du moins à ceux qui les dirigent: comment concilier maintien de l’ordre efficace et usage raisonné de la force?

Plateaux télés complaisants

Constatons tout d’abord que les fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre ont été soumis à un régime depuis plus d’un an, que n’ont connu aucun de leurs collègues des pays voisins. A peine sortis de la période des attentats terroristes les plus dramatiques, ils ont connu plus de 50 manifestations du samedi, débouchant systématiquement sur de la casse urbaine, vitrines, mobilier, véhicules… dans la plupart des grandes villes de France. Manifestations auxquelles se sont ajoutées ou superposées les mobilisations syndicales contre la réforme des retraites. Ces samedis de violences les policiers les ont vécu, c’est une nouveauté, sous l’oeil implacable de centaines de téléphones portables à l’affut du moindre dérapage violent, pour diffuser les images, souvent décontextualisées, sur les réseaux sociaux. Chaque semaine, les manifestants du samedi bénéficiaient, outre une présence quasi-permanente et complaisante sur les plateaux-télé, de la bienveillance des commentateurs de la classe politique, remontée en bloc contre le gouvernement et donc sa police. Quoi qu’on pense de leurs modes d’action, on doit reconnaître que les nerfs des représentants des forces de l’orde ont été soumis à rude épreuve, et que malgré le nombre élevé de blessés chez les manifestants -il y eut aussi des blessés dans leurs rangs- le sang-froid de la plupart des policiers a sans doute permis d’éviter le pire.

Mais le problème demeure. Et il faut maintenant le traiter de façon sérieuse, et si possible pérenne. Et la solution appartient entièrement au pouvoir.

4 ans d’expertises contradictoires et toujours pas de décision définitive

Constatons tout d’abord que certains des travers ayant conduit à la situation extrême de tension actuelle, tiennent au fonctionnement même de nos institutions. Lorsque l’on constate que 4 ans après, la justice n’est toujours pas à même de trancher sur ce qui s’est produit lors de l’arrestation d’Adama Traoré, on a envie de hurler. Quoi qu’on pense de l’action politique et militante du comité de soutien dirigé par la sœur de la victime, il est inadmissible que les parents n’aient pu obtenir une réponse claire et définitive des juges à leurs interrogations. Et l’on pourrait ajouter que chaque rebondissement judiciaire est l’occasion pour eux d’une nouvelle humiliation, celle de voir étaler en public les différentes exactions dont certains de leurs enfants se sont rendus coupables dans le passé. Que nos procédures judiciaires permettent d’empiler pendant quatre ans des expertises venant se contredire les unes les autres, sans qu’un ou des juges aient le courage de trancher, en estimant que le cirque judiciaire a assez duré, est indigne d’une démocratie comme la nôtre. Ajoutons que l’institution judiciaire ne se grandit pas lorsque la Ministre de la Justice propose elle-même de rencontrer le comité de soutien concerné, en son ministère, en violation avec toutes les règles concernant la séparation des pouvoirs. Elle aurait, dit-on, comme excuse d’avoir obéi à une injonction présidentielle… ce qui rend la chose encore plus affligeante. D’autant que les militants en question se sont empressés de répondre qu’ils ne rencontreraient évidemment pas la ministre tant que les policiers, qu’ils jugent coupables, ne seraient pas mis en examen, et ont appelé à une nouvelle manifestation.

Clairement, l’affaire Traoré n’est pas l’affaire Floyd. Mais la question de l’usage de la violence par la police est posée aussi de ce côté-ci de l’Atlantique, et demande une prise en compte politique forte. Et sans doute sans précipitation. Le maintien de l’ordre est une question très complexe, qui doit s’adapter aux différentes situations, et à l’époque. La provocation permanente des policiers, parfois en nez à nez, par des manifestants vindicatifs à la recherche de l’incident sous l’oeil des téléphones portables, change évidemment les conditions du maintien de l’ordre. La présence systématique de manifestants décidés à casser ce qui leur tombe sous la main, pour se faire entendre et voir, impose sans doute aussi des révisions stratégiques. Et en évitant les complaintes de tous les yakafakons. Ceux qui préconisent tout simplement de désarmer la police voire de la supprimer. Ceux qui savent que tout est la faute au placage ventral qui est interdit dans certains pays… Ou qui préconisent l’interdiction du lanceur de balles de défense, qui aurait fait selon une étude de la revue Lancet -fondée sur les communications des hôpitaux français- 43 blessés aux yeux sur la période 2018-fin aout 2019, dont 9 énucléations. Un bilan évidemment inacceptable, mais qui ne suffit pas à résumer le sujet.

Une nécessaire remise à plat

Le gouvernement prendra-t-il le temps de la réflexion? Ce n’est pas forcément gagné! On l’a vu avec l’intempestive invitation du clan Traoré au ministère de la justice… Mais la décision improvisée par le Ministre de l’Intérieur d’interdire la pratique de “l’étranglement”, n’est guère plus habile, au point de paraître une provocation, même si l’intention affichée de suspendre les fonctionnaires coupables de propos racistes parait de pure logique.

Si la question est complexe, c’est précisément parce qu’elle ne se limite pas au traitement d’une affaire de site Facebook raciste dont les policiers seraient les auteurs, ou au fait de s’asseoir sur un homme couché à plat-ventre au risque de l’étouffer. C’est notre façon de penser les relations entre la police et les citoyens, dans les quartiers des grandes agglomérations, mais aussi ailleurs, qui est à revoir. C’est de notre capacité à mettre fin à la guerre civile qui se déroule dans certains quartiers, en ramenant à la vie démocratique chaque pouce de terrain qu’il est question. Sans se faire trop d’illusions sur la possibilité de réintroduire, dans le climat actuel, des agents de proximité dans les banlieues. Mais c’est aussi notre capacité à lutter contre toute prétention d’introduire dans notre pays un climat de lutte de races, qu’il s’agisse des discours racistes primaires d’abrutis, policiers ou non, ou des tentatives de certains intellectuels communautaristes de faire de la couleur de la peau un critère de discrimination du droit à la parole (le seul discours antiraciste recevable devant émaner de “racisés”). Qu’il s’agisse de maltraitance quotidienne de migrants, ou de dénonciation par des militants soi-disant antiracistes des “nègres de maison” et autres “Bounty”.

Oui notre pays a mené par le passé une politique d’extension coloniale. Oui, ce fut largement au détriment des populations autochtones concernées. Oui, on pourrait considérer que le colonialisme fut un crime contre l’humanité. Non, nous ne vivons pas aujourd’hui dans un état post colonial, où une police et une justice racistes traiteraient différemment les justiciables selon la couleur de leur peau. Bien sûr l’égalité de tous reste un combat. Nous devons composer avec des problèmes complexes de violence et de répression de la violence, de racisme et d’inégalités sociales, de défiance générale vis à vis de tout ce qui vient de l’Etat, et cela sous les feux d’un système de communication en roue libre, où toutes les paroles jusqu’aux plus haineuses pèsent le même poids… Il est temps de s’y atteler.

Au lieu de mettre en place trois commissions d’enquête différentes plus une enquête judiciaire pour savoir si l’Etat a bien géré la crise du Covid 19, on serait mieux inspiré de mettre quelques personnes intègres et disposant de la hauteur de vue nécessaire autour d’une table pour repenser les relations entre la justice et la police -bref l’Etat- et les citoyens. Mais c’est vrai qu’il y a aussi un système de santé à remettre sur ses pieds, et un développement durable à inventer, et une Europe qui menace d’exploser… Bref, l’après de l’avant devrait décoiffer!

Un élan brisé?

Transformer un élan, même gagnant, en mouvement sur la durée n’est pas chose simple. Indubitablement, Emmanuel Macron est en échec sur ce point. Il n’a pas réussi pour l’instant à consolider son élan de 2017. Le mouvement “En Marche” l’a porté à la présidence de la République, mais n’est pas devenu pour autant un grand parti politique, capable de porter durablement un message fort et clair d’une échéance électorale à l’autre, de proposer aux Français sur la durée un message politique plus élaboré que son attachement à la réalisation du programme électoral du Président.

Certes, on pourrait répondre que l’état dans lequel se trouvent les autres partis politiques n’est guère brillant et que donc LREM n’a rien à leur envier. Pas faux! On cherche encore le renouveau programmatique du Parti socialiste ou des Républicains. Mais les évènements qui se sont succédés dans le camp du Président de la République à l’occasion de cette campagne des municipales sonnent comme un échec personnel pour lui.

Il y a d’abord eu la pantalonnade de la campagne de Paris. La rivalité entre Benjamin Griveaux et Cédric Villani dont personne n’a compris en quoi elle impliquait un désaccord sur le fond, et était donc autre chose qu’un combat de coqs. Puis, après l’abandon forcé du premier, on a vu arriver Agnès Buzyn, qu’une interview de journaliste a suffi à faire exploser en plein vol au lendemain d’un premier tour lourdement perdu, avant qu’elle reprenne du poil de la bête et confirme sa présence au second tour. Dans l’intervalle le mathématicien Cedric Villani avait proposé de reprendre le flambeau de La République en Marche, dont il a été exclu… tout en prenant langue avec Anne Hidalgo pour négocier un éventuel ralliement. Pour compléter ce tableau surréaliste, on apprenait qu’une maire d’arrondissement sortante de Paris, après avoir rallié la liste LREM serait en négociation avec Rachida Dati, pour conserver son arrondissement… On en saura plus dans quelques jours…

Mais le véritable coup (tordu) d’éclat est venu de Lyon. De l’ex plus proche du Président de la République, Gérard Collomb, actuel maire de Lyon, brièvement ministre de l’Intérieur, qu’on avait vu pleurer en public le jour de l’investiture d’Emmanuel Macron, et qui aujourd’hui se rallie à Laurent Wauquiez, le président de la région Rhône-Alpes Auvergne, -et ennemi notoire du sujet de son émotion larmoyante d’il y a quelques mois- avec qui il signe un accord de maquignon: je cède la direction de l’agglomération à ton cheval, et tu laisses la mairie de Lyon à mon poulain… Pathétique! Déshonorant, serait-on tenté de dire si Gérard Collomb n’avait déjà montré quelques faiblesses sur le plan de la dignité politique. Déjà son départ du gouvernement avait des allures de désertion. On avait alors bien compris que son principal souci était de ménager la suite de sa carrière lyonnaise. Une carrière commencée en 1977 comme conseiller municipal, il y a 43 ans, et qui lui avait déjà permis de demeurer le maire de sa ville pendant 16 ans. Sans succès, puisqu’au premier tour de mars dernier sa liste se retrouvait en troisième position au coude à coude avec… le président de l’agglomération à qui il avait cédé sa place pour devenir ministre de l’intérieur, et qui se présentait contre lui, en dissident de LREM.

Bien sûr la direction de LREM a immédiatement dénoncé cet accord politique. Mais c’est bien l’échec d’Emmanuel Macron sur la modernisation de la vie politique qui est ici consommé. Et cet échec pourrait devenir un véritable boulet pour lui.

Lors de la campagne de 2017, la lassitude des électeurs pour une vie politique dégradée, minée par le clientélisme, les privilèges, et un cumul insolent des mandats, par une classe politique professionnalisée, ayant privatisé à son profit l’ensemble des fonctions représentatives, avait pesé très lourd dans le succès d’Emmanuel Macron. L’assainissement de la vie politique était l’une de ses principales promesses, et une part significative de l’électorat y avait cru. Comme au refus des clivages partisans gauche-droite. Une part au moins des Français avait espéré un véritable renouveau politique, un nouvel élan qui allait nous éloigner enfin d’une politique d’appareils, se partageant les postes et alternant au pouvoir, autant pour détruire que construire.

Trois ans après que reste-t-il de cet élan?

Primo, le président n’a pas réussi à débarrasser la vie politique française des affaires. Obligé de construire un appareil d’Etat au pas de charge avec soit des transfuges des appareils anciens, soit des nouveaux venus sans expérience, il a dû aussi composer avec les scandales. Une malversation par ci, un oubli de déclaration par là… Bref, comme avant, ou à peu près.

Ensuite, sous la pression des institutions de la 5ème République, qui poussent le président élu à se constituer une majorité à sa main pour pouvoir gouverner à sa guise, il a constitué son parti politique, de bric et de broc, forcément, c’est la contrepartie de la nouveauté. D’anciens élus de gauche, d’autres de droite, et des nouveaux venus, dont la seule véritable unité idéologique et programmatique était sa personne. Donc un parti faible. Qui plus est dirigé, tant pour le parti que le groupe parlementaire, par des gens manquant de charisme. Un parti peu rodé aux arcanes de la politique, qui s’est montré souvent inexistant dans sa défense de la politique du gouvernement et le combat politique qui va avec, et qui a du coup multiplié déclarations contradictoires, décisions incompréhensibles, comportements individuels aberrants, et depuis peu dissidences… Bref, loin de l’ambition initiale d’un président qui disait vouloir réconcilier les Français avec la politique. Face à la faiblesse de son parti et au refus de l’opposition de coopérer, la volonté de gouverner avec toutes les bonnes volontés de droite comme de gauche, se résumait finalement à un débauchage à droite comme à gauche.

Enfin, et c’est ce qui éclate avec l’affaire Collomb, il n’a pas pu imposer un véritable changement des règles du jeu politique, en mettant fin au cumul dans le temps des mandats. Qu’un de ses proches, ayant soutenu son programme de moralisation de la vie politique, puisse aujourd’hui continuer à tenter de tirer les ficelles, dans la deuxième métropole de France, après dix-sept ans de pouvoir absolu, au prix d’une trahison, est d’une symbolique pesante. Comme étaient symbolique la volonté de son premier ministre ou de son ministre des comptes publics, de se faire réélire dès maintenant dans leur ville respective, pour s’assurer de préserver leur point de chute de professionnel de la politique en cas de sort contraire.

“Je ne suis pas un professionnel de la politique”, lançait en 2017 Emmanuel Macron, en guise d’argument de vente. Ceux qui en auraient conclu qu’un des enjeux de son quinquennat serait une déprofessionnalisation de la politique en sont, pour l’instant, pour leurs frais.

Tout est affaire de décor !

Quels temps déraisonnables! Nous sommes entrés dans une ère de relativisme généralisé. Tout est possible, tout est équivalent, aucune vérité n’est plus certitude, mais simple opinion. Le réel n’est plus que la partie émergée que donnent à voir nos écrans, d’un iceberg inconnu soumis à des courants profonds obéissant à des logiques mécaniques et occultes qui nous dépassent et ne peuvent qu’échapper aux humains qui n’ont accès qu’à la surface des choses.

C’est la défiance généralisée. Défiance envers les dirigeants -mais ça n’est pas vraiment nouveau- qui ont forcément été mis à leur place, à l’occasion de simulacres démocratiques, par des forces occultes dont ils défendent aveuglément les intérêts. Défiance envers les entreprises qui nous font vivre, mais ne peuvent poursuivre qu’une logique, celle du profit, et donc de la destruction des individus. Défiance à l’égard de la science, qui ne peut obéir qu’aux directives des puissants, et en particulier la médecine qui est forcément soumise à la loi des laboratoires pharmaceutiques et de leurs profits. Défiance à l’égard de la presse qui atteint des niveaux sans précédent, l’actualité du monde ayant disparu au profit du story-telling de chroniqueurs en quête d’audience et au déroulé de vidéos qui ont fini par se substituer au réel lui-même. Défiance à l’égard de la police bien-sûr, dont le rôle protecteur ne peut plus être reconnu, puisqu’ils sont forcément les exécuteurs des basses-œuvres de dirigeants eux-mêmes instrumentalisés par des forces occultes qui décident de notre avenir en fonction de leur propre intérêt.

Et la défiance est un monstre qui se nourrit de lui-même. Prenez un exemple d’actualité: le remède du Docteur Raoult. Dans les faits, tout le monde en principe ne pourrait que se réjouir de l’existence d’un remède efficace et pas cher contre le coronavirus, ou à l’inverse du fait que l’on évite d’administrer à des patients un produit inutile ou dangereux. Mais il y a la défiance. A l’égard des organismes chargés d’évaluer l’efficacité des médicaments, organismes bureaucratiques forcément détournés de l’intérêt public, dirigés par des fonctionnaires dépendant d’un pouvoir politique, qui a lui même été mis en place par des réseaux d’intérêts privés, dont font partie les grands laboratoires pharmaceutiques, qui ont intérêt à développer leurs propres médicaments, pour apporter des dividendes à leurs actionnaires.

Pure spéculation? Non! La preuve, c’est que le médicament du docteur Raoult n’est pas cher. Donc, s’il marchait, il nuirait aux profits des grands labos pharmaceutiques, qui fabriquent des médicament concurrents beaucoup plus chers! CQFD. Et lorsque la revue médicale Lancet, l’une des deux revues qui font référence dans le monde, publie une étude sur le sujet semblant démontrer que la Chloroquine est inefficace et dangereuse, c’est évidemment parce que des laboratoires manipulent les scientifiques dont les crédits dépendent de leur bonne volonté. La preuve? La société Blackrock, gestionnaire d’actifs, déjà soupçonnée par la “vox médiatica” d’avoir dicté au gouvernement sa réforme des retraites, possède 6% de la société éditrice du Lancet. CQFD à nouveau.

Au fait, Blackrock est aussi actionnaire de Gilead le laboratoire pharmaceutique qui chercherait à couler la solution du professeur Raoult, et possède son propre médicament le remdesivir, sur lequel le Lancet a aussi fait une étude pour démontrer… qu’il “n’a pas de bénéfice thérapeutique significatif”. C’est pas facile de s’y retrouver dans les réseaux d’influence cachés du grand capital qui régissent le monde, et qui n’hésitent visiblement pas à se montrer contradictoires pour brouiller les pistes.

Cette défiance systématique est devenue plus qu’un droit, un devoir. Et donc on peut tout dire, dans les médias ou les réseaux sociaux, sans retenue, pourvu que ce soit sur l’air du complot, façon “moi en ne me la fait pas, je sais bien ce qui se trame derrière tout ça…”. C’est ainsi qu’une chanteuse de variétés peut parler à la télévision “des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau, c’est un fait”… et réclamer illico un débat télévisé avec le ministre de l’Intérieur… Mais le plus inquiétant est sans doute dans le soutien qu’elle obtient dans sa démarche de la part d’un député de la République, Aurélien Taché, ancien élu macroniste ayant décidé de changer de parti… et donc qui en connaît forcément un brin sur le côté caché des cartes.

Pour une autre starlette, du cinéma celle là, le complot est organisé par Bill Gates lui-même, milliardaire et ex-patron de Microsoft, qui à travers sa fondation, utilise les vaccins et la 5G pour asservir le monde. Pour les souverainistes, qu’ils soient d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, et se retrouvent ou pas finalement dans le giron de Michel Onfray, le complot est ourdi à Bruxelles, voire à Maastricht (le traité qui consacra l’Union économique et monétaire européenne), les eurocrates détruisent de façon méthodique et systématique nos systèmes de santé, d’instruction, de retraite… bref nos modes de vie, et nous soumettent à la férule des fabricants d’automobiles de luxe d’une Allemagne toute puissante…

Certes le complotisme ne date pas d’hier. Avant le complot des laboratoires contre Raoult, il y en a eu d’autres, pour nous faire croire à la Shoah, ou encore à la destruction des tours du World Trade Center pour dissimuler les exactions de la CIA… et ces attentats terroristes en France pour mieux faire passer la politique de destruction sociale… et l’affaire des vaccins qui donnent la sclérose en plaque et que l’on tente de nous cacher, et ces complots permanents contre “les gens” contre “le peuple” que l’oligarchie financière veut asservir… La vraie nouveauté est que le complotisme a conquis droit de cité sur les médias grâce aux réseaux sociaux, à quelques politiciens complaisants, ou idiots, chacun reconnaîtra les siens, et aux talk-shows sans fin qui meublent les antennes de polémiques interminables sans cesse renouvelées. Une grande actrice peut aujourd’hui affirmer que les vaccins servent à implanter des micro-processeurs chez les patients et trouver une écoute. Pire, des journalistes peuvent se hasarder à défendre sans le moindre argument de fait des thèses nourrissant la paranoïa ambiante, et organiser de soi-disant débats sur de soi-disant controverses, sans perdre rien de leur crédit professionnel. Dans un monde audiovisuel où les images ne sont plus que des messages, tous les discours sont légitimes parce qu’équivalents. C’est la caméra qui fait l’expert et donc valide le discours. Toutes les théories deviennent des idées, toutes les suspicions des opinions, les affirmations des démonstrations, et les jugements des analyses. Et donc les complots des vérités cachées.

C’est ainsi, la vie politique, économique et sociale ne serait plus que le théâtre d’ombres d’un immense complot ourdi par on ne sait pas bien qui, mais de toutes façons dans l’intérêt de ceux qui possèdent tout, qu’on les appelle capitalistes, puissances financières, oligarchie, Bill Gates ou Zuckerberg, qu’on leur attribue ou pas une religion en commun, ou le simple appât du gain, et la démocratie ne serait plus qu’un artefact sans signification… Au Peuple, victime… ne resterait plus que la fièvre du samedi.

La parole est à la gauche

Avec le printemps et le déconfinement, les tribunes, pétitions, contributions, manifestes et lettres ouvertes fleurissent. Avec toutes un point de départ commun: l’appel à un nouveau monde, pour que rien ne soit plus comme avant. Au premier degré on comprend: pour que jamais une épidémie comme celle que nous vivons ne puisse se reproduire. Evidemment c’est un point de départ consensuel. tout le monde est forcément pour. Mais chacun a sa ou ses recettes et c’est là que cela diverge.

Passons sur les délires anti-vaccins paranoïaques de Juliette Binoche, inititatrice d’une pétition mondiale, dont la première cible semble être Bill Gates (probablement est-elle en délicatesse avec l’operating-system de son ordinateur), oublions vite le chapelet de lieux-communs récité par le bienheureux Saint-Hulot, pour nous intéresser de plus près au dernier appel en date, celui de personnalités de gauche et de l’écologie souhaitant une “convention du monde commun”.

Premier observation: la dénomination de l’appel à une “convention du monde commun” est ambigüe. On devine qu’elle exprime la conviction que le monde appartient à tous, que sa sauvegarde est l’affaire de tous, mais également qu’il s’agit de réinventer une place publique, une socialité perdue, de retrouver un monde de partage et d’échange, quand l’évolution de la société nous pousse à l’égoïsme et à l’individualisation des comportements. Mais on peut aussi lui trouver un petit relent internationaliste, voire mondialiste qui n’est peut-être pas recherché. Car il s’agit bien ici de clouer la mondialisation au pilori, juste aux côtés de l’ultra-libéralisme, qui seraient la cause de nos maux. C’est normal il s’agit d’un appel de gauche… et d’écologistes.

Le texte fait la passerelle en permanence entre les aspirations de gauche – sociales et anticapitalistes- et le plaidoyer écologiste. De façon parfois erratique puisqu’il s’ouvre sur une affirmation établie de façon à peu près aussi rigoureuse que les expérimentations médicales du docteur Raoult: la pandémie a été favorisée par la destruction de la nature opérée par l’homme, sous la férule du grand capital. On a envie de répondre: pas plus pas moins que la peste noire au XIVème siècle… Et cette affirmation introductive est complétée d’un amalgame entre pandémie, crise sociale, “mise en parenthèse de la démocratie”, et “improvisation des pouvoirs publics”, qui pose d’entrée l’orientation politique du texte: les pétitionnaires, dont la liste puise largement dans ce que la France a compté de décideurs de gauche depuis les années 80, sont impitoyables: “les politiques dominantes depuis 40 ans nous ont conduit dans une impasse”… Pour les anciens ministres socialistes, les François Lamy, Christian Paul, Laurence Rossignol, ou Najat Vallaud-Belkacem, c’est donc au moins une autocritique, sinon un revirement. Pour Corinne Lepage, ancienne ministre de droite d’Alain Juppé, on pourra sans doute parler de prise de conscience anti-capitaliste tardive. Qu’importe! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et le passé politique des signataires ne suffit pas à disqualifier le contenu de leur appel.

L’ambition de départ est grande. Les signataires disent marcher dans les pas des reconstructeurs de la France au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Mazette. Avec un objectif immédiat: tourner la page du productivisme et mettre en œuvre la transition énergétique. Voilà pour les grands principes. Suit une série de propositions et pistes de réflexion souvent frappées au coin du bon sens, et dont on comprend qu’elles ont pour objectif de rassembler le plus large possible. La nécessité de faire jouer la solidarité au profit des plus démunis, et en particulier de ceux qui à l’issue de cette crise seront frappés par le chômage, ne devrait faire de doute pour personne. Le pays s’est d’ailleurs engagé avec la généralisation du chômage technique dans un plan de soutien à l’emploi sans précédent. “Sortir” des dizaines de milliers de personnes de la rue est une ambition que l’on ne peut que partager, même si depuis des années le problème semble toujours plus difficile à résoudre. La suggestion de généraliser les expérimentations locales en cours avec ATD 1/4 monde pour proposer un emploi aux chômeurs de longue durée est dans son principe excellente, il reste à vérifier la faisabilité de cette généralisation. Concernant les travailleurs étrangers en situation irrégulière la proposition est tout à fait modérée, comme pour ne braquer personne, on évite de demander une régularisation massive, on se contente de proposer que “l’accès au droit de séjour soit facilité”. De même sur l’hôpital le discours n’est pas très éloigné de celui prononcé ce samedi par Emmanuel Macron: “assurer un financement pérenne des investissements des hôpitaux et des Ehpad, rompre avec la spirale des fermetures de lits, et permettre la revalorisation des métiers de soignantes et soignants”.

Dans l’industrie la volonté de relocaliser des secteurs stratégiques ne devrait pas non plus choquer grand monde, c’est une leçon que chacun ou presque a pu tirer de la crise actuelle, même si la méthode, le recours aux nationalisations “là où il le faut” ne fera pas l’unanimité.

Evidemment, pour attirer les écologistes de Jadot, il fallait qu’il y ait un couplet anticonsumériste, pro développement durable, mais là curieusement les signataires se réfèrent à la “convention citoyenne pour le climat et sa méthode”, convention mise en place par Emmanuel Macron et appelée à déboucher sur des décisions politiques. L’appel à la solidarité européenne et à un véritable financement des pays en difficulté sans accroissement de leur dette paraît tout aussi consensuel…

Bien sûr le texte trace quelques lignes rouges qui en font bel et bien un texte de gauche, et d’opposition au gouvernement: le rétablissement de ISF, véritable fétiche de la gauche, est à l’ordre du jour, comme l’augmentation du SMIC. Evidemment les lois sur le chomage et les retraites devront être abrogées dès que sera intervenue l’alternance… Et les accords internationaux qui sont soupçonnés de brader notre souveraineté annulés…

Mais au final, il y a la un beau texte de réflexion sur les défis qui sont d’ores et déjà posés à notre société par la crise que nous traversons. De quoi alimenter un débat politique qui pourrait enfin sortir de l’opposition stérile, totale, et définitive de deux camps refusant de se parler, pour entrer dans le champ de la recherche des meilleurs compromis politiques pour permettre à notre pays de rebondir, dès maintenant… sans rien enlever à la liberté de choix des électeurs dans deux ans.

Fronde à LREM? Rien à perdre!

Donc, six ans après, on devrait nous jouer prochainement un nouvel épisode de la série dramatique “le Président et ses frondeurs”. A l’époque, les dissidents du Parti Socialiste reprochaient à François Hollande et Manuel Valls d’avoir bradé leurs convictions de gauche au profit d’un ultra-libéralisme germano-compatible. Bref de ne pas faire assez de social. Aujourd’hui, certains députés annoncent la prochaine constitution d’un groupe parlementaire constitué en grande partie de dissidents de la République en Marche, soucieux de tirer la politique du gouvernement vers plus d’écologie et plus de social. Et pour pousser le parallèle jusqu’au bout, on devrait retrouver dans le nouveau groupe parlementaire d’anciens socialistes, déjà frondeurs pendant le quinquennat précédent.

Evidemment, l’information, si elle se vérifie, n’est pas anodine. D’abord parce que le groupe En Marche devrait y perdre sa majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ensuite parce que personne n’a oublié que le mouvement des frondeurs a été largement à l’origine de la faillite finale du quinquennat précédent, et de l’impossibilité pour François Hollande de se représenter.

Eliminons d’abord la question de principe. Est-ce qu’un député appartient de fait à un parti qui l’a soutenu lors de son élection? Est-ce que son mandat conserve une valeur dès lors qu’il change d’étiquette? Ou devrait-il moralement démissionner? Au sein du groupe En Marche on fera évidemment valoir aux dissidents que sans la tête de gondole Emmanuel Macron, ils n’auraient pas pesé bien lourd sur les étals électoraux. Et c’est particulièrement vrai dans cette élection législative de 2017, dont la première caractéristique fut la vague Macron qui renversa tout sur son passage. Mais dans une élection par circonscription à deux tours, ce n’est pas un parti qui est choisi par les électeurs mais bien un candidat. Et donc il reste élu pour la durée de son mandat, et ne représente pas moins ses électeurs lorsqu’il quitte le parti qui l’avait investi. Tout au plus les électeurs en question ont-ils le droit de se demander s’il n’y a pas eu une forme de tromperie commerciale, et d’en tenir compte la fois suivante.

Mais de façon symétrique, le groupe parlementaire La République en Marche doit quant à lui s’interroger sur sa capacité à créer une dynamique collective de nature à lier ses membres. Se demander si la force centrifuge qui éjecte aujourd’hui certains de ses membres n’est pas simplement le résultat du fait que depuis trois ans il tourne un peu trop vite sur lui-même, sans s’ouvrir réellement aux idées venues de l’extérieur. Et sur ce point, la question de la direction du groupe parlementaire macroniste devrait être posée de façon centrale. Gilles Le Gendre, qui manque singulièrement de charisme -mais il n’y est pour rien- a démontré, au delà de ses multiples erreurs de communications, ou simple formulations de bêtises, que son mouvement, contrairement à ce qu’il semblait croire, ne pêche pas par “excès d’intelligence ou de subtilité”, comme il s’était cru autorisé à le craindre publiquement, fin 2018, mais peut-être plus par excès d’inertie et manque de débat.

En droit, en tout cas, les nouveaux frondeurs sont parfaitement à même de constituer un nouveau groupe parlementaire, s’ils sont assez nombreux (15). Il reste à s’interroger sur le poids qu’ils pèseront dans l’assemblée.

“Ni dans l’opposition, ni dans la majorité” déclarent les dissidents. Un positionnement évidemment ambigu, et difficile à tenir, qui devrait leur valoir les railleries de leurs collègues… Mais qui pourrait aussi donner un coup de jeune au fonctionnement de l’Assemblée. En effet, même si mathématiquement l’alliance entre le Modem et LaRem devrait conserver de justesse la majorité absolue, il va devenir beaucoup plus difficile de faire adopter les propositions gouvernementales à la hussarde, par des députés acquis à la cause votant comme un seul homme, pour soutenir les choix du président. Il faudra bien discuter avec ce groupe des “Ni-Ni” pour assurer les majorités. C’est pour le coup que Gilles Le Gendre et ses collègues devront faire preuve d’un peu plus d'”intelligence et de subtilité”. D’autant qu’on peut imaginer qu’une partie des députés d’En Marche restés fidèles à leur groupe auront à cœur de montrer qu’ils ne sont pas pour autant les “playmobils” que dénonce l’opposition, et qu’ils ont eux aussi leur mot à dire. Sauf à recourir systématiquement à l’article 49-3, qui permet de faire adopter les textes sans vote, mais donne une très mauvaise image de l’exécutif, cela va donc forcément compliquer l’action gouvernementale, et donc la mise en œuvre des projets du Président de la République.

Et ce n’est pas un mal! On a vu depuis trois ans l’effet destructeur d’un mode de scrutin majoritaire (combiné à une élection simultanée du Président et des députés) qui offre au Président de la République élu un parlement aux ordres. On a vu monter plus que jamais, la défiance des citoyens vis à vis de l’Etat, on a vu le consensus national minimal se déliter, jusqu’à ne plus laisser transparaître qu’aigreurs, frustrations et colères. On a vu comment l’opposition y perdait ses propres valeurs par volonté désespérée de s’opposer au pouvoir, à toutes forces, sur tous les sujets. On a vu la plupart des corps intermédiaires, désorientés, se sentir systématiquement contournés, évités, par le parti au pouvoir. On a vu prospérer pessimisme et négativité d’un peuple qui ne croit plus en lui-même et verse plus que jamais dans l’auto-dénigrement.

Alors, faudrait-il pour en sortir, pour que vienne, ou revienne, le temps du dialogue politique, de la construction collective, du compromis productif, que le Président de la République perde sa majorité absolue automatique au parlement? Chiche! Cela ne suffira sans doute pas à tout changer, mais si le nouveau groupe parlementaire des “Ni-Ni” pouvait rendre à l’Assemblée Nationale son rôle de creuset des réformes, de forum des échanges sur les projets, de lieu d’élaboration des grandes orientations de politique environnementale et sociale, indispensables, et même -rêvons un peu- attirer sur les rives du compromis et du dialogue, des élus actuellement cantonnés de l’autre côté du Rubicon, dans l’opposition systématique et stérile… la démocratie n’aurait rien perdu au change!

Merci Nicolas!

Les experts nous avaient pourtant bien mis en garde: déconfiner trop vite n’est pas sans danger. Il vaut mieux y aller progressivement, pour éviter une nouvelle catastrophe. Et bien il y en a qui n’en tiennent aucun compte. Regardez le journal Le Monde. 5 jours avant la date fatidique fixée par Emmanuel Macron, il décide brutalement de déconfiner Nicolas Hulot. Et patatrac! Le résultat nous pète à la gueule. L’ex-animateur-télé, ex-hélicomane repenti, expert en bains moussants, et ex-ministre, se lâche. On peut comprendre! Après deux mois de confinement, les deux pieds sur le frein, c’est difficile de maîtriser la machine. Il libère les chevaux, balance tout, sans égard pour personne, sans s’incliner devant aucun totem, se plier à aucun tabou… De la dynamite! Et il a bossé! Imaginez le travail, pour sortir 100 principes, pas un de moins, pour que le monde ne soit plus jamais comme avant. Pour qu’enfin la révolution pour laquelle il se bat depuis toujours -enfin depuis qu’il a renoncé aux hélicoptères et aux 4×4- advienne enfin.

Les journalistes du Monde à qui on ne la fait pas ont eu vite fait de renifler le bon coup, l’évènement intellectuel et politique de l’année, le manifeste incontournable, alors ils ont donné de la place à sa tribune. Avec un énorme rectangle bleu sur 4 colonnes à la Une: “Le manifeste de Nicolas Hulot pour l’après-Covid”. Et de fait, ça décoiffe! Un exemple parmi 100: “18. Le temps est venu d’applaudir la vie!”. Ou encore “30. Le temps est venu d’apprendre de nos erreurs!”. Sans oublier le très osé “4. le temps est venu de la lucidité”. Merci Nicolas d’être sorti de votre confinement pour nous rappeler à l’ordre, nous remémorer tous ces lieux communs dont on saisit mieux le caractère décisif, et pour tout dire révolutionnaire, lorsqu’on en lit in extenso la liste, dans les colonnes de notre journal. Un peu comme la diversité de la population française nous saute tellement aux yeux lorsqu’on parcourt les pages blanches de l’annuaire téléphonique…

Après ces remerciements, il ne nous reste plus qu’à vous faire une suggestion pour un autre principe qui pourrait prendre place juste après le tellement judicieux N°100: “le temps est venu de créer un lobby des consciences…”

“101. Le temps est venu de nommer au gouvernement des gens comme vous qui savent comment préparer l’avenir, pour que rien ne soit plus comme avant, et pourront enfin agir…” Ah non, ça c’est déjà fait!

Le virus de la crise démocratique

Décidément le virus est révélateur. Révélateur de maux dont souffre notre société et que nous tentions sans doute jusqu’ici, collectivement, de ne pas voir. Il y a d’abord les évidences: la perte de sécurité de nos approvisionnements les plus vitaux, avec le départ de nos industries pharmaceutiques, entre autres, vers des pays à faible coût de main d’œuvre; ou encore la faiblesse d’une Europe qui n’a pas vraiment encore dépassé le stade du grand marché pour entrer dans celui de la communauté de destin. La faiblesse aussi de nos organisations internationales, incapables de gérer efficacement et solidairement une menace sanitaire mondiale. Certains considèreront que le virus révèle aussi l’impasse où nous mène notre mépris de l’environnement, et notre obsession de la croissance économique… Le lien de causalité ne semble pas vraiment établi, mais après tout, cela peut aussi se discuter. Mais au delà de ces points, la crise du coronavirus agit surtout comme un révélateur implacable de l’impasse démocratique dans laquelle la société Française est en train de s’égarer.

Une première approche du sujet, la plus globale, mais aussi la plus violente, est celle de la critique de la décision même, prise par tous les états démocratiques de confiner leur population. Etait-il légitime de réduire drastiquement les libertés individuelles, et de conduire ces pays à une récession économique sans précédent depuis la guerre, avec toutes les conséquences humaines que cela aura dans les pays occidentaux, mais aussi et surtout dans tous les pays dont le développement repose sur la prospérité des premiers? Fallait-il prendre ce risque pour l’humanité entière, pour préserver quelques centaines de milliers de vies dans nos pays? Rarement sans doute, en dehors des temps de guerre, des gouvernements se seront trouvés face à un tel dilemme.

Car la remise en question démocratique, dans cette crise est évidente. La restriction des libertés de déplacement, l’interdiction des rencontres, et bien sûr des manifestations, mais aussi la fermeture quasi-totale de l’accès à la culture, si elles ne posaient pas de difficultés sous une dictature comme la Chine, n’allaient évidemment pas d’elles-mêmes dans nos démocraties. En soi, le choix de l’Etat, qui a privilégié la santé publique au respect des libertés, n’est pas condamnable. Décider de confiner, c’était aussi, compte-tenu des capacités hospitalières du pays, s’assurer que les malades seraient soignés dans des conditions d’humanité acceptables. Décision tout à fait respectable. En revanche, même lorsque l’on valide ce choix, les conditions dans lesquelles il a été fait posent problème et nous renvoient directement à l’impasse démocratique qui est la nôtre.

Du fait d’un système représentatif qui donne les pleins pouvoirs au président, il n’y a pas eu de véritable débat. C’est une minorité, certes majoritaire au parlement, mais une minorité tout de même, qui a pris ces décisions. Le Président de la République a eu beau en appeler à l’Union Nationale, à aucun moment il n’a pu ou su mettre en place le consensus minimal qui aurait donné le sentiment à la Nation que la mise entre parenthèse des libertés était collectivement maîtrisée et compatible avec nos traditions démocratiques. L’Etat n’en est évidemment pas seul responsable.

Dès le début de la crise, il est apparu que l’enjeu principal pour les partis d’opposition et les multiples chroniqueurs ayant leur rond de serviette sur tous les plateaux-télé, était la déstabilisation du gouvernement. La question centrale n’était pas la maladie, et ses conséquences, mais bien la gestion de la maladie par le pouvoir, et la certitude que semblait avoir chacun qu’elle signerait sa perte. On a vu les uns et les autres, défendre tous les points de vue, les plus contradictoires, au fil du temps, avec un dénominateur commun: le gouvernement n’est pas à la hauteur. Pour des motivations différentes, mais sans doute sur un fondement commun.

Les hommes politiques qui affichent à longueur de journée leur défiance à l’égard de toutes les réponses apportées par le pouvoir à la crise le font évidemment dans l’espoir de faire chuter ceux qui sont au pouvoir pour prendre leur place. En revanche les chroniqueurs et pseudo-experts qui consacrent leur temps à traquer les erreurs, fautes ou scandales dont le pouvoir pourrait se rendre coupable, ne le font évidemment pas, pour la plupart, par appétit d’un changement de régime. Non, ce qui crée ce consensus contre le pouvoir, c’est précisément l’absence apparente de contre-pouvoir. Et là, notre système démocratique montre cruellement ses limites.

Qui peut garantir aujourd’hui que l’état d’urgence sanitaire, qui permet à l’Etat d’aller au delà des prérogatives que lui donne la constitution, et de restreindre gravement nos libertés, ne sera pas prolongé au delà du strict nécessaire par le parti au pouvoir qui a la possibilité de décider de tout sans tenir compte, ou presque, des avis contradictoires? Le seul garde-fou institutionnel étant le Conseil Constitutionnel, la méfiance finit évidemment par l’emporter, et nourrir le complotisme. Et transforme la mission des journalistes et chroniqueurs, qui finissent par se considérer, à la faveur de la décrédibilisation des partis d’opposition et des syndicats, comme le seul véritable contre-pouvoir. Donc de plateaux-télé en réseaux sociaux, le mot d’ordre est unique: haro sur le pouvoir!

Mais l’impasse démocratique révélée par le virus ne s’arrête pas là, ne concerne pas que l’exercice du pouvoir d’Etat. Le statut démocratique des élus locaux est aussi en train de voler en éclat. Lorsque l’on entend des centaines de maires annoncer qu’il ne prendront pas la responsabilité de rouvrir les écoles, par crainte d’éventuelles poursuites judiciaires, après avoir plaidé depuis le début de la crise pour que l’Etat prenne en compte leur avis dans la mise en place des mesures de confinement ou déconfinement, qu’un président de région refuse la réouverture des lycées mais réclame celle des plages… on mesure l’ampleur de la crise démocratique. L’Etat ne peut évidemment pas organiser depuis Paris la réouverture de chaque école primaire, et la réponse que proposent certains -une forme d’immunité judiciaire des élus- n’est évidemment pas plus acceptable. Si les élus locaux ne veulent plus prendre de responsabilités, alors le système ne peut plus fonctionner. Et que dire des syndicats d’enseignants qui annoncent qu’ils se mettront en grève pour empêcher le retour à l’école des enfants dont ils ont la charge éducative?

La virus a porté la crise démocratique à son acmé. Il a démontré que nos sociétés ne peuvent faire face à des crises graves sans consensus démocratique autour des solutions. Pour recréer du consensus, il faut redistribuer la parole, rendre de l’initiative à chacun. Sortir de cette dualité dans laquelle nous sommes en train de nous enfermer. Pour ou contre l’Etat! La crise des gilets-jaunes annonçait cette dévalorisation de notre système démocratique, la perte de consentement à l’action publique, qui se traduisait dans la montée des violences hebdomadaires. La situation de rupture complète entre l’Etat et les différents acteurs de la vie publique, vient la confirmer. Il faut maintenant agir pour éviter le pire. Changer le mode de désignation de nos représentants, en réintroduisant la représentation proportionnelle, pour que l’action de l’Etat résulte de la confrontation des points de vue, et de la recherche de consensus, et plus de la simple volonté du moins mal élu. Déprofessionnaliser la politique pour limiter le clientélisme. Simplifier drastiquement notre mille-feuilles administratif, et nos réglementations, pour rendre de l’initiative aux citoyens. Revaloriser, sans pour autant les déresponsabiliser, les élus locaux. Rendre aux corps intermédiaires un rôle d’initiative et de participation à l’élaboration des politiques publiques…

Bien sûr on pourra toujours invoquer les errements de la Quatrième république, le spectre des chambres ingouvernables, pour contester un retour du scrutin proportionnel qui devrait constituer la pierre angulaire de ce renouveau. Mais au stade où en est la Cinquième, c’est notre démocratie qui est en péril. Cela fait des années que l’on voit peu à peu le fossé entre l’Etat et les administrés se creuser. Cela vaut donc largement le coût de prendre, maintenant, tout de suite, le risque de la recherche du consentement du plus grand nombre, pour pouvoir, comme on dit dans les discours ronflants, “refaire Nation”.