ADP: un référendum pour quoi faire?

Faut-il privatiser Aéroports de Paris? Chacun va forcément devoir se faire un avis sur le sujet puisque l’opposition, droite et gauche réunies, a décidé d’en faire un nouveau référendum anti-Macron. Le précédent, les élections européennes, n’ayant pas vraiment été une réussite, en dépit du succès du parti de Marine Le Pen.

A vrai dire, il n’est pas simple de se faire un point de vue catégorique sur le sujet. Un point de vue qui permette de répondre par oui ou par non à la question posée.

En premier lieu se pose un problème de principes. Selon qu’on est plutôt pour ou plutôt contre, on pourra opposer deux principes, contradictoires. Le premier, c’est la nécessité pour l’Etat de contrôler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un service public. C’est le point de vue de la gauche. Seul l’Etat du fait de sa neutralité financière serait à même d’assurer une égalité d’accès des citoyens aux services essentiels, celui du transport par exemple. A ce principe, qui évidemment a du sens, mais a déjà largement été battu en brèche au fil des privatisations successives, on peut en opposer un autre: le rôle de l’Etat ne serait pas de gérer des entreprises fussent-elles en charge de services publics, mais simplement de réglementer et contrôler ces activités essentielles pour les citoyens. Un principe qui est en général plutôt défendu par la droite, à part dans le cas d’Aéroports De Paris, où visiblement l’envie de faire subir un échec à Macron, à travers le projet de Référendum d’Initiative Partagée l’a emporté pour les amis de Laurent Wauquiez sur les convictions habituelles.

Aucun de ces deux principes opposés n’a pleinement été appliqué jusqu’ici, ni par la gauche, qui n’a pas lésiné depuis quelques dizaines d’années sur les privatisations (30 milliards d’euros pour le seul Lionel Jospin, qui est en outre à l’origine du désengagement partiel de l’Etat d’Air France ou de France Télécom), ni par la droite qui a laissé l’Etat continuer à gérer plusieurs entreprises, dont l’intérêt public n’est pas tout à fait évident, comme lorsqu’il s’agit par exemple des jeux d’argent. S’agissant d’Aéroports de Paris, la dimension de service public est claire puisqu’on peut penser que sont en jeu plusieurs thèmes essentiels: l’accès de chacun aux moyens de transport, la sécurité du transport aérien, la sécurité des frontières ou encore le rayonnement de la France dans le monde… Mais on pourra constater aussi que gérer ADP c’est aussi et surtout gérer d’immenses galeries marchandes dont l’enjeu public n’est pas très évident.

Des aéroports plutôt rentables

Or seule l’activité commerciale serait concernée par le projet de privatisation, tout ce qui concerne la sécurité restant sous la responsabilité de l’Etat. S’il en était ainsi, les principes auxquels la gauche est attachée ne seraient donc pas particulièrement violentés. Reste à s’interroger sur l’opportunité du projet.

Car les galeries marchandes des aéroports sont aujourd’hui plutôt bien gérées, sous la houlette de l’Etat, puisque ADP réalise des profits importants.La question est donc: l’Etat doit-il renoncer à sa participation dans une entreprise rentable, qui contribue à alimenter ses caisses, au profit d’une société privée qui devrait, espère-t-on, investir pour développer les aéroports parisiens et les mettre au niveau de leurs grands rivaux internationaux, mais qui distribuera ses revenus à ses actionnaires et risque de n’agir que dans leur intérêt. N’est-on pas sur le point de brader une partie du patrimoine de la Nation, au profit d’intérêts privés?

Sur cette question de l’opportunité, on doit noter que le produit de la vente d’ADP, et de la Française des Jeux, qui est aussi concernée, est supposé alimenter un fonds d’investissement pour l’innovation. La question de l’opportunité peut donc être posée en ces termes: l’Etat doit-il privilégier une gestion de père de famille en utilisant au fil de l’eau dans son budget les ressources, bien utiles, générées par les titres d’ADP ou la Française des Jeux, ou plutôt renoncer à ces dividendes réguliers pour privilégier l’alimentation immédiate et massive d’un fonds qui permette à la France d’investir vite et fort dans les nouvelles technologies pour préparer l’avenir. Chacun peut avoir un avis, ou pas, sur le sujet. On peut remarquer toutefois que ceux qui protestent contre le fait que l’on “brade les bijoux de famille”, sont souvent les mêmes qui réclament un investissement massif de l’Etat dans l’innovation en particulier dans le domaine énergétique.

Quel enjeu pour le peuple souverain?

Reste la question du référendum d’initiative partagée et donc de la légitimité démocratique de la décision du parlement de privatiser ces entreprises. Sur ce plan, le Conseil Constitutionnel a tranché: bien que la loi interdise de remettre en question par cette procédure une loi promulguée depuis moins d’un an, la procédure ayant été engagée avant que la loi ait été promulguée a été jugée conforme. C’est évidemment un artifice juridique auquel le Conseil Constitutionnel s’est complaisamment rallié. L’esprit de la loi était d’empêcher que démocratie directe et démocratie représentative puissent entrer en conflit, en permettant à la minorité au parlement de bloquer par cette voie un texte adopté par la majorité. C’est bien ce qui se produit aujourd’hui, puisque, compte-tenu des délais de mise en œuvre, il s’écoulera au moins un an avant que le texte puisse être mis en œuvre, référendum ou pas.

Au delà de la polémique juridique, on peut enfin se demander quelle est la signification politique de ce projet de référendum. Dans la mesure où l’on admettra que le principe fondamental de défense des services publics n’est pas fondamentalement remis en cause par la commercialisation des activités commerciales d’ADP, est-il raisonnable de demander aux électeurs de décider de l’opportunité économique que représente cette privatisation? Y a-t-il un enjeu tel qu’il soit légitime d’en appeler au peuple souverain? Evidemment non. L’enjeu réel -qui fait que droite et gauche, malgré leurs positions opposées sur la question des privatisations, ont pu se retrouver dans cette affaire- c’est de porter un coup au chef de l’Etat.

De la part de la gauche on comprend que le coup tenté est à portée fortement symbolique. Attaquer Emmanuel Macron sur ce projet, c’est nourrir le procès en ultra-libéralisme qui lui est fait. C’est mettre en évidence sa volonté supposée de brader les intérêts de la France au profit d’intérêts privés. Bref, c’est poursuivre la campagne ininterrompue que mène la gauche depuis 2017 contre ce “président des riches élu par effraction”.

De la part de la droite, l’argumentaire est beaucoup plus réduit. D’autant que la reprise des privatisations figurait au programme présidentiel de François Fillon. Là il s’agit manifestement d’une démarche strictement politicienne visant à affaiblir le Président avant les prochaines échéances électorales, et sans doute d’une manifestation d’auto-défense des sénateurs, majoritairement de droite, qui se sentent menacés par les projets présidentiels de réforme constitutionnelle.

Du coup, avant même un éventuel référendum sur le sujet des privatisations, qui n’interviendra que si les oppositions parviennent à rassembler 4,7 millions de signatures sur leur projet, la campagne qui s’ouvre et qui va durer neuf mois pendant lesquels les promoteurs du projet vont tenter de convaincre le maximum de Français de signer, va focaliser une fois de plus les oppositions, gauche et droite confondues, sur un seul sujet: Emmanuel Macron. Et elles continueront sans doute dans le même temps à se plaindre de la présidentialisation du régime et de la polarisation de la vie politique sur le couple LREM-FN. Quel que soit le résultat, il n’est pas certain qu’à la fin PS, LR ou Insoumis en sortent gagnants.

Poison mortel!

A vouloir réduire la vie politique à la lutte entre elle-même et le Front National, la République en Marche ne met-elle pas en danger la démocratie elle-même, et ne préparerait elle pas finalement l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite? La question, formulée sous forme accusatoire par la gauche comme la droite, mérite discussion.

Premier indice, récent, une déclaration de Gilles Boyer député Européen ex-LR nouvellement LREM, prévenant ses anciens amis du parti de droite: “un maire élu avec l’aide de Lrem sera un allié du président de la République, un maire élu sans ce soutien sera un ennemi”. Des propos agressifs, excessifs, tellement éloignés de la ligne bienveillante défendue par Emanuel Macron en 2017. Un message destiné à intimider les élus de droite pour les pousser à renier leur parti, voire leurs convictions, pour rejoindre la majorité présidentielle.

Deuxième indice: une tribune de Marlène Schiappa, demandant à tous ceux qui “font passer leur pays avant leur parti à rejoindre LREM”. Une tentative ouverte de débauchage, dont l’objectif est clair: finir de détruire le PS et LR en appelant les plus modérés des deux partis d’opposition, ainsi que tous ceux qui pourraient craindre que leur formation ne les mène vers un échec certains aux prochaines échéances électorales, à rejoindre le parti majoritaire. C’est de bonne guerre pourrait-on dire. Et aucun des 72 élus locaux de droite qui l’ont fait, n’ont été forcés de répondre favorablement à l’appel. Mais le débauchage ne fait pas une politique. Et comment ne pas voir derrière ces propos se profiler le fantasme du parti unique. Ou plutôt d’une nouvelle forme de bipartisme. Une approche de la politique binaire: d’un côté les réformateurs, les modernistes, bref les bons, de gauche comme de droite… et de l’autre l’extrême-droite liberticide.

L’approche est évidemment dangereuse. Rêver d’un système dans lequel il n’y aurait que deux partis susceptibles d’emporter la majorité dans les scrutins et donc de gouverner, c’est nous condamner, soit au totalitarisme d’un parti qui deviendrait irremplaçable et définitivement installé au pouvoir, soit, de façon plus probable, à une alternance qui ferait tôt ou tard la place à l’extrême-droite. On peut imaginer, sans prétendre connaître les motivations d’un vote qui était évidemment multiforme, qu’une majorité de ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron le 7 mai 2017, ne voyaient pas tout à fait les choses sous cet angle. Ni le parti unique, ni l’alternance LREM/Front National, ne figuraient au programme du président.

De toutes façons, le débauchage, cela ne marche pas! Nicolas Sarkozy l’avait tenté avec son gouvernement d’ouverture à gauche, qui avait offert des postes ministériels à des adversaires politiques affaiblis par une campagne menée tambour battant. Des adversaires tout de suite mis au ban par leurs anciens amis, pour trahison. Bernard Kouchner ou Jean-Marie Bockel n’ont fait que perdre une part importante de leur crédit politique, sans permettre un élargissement de la base électorale de Nicolas Sarkozy, sèchement battu en 2012.

Mais pour autant, crier au complot liberticide d’Emmanuel Macron et sa République en Marche, est un peu excessif, et en tout cas prématuré. Si la démarche politique d’Emmanuel Macron de dépassement du clivage gauche-droite, explique pour une part l’effondrement des partis traditionnels auquel on assiste depuis 2017, elle n’en est pas pour autant l’alpha et l’omega. L’effondrement du PS et des LR doit d’abord à leur propre discrédit. A leur incapacité depuis plusieurs années à moraliser la vie politique. A leur entre-soi auto reproductif, réservant la carrière politique à une élite “professionnelle” coupée des citoyens. A leur manque de courage pour mener des réformes audacieuses, au sectarisme qui leur a interdit de s’associer pour porter en commun des projets essentiels pour le pays, et les a conduit à détruire à chaque fois que l’un ou l’autre était au pouvoir, l’œuvre de ses prédécesseurs. C’est à tout cela que les électeurs ont dit non. Macron a su en profiter, point.

Maintenant, si une page a été tournée, c’est incontestable, ce n’est pas pour ouvrir la suivante sur n’importe quoi. Il n’y a pas de démocratie sans pluralisme politique. Et ce qui a conduit Macron à la victoire ce n’est pas la promesse de tout faire lui-même, tout seul, mais celle de surmonter les clivages partisans pour travailler avec tout le monde. Le renouvellement politique qu’il annonçait était l’avènement d’un monde plus consensuel. Pas un monde sans clivages politiques, mais un monde dans lequel des adversaires politiques pouvaient se mettre autour d’une table, et trouver des compromis permettant de faire progresser le pays. Certes La République en Marche n’est pas seule responsable de l’absence de dialogue constructif avec l’opposition, qui depuis deux ans s’est consacrée essentiellement à dénoncer plutôt qu’à proposer, et a probablement payé un lourd tribut de cette attitude dans les urnes européennes. Mais, en même temps, le président et son premier ministre ont fait montre jusqu’ici de bien peu d’esprit d’ouverture, incapables d’associer la société civile, syndicats et associations, à leur travail politique, surtout soucieux d’affaiblir le PS et les Républicains, pour tenter de se mettre à l’abri d’une alternance.

Alors qu’on nous annonce le début de l’Acte II du quinquennat, il serait temps de changer de braquet. Réduire à la portion congrue l’opposition de gauche comme de droite ne peut plus être un objectif pour le parti majoritaire. La bipolarisation LREM-FN est un poison mortel. La priorité du gouvernement et de la majorité devrait aller à la restauration d’un débat démocratique contradictoire. Décrocher le ralliement de tel ou tel maire de grande ville, inquiet de sa réélection, ne fera progresser en rien la cause des réformes. Ce qui permettra d’avancer c’est la recherche de compromis avec tous ceux qui sans être sur la ligne du président, recherchent le dialogue. En commençant par les syndicats et les associations. Combien de temps le pouvoir repoussera-t-il la main tendue par la CFDT? Le rejet du clivage gauche-droite qu’on nous a vendu en 2017, ne veut pas dire tous au centre derrière le président, mais tous autour d’une table, chacun avec ses convictions, ses contradictions, pour tenter d’œuvrer ensemble au progrès économique, social et sociétal.

Certes, il ne sera pas facile de convaincre l’opposition de jouer le jeu du dialogue et de l’échange, on l’a vu avec la maladroite “convocation” des partis d’opposition par le premier ministre pour discuter du message de la France en Europe. Le pouvoir n’a pas la possibilité de redonner un élan à des partis qui sont en perte de vitesse, à qui il appartient de sortir d’une opposition systématique stérile, pour rechercher une confrontation de projets dans l’intérêt du pays. Mais c’est à ceux qui ont le pouvoir de jeter les passerelles, c’est à eux de chercher sans relâche le consensus le plus large possible, sans lequel aucune réforme n’est efficace et durable. A condition de le vouloir, on doit pouvoir trouver un consensus minimal sur des mesures en faveur de l’environnement. Ou sur la prise en charge des questions migratoires, voire sur une réforme de la fiscalité ou sur l’éducation… Ce ne sera pas un consensus avec les mêmes sur tous les sujets, tantôt on fera avec les écologistes, tantôt avec la gauche, ou la droite, mais cela donnera une espérance de vie un peu supérieure aux réformes entreprises. Continuer à réformer seul contre tous, en faisant mine de croire que les ralliements sont un gage de pluralisme politique, conduirait inévitablement à une impasse.

Election européenne: deux surprises et une confirmation

La première surprise de ce scrutin, c’est évidemment la participation. On s’était habitué à l’idée de voir la participation des électeurs baisser de scrutin en scrutin, à voir les européennes reléguées au statut de préoccupation subalterne pour les Français… les sondeurs nous prévoyaient un taux de participation de 42%. C’est raté pour eux! Mais réussi pour l’Europe. Malgré une campagne focalisée sur les sujets nationaux, et plus particulièrement sur Emmanuel Macron, la moitié des électeurs se sont rendus aux urnes. Et ils n’ont pas fait le déplacement seulement pour dire Non au FN, ou au Président de la République. On va le voir plus loin.

La deuxième surprise est le succès de la liste écologiste de Yannick Jadot, qu’aucun institut de sondage n’avait prévu. Succès personnel bien sûr, pour celui qui avait refusé de se laisser phagocyter dans une alliance avec les autres listes de gauche et qui réalise un score égal au total des listes France-Insoumise et Parti socialiste, qui rêvaient pourtant en début de campagne d’annexer les écolos. Succès obtenu malgré quelques handicaps: la désunion traditionnelle des écologistes (deux écolos historiques, Daniel Cohn-Bendit ou Pascal Canfin s’étant ralliés à Macron), la présence à ses côtés de Michele Rivasi connue pour ses positions vaccino-sceptiques à un moment où le retour de la rougeole défraye la chronique, ou encore la volonté de toutes les listes de mettre l’écologie au centre de leurs programmes, au moins dans les mots. Comment expliquer ce succès inattendu? Sans doute en partie parce que Yannick Jadot -qui aura cédé, comme les autres, à la facilité de se positionner d’abord en adversaire d’Emmanuel Macron- aura pourtant su, en particulier en fin de campagne, élever son combat au niveau européen, en expliquant que “sauver l’Europe et le climat” devait passer avant la recherche d’un “référendum anti-Macron”. C’était apparemment le bon positionnement.

Mais surtout, l’exigence de protection de la planète, défendue par tous les candidats pendant la campagne, est devenue une préoccupation réelle pour les électeurs, et la liste verte en recueille les bénéfices, en France, comme plus largement en Europe. La conséquence de ce succès écologiste est double. Primo, le gouvernement actuel, et ceux qui viendront après, devront mettre l’écologie au cœur de leur action, et pas seulement de leurs discours, s’ils veulent être durablement compris. Et cela en évitant que cette lutte pour préserver la planète ne se fasse au prix de l’injustice sociale. Deuxio, pour la première fois, le mouvement écologiste se trouve au centre d’une éventuelle reconstruction de la gauche qui sort exsangue du scrutin européen, au plan national.

C’est la confirmation: la gauche comme la droite ont explosé. Cela concerne d’abord les deux formations qui ont dirigé le pays depuis des décennies et qui ont confirmé leurs mauvais résultats des législatives de 2017. PS et Républicains rassemblent à peine 15% des voix, moins de 10% des inscrits. C’est évidemment un enseignement essentiel de ce scrutin. La vague de “dégagisme” qui marquait la montée en puissance d’Emmanuel Macron, n’a pas connu de reflux. Deux ans après, droite et gauche n’ont pas trouvé de second souffle et restent anéantis, tandis que la bipolarisation Le Pen vs Macron semble avoir de beaux jours devant elle.

Bien sûr le vécu n’est pas le même chez les deux vaincus. Au Parti socialiste on tentait hier de se réjouir d’avoir fait mieux que les sondeurs ne l’avaient prédit (6,3% au lieu de 5%) tandis que chez Les Républicains, le score était beaucoup plus loin des espérances. Aucun sondeur n’avait prédit un résultat à un chiffre (8,5%) pour le parti de Laurent Wauquiez, les commentateurs politiques des différents médias ayant au contraire monté en exergue la prestation de leur tête de liste François Xavier Bellamy. Et c’est sans doute une autre similitude, au delà du résultat, entre les deux listes des ex-poids lourds de la politique: la tentative de renouvellement par le casting.

Fidèle à la doctrine qu’il affiche depuis qu’il a conquis la présidence des Républicains, Laurent Wauquiez avait choisi d’investir un jeune candidat très marqué à droite, catholique, issu de sens commun et la Manif pour Tous, opposé à l’avortement… Comme si la priorité du patron des Républicains était de reconquérir des électeurs étant passés chez Marine Le Pen en leur proposant une offre équivalente à celle du RN, l’odeur de souffre en moins l’odeur d’encens en plus. Echec total! Qu’il aurait dû voir venir avec les désertions de poids lourds comme Jean-Pierre Raffarin ou Xavier Bertrand, voire avec le silence parlant de Nicolas Sarkozy. Le choix stratégique de Laurent Wauquiez a sans doute accéléré la fuite d’une partie de ses électeurs vers La République en Marche, et probablement poussé les hésitants vers le parti de Marine le Pen en les décomplexant. Les 12,5 points de chute entre 2014 et 2019 viennent sanctionner ce choix.

Le coup du casting novateur n’a pas marché au PS non plus. En décidant de s’allier à un mouvement marginal, plus rassemblement d’intellectuels bien-pensants que parti politique, en confiant la tête de liste à Raphaël Glucksmann, connu pour la flexibilité de sa ligne politique, Libéral et anti-PS un jour, socialiste un autre, le nouveau premier secrétaire du PS Olivier Faure tentait un coup tenant plus de la communication d’image que du marketing politique. Redonner un second souffle à son parti en mettant en avant de nouvelles têtes, capables d’attirer de nouveaux adhérents pour remplacer ceux qui sont partis chez Macron ou chez Mélenchon en 2017. Pari largement perdu. Le PS retrouve exactement le score de Benoit Hamon à la présidentielle 2017, et n’a pas stoppé, malgré la gravité de sa situation (on a craint un résultat inférieur à 5% c’est à dire sans élu) l’hémorragie de son électorat historique. Et cette fois-ci, il sera difficile de prétendre que c’est la faute à Jean-Luc Mélenchon.

On le sentait venir depuis quelques mois, depuis même les législatives de 2017, Jean-Luc Mélenchon n’a pas su ou pu gérer son relatif succès du premier tour de la présidentielle. Les 19,58% du 23 avril 2017 débouchent sur un 6,3% équivalent au score du PS. C’est un coup dur personnel pour le patron de la France Insoumise. Un échec qui doit tout ou presque à sa gouvernance. D’accès de colère en déclarations caricaturales, il a plombé son mouvement. Les psychodrames internes ont peu à peu dégradé l’image de la France Insoumise apparaissant de plus en plus comme un mouvement en proie aux caprices autoritaires de son gourou. Mélenchon a sous-estimé l’intérêt des électeurs pour l’Europe. En faisant de ce scrutin délibérément un « référendum anti-Macron », il croyait fédérer les colères multiformes qu’exprimait le mouvement des gilets jaunes. Il y a probablement perdu une partie de son électorat pas vraiment disposé à passer sur le tropisme lepéniste d’une partie du mouvement du samedi. Le choix d’un populisme débridé a sans doute buté sur la conscience de gauche de ses propres troupes.

Dans ce chaos politique, ceux qui imaginaient que la chute des grandes formations étaient une opportunité pour proposer de nouvelles offres en sont pour leurs frais. Benoît Hamon, par exemple, malgré sa forte notoriété dans les sondages, a juste franchi la barre fatidique des 3%, quant aux gilets-jaunes qui ont évidemment énormément pesé sur le climat politique, la conversion de leur mouvement de protestation en force politique n’est pas à l’ordre du jour.

Au lendemain du scrutin européen, à quelques mois des élections municipales, et à trois ans des échéances nationales, le paysage politique n’est donc pas vraiment bouleversé par le résultat, la bipolarisation RN-LaRem en sort renforcée. L’urgence environnementale s’impose enfin, et les vieux partis essoufflés vont devoir imaginer autre chose que du relooking ou des combines d’appareil pour revenir dans la partie.

L’Europe égarée sur les chemins de campagne

Fin de campagne européenne morose. Dans l’attente du résultat des élections, qu’en retiendra-t-on?

D’abord sa focalisation plus forte que jamais sur les enjeux nationaux. Et parmi les enjeux nationaux, c’est la question du rôle, de la crédibilité, et du devenir du président de la République, qui pourtant dispose encore de trois ans de mandat, qui aura semblé obséder chacun. Tous les candidats, à l’exception de ceux figurant sur la liste Renaissance de Nathalie Loiseau, auront profité de cette occasion d’affirmer haut et fort leurs convictions, en… disant et répétant à l’envi leur opposition à Emmanuel Macron. Evidemment il n’en demandait pas tant. En s’acharnant sur lui, tous les candidats on fini par transformer la compétition en un duel entre lui et Marine Le Pen, position évidemment très favorable pour le parti du président puisqu’elle le posait de fait en seule alternative au populisme d’extrême droite du Rassemblement National. C’est triste pour la démocratie et pour l’Europe, et cela n’est pas fait pour renforcer la mobilisation des électeurs. L’Europe n’est pas un véritable sujet pour les partis politiques français, on en a aujourd’hui la preuve. Et les messages de campagne des uns et des autres laissent songeur.

Pour la tête de liste du Front National, Jordan Bardella, les choses sont simples. D’un bout à l’autre de sa campagne il n’a pas dévié de sa ligne: tout ira mieux quand on aura fermé les frontières et réservé les fonds publics aux “vrais” français. Tous les sujets auront été abordés par le candidat lepeniste à travers le filtre de la xénophobie. A toute question sur la France, l’Europe, l’économie, le social, l’agriculture… il peut faire la même réponse: attendez un peu qu’on ait fermé les frontières, et tout va changer. Sans surprise. Comme d’habitude. Et il évite soigneusement d’expliquer comment on fait, le souvenir de Marine Le Pen se prenant les pieds dans le tapis de la sortie de l’euro, lors du débat de second tour de la présidentielle, est encore cuisant. Donc on ne sort plus, on ferme juste les frontières!

Un peu moins à droite, Les Républicains, emmenés par Laurent Wauquiez, avaient choisi une tête de liste jeune, nouvelle sur la scène politique, mais émanant de l’aile la plus à droite du mouvement, celle de Sens Commun, association en lutte contre le mariage pour tous, mais aussi anti-avortement: François Xavier Bellamy. Avec une mission pour ce dernier: rassembler la famille Les Républicains tout en braconnant sur les terres du Rassemblement National. Mission impossible! Le “philosophe” appelé par Laurent Wauquiez n’a jamais vraiment décollé dans sa campagne. Sans doute un peu tendre pour les joutes politiques, et embarrassé par le grand écart qu’on lui demandait. Le résultat est le déport probable vers le centre d’une partie de l’électorat de droite, dans la foulée de Jean-Pierre Raffarin soutenant ouvertement la liste macroniste de Nathalie Loiseau. D’autant, et c’est plus surprenant, qu’il a dû subir le silence assourdissant de plusieurs cadres de l’ex-UMP, en commençant par Xavier Bertrand ou Nicolas Sarkozy. Les Républicains ont sans doute manqué là une occasion de refaire une partie au moins du retard pris en 2017.

Occasion manquée peut-être aussi dans le camp majoritaire. Malgré son excellente connaissance des dossiers européens, et ses efforts, Nathalie Loiseau n’a pas réussi à crever l’écran. Pour gagner une élection, on le sait, il ne suffit pas d’avoir le meilleur programme, ou les meilleures dossiers, il faut aussi savoir se vendre. On peut trouver cela dommage, mais c’est ainsi. La politique c’est aussi du marketing. Et Nathalie Loiseau n’est pas une bonne vendeuse, ni une grande communicante. La République en Marche n’a sans doute pas fait le meilleur choix possible, et cette relative erreur de casting pourrait lui coûter la première place dimanche soir. Il n’est qu’à lire pour s’en convaincre les commentaires des militants de son parti après chacun des débats télévisés, sur le thème “elle progresse”, “elle s’en sort de mieux en mieux”, “c’est quand-même elle qui connait le mieux ses dossiers”… Dans une campagne où l’on savait dès le début, que l’affrontement serait total entre les opposants de tous bords et le président -et celui-ci visiblement souhaitait qu’il en soit ainsi- c’est à un champion du combat politique, et pas à la meilleure spécialiste de l’Europe qu’il aurait fallu confier la tête de liste.

Mais on doit reconnaître que côté erreur de casting la République en Marche n’a pas à rougir de la comparaison avec l’ancienne maison-mère d’Emmanuel Macron, le Parti socialiste. Là on est quand-même confondu par l’ampleur de l’acte manqué. On pourrait même parler de pulsion suicidaire. En fusionnant sa liste avec le mouvement “Place publique” et en confiant la tête de liste à Raphaël Glucksmann le patron du PS, Olivier Faure, a choisi lui-même d’effacer le PS du paysage politique. Comment pouvait-il imaginer que ce parti, fort d’une histoire sans pareille, riche de militants qui se sont battus depuis des décennies pour faire fructifier l’héritage idéologique de la gauche française, pouvait se ranger derrière la bannière d’un intellectuel parisien n’ayant pas hésité dans le passé à dire tout le mal qu’il pensait du PS. En ces derniers jours de campagnes, on se passe et se repasse sur les réseaux sociaux une vidéo datant de 2017 de Raphael Glucksmann déclarant dans un micro que le PS est mort, ou encore on commente sa chronique dans le Nouvel Observateur de la même époque dans laquelle il explique: “Pour que le neuf advienne, le vieux doit accepter de mourir… la refondation de la gauche passe par la fin du PS”. Il s’en est occupé, si l’on en croit les derniers sondages qui situent sa liste autour de 5%! Il faut dire que Glucksmann et ses amis ont fait ce qu’ils ont pu pour braquer ceux qui pouvaient penser que le PS avait un avenir, accusant Mitterrand de complicité avec les génocidaires rwandais, ou désintégrant le bilan des passages successifs des socialistes au pouvoir, de Mitterrand à Hollande, dans une intervention de campagne au lance-flamme de Claire Nouvian cofondatrice du mouvement Place Publique.

L’histoire ne dit pas, pour l’instant, si Jean-Luc Mélenchon est satisfait de sa tête de liste aux européennes. Mais chez les Insoumis non plus ça ne carbure pas très fort. Partie en campagne avec le handicap des coups d’éclat récents de son mentor, et à un moment où le parti de Mélenchon semblait en perte de vitesse, Manon Aubry a dû subir le départ de Thomas Guénolé très proche de Mélenchon, qui figurait sur sa liste, et s’en est allé très en colère, mais aussi celui de l’élu régional Andrea Kotarac, parti rejoindre le Front National. De quoi parasiter sérieusement une campagne dans laquelle elle a pu démontrer sa combativité, son dynamisme, mais qui a fini par sombrer dans le n’importe quoi. Son mot d’ordre appelant à aller décrocher les portraits d’Emmanuel Macron des murs des mairies, ou son slogan de fin de campagne: “sauvez la biosphère, mangez un actionnaire!”(???), n’auront sans doute pas contribué à rassurer l’électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon. C’est évidemment d’autant plus dommageable pour elle que les difficultés de l’autre liste de gauche, celle de Glucksmann, auraient pu en toute logique bénéficier à la France Insoumise.

Air du temps oblige, les écologistes de la liste Yannick Jadot, pouvait estimer que le vent de la crise climatique soufflait en leur faveur. C’est pour cela qu’ils ont refusé toute alliance à gauche. Mais au final, ils pourraient retrouver un score équivalent à celui du précédent scrutin (8,95%), après avoir consacré la campagne à surtout dénoncer la politique environnementale du gouvernement. Il faut dire que le ralliement de Daniel Cohn Bendit, référence du mouvement écolo, à la liste de La République en Marche, ou la présence en numéro 2 derrière Yannick Jadot, de Michèle Rivasi, réputée pour sa contestation des politiques de vaccination obligatoire, n’ont sans doute pas aidé le candidat d’Europe Ecologie à faire le break vis à vis de ses concurrents.

Passons rapidement sur les autres candidats, Benoît Hamon qui comme d’habitude aura eu du mal à faire entendre ses idées, en dépit de quelques réparties revigorantes dans les débats -on n’oubliera pas son adresse au candidat du Rassemblement National “heureusement qu’il y avait une belle République pour accueillir des Bardella…”, le communiste Ian Brossat, qui a réussi à donner un coup de jeune à l’image de son parti, mais sans doute pas à lui donner une seconde vie, Nicolas Dupont Aignan, égal à lui même dans le culte de la contre-vérité, ou le complotiste François Asselineau tentant de faire croire qu’il disposait d’une carte secrète de l’Europe dont la France avait disparu… On oubliera les animalistes et autres illuminés égarés dans cette élection, pour mentionner enfin le candidat se réclamant des gilets jaunes Francis Lalanne, qui ne connait qu’une réponse à chaque question qu’on lui pose: le référendum d’initiative citoyenne… Le mouvement dont il se réclame ne représente qu’1% des électeurs, si l’on en croit les sondages, mais il aura sans doute le dernier mot dans la campagne. Demain c’est samedi, donc il y a gilets-jaunes, et pour les chaînes d’info en continu, c’est open bar.

Liberté d’informer en danger?

Alors, danger ou pas? Est-ce que la liberté d’informer est menacée par la convocation de plusieurs journalistes successivement, par la DGSI, la sureté intérieure, dans le cadre d”une “audition libre”? Ceci à la suite de publication d’informations d’une part sur un rapport classé “secret Défense”, d’autre part sur une personne qui pourrait être membre des forces spéciales.

Parlons d’abord du cadre juridique, plutôt flou. Le législateur a sacralisé le droit pour les journalistes au secret des sources, indispensable à l’exercice libre et déontologique de la profession. Mais dans le même temps, le Conseil constitutionnel a refusé de faire de ce droit une véritable immunité qui aurait interdit à la police et la justice de s’intéresser aux conditions dans lesquelles un journaliste publie des informations classifiées par exemple. Un flou qui permet en droit de mettre en examen un journaliste pour recel de violation du secret-défense, ou du secret de l’instruction… mais pas pour autant d’obliger celui-ci à révéler ses sources. Consultée, la Cour européenne de Justice a considéré que c’était in fine au juge national de déterminer le point d’équilibre entre liberté d’informer et sécurité nationale. Un flou qui est évidemment propices à toutes les interprétations et tous les procès d’intention.

Car si le classement “secret-défense” d’une information et des faits qu’elle recouvre est justifiable lorsque la sécurité nationale est en jeu, il ne devrait pas devenir un moyen de cacher les poussières sous le tapis, ce qu’il est évidemment le plus souvent. Il appartient au journaliste de faire la part des choses et de décider en conscience de s’affranchir de l’interdit, quitte à devoir rendre des comptes devant la justice, lorsque l’intérêt public est en jeu. Et l’intérêt public ne coïncide pas toujours avec celui de l’Etat. On comprend bien qu’un rapport interne au ministère de la Défense concernant l’utilisation au Yémen des armes vendues à l’Arabie-Saoudite par la France, soit considéré comme secret-Défense par les autorités qui ne souhaitent pas ébruiter ses conclusions. Mais il est tout aussi normal que des journalistes entrant en possession du dit rapport le publient, parce que les Français ont le droit de savoir que des armes vendues par la France sont utilisées contre les populations civiles dans un conflit dans lequel le pays n’est pas engagé.

Parlons maintenant de la “dangereuse” remise en question du droit d’informer constatée aujourd’hui avec les auditions par la DGSI. Si les journalistes ont le droit et le devoir, de refuser de livrer leurs sources à la DGSI, les policiers ont quant à eux obligation d’enquêter sur une violation du secret défense, ou l’éventuelle mise en danger d’un agent des forces spéciales dont on aurait révélé l’identité. Et il va de soi que la recherche de la vérité dans ces cas, suppose que l’enquêteur interroge toute personne concernée, y compris évidemment le ou la journaliste qui a eu accès à l’information sensible, sans présumer de sa réponse. “L’audition libre” permet aux enquêteurs d’entendre les intéressés sans mise en examen préalable. De ce point de vue, on pourrait dire qu’elle permet à chacun de faire son métier dans le respect de la loi. Le policier interroge, le journaliste ne répond pas, chacun est dans son rôle.

Oui mais, on peut se demander s’il n’y a pas dans la multiplication de ces “auditions libres” une tentative d’intimidation des journalistes. Sans doute! De tous temps les représentants de l’Etat ont détesté qu’on se mêle des affaires dont ils ne sont pas très fiers. Faut-il pour autant s’en indigner?

A ce stade, il faut s’interroger sur ce qui assure l’indépendance des journalistes. Est-ce la sacralisation de leur personne, à qui la police ne devrait même pas poser de question pour éviter toute pression, ou la conscience de n’avoir de compte à rendre qu’au public, et la détermination à résister à toutes les pressions, qu’elles soient policières, politiques, ou commerciales? Cela dans le cadre juridique qui est le nôtre, et qui protège plutôt efficacement la profession. Plus d’un journaliste s’est trouvé en situation de répondre à un policier ou un juge “je n’ai rien à déclarer, tout est dans ma publication…”, sans pour autant y perdre la moindre parcelle d’indépendance.

Alors, à l’heure qu’il est, il n’est peut-être pas urgent de hurler avant d’avoir mal. Nous vivons dans un pays où les journalistes peuvent faire leur métier en conscience, sans avoir à craindre de mise au pas du pouvoir. On a pu le vérifier ces derniers mois. Rarement un pouvoir politique a subi autant d’attaques dans les médias. Les antennes publiques ont eu mille occasions de démontrer leur indépendance et l’ont fait. Des enquêtes de journalistes remettant en question le fonctionnement de l’Etat ont pu déboucher sur des commissions d’enquêtes publiques, à l’Assemblée Nationale comme au Sénat. Attendons donc un peu avant de nous indigner. Si les auditions libres annoncées étaient suivies de mises en examen de journalistes n’ayant rien fait de plus que leur métier dans l’intérêt du public, l’ensemble de la profession, et des démocrates, sauraient défendre ce droit d’informer qui est sacré!

Affaire Lambert: de l’incertitude dramatique à l’indécence

Quel spectacle indécent! Un groupe d’adultes exultant et se congratulant à la manière d’une meute de supporters après un but de leur équipe. Un avocat se félicitant dans un micro d’une incroyable “remontada”, comme quand une équipe de foot l’emporte au match retour contre toute attente. Et la cause de cette joie: le droit obtenu d’un tribunal de continuer à injecter de l’eau et de la nourriture dans le corps d’un homme détruit, inconscient (on dit en état pauci-relationnel) depuis plus de dix longues années! L’institut catholique intégriste Civitas, pour qui le cas est emblématique, triomphe (1). C’est pathétique et lamentable. Quelle perversion morale que celle de ces catholiques qui en viennent à utiliser le corps d’un homme pour alimenter leurs délires intégristes, comme chair à canon de leur guerre sans fin contre une modernité qui les terrorise. Quel intolérable extrémisme religieux qui leur fait invoquer la morale et le respect de l’humain, quand l’humain en question n’est plus qu’un alibi de leurs folles croisades pour un principe de vie devenue un sanctuaire à défendre contre la vie même de ceux qui sont concernés, qu’il s’agisse de cesser un acharnement thérapeutique vain ou d’éviter une grossesse non voulue.

L’affaire Lambert est dramatique. D’abord, parce que cet homme a perdu la vie, même si le corps continue à respirer et le cœur à battre, et que personne aujourd’hui ne peut trancher sur son niveau de conscience. Parce que ses proches et moins proches se déchirent depuis dix ans autour de son corps inerte. Parce que le supplice infligé à sa femme, de décisions de justice en recours, d’arrêt de traitement en relance de la nutrition, doit être bien insupportable. Parce que la responsabilité du corps médical est réduite à néant par la guerre de procédure que mènent les parents. Parce qu’enfin et surtout ce qui aurait dû être et rester le drame intime d’une famille confrontée, avec les médecins, au choix douloureux d’interrompre ou pas une agonie sans fin, a été transformé par la volonté d’extrémistes en drame national, et en compétition judiciaire.

Comment tenir compte de ce drame pour l’avenir? Comme à chaque fois que nous nous retrouvons face à un “trou noir”, un fait dramatique qui semble échapper à notre rationalité sécurisante, on se retourne vers le politique. Il nous faut une loi! Une loi de plus! Pour que cela n’arrive plus jamais! Pour que la mort dans la dignité soit un droit! Un droit plus puissant que tous les délires religieux… Oui mais on fait comment? On fait comment pour décider qui de la femme ou de la mère d’un homme dans le coma doit avoir le dernier mot? Pour éviter que des familles puissent se battre de tribunaux en cours internationales, contre une décision médicale? On définit avec quels critères médicaux objectifs incontestables le moment à partir duquel le médecin, ou le juge, ou le préfet… a le droit de donner la mort, quand les experts ne sont pas capables de trancher sur le niveau de conscience d’une personne en état végétatif ? Comment le législateur pourrait-il décider de la composition du “collège” médical habilité, en toutes circonstances, à prendre la décision?

Allons, aucun gouvernement ne pondra la loi miraculeuse qui tranchera pour de bon, de façon définitive et universelle, la question de la fin de vie! Qu’il s’agisse d’acharnement thérapeutique sur une personne privée de conscience, ou du niveau de souffrance qui justifie qu’on y mette fin définitivement. Et pour tout dire, on préfèrera que l’Etat reste en dehors. A l’écart de ce lieu d’incertitude, de cette zone floue ou la frontière entre la vie et la mort se fait poreuse, où l’on ne sait plus vraiment où est le dedans et le dehors, et où proches et soignants ont à chercher la meilleure voie. C’est à dire la moins douloureuse, la plus digne, la plus respectueuse de celui ou celle qui n’est déjà plus de ce côté-ci, mais pas encore de l’autre. Que le législateur se tienne à l’écart! Qu’on laisse les familles et les soignants vivre dans l’intimité ce drame absolu.

L’Etat a fait ce qu’il avait à faire en fixant un cadre légal qui fonctionne bien dans l’immense majorité des cas. Et surtout, il a permis à chacun de faire connaître par avance ses volontés en la matière, et qu’elles soient respectées. C’est simple, accessible à tous, il suffit de prendre quelques minutes pour rédiger “des directives anticipées”. Et éviter ainsi à ses proches d’avoir un jour à décider seuls de la vie ou de la mort d’un être aimé. Espérons que la malheureuse histoire de Vincent Lambert, et l’émotion qu’elle suscite, pousseront le plus grand nombre à franchir le pas.

(1): “C’est la République qu’il faut euthanasier et pas Vincent Lambert” titrait ce mardi le site internet de Civitas.

Vers un “tremblement de terre”?

Nous sommes à une semaine de l’échéance. Et déjà, si l’on en croit les instituts de sondages, la messe serait dite, du moins pour la France. Le parti de Marine Le Pen emporterait l’élection européenne, comme il l’avait emporté lors du dernier scrutin. Avec un score proche de celui de 2014 (24,86%). Rien de nouveau, donc? Si, bien sûr.

D’abord la situation politique dans les autres pays européens a changé. Les “amis” de Marine Le Pen sont au pouvoir en Hongrie, en Italie ou en Autriche, et ont le vent en poupe dans d’autres pays européens, l’Espagne par exemple. On peut donc penser que ces pays vont eux aussi envoyer des contingents importants de députés européens d’extrême-droite. Les élus du Rassemblement National seront bien entourés à Strasbourg. Certes les partis d’extrême-droite ne peuvent rêver d’une majorité au parlement, surtout qu’ils se font la guerre entre eux, le Hongrois Viktor Orban qui est tout aussi extrémiste et intolérant que Marine Le Pen, ayant déjà fait savoir par exemple qu’il se sentait plus proche de Laurent Wauquiez que de celle-ci, et veut siéger dans le groupe de droite démocrate chrétien européen PPE, dont il a été suspendu provisoirement en raison de ses dérives autoritaires. On peut en tout cas penser que l’élection débouchera sur la constitution au sein du parlement d’une forte minorité de populistes-nationalistes, capable de peser plus que par le passé sur le fonctionnement de l’assemblée et donc sur l’évolution de l’Union Européenne.

Bannon à Paris

“L’élection européenne sera un tremblement de terre…”. C’est Steve Bannon qui le dit dans une interview au quotidien Le Parisien. L’homme, ancien conseiller de Trump, dont on dit qu’il a fait la victoire de ce dernier, s’est installé dans un hôtel de luxe parisien pour apporter son aide à Marine Le Pen pendant la dernière semaine de campagne. Et c’est la deuxième nouveauté de ce scrutin: l’instrumentalisation des mouvements populistes-nationalistes européens, au profit d’intérêts extérieurs à l’union européenne. Bannon le dit tout net, dans son interview au Parisien, il est là pour favoriser la victoire des partis nationalistes en Europe, pour affaiblir l’Union européenne, et donc favoriser les ambitions économiques américaines. Il considère que “l’élan” donné par le Brexit a permis à Trump de l’emporter. Il veut maintenant transformer l’essai: “si les populistes font plus de 30 % aux européennes, cela donnera cet élan qui aidera Trump pour la campagne de 2020”.

Et Bannon et l’Amérique ne sont pas les seuls à s’intéresser de près au scrutin. La Russie de Poutine a aussi des yeux de Chimène pour les populistes européens. En Italie, Matteo Salvini le ministre de l’intérieur d’extrême droite italien est soupçonné d’avoir bénéficié de financements illégaux russes pour sa campagne des européennes. C’est également en Russie que le Front National a trouvé une part de ses financements, Marine Le Pen l’explique par l’ostracisme des banques françaises à son égard. Et c’est parce qu’il croyait avoir affaire à une émissaire russe, que le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, leader de l’extrême-droite, s’est fait piéger alors qu’il tentait d’échanger des marchés publics autrichiens contre un financement.

Gilets jaunes et robots russes

Mais l’intervention de la Russie dans la campagne européenne ne se limite pas à des questions de financement. Selon le journal New-York Times et l’agence de sécurité Safeguard Cyber un électeur européen sur deux a été exposé à de fausses nouvelles, ou des articles de propagandes sensés favorisés les partis européens extrémistes. Or ces contenus émanaient pour l’essentiel de comptes russes. Safeguard Cyber dit avoir identifié 6700 comptes russes souvent automatisés qui diffusent et rediffusent des fausses informations concernant l’immigration, le Brexit, des contenus antisémites… Selon le journal britannique Times, des comptes internet russes auraient diffusé et rediffusé des centaines de messages par jour sur la crise des gilets-jaunes, diffusant des photos de violences étrangères aux manifestations françaises. C’est une véritable équipe de désinformation sur internet qui aurait été mise en place à Moscou pour influer sur les élections européennes aujourd’hui, comme il y a trois ans sur les élections américaines. L’enjeu pour le pouvoir russe est clair. Le seul véritable obstacle aux tentatives poutiniennes de “récupération” dans le giron russe des populations russophones périphériques (en Georgie ou Ukraine hier, demain peut-être dans les Pays-Baltes) c’est une Union Européenne solide. L’affaiblissement de celle-ci est donc stratégique. Et les partis populistes en profitent.

Perte de consentement

Troisième nouveauté par rapport à l’élection européenne de 2014, c’est la situation intérieure française. La crise des gilets jaunes a démontré que le consensus national est extrêmement fragilisé. Amplifiée par la volonté de revanche des partis politiques de gouvernement traditionnels qui ont subi de plein fouet le “dégagisme” d’un électorat lassé par la succession des affaires impliquant les hommes politiques et une forme d’inconséquence et d’inaction des gouvernements. Cette perte apparente de consentement du pouvoir politique, qui se traduit déjà depuis longtemps de façon passive dans l’abstention aux différents scrutins, a pris avec les gilets jaunes une forme violente et exacerbée, dont profite clairement le mouvement de Marine Le Pen au détriment de toutes les autres organisations politiques. Jusqu’à conduire à cet affrontement direct entre Emmanuel Macron et son parti dont toutes les oppositions, de l’extrême-droite à l’extrême gauche, souhaitent la défaite dimanche prochain, et Marine Le Pen dont une victoire, finalement, gênerait moins qu’un renforcement du président. Une victoire de l’extrême-droite que Macron s’est juré de faire reculer porterait inévitablement un coup puissant à la crédibilité de ce dernier.

On peut évidemment comprendre que chez les Républicains de Laurent Wauquiez, ou les socialistes d’Olivier Faure, voire chez les amis de Jean-Luc Mélenchon, où chacun rêve bien sûr de reconquête du pouvoir, un renforcement électoral d’Emmanuel Macron serait une nouvelle désillusion, et donc un très mauvais signal. D’un point de vue strictement tactique un résultat favorable à Emmanuel Macron serait pire qu’un succès de Marine Le Pen.

Mais ce n’est pas un scrutin national. C’est un scrutin européen qui intervient à un moment où les citoyens du continent sont désorientés, plus vraiment convaincus d’être sur la meilleure route possible. A un moment où il est nécessaire de revitaliser le projet commun, de réformer les institutions, de redonner un grand dessein à l’Union Européenne. A une époque où empêcher un retour de la guerre n’est plus une ambition suffisante pour les peuples. Où l’Union Européenne, pour retrouver du consentement citoyen, doit démontrer qu’elle peut œuvrer à la réduction des inégalités, au développement des solidarités, à la préservation de la planète, et pas seulement à la multiplication des échanges marchands. Qui peut penser qu’à ce moment de notre histoire on peut prendre le risque de donner plus de pouvoir à ceux qui rêvent d’une Europe des nationalismes?

A J-10, méfie-toi de tes amis!

A l’approche de l’échéance la campagne européenne s’accélère. Toujours sans vraiment confronter les projets, mais plutôt les postures. Chacun tente de renvoyer ses concurrents dans les cordes, en l’attaquant, non pas vraiment sur son programme, mais plutôt sur sa façon d’être, de faire campagne, sur son passé… ou sur ses relations.

En se référant à l’intensité des polémiques sur internet, on pourrait résumer le thème de la semaine d’une formule: “à dix jours de l’échéance prends garde à tes amis!”

Le faux ami et le mauvais génie

A chacun les siens, et à chacun ses emmerdements. Pour Marine Le Pen, il y a un faux-ami et un mauvais génie. Le faux ami, c’est ce député néo-nazi estonien, à qui elle a accordé de bonne grâce un selfie dans une posture symbolique des mouvements suprémacistes blancs. La présidente du Rassemblement National affirme qu’elle ignorait la signification du geste que son “ami” lui proposait de faire de concert avec lui. C’est sans doute vrai. Elle a probablement été piégée. En revanche elle aura bien du mal à expliquer qu’elle ignorait qui était l’individu, néo-nazi de notoriété publique, raciste revendiqué. Indépendamment de la gestuelle, poser avec lui pour un selfie n’était sans doute pas la meilleure façon de rassurer ces électeurs qu’elle espère attirer d’ici l’élection sur sa ligne politique simplement anti-macron. Le mauvais génie de Marine Le Pen c’est Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump, venu sur le continent pour dit-il, “planter un pieu dans le cœur de l’Europe”, et qu’elle a rencontré à plusieurs reprises. La semaine dernière l’émission de France2 “envoyé spécial” révélait que le propre compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot, avait invité l’activiste américain à venir participer à leurs côtés, à Paris, à des réunions “secrètes” en compagnie de hauts fonctionnaires. Là encore cela tombe bien mal. Donner l’impression de comploter avec un homme qui dit ouvertement qu’il est en guerre contre l’Europe”, n’est pas l’idéal pour quelqu’un qui se prétend le dernier rempart de la République Française contre le parti de l’Etranger!

La boule puante

Pour Jean-Luc Mélenchon ce sont plutôt les anciens amis qui posent problème. Après le départ d’un de ses plus proches, Thomas Guenolé, qui avait claqué la porte à la mi-avril, en dénonçant ses comportements d’autocrate, et le mélange des genres entretenu avec sa compagne Sophia Chirikou, c’est un élu régional du parti, animateur de sa campagne présidentielle qui le quitte pour appeler à voter… Front National! La pilule n’est pas facile à avaler. L’élu en question, Andréa Kotarac, avait déjà jeté le trouble en répondant à une convocation de Poutine, pour un rassemblement des populistes européens en Crimée. Il expliquait alors que sa présence aux côtés du Front National pour soutenir le maître du Kremlin, n’était pas un problème pour la France Insoumise, et Jean-Luc Mélenchon n’avait pas jugé utile de le démentir. Il doit le regretter amèrement. Car aujourd’hui, la seule défense possible du patron de la France Insoumise est sur le registre de la “trahison”, voire du complot: “Kotarac est le nom d’une boule puante de fin de campagne. Un coup monté”. Monté par qui? Il n’a pas osé préciser. Mais cet épisode pourrait contribuer à faire réduire encore la peau de chagrin de son électorat potentiel.

Pas touche à la statue du commandeur

Dans le cas de Raphaël Glucksmann, on ne peut même pas dire qu’il s’agisse de ses amis. Les gens qui se mettent aujourd’hui en travers de sa route, déjà bien étroite, sont des anciens ministres socialistes, ministres à une époque ou lui-même était bien loin du Parti socialiste, ignorant alors sans doute qu’il pourrait un jour être appelé à le représenter. Mais aujourd’hui quand il parle, c’est le PS qui s’exprime par sa bouche, ainsi l’a voulu la nouvelle direction du Parti socialiste emmenée par Olivier Faure. Et quand il s’attaque à la statue du commandeur, en dénonçant l’attitude de François Mitterrand lors de la guerre d’extermination du Rwanda, qualifiant le président socialiste de “complice du génocide”, le banc et l’arrière banc du Parti socialiste se révolte. Les 23 anciens ministres socialistes réclament des excuses ou à tout le moins une mise au point d’Olivier Faure se désolidarisant de son poulain. Evidemment ça fait désordre. Auprès des militants qui hésitaient déjà à s’aligner en rang derrière l’essayiste, qui n’est pas du sérail, et apparait plus comme un représentant de la bourgeoisie éclairée parisienne que du “peuple de gauche”. Et cela met dans l’embarras le premier secrétaire sommé par les caciques de son parti de désavouer son poulain à deux semaines du scrutin. Et qu’importe la vérité historique et les questions légitimes que pose l’aveuglement du Président de la République de l’époque et son obstination à soutenir les auteurs du génocide. Ces questions, Raphaël Glucksmann les soulève à raison. Mais l’enjeu du moment, c’est l’élection européenne.

L’Europe, comme le reste, c’est Lui

Dans le camp majoritaire c’est pas non plus la grande joie. Nathalie Loiseau sait depuis le jour de son annonce, maladroite, d’entrée en campagne, que pour ses amis de La République En Marche, malgré ses qualités, et en particulier sa connaissance des dossiers, elle ne fait pas rêver comme tête de liste européenne. La plupart d’entre eux ne rate pas une occasion, anonymement, de parler de son absence de charisme, voire pire. Et les nouveaux amis qui se rallient à son manque de panache ne sont pas non plus forcément un cadeau. Quand on dirige une liste appelée “Renaissance” et que l’on doit se glorifier d’être rejoint, par Jean-Pierre Raffarin qu’on croyait définitivement rangé de la politique, ou Daniel Cohn Bendit qui a annoncé sa retraite en 2014, voire par Robert Hue qu’on ne présente plus, ou se réjouir du soutien sans vote de Michel Barnier, qui après dix années à Bruxelles rêve de transformer son poste de commissaire européen, en présidence de la commission européenne… Difficile de plaider le renouveau! Sauf à miser sur son meilleur atout, le président Macron. Donc finalement, on met le président sur les affiches, on parle même d’un meeting… Nathalie Loiseau continue à faire le job, elle ne ménage pas sa peine, mais l’Europe c’est finalement d’abord l’affaire du Président… comme le reste. Comme Sarkozy en 2009 qui se plaignait (ou se réjouissait), déjà, de devoir tout faire lui-même…

Bref, la politique, l’approche des élections, c’est pas vraiment une sinécure… mais ils en redemandent tous!

Guerre au Yémen: le bal des hypocrites

Le cargo saoudien qui devait récupérer au Havre une cargaison d’armes françaises, et s’est finalement détourné vers l’Espagne, vient nous faire oublier un instant la politique nationale, ses petites phrases, ses polémiques à deux balles, ses insultes, anathèmes, et menaces, ses indignations feintes et surjouées, pour nous faire regarder un peu ailleurs. Vers une vraie situation dramatique, scandaleuse, la guerre civile au Yémen. Déjà 10 000 morts selon l’ONU (7 fois plus selon certaines ONG), la famine menace directement 80% de la population, et l’ONU estime que 16 millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau potable. Un peuple martyrisé, dans une guerre qui le concerne à peine, où les populations civiles sont les otages impuissants des rivalités entre puissances, et les victimes indirectes du cynisme qui prévaut dans les relations internationales.

Au départ, il y a une quinzaine d’années, il y avait une guerre civile locale. Une région du Nord à majorité chiite entrant en rébellion contre un pouvoir central tyrannique et corrompu. Depuis 2015, l’affaire a tourné au conflit indirect entre les deux puissances régionales, Iran et Arabie-Saoudite, qui rivalisent sur la scène moyen-orientale par populations civiles interposées. Alors que les Iraniens, chiites, soutiennent et arment les rebelles, l’Arabie saoudite et ses alliés arabes, sunnites, écrasent le pays sous un tapis de bombes, pour tenter de réinstaller au pouvoir le président “légal” Abd Rabbo Mansour Hadi actuellement réfugié à Riyad. C’est un conflit ethnique, une guerre de religion entre chiites et sunnites, et un bras de fer entre entre Téhéran et Riyad, qui refusent l’un comme l’autre, malgré l’absurdité de cette guerre, de paraître reculer devant le rival. C’est aussi un conflit où une fois de plus la communauté internationale fait la démonstration de son impuissance, de son indifférence, voire du cynisme de ses dirigeants.

Impuissance à imposer aux parties le respect du droit international humanitaire. Hôpitaux et ambulances sont régulièrement bombardés. Depuis 5 mois, l’ONU tente en vain d’obtenir la démilitarisation de la ville d’Hodeida, pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire. Un accord a été signé entre les parties en décembre dernier, mais il n’est toujours pas appliqué.

Indifférence des opinions occidentales plus préoccupées par leurs problématiques nationales que par le drame vécu dans un pays ou la famine tue chaque jour des enfants, quand ils ne succombent pas aux bombes sur le chemin de l’école ou à l’hôpital.

Cynisme enfin, dont la palme revient au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane qui remettait l’an dernier un chèque de 930 millions de dollars au secrétaire général de l’ONU pour financer l’aide au Yémen, que les bombardements de son aviation empêchent d’arriver aux populations qui en ont besoin… Mais il n’est pas le seul! L’attitude des gouvernements qui continuent à fournir des armes aux belligérants, tout en les appelant à faire la paix, la France par exemple, méritent largement de figurer au palmarès. Et l’argumentaire de défense d’Emmanuel Macron qui dit “avoir la garantie que les armes françaises ne sont pas utilisées contre les populations civiles”… pourrait faire sourire si la situation n’était pas si dramatique.

Certains pays, dont l’Allemagne ont interdit tout nouveau contrat de vente de matériel à l’Arabie-Saoudite depuis l’exécution d’un journaliste saoudien dans les locaux de l’ambassade d’Arabie Saoudite à Ankara. Mais sans vraiment empêcher les industriels allemands, de poursuivre leur business à partir de filiales à l’étranger. La France, elle, prétend s’en tenir au respect à la lettre des accords internationaux qui interdisent de vendre des armes lorsqu’elles risquent d’être utilisées contre des populations civiles. Or la ministre Florence Parly certifie ne « pas avoir de preuve que les armes françaises font des victimes civiles…. » Et semble démentie par une note de ses services, classée secret-défense, qui a fuité dans la presse. Cette affaire, c’est un peu le bal des hypocrites.

Il faut reconnaître que la transparence et les ventes d’armes ne font pas bon ménage. Quand on est le troisième exportateur mondial d’armes et qu’on entend le rester -il y a des milliers d’emplois à la clef- on est bien obligé de faire des « concessions ». Il est évident que si vous vendez des armes à des clients, mais que vous stoppez les livraisons -quand ils en ont besoin- pour protéger les populations civiles qu’ils bombardent… il va être difficile de convaincre… La vente d’armes éthique… c’est un peu comme la bienveillance en politique.

Vite, une image !

L’affaire de La Pitié Salpétrière est un excellent révélateur d’un mal qui ronge notre époque, dévore nos médias comme nos hommes et femmes politiques, démonétise peu à peu la réflexion, et exacerbe toutes les tensions sociales. Un mal qui semble irrésistible, qui renverse cul par dessus tête les esprits et les corps, qui limite chaque jour un peu plus le champ de nos raisonnements, devenu peau de chagrin, qui cantonne le réel dans un espace incertain délimité par les différents murs d’images que nous proposent, et nous imposent, les différents opérateurs de communication. Le réel n’est plus appréhendable qu’à travers le prisme fourni par les distributeurs d’images, qui n’ont d’autre finalité que capturer à chaque instant, au maximum, nos attentions devenues ressource principale de la sphère marchande.

C’est un culte. Celui de la vitesse, ou plutôt de l’instantanéité. Et de l’image, qui est devenue la seule représentation objective de la réalité. Il faut savoir, tout, tout de suite, et c’est la video qui délivre l’information sur le monde. C’est la juxtaposition des vidéos qui fait le sens. L’analyse ou le commentaire du réel étant ramenées à la mise en projection des images à travers une grille de valeurs morales et/ou politiques.

Déroulons donc l’exemple de l’affaire qui nous préoccupe tous depuis 48 heures. Première information: une video de la directrice de l’hôpital qui dénonce une intrusion de manifestants dans le service d’urgence mettant en danger la vie des patients, et s’étant soldée par une dégradation d’un service de l’hôpital. Elle est dans son rôle. Il reste à enquêter pour en savoir plus. Mais enquêter demande du temps, alors, on brûle les étapes. Le ministre de l’intérieur n’attend pas que ses services aient remonté leurs propres infos, et dénonce “l’attaque” d’un service hospitalier d’urgence. Un grand media, sous le titre “ce qui s’est vraiment passé…” compile à la va-vite les images qui lui ont été transmises par les dizaines de manifestants porteurs d’un casque de moto marqué “presse” et d’une camera ou d’un téléphone (“si vous avez des images/video ou témoignages sur les événements, nous les transmettre…”), et conclut qu’il n’y a pas eu d’attaque. Il sera confirmé un peu plus tard, toujours par une video, filmée de l’intérieur de l’hôpital, qu’une intrusion dans l’hôpital de manifestants tentant d’échapper aux forces de l’ordre a été évitée par le personnel médical. Ce qui permet au “journaliste d’investigation” Edwy Plenel par simple confrontation de la “preuve video” filmée à l’hôpital, avec les images de Christophe Castaner parlant “d’attaque”, de dénoncer “un mensonge d’Etat de plus”. Les politiques des oppositions de tous bord, n’ayant plus qu’à ponctuer le récit d’un appel à la démission du ministre de l’intérieur.

Comment expliquer le fourvoiement du ministre de l’intérieur? A-t-il été mal informé, a-t-il simplement voulu exploiter au plus vite un évènement qui l’arrangeait? Les manifestants qui ont enfoncé un portail fermé à clef pour échapper à la police pouvaient-ils ignorer qu’ils entraient dans un hôpital? Les policiers ont-ils délibérément poussé les manifestants vers cette cour? Qui s’est introduit dans les locaux pour dégrader un service et voler du matériel ? N’y aurait-il pas eu deux actions distinctes quasi-simultanées? L’affaire intervient-elle avant ou après l’ordre de dispersion de la manifestation? Mais plus encore, comment mettre fin à ces violences du samedi? Quel est leur sens, leur finalité? Comment offrir une sortie à ces milliers de gilets jaunes piégés depuis 24 semaines dans une logique insurrectionnelle sans issue, qu’exploitent les oppositions d’extrême droite comme d’extrême gauche? Pour les journalistes, comment traiter ces évènements sans les amplifier? Pour les politiques, comment cesser de mettre de l’huile sur le feu? On répondra sans doute à ces questions à un moment ou un autre, ou pas. Mais elles sont de peu d’importance. L’affaire est déjà bouclée. En 24 heures. Laissons la conclusion à Libération: “La fake-new venait de l’Intérieur!”.

Et attendons les prochaines images, qui déclencheront la prochaine polémique… Peut-être dès samedi prochain, où les réseaux sociaux seront envahis de leur moisson hebdomadaire d’images saccadées, pas cadrées, prises par la nuée de “reporters de rue”, qui s’interposent entre policiers et manifestants, sous la fière protection de leur casque barré de l’inscription “PRESSE”. Ces spécialistes de l’image video de violence pourront même “toucher le cul du tigre” en allant jusqu’à provoquer les forces de l’ordre, sûrs de leur bon droit depuis qu’ils ont été adoubés par les sociétés de rédacteurs.

Finalement ce n’est pas si surprenant. En prenant la défense sans nuance des “journalistes indépendants”, en tentant de les sanctuariser vis à vis de la police (“les syndicats de journalistes dénoncent les violences…” “les sociétés de rédacteurs et journalistes de 17 médias apportent leur soutien à Gaspard Glanz”…) les journalistes professionnels actent simplement l’évolution de leur métier. Le métier d’informer, consiste maintenant principalement à braquer une caméra sur un évènement en prétendant enfermer dans le cadre celui-ci dans sa globalité. L’Image ne ment pas. Qu’importe si les reporters de rue en question ne font entrer dans leur cadre que les images qu’ils recherchent inlassablement -les violences policières en général- qu’importe s’ils sont des militants politiques, et si leur action de filmer s’inscrit au cœur même de leur pratique militante… Ils sont là juste pour saisir l’instant, et si leurs images font sens, c’est parce qu’elles ont la force du réel. On ne discute plus le sens d’une image.

La pratique journalistique ne parvient pas à résister à cette double pression. Celle du temps d’abord, et donc de l’instantanéité , celle de l’image ensuite. Lorsqu’il interviewe les acteurs d’un évènement, le journaliste tente en recoupant les témoignages, en les contextualisant, de reconstituer les évènements, de leur donner du sens, pour tenter une description du réel rendu compréhensible par ce travail de mise en perspective. Lorsqu’il s’agit de donner du sens dans l’instant à une vidéo qui est supposée contenir l’entièreté du réel, il ne reste plus qu’à commenter en confrontant les images à un filtre moral ou politique, c’est à dire à ses propres préjugés.

C’est un piège cruel qui conduit à un mélange des genres absolu. Après tout, si la vérité est dans le cadre de la caméra, celui qui la porte est par essence un journaliste, puisqu’il rend compte du réel. Aucun critère déontologique n’est supérieur à l’objectivité absolue du cadre de la caméra, et donc de l’image qu’il produit. Celui qui a une caméra est donc parfaitement légitime lorsqu’il écrit au feutre PRESSE sur son casque. Et les chroniqueurs, les commentateurs, les éditorialistes, les reporters, se fondent dans un même métier. Tous les journalistes deviennent producteurs ou commentateurs d’images.

Le premier antidote à ce mal qui est venu à l’esprit des journalistes est le “fact-checking”. Excellente idée évidemment, nécessaire pour qu’on puisse s’y retrouver et démêler les fake-news des véritables informations, les images les plus “truquées” des moins “truquées”, la pure propagande de l’information authentique. Mais il atteint ses limites. Lorsque par exemple, il est pratiqué par des militants politiques. Ou encore comme on l’a vu, dans l’affaire qui nous préoccupe, lorsque la vérification se limite à une compilation d’images vidéos. Est-ce qu’on peut interpréter un évènement comme celui de l’irruption des manifestants à l’hôpital de La Salpétrière, en le réduisant à une question: “les manifestants qui ont monté l’escalier menant au service de réanimation ont-ils ou pas attaqué le service en question?” C’est la pression de l’urgence, la nécessité d’apporter des réponses instantanées aux attentes du public, de capturer son attention avant qu’il ne bascule vers un autre centre d’intérêt, d’alimenter la machine à polémiquer, qui conduit à poser la question dans ces termes. Et évidemment seule la vidéo peut apporter une réponse dans les délais. Mais cela implique souvent de renoncer à comprendre!