Preuve par l’absurde

Faute d’en savoir beaucoup plus sur lui, on doit bien admettre qu’Edward Snowden est un jeune-homme sincère. Un honnête homme. Que c’est effectivement parce qu’il ne supportait plus de participer au travail liberticide qui lui était demandé par les services secrets pour lesquels il travaillait, qu’il a décidé de manger le morceau. De fournir à la presse les preuves de la violation continuelle de la vie privée à laquelle se livrait la NSA, agence nationale de renseignement américaine, aux Etats-Unis, et même en Europe voire en Chine. Mais s’il a agi par idéalisme, dans quel bourbier s’est il plongé! Recherché par les services secrets américains qu’il a ridiculisés, menacé de trente ans de prison dans son pays, il est pour l’instant sous la protection de… Poutine, qui le laisse vivre sa vie dans la zone de transit de l’aéroport de Moscou. On peut évidemment rêver mieux comme situation. Et la seule issue qui semble se présenter à lui pour l’instant est d’obtenir l’asile politique en Equateur, à l’instar d’un autre “donneur d’alerte”, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, coupable d’avoir divulgué des centaines de milliers de messages confidentiels de l’administration américaine, et qui se trouve à Londres depuis un an, sous protection de Quito dans l’ambassade équatorienne. Et dans le cas où cette filière équatorienne ne fonctionnerait pas, il ne lui resterait sans doute plus qu’à se rabattre sur le Vénézuela, ou à offrir ses services au régime russe. En matière de respect scrupuleux des libertés, on fait mieux. Evidemment, on a la tentation de railler le jeune-homme, qui se pose en parangon de la défense des libertés individuelles, qui s’enfuit des Etats-Unis, grâce à la complicité de la Chine et de la Russie, et court se réfugier dans les bras d’un Etat, l’Equateur, qui est en train de museler sa presse d’opposition. L’administration américaine ne se prive évidemment pas d’invoquer ces soutiens pour tenter de le discréditer, et d’en faire un simple espion à la solde des ennemis de l’Amérique. Mais le choix impossible qui est aujourd’hui celui de Snowden -la prison ou la protection d’un régime autoritaire- ne doit pas disqualifier son action, ni les informations qu’il a dévoilées. Les dirigeants de pays, qui ne lui accorderont pour autant jamais leur protection, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Le gouvernement allemand ou le ministre de l’intérieur Manuel Valls, ont demandé des explications aux Etats-unis sur l’espionnage des communications internationales. Et si la Grande-Bretagne n’a pas moufté, c’est parce que, nous explique Snowden, ses services sont encore pires que ceux des USA. Il y a donc bien un vrai problème de mondialisation de la surveillance, dont on ne soupçonnait pas l’ampleur. Au nom de la lutte contre le terrorisme international, les Etats-Unis d’Obama et la Grande Bretagne de Cameron sont en train de légitimer la violation internationale de la vie privée. On imagine la franche rigolade dans les bureaux des services en question lorsqu’ils ont appris le renvoi devant les tribunaux français de notre patron du renseignement, poursuivi pour avoir consulté les factures de téléphone de deux journalistes français. On est, là aussi, dans le domaine de “l’exception culturelle”. Et c’est tant mieux! Certes le terrorisme est une grande menace pour l’avenir. Mais ce n’est pas en renversant nos propres valeurs démocratiques que nous construirons un monde meilleur pour nos enfants. Que les “lanceurs d’alerte” comme Snowden, chiens de garde de notre démocratie, ne puissent trouver refuge que chez… ceux qui ne respectent pas ces valeurs, en est la preuve par l’absurde.

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