Le pari de Fillon

En politique, les gains différés compensent parfois largement les pertes immédiates. C’est sans doute le raisonnement qu’a dû se tenir François Fillon, avant de lancer la énième OPA de la droite républicaine sur l’électorat du Front National. Commençons par les dégâts immédiats. Le premier est sans doute personnel: François Fillon a détruit en une déclaration, et sa confirmation quelques jours plus tard, une image d’honnête homme, modéré et humaniste, qu’il avait patiemment construit en prenant ses distances avec l’aile droite de son parti, et qui constituait sans doute un atout important pour son avenir politique. On avait alors compris qu’il misait pour 2017 sur un positionnement progressiste de droite, lui permettant de rassembler largement, jusqu’aux déçus d’une gauche qui serait décrédibilisée par l’exercice du pouvoir. La grossièreté, autant que le caractère inattendu, de son revirement sur la question du Front National, le fait entrer aux yeux du public dans la catégorie des politiques cyniques. Evidemment, il n’y figurera pas seul, mais il pourrait bien y perdre son principal avantage comparatif sur la concurrence. Que peut-il gagner en échange? D’abord, il peut espérer se débarrasser de l’image de mou et d’indécis que lui a attribué Sarkozy et qui lui colle à la peau. En se disant prêt dans certains cas à soutenir des candidats du Front National contre des socialistes, il fait son entrée dans la catégorie des méchants. Il franchit une “ligne rouge”,  à la surprise même de ses proches, si l’on en juge par l’embarras de son lieutenant Ciotti, tentant d’expliquer la semaine dernière que son mentor avait été mal compris… Et cela devrait lui permettre, doit-il penser, de séduire la base de l’UMP qui, nous disent les sondeurs, serait  beaucoup plus indulgente que ses dirigeants à l’égard de Marine Le Pen et de ses idées. C’est un pari qui peut se défendre, mais qui a une faiblesse: en se positionnant ainsi, il s’aligne sur le créneau de son meilleur ennemi. Cette part de l’électorat de l’UMP qui n’a pas peur de l’extrême droite, est évidemment un socle acquis à Nicolas Sarkozy, en cas de retour de l’ancien président. Il faut que l’ancien premier-ministre soit bien sûr de lui pour choisir d’aller défier sur son terrain celui qui le qualifiait jadis de “collaborateur”. En attendant de savoir si le gain différé est bien au rendez-vous du pari de Fillon, lors des prochaines échéances électorales, les dégâts immédiats sont bien réels. Pour son parti d’abord. Une fois de plus, cacophonie et querelles internes sont à l’ordre du jour du parti gaulliste. Jean Pierre Raffarin lui-même estime que “le pacte fondateur” de l’UMP est remis en cause. Cette nouvelle crise de l’UMP pourrait accélérer la reconstitution autour de Jean-Louis Borloo et François Bayrou, d’un nouveau parti du centre, façon UDF des années 90. L’UMP de Nicolas Sarkozy, parti unique de la droite, aurait alors vécu, et le retour de l’ex-président pourrait s’en trouver compromis. François Fillon y trouverait peut-être quelque joie. Quant à Marine Le Pen elle pourrait continuer à caresser pour le FN le rêve de devenir le premier parti d’opposition. Pour l’instant, il n’y a qu’elle qui se marre.

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