L’emprise de l’émotion

Cela n’est pas si souvent, mais il faut reconnaître que Jean-Pierre Chevènement a trouvé les mots justes: “nous vivons sous la dictature de l’émotion”. Depuis deux jours, c’est l’emballement médiatico-politico-public autour de cette malheureuse jeune Kosovar, Léonarda Dibrani, dont d’ailleurs personne ne cite plus le nom tant son prénom est devenu emblématique de la “duplicité” de Manuel Valls et du gouvernement. Pas un homme politique qui n’ait fait entendre son sentiment sur l’expulsion de la jeune-fille, elle est interviewée à la radio en direct du Kosovo, raconte qu’elle s’est “ouvert les veines” à son retour dans ce pays dont elle ne voulait plus… Mélenchon en profite pour vomir encore sur le parti qui fut le sien il n’y a pas si longtemps, la plupart des responsables socialistes y vont de leur rappel à la morale et à l’humanisme, à droite on demande pour la énième fois à Hollande de s’expliquer, voire de dissoudre, ou de faire un référendum, pour mettre fin à la cacophonie et… rendre le pouvoir. Bref, on est au cœur d’une affaire d’Etat. Il n’y a que deux postures possibles face au “cas” Leonarda: dénoncer “l’infamie”, ou se faire complice d’une politique discriminatoire inhumaine, qui sort les enfants de l’école pour les mettre de force dans un avion, sous la gauche comme sous la droite. L’émotion est un tyran qui ne supporte pas que l’on prétende que la réalité ne se décrit pas toujours en noir et blanc. Et pourtant, l’affaire soulève quelques questions, tout aussi moralement et politiquement correctes que l’indignation soulevée. Primo, on peut contester les lois encadrant l’immigration et le droit d’asile, estimer qu’elles gagneraient à être améliorées, voire qu’elles sont rétrogrades et que les digues nationales finiront par sauter face à l’inexorable mobilité des individus dans une économie mondialisée, et pour autant reconnaître que le rôle des juges et des policiers, y compris du premiers d’entre eux, n’est pas de les changer mais de les appliquer. Deuxio, brandir comme un étendard la “sacralisation” de l’école pour expliquer qu’on n’a pas le droit d’expulser des enfants scolarisés est une hypocrisie. Nous vivons dans un pays où l’on scolarise tous les enfants, y compris ceux dont les familles sont dans l’illégalité, et nous en sommes fiers. Cela ne change pas pour autant leur situation au regard des lois. Le scandale aurait été plutôt de refuser à Leonarda l’accès à l’instruction au prétexte que ses parents étaient entrés clandestinement en France. Tertio, faire valoir que la famille Kosovar était en France depuis près de cinq ans, donc n’avait plus de lien avec son pays d’origine, et que l’expulsion dans ce cas est inhumaine, est également un argument de mauvaise foi. Si les Dibrani étaient depuis si longtemps en France en situation irrégulière, c’est parce qu’ils ont pu utiliser tous les recours judiciaires que leur offre la loi pour tenter d’obtenir la régularisation de leur situation. Et de cela aussi nous pouvons être fiers! Nos lois protègent les demandeurs d’asile et empêchent leur expulsion immédiate, garantissent l’accès de tous en situation régulière ou pas, à l’éducation, à la santé, et à un certain nombre de services sociaux. Bien sûr il reste à vérifier que tout a été fait dans la légalité et le respect des personnes, on sait bien que ce n’est pas toujours le cas. L’affaire peut aussi fournir l’occasion de relancer la réflexion sur notre politique vis à vis des migrations, de s’interroger sur les inévitables conséquences de nos choix européens, voire de s’indigner que notre président ne soit prêt à accueillir “que” 500 réfugiés syriens qui fuient la guerre dans leur pays. Mais il y a quelque hypocrisie à y puiser les raisons d’une indignation facile, et qui retombera comme les précédentes, lorsqu’une nouvelle émotion l’aura chassée. En d’autres temps, l’émotion exacerbée, il s’agissait alors des faits-divers, était prétexte pour certains élus de droite à dénoncer le laxisme des juges et adopter des lois répressives. Aujourd’hui elle nourrit une supposée mauvaise conscience de gauche vis à vis d’un président et d’un gouvernement qui se seraient dévoyés… Dans les deux cas, elle ne profite vraiment qu’à ceux dont l’outrance et la caricature sont le principal argument politique.

3 réflexions sur « L’emprise de l’émotion »

  1. Michel. Effectivement, cette “emprise” de l’émotion vient perturber la construction d’un débat serein et rationnel. Mais ne faut-il pas écouter aussi nos émotions qui disent tant de nous-mêmes ? En l’espèce, est-ce notre émotion qui est répéhensible ou le silence (qui plus est répétitif) de celui qui devrait réagir à cette émotion nationale ?

    • L’émotion n’est évidemment pas répréhensible, mais elle n’est pas forcément bonne conseillère. Je ne suis pas sûr qu’à l’issue de cette affaire, quelle qu’elle soit -retour de Leonarda ou oubli- on ait vraiment progressé sur le sujet. La politique migratoire est un enjeu grave, qui prendra de plus en plus d’importance avec la mondialisation des échanges, car là ou l’on veut faire circuler librement les marchandises, on devra bien laisser passer les hommes. Cet enjeu mérite mieux qu’un échange d’anathèmes. Quant au silence du personnage en question, sur tant de sujets, il commence effectivement à être pesant…

  2. Un de vos meilleurs billets, selon moi, Michel. La “vraie” émotion, en ce qui me concerne, est quotidienne et invite à une action à la fois difficile et nécessaire : travailler à l’intégration des jeunes étrangers légalement présents sur notre territoire, mais n’ayant pas forcément les ressources matérielles et culturelles pour s’intégrer. Ce chantier est déjà si vaste que je réserve prioritairement mes émotions et mon énergie – pas extensibles à l’infini – pour les personnes qui sont en situation difficile mais dans la légalité.

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