Expulsions: la course à l’échalote

C’est qui qui en a fait le plus? C’est moi dit Claude Guéant le dernier ministre de l’intérieur de Nicolas Sarkozy: 9000 de mieux que mon successeur. A moins que ce ne soit Hortefeux un de ses prédécesseurs, qui s’active à préparer le retour de son seigneur et maître, et n’avait pas non plus de mauvais scores en matière d’expulsions.

Pas du tout, rétorque l’élève Valls, au premier rang depuis l’élection d’Hollande: les autres ont triché, truqué leurs chiffres… mais moi j’expulse en vrai! Mes expulsés ne sont pas bidon comme ceux de la droite, qui renvoyait les européens chez eux en sachant très bien qu’ils allaient revenir, qui les payait même pour partir, en particulier les roms. Moi je paye moins, nous dit-il, et donc j’ai des chiffres plus faibles, mais ça coûte moins cher. Ouf! On est rassuré. C’est en raison de la crise qui secoue l’Etat que notre ministre de l’intérieur fait moins bien que son prédécesseur… Mais la droite, bien sûr n’y croit pas, et l’accuse tout simplement de laxisme.

Au moment d’expulser le sans-papier la main de Manuel Valls tremblerait. En somme il n’aurait pas les… tripes, indispensables quand on règne sur l’Intérieur. Vexé, blessé dans son honneur, il se défend, argumente, déballe les chiffres, se débat comme un taureau… Pathétique! Pour Jean-François Copé et ses compères de l’UMP, le plaidoyer de Manuel Vals est du pain béni. Ils appellent tout simplement à sa démission. Et ils ont bien raison. Puisque l’homme semble lui-même persuadé que la qualité d’un ministre de l’intérieur se mesure à l’aune des reconduites à la frontière, il devrait reconnaître son échec !

Mais qu’on aurait aimé qu’il nous explique que si l’on a moins expulsé, c’est parce qu’on a essayé d’être plus humain que par le passé… Qu’on a tenté, même si c’est difficile, de prendre un peu plus en compte les situations personnelles les plus dramatiques. Rêvons un peu… le ministre de l’intérieur de François Hollande aurait même pu nous expliquer que l’on a laissé systématiquement les expulsables exercer tous les recours juridiques possibles, avant de les chasser. Et que donc on est fier d’avoir fait baisser les chiffres! Qu’il faut bien peu à peu habituer nos concitoyens à cette libre circulation des hommes, qui va forcément de pair avec la mondialisation des échanges… Que les Français doivent apprendre à moins craindre l’arrivée d’étrangers en grand nombre sur notre territoire. Que le rejet de l’autre n’est jamais une réponse valable aux difficultés…

Non, trois fois non! Manuel Valls a préféré tenter de nous démontrer que malgré les apparences, ses résultats en matière d’expulsions, étaient en réalité supérieurs à ceux de la droite… Dommage!

De la réticence à se tirer une balle dans le pied…

C’est une évolution importante. En adoptant la loi sur le non-cumul des mandats, qui interdit de cumuler la direction d’un exécutif local avec un mandat national, les députés ont tourné une page de l’histoire de la cinquième république. C’était une promesse de Hollande. Le texte a été adopté par une majorité de députés de gauche. Mais pas que. En dépit de la guérilla, très légale, menée au parlement par la droite contre ce texte, quelques députés de l’UMP ou de l’UDI ont voté pour ou se sont abstenus. Et c’est heureux. Il aurait été navrant que l’adoption de ce texte se solde une fois de plus par un affrontement gauche-droite.

Les états d’âme n’étaient d’ailleurs pas qu’à droite. Au Sénat, la gauche elle-même, a voulu jusqu’au bout faire obstruction au texte, et tenté de modifier la loi pour mettre les sénateurs-maires à l’abri! L’Assemblée a eu le dernier mot, et c’est tant mieux. Mais les responsables de l’UMP ont déjà annoncé, qu’ils s’empresseraient, en cas de victoire en 2017, d’abroger le texte en urgence, avant qu’il ne s’applique. Navrant! Et personne n’a encore osé mettre sur le tapis la limitation du nombre de mandats successifs des potentats locaux… qui est pourtant tout aussi indispensable.

Le débat aura révélé une fois de plus la difficulté qu’ont les élus à accepter l’inévitable modernisation de la vie politique. On avait vu il y a quelques mois la levée de bouclier, cette fois de la gauche, lorsque le gouvernement Fillon avait tenté de réduire le nombre des élus locaux en créant le mandat de conseiller territorial, à la place des conseillers généraux et régionaux, réforme qui constituait un progrès vers plus de transparence et de fluidité de la vie politique locale, et permettait de faire des économies sensibles. Les élus PS se sont empressés, dès leur arrivée au pouvoir, d’annuler la réforme territoriale en question.

C’est maintenant au tour du président socialiste de préconiser la simplification de ce mille-feuilles administratif que tous dénoncent depuis des années, gauche et droite réunies… pour autant que l’on n’y touche pas! Déjà UMP et Front de gauche s’insurgent contre un projet de fusion des départements de la petite couronne parisienne, alors même que la loi vient de créer l’échelon administratif de la métropole, évidemment plus pertinent à l’heure de la mondialisation. Et bien sûr les élus des départements concernés, 92, 93 et 94, qu’ils soient PS, UMP ou PC seront en première ligne du combat contre la fusion.

Le projet de réforme administrative annoncé par François Hollande lors de sa conférence de presse, devrait donc souffrir dans sa réalisation du même handicap que les précédents: il devra être adopté par des élus, condamnés pour l’occasion à se tirer une balle dans le pied. Et l’on entendra les mêmes arguments qu’à propos du non-cumul des mandats. Les élus de tous bord invoqueront, comme hier, leur nécessaire enracinement local, l’enjeu de la connaissance du terrain, la proximité avec les électeurs, le risque du pouvoir absolu des appareils politiques nationaux, bref… la défense de la démocratie, qui se confond avec celle de leurs mandats. Logique puisque finalement… la démocratie c’est eux!

 

Lueur d’espoir en Centrafrique

Et si cela marchait? Et si, contre tous les pronostics, l’intervention française en Centrafrique était couronnée de succès. Il est trop tôt pour dire que la France a réussi a remettre un peu d’ordre dans une situation qui reste pour une bonne part hors de contrôle. Mais des signaux positifs sont venus ces derniers jours conforter la position française.

D’abord la désignation de la très consensuelle Catherine Samba Panza comme présidente intérimaire de Centrafrique. L’arrivée de cette femme à la tête d’un pays où les hommes se battent avec une cruauté sans limites depuis des semaines, tuant au passage femmes et enfants, au nom d’une rivalité religieuse exacerbée par une décomposition avancée de l’Etat, est une raison d’espérer. Ses appels à la réconciliation semblent bien reçus par les protagonistes. Bien sûr elle n’est pas au bout de ses peines, et le rétablissement de la sécurité sera long et difficile. Mais pour la première fois depuis l’intervention française, le 5 décembre dernier, une lueur d’espoir brille à Bangui. Et cette bonne nouvelle n’arrive pas seule. Les Européens réunis lundi à Bruxelles ont décidé d’envoyer des troupes sur le terrain pour appuyer les forces françaises, et de collecter rapidement des fonds pour éviter l’aggravation de la crise humanitaire. Là encore ce n’était pas gagné d’avance. On avait jusqu’ici compris que la France était isolée, que nos partenaires ne voulaient pas entendre parler de l’opération Sangaris. Officiellement parce que Hollande ne les avait pas consultés avant d’agir. En réalité sans doute parce que tout le monde était convaincu que l’intervention française était vouée à l’échec et à l’enlisement.

Les deux faits sont évidemment liés. C’est parce qu’ils ont vu l’esquisse de l’ébauche d’une solution politique en Centrafrique, que nos partenaires ont changé d’avis. Parce que soudain ils pouvaient envisager un succès de l’opération, qu’ils ont finalement souhaité en être. Sans doute aussi parce que le nouveau ministre des affaires étrangères allemand, un social-démocrate, est plus proche de la France d’Hollande que ne l’était son prédécesseur conservateur.

Il reste à savoir quelles conséquences pourrait avoir un succès de l’opération centrafricaine. Grisées par leur succès au Mali, les autorités françaises entreprennent d’ores et déjà de redéployer leur présence militaire sur l’ensemble de la bande sahélienne. Dans un but: empêcher les djihadistes de se réinstaller dans le désert et de déstabiliser les pays de la région. On voit bien le risque, celui de se poser en gendarme de l’Afrique, et de ranimer le spectre de la Françafrique de papa. Mais après tout, c’est Kadhafi qui contrôlait cette zone dans le passé, supervisant trafiquants, combattants touaregs, et djihadistes. En prenant la relève, la France assure d’une certaine manière le service après-vente de son intervention en Libye. Avec en vue sans doute un bénéfice potentiel: être en position forte pour profiter de la croissance rapide de pays qui un jour ou l’autre devraient passer du statut de pays en développement à celui d’économies émergentes.

 

 

Le pari de Hollande

Evidemment, ce matin certains se sont réveillés avec la gueule de bois. Tous ceux qui avaient voté Hollande parce qu’il était le seul candidat de gauche au second tour, et ont le sentiment d’avoir été trompés. Trompés parce qu’ils pensaient échapper ainsi à la politique prônée par Nicolas Sarkozy. Trompés parce qu’ils avaient cru plus que de raison à la diatribe contre la finance du candidat socialiste en meeting au Bourget. Ce matin ils doivent avoir le sentiment de retrouver la politique à laquelle ils avaient cru échapper en votant pour le candidat socialiste. Et l’enthousiasme du patronat ou la gêne des ténors de la droite face au discours présidentiel ne risquent pas d’apaiser leurs états d’âme.

Faut-il pour autant parler d’un changement de cap? En réalité rien de ce qui a été annoncé hier n’est en contradiction avec ce qui a été fait depuis 18 mois. L’allègement des charges était déjà présent avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. La baisse des dépenses publiques a déjà été initiée. Le choix de réformer le pays en créant un consensus autour des partenaires sociaux, chargés d’en négocier les termes, c’est la route initiée avec la loi sur la sécurisation de l’emploi, puis l’accord sur la formation. Ce qui est nouveau, c’est d’abord le ton. Hollande a renoncé à finasser. Il assume ses choix, se dit social-démocrate, indique sans ambiguité la route choisie, annonce un coup d’accélérateur.

Le soutien de ses troupes

Bien sûr les exégètes de la politique économique pourront débattre des heures durant pour qualifier le nouveau discours du président. Que reste-t-il de son socialisme? Est-il vraiment social-démocrate ou plutôt social-libéral? Ou libéral tout court, ou plus du tout démocrate puisqu’il préconise une politique de l’offre qu’il n’avait pas vraiment annoncée à son électorat, alors que les socialistes sont traditionnellement défenseurs d’une politique de la demande? Peu importe. Au diable les catégories. Le président a d’abord été élu pour redresser le pays. Pour faire en sorte qu’on y vive un peu mieux, pour donner de l’espoir, pour introduire un peu plus de justice sociale et de solidarité. Il lui appartient de trouver les moyens d’y parvenir. Il n’est pas le premier d’ailleurs à infléchir son programme en cours de mandat pour tenir compte de la réalité. François Mitterrand n’avait pas été élu pour imposer la rigueur au pays, comme il le fit en 1983. Chirac avait vendu à son électorat un combat résolu contre “la fracture sociale” qui fit long feu. Et que dire des engagements de Nicolas Sarkozy sur le “travailler plus pour gagner plus”, sur la réduction des déficits, ou sur le droit au logement opposable qui devait vider les rues de leurs sans-abri… C’est à la fin, sur les résultats, sur la façon dont il a fait évoluer le pays, que l’on juge l’action d’un président, pas sur sa capacité à ne pas dévier de ses engagements initiaux.

Il reste qu’il ne faut pas perdre ses troupes en route. En clarifiant son action, et ses objectifs, Hollande s’expose à un choc. L’ambiguité qui permettait de garder une majorité à peu près soudée autour de son action, était bien commode. Maintenant chacun va devoir se déterminer “en responsabilité” face au pacte proposé. Les socialistes d’abord, dont certains, les plus à gauche, n’ont pas dû bien dormir la nuit dernière. Et les écologistes bien sûr, qu’on a souvent vu plus prompts à s’aligner sur les positions du Front de Gauche que celles de la majorité… François Hollande, même s’il leur a lancé le défi de soutenir son projet, n’imagine sans doute pas que les partis de droite viendront le sauver d’une désertion partielle de ses troupes. Or, très logiquement, il a annoncé que le gouvernement engagerait lui-même sa responsabilité sur le projet, devant le parlement, où le parti socialiste ne dispose plus que de trois voix de plus que la majorité. Le défi est donc loin d’être gagné d’avance.

et des partenaires sociaux

Le deuxième défi du président, c’est le consensus social. Pour que le discours d’hier débouche sur du concret, il faudra que les partenaires sociaux se mettent d’accord sur les modalités de mise en œuvre de son “pacte de responsabilité”. Cela suppose d’abord que le Medef joue le jeu sans tricher. Hollande ne peut compter sur la bonhommie ou la philanthropie de Pierre Gattaz. Le patronat ne prendra sa part de “responsabilités” que si c’est l’intérêt des ses mandants c’est à dire des entreprises, et donc aussi de leurs actionnaires, dont l’horizon de vue est souvent plus étroit que celui que propose le pacte présidentiel. Le pari de l’ouverture d’esprit n’est pas gagné.

Côté syndical ce n’est pas non plus du tout cuit. Pour que le Président ne donne pas simplement l’impression de faire des cadeaux aux patrons, il faudra que deux syndicats au moins le suivent. Les candidats potentiels sont connus, la CFDT la CFTC et la CGC, comme pour les accords précédents. Ils ne signeront que s’ils peuvent prouver à leurs mandants qu’ils ne se contentent pas de cautionner un cadeau au patronat. Nicolas Sarkozy, lorsqu’il demandait aux partenaires sociaux de négocier sur un sujet, commençait par les réunir et leur annoncer ce qu’il fallait négocier et qu’il déciderait de toutes façons à la fin. Hollande choisit une autre méthode. Même si elle a fonctionné à deux reprises, elle n’est évidemment pas sans risque.

Enfin, le défi principal est évidemment celui des résultats. Politique de l’offre ou pas, dérive libérale ou pas, la seule question qui compte à la fin est: est-ce que cela marche? Est-ce que le “pacte de responsabilité” peut déboucher sur des créations d’emplois en France? Est-ce que la justice sociale aura progressé au cours de ce quinquennat? Est-ce que les économies budgétaires peuvent rendre au pays des marges de manœuvre ou simplement le plonger dans une récession sans fin? On peut évidemment trouver autant d’experts pour prédire une réponse que son contraire.  Ce qui est certain en tout cas, c’est que Hollande joue sur ce projet son va-tout, et sans doute aussi celui du parti socialiste, qui se relèverait très difficilement d’un échec. Pour reprendre l’image proposée par Hollande lui-même hier: le risque quand on accélère dans un virage, c’est le dérapage incontrôlé.

 

Il veut une vie privée? Il ne tient qu’à lui!

C’est le sujet chaud du moment! Comment Hollande pourrait-il échapper, demain, lors de sa conférence de presse à une ou plusieurs questions sur ses escapades en scooter? Pas touche, c’est ma vie privée, rétorque par avance le président! Soit, mais il serait plus crédible s’il n’avait pas lui-même installé sa vie privée dans les ors très publics de la République. Si François Hollande veut vraiment tourner cette page privée, il a une façon de le faire: mettre fin au détestable mélange des genres que constitue le statut de “première dame”. Bien sûr, c’est historique, et cela a un côté délicieusement monarchique qu’adorent peut-être les Français. Mais ce n’est plus adapté aux temps modernes. La preuve: les pirouettes de Sarkozy, ou le scooter de François Hollande. Sans parler des appartements d’Etat de la deuxième famille du Président Mitterrand…

Le président veut avoir droit à une vie privée? Il ne tient qu’à lui! Qu’on ferme définitivement les bureaux élyséens de “première dame”. Que la favorite du moment -ou pour la vie, c’est leur problème- vive sa vie privée avec ou sans le président, comme ils l’entendent. Que l’on arrête de mobiliser les fonds publics pour des secrétariats, cabinets personnels, et autres sites internet  de “première dame”… Qu’on cesse de faire comme si l’âme sœur ou frère, c’est selon, d’un président ou d’une présidente, jouit d’une parcelle de sa légitimité pour mener au nom de la République, et avec ses fonds, ses propres actions humanitaire certainement tout à fait respectables par ailleurs… Et les choses reviendront à leur place. Le président français se présentera seul lors des voyages officiels. Et il pourra bien faire ce qu’il veut la nuit en scooter dans Paris!

Cahin-caha, la Tunisie avance

Trois ans après le départ de Ben Ali, après des mois de vicissitudes, de troubles, et d’errements du processus démocratique, la Tunisie reprend espoir. Un nouveau premier ministre a été nommé, qui fait à peu près le consensus entre les différentes forces politiques tunisiennes. Et le chantier de la constitution, en panne depuis deux ans connaît une avancée importante. La rédaction du texte ne sera peut-être pas bouclée le 14 janvier comme prévu, mais on ne devrait plus être très loin de la version finale. Entre temps, le parti islamiste Ennahda, porté au pouvoir par les premières élections libres, a échoué à diriger le pays. Comme son homologue égyptien, les Frères Musulmans, mais avec des conséquences différentes.

Si c’est l’armée qui a repris brutalement les rênes au Caire, rejetant le mouvement islamiste, pourtant majoritaire aux élections, dans la clandestinité – déclaré par le pouvoir “mouvement terroriste”, ce que n’avait jamais fait le régime d’Hosni Mubarak – la Tunisie tente encore de trouver, elle, une issue consensuelle à son processus révolutionnaire.

L’exemple égyptien aura pesé. En poursuivant sur la voie de l’islamisation forcée de la société, alors même qu’ils ont démontré leur échec à redresser le pays en crise, et même à contrôler leurs extrémistes, les islamistes d’Ennahda risquaient de faire exploser le pays. Ils ont donc fini par accepter d’aller vers le compromis. Et le chemin réalisé est important. En abandonnant le poste de premier ministre au profit d’une personnalité n’appartenant pas à leur parti, chargée de constituer un cabinet d’indépendants. En acceptant un retour rapide aux urnes. Enfin et surtout en faisant des compromis importants sur le texte de la constitution.

Le préambule du texte souligne certes l’attachement des tunisiens aux enseignements de l’Islam. Mais il fait aussi référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les tunisiennes pourront regretter que l’égalité devant l’héritage, refusée par la religion, ne soit pas reconnue, et donc que l’on en reste à la pratique islamiste qui réserve la plus grosse part du patrimoine aux hommes. Mais l’égalité de droits entre hommes et femmes est pour le reste affirmée dans la constitution, et garantie par l’Etat. L’assemblée constituante est allée jusqu’à inscrire dans la constitution la parité dans les assemblées élues. La liberté de conscience est garantie, la liberté de la presse aussi… Bref, le retour à l’obscurantisme que semblait annoncer la rédaction de cette constitution par une majorité islamiste, n’a pas eu lieu, n’aura pas lieu, au moins dans l’immédiat.

Bien sûr l’âge d’or n’est pas pour autant à l’ordre du jour. La situation économique est catastrophique, le chômage endémique, la violence toujours présente, et rien ne dit que les islamistes ne sortiront pas renforcés d’une prochaine consultation électorale. Mais cahin-caha, n’en déplaise à ceux qui théorisent l’incompatibilité entre islam et démocratie, en oubliant un peu vite le temps qu’il a fallu aux autres religions pour accepter de se cantonner dans leur territoire spirituel, la Tunisie poursuit sa marche vers la démocratie.

Une grave régression

Epilogue provisoire de l’affaire Dieudonné. Le jugement autorisant le spectacle Nantais, a été invalidé quelques heures plus tard.

Quand on dit que la justice est engorgée, et beaucoup trop lente pour le justiciable, on ne parle pas bien sûr du Conseil d’Etat lorsqu’il est sollicité en urgence par le ministre de l’Intérieur pour tuer dans l’œuf l’hypothèse d’un trouble à l’ordre public, en contredisant la décision d’un tribunal. En quelques dizaines de minutes la messe a été dite. Il est donc dorénavant légal dans ce pays d’interdire un spectacle parce que l’on croit savoir qu’y seront prononcés des propos contraires à la loi. Dont acte, c’est le Conseil d’Etat qui dit le droit.

Mais c’est une grave régression. En prenant le contre-pied de leur propre jurisprudence les juges institutionnalisent une limite nouvelle à la liberté d’expression.

Chapeau Valls!

Dieudonné a gagné la première manche. Ou plutôt c’est le gouvernement, Valls en première ligne, qui l’a perdue. Bénéfice pour le premier, une promo inespérée et le droit d’adresser autant de “quenelles” qu’il souhaite à tous ceux qui avaient voulu l’interdire. C’était hélas parfaitement prévisible. Les juges ont gardé leur sang-froid et n’ont pas cédé face au tumulte. La France reste un pays où la liberté d’expression n’est pas un vain mot. Où l’on ne peut interdire un spectacle au motif que l’on devine par avance ce qui s’y dira et qu’on le juge inadmissible. C’est tant mieux pour nos libertés et notre démocratie. C’est tant mieux aussi parce que l’efficacité de la lutte contre l’antisémitisme et tous les points de vue discriminatoires et haineux, va de pair avec le respect des libertés. On ne fait pas reculer les idées avec des muselières. Il n’est qu’à voir le résultat pitoyable auquel est arrivé le gouvernement en prétendant emprunter une voie autre que celle de notre droit. Dieudonné fait plus que jamais l’affiche. Et les idées nauséabondes qu’il répand ont plus que jamais le parfum du souffre, de l’insoumission, de la résistance face à l’oppression… Gageons qu’il aura plus recruté d’adeptes en quelques jours de tapages qu’en multipliant ses spectacles débiles. Chapeau Valls!

L’enjeu de la responsabilité partagée

Certes le gouvernement a donné ces derniers mois le spectacle de volte-face parfois spectaculaires ou même ridicules. Comme si les hommes et femmes politiques, chevronnés pour certains, qui le composent, n’avaient pas intégré le b.a.-ba de l’exercice du pouvoir qui veut que l’on ne lance que les combats que l’on est certain de pouvoir remporter. Tergiversations sur la fiscalité des entreprises, marche arrière toute sur l’écotaxe, vrai-faux projet de réintroduction du voile à l’école, modulation des allocations familiales… Les sujets ne manquent pas sur lesquels le pouvoir après avoir lancé de maladroits ballons d’essai a dû battre en retraite.

Pourtant François Hollande reste constant au moins sur un point: sa volonté de réhabiliter le rôle des corps intermédiaires. Durant sa campagne il avait martelé son credo en la démocratie sociale, indispensable selon lui à un développement harmonieux de la société. Dans son discours des vœux pour l’année 2014 il a tenu a réaffirmer ce cap. Avec son “pacte de responsabilité” aux entreprises, proposant d’alléger leurs charges et faciliter leurs activités, en échange d’un développement de l’emploi et du dialogue social. Il faudra bien sûr attendre d’en savoir un peu plus, pour voir où le conduit ce sillon qu’il laboure depuis dix-huit mois. C’est en tout cas un sillon rigoureusement perpendiculaire à celui tracé par son prédécesseur. Alors que Nicolas Sarkozy considérait les corps intermédiaires comme des écrans entre lui et les Français, des empêcheurs de réformer, des garants de l’immobilisme, “confisquant la parole du peuple”, Hollande veut y voir les leviers indispensables pour réformer sans violence, faire évoluer le pays sans le déchirer. Par la négociation, dans la responsabilité partagée.

De fait une première démonstration en a été apportée, depuis son arrivée à l’Elysée, par les deux négociations nationales menées entre partenaire sociaux sur ce qu’on a appelé la “flexi-sécurité à la française”, ou sur la formation continue. Le résultat de la première fut repris au mot près par le législateur dans une loi sur la “sécurisation de l’emploi” consacrant le texte issu de la négociation sociale. Le résultat de la seconde le sera avant le mois de mars, de façon tout aussi fidèle, promet Hollande. Deux succès qui semblaient hors d’atteinte il y a quelques mois.

Bien sûr on pourra regretter que les organisations syndicales ne soient pas unanimes, la CGT a refusé de signer les deux textes, tandis que Force Ouvrière n’en signait qu’un  des deux. D’aucuns à gauche de la gauche, pourront toujours y voir la preuve que ces accords sont d’abord favorables au patronat auquel Hollande aurait fait allégeance. D’autres, à droite, juger que les réformes construites de la sorte ne peuvent être suffisantes, qu’on ne peut faite les mutations nécessaires de façon consensuelle, et que les seuls vrais changements sont ceux que l’on impose aux corps intermédiaires, dans l’intérêt supérieur du pays, dont seraient dépositaire le président élu au suffrage universel et son gouvernement.

Les uns  comme les autres ont tort de ne pas y voir l’ébauche d’un nouvel ordre démocratique. L’esquisse d’un système dans lequel l’Etat n’est plus le seul garant de l’arbitrage entre les intérêts divergents des différentes catégories sociales. D’une démocratie dans laquelle le vote majoritaire du peuple ne suffit pas à rendre légitime le pouvoir absolu du prince. “Vous avez juridiquement tort parce que  vous êtes politiquement minoritaires”, clamait en son temps le socialiste André Laignel à la tribune de l’Assemblée, formulant mieux que quiconque ce que peut être une dérive tyrannique du système démocratique, tel que la craignait Alexis de Tocqueville il y a près de deux siècles.

Aujourd’hui l’enjeu principal n’est pas tant la compétitivité de nos entreprises, que celle de notre système politique. Faire face aux enjeux de ce début de siècle exigera une prise de conscience collective. Une responsabilité partagée du devenir de notre société. Un renouveau démocratique qui laisse plus de place à l’échange et à la négociation entre groupes sociaux, au delà des inévitables conflits, qu’aux diktats des pouvoirs en place; plus de poids aux propositions des acteurs de terrain qu’aux prescriptions des “experts” de tous bois. Pour dépasser l’état de crise permanent, multiforme et planétaire, consécutif à la faillite des idéologies, puis à l’arrogance destructrice des acteurs de la finance, et à la decrédibilisation des Etats. Pour sortir d’une politique binaire qui prétend mettre le pays cul par dessus tête à chaque alternance. Pour replacer la société civile au cœur de la politique. C’est peut-être la mission historique de ce pouvoir que de permettre cette mutation.

Voilà un bon vœu pour 2014!