Le pari de Hollande

Evidemment, ce matin certains se sont réveillés avec la gueule de bois. Tous ceux qui avaient voté Hollande parce qu’il était le seul candidat de gauche au second tour, et ont le sentiment d’avoir été trompés. Trompés parce qu’ils pensaient échapper ainsi à la politique prônée par Nicolas Sarkozy. Trompés parce qu’ils avaient cru plus que de raison à la diatribe contre la finance du candidat socialiste en meeting au Bourget. Ce matin ils doivent avoir le sentiment de retrouver la politique à laquelle ils avaient cru échapper en votant pour le candidat socialiste. Et l’enthousiasme du patronat ou la gêne des ténors de la droite face au discours présidentiel ne risquent pas d’apaiser leurs états d’âme.

Faut-il pour autant parler d’un changement de cap? En réalité rien de ce qui a été annoncé hier n’est en contradiction avec ce qui a été fait depuis 18 mois. L’allègement des charges était déjà présent avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. La baisse des dépenses publiques a déjà été initiée. Le choix de réformer le pays en créant un consensus autour des partenaires sociaux, chargés d’en négocier les termes, c’est la route initiée avec la loi sur la sécurisation de l’emploi, puis l’accord sur la formation. Ce qui est nouveau, c’est d’abord le ton. Hollande a renoncé à finasser. Il assume ses choix, se dit social-démocrate, indique sans ambiguité la route choisie, annonce un coup d’accélérateur.

Le soutien de ses troupes

Bien sûr les exégètes de la politique économique pourront débattre des heures durant pour qualifier le nouveau discours du président. Que reste-t-il de son socialisme? Est-il vraiment social-démocrate ou plutôt social-libéral? Ou libéral tout court, ou plus du tout démocrate puisqu’il préconise une politique de l’offre qu’il n’avait pas vraiment annoncée à son électorat, alors que les socialistes sont traditionnellement défenseurs d’une politique de la demande? Peu importe. Au diable les catégories. Le président a d’abord été élu pour redresser le pays. Pour faire en sorte qu’on y vive un peu mieux, pour donner de l’espoir, pour introduire un peu plus de justice sociale et de solidarité. Il lui appartient de trouver les moyens d’y parvenir. Il n’est pas le premier d’ailleurs à infléchir son programme en cours de mandat pour tenir compte de la réalité. François Mitterrand n’avait pas été élu pour imposer la rigueur au pays, comme il le fit en 1983. Chirac avait vendu à son électorat un combat résolu contre “la fracture sociale” qui fit long feu. Et que dire des engagements de Nicolas Sarkozy sur le “travailler plus pour gagner plus”, sur la réduction des déficits, ou sur le droit au logement opposable qui devait vider les rues de leurs sans-abri… C’est à la fin, sur les résultats, sur la façon dont il a fait évoluer le pays, que l’on juge l’action d’un président, pas sur sa capacité à ne pas dévier de ses engagements initiaux.

Il reste qu’il ne faut pas perdre ses troupes en route. En clarifiant son action, et ses objectifs, Hollande s’expose à un choc. L’ambiguité qui permettait de garder une majorité à peu près soudée autour de son action, était bien commode. Maintenant chacun va devoir se déterminer “en responsabilité” face au pacte proposé. Les socialistes d’abord, dont certains, les plus à gauche, n’ont pas dû bien dormir la nuit dernière. Et les écologistes bien sûr, qu’on a souvent vu plus prompts à s’aligner sur les positions du Front de Gauche que celles de la majorité… François Hollande, même s’il leur a lancé le défi de soutenir son projet, n’imagine sans doute pas que les partis de droite viendront le sauver d’une désertion partielle de ses troupes. Or, très logiquement, il a annoncé que le gouvernement engagerait lui-même sa responsabilité sur le projet, devant le parlement, où le parti socialiste ne dispose plus que de trois voix de plus que la majorité. Le défi est donc loin d’être gagné d’avance.

et des partenaires sociaux

Le deuxième défi du président, c’est le consensus social. Pour que le discours d’hier débouche sur du concret, il faudra que les partenaires sociaux se mettent d’accord sur les modalités de mise en œuvre de son “pacte de responsabilité”. Cela suppose d’abord que le Medef joue le jeu sans tricher. Hollande ne peut compter sur la bonhommie ou la philanthropie de Pierre Gattaz. Le patronat ne prendra sa part de “responsabilités” que si c’est l’intérêt des ses mandants c’est à dire des entreprises, et donc aussi de leurs actionnaires, dont l’horizon de vue est souvent plus étroit que celui que propose le pacte présidentiel. Le pari de l’ouverture d’esprit n’est pas gagné.

Côté syndical ce n’est pas non plus du tout cuit. Pour que le Président ne donne pas simplement l’impression de faire des cadeaux aux patrons, il faudra que deux syndicats au moins le suivent. Les candidats potentiels sont connus, la CFDT la CFTC et la CGC, comme pour les accords précédents. Ils ne signeront que s’ils peuvent prouver à leurs mandants qu’ils ne se contentent pas de cautionner un cadeau au patronat. Nicolas Sarkozy, lorsqu’il demandait aux partenaires sociaux de négocier sur un sujet, commençait par les réunir et leur annoncer ce qu’il fallait négocier et qu’il déciderait de toutes façons à la fin. Hollande choisit une autre méthode. Même si elle a fonctionné à deux reprises, elle n’est évidemment pas sans risque.

Enfin, le défi principal est évidemment celui des résultats. Politique de l’offre ou pas, dérive libérale ou pas, la seule question qui compte à la fin est: est-ce que cela marche? Est-ce que le “pacte de responsabilité” peut déboucher sur des créations d’emplois en France? Est-ce que la justice sociale aura progressé au cours de ce quinquennat? Est-ce que les économies budgétaires peuvent rendre au pays des marges de manœuvre ou simplement le plonger dans une récession sans fin? On peut évidemment trouver autant d’experts pour prédire une réponse que son contraire.  Ce qui est certain en tout cas, c’est que Hollande joue sur ce projet son va-tout, et sans doute aussi celui du parti socialiste, qui se relèverait très difficilement d’un échec. Pour reprendre l’image proposée par Hollande lui-même hier: le risque quand on accélère dans un virage, c’est le dérapage incontrôlé.

 

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