Misère du journalisme

Quel spectacle affligeant! En deux jours de crise nationale, les journalistes français ont montré sur toutes les chaînes et toutes les antennes, le pire d’eux-mêmes. Images insignifiantes passées en boucle pendant des heures. Interview de “témoins” reconnaissant eux-mêmes qu’ils ne sont pas sur les lieux, qu’ils ne savent rien n’ont rien vu rien entendu. Ce n’est plus l’information qui fait le témoin, mais le choix de la chaîne qui vous transforme en témoin: vous ne savez rien, mais vous devez bien en penser quelque chose… Quand le journalisme soi-disant interactif revient à se contempler le nombril.

“Nous sommes en direct depuis plus de 4 heures” se vante Elise Lucet, qu’on avait vu plus inspirée, et moins excitée. C’est sur la durée que se joue cette compétition interchaînes. A qui tiendra le plus longtemps sans avoir rien à dire. Alors on dérape, on n’en finit plus de déraper. On annonce deux morts ici, un autre là, avant de les démentir du boût des lèvres entre deux interviews de prétendus “experts” qui parlent comme s’ils dirigeaient eux-mêmes l’assaut et prédisent doctement le dénouement de la situation sur le terrain.

Et il y a pire que les faux morts, il y a les faux coupables. Ce jeune-homme de 18 ans présenté nommément pendant plusieurs heures sur plusieurs médias, comme le 3eme homme du massacre de Charlie Hebdo, alors qu’il était au lycée à l’heure des faits, et qui, avant qu’on fasse état de son innocence, aura été cent fois agoni d’injures et menacé de mort sur Internet. Mais on dira que les journalistes avaient pris leurs précautions: il n’était publiquement dénoncé qu’au conditionnel, et avec la précision rituelle: “une information qui reste à vérifier”. C’est devenu la formule clef du journalisme moderne. Mais bon sang, si une information reste à vérifier, elle ne peut, ni ne devrait être diffusée…

Et puis il y a cette incroyable légèreté avec laquelle on filme les forces de police, on les décompte, on précise leur position, on évalue la distance à laquelle ils se trouvent, on compte leurs armes… Et l’on diffuse le tout, en vrac, sans aucune retenue, sans se soucier une seconde du fait que ces informations intéressent au premier chef les criminels qui menacent la vie de leurs otages et des policiers qui les traquent. Quelle irresponsabilité! Et quelle impudeur lorsque l’on diffuse en même temps que les images en question, un appel du ministre de l’intérieur à la retenue des médias. Et que le caméraman dont Elise Lucet cite le nom, pour valoriser son exploit journalistique, filme et filme encore les policiers prenant position, qui lui hurlent de se reculer pour les laisser faire leur travail.

Au terme de ces quarante-huit heures désastreuses, où nous avons connu la pire attaque contre la liberté de la presse, on a comme un sentiment de gêne à répéter une fois encore, parce qu’il faut le répéter, que les journalistes doivent être défendus en toutes circonstances, car le métier qu’ils font en toute liberté est un fondement et une exigence de la démocratie.

 

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