Pas de lois contre les mots!

Et voilà! Ce que l’on pouvait craindre est en train d’arriver. Malgré les pirouettes lexicales du gouvernement certifiant qu’une “loi exceptionnelle” n’est pas forcément une “loi d’exception”, en dépit des engagements solennels du Président de la République, jurant que “la liberté d’expression ne se négocie pas” nous sommes en train de glisser dans le piège que nous avaient tendu, sans doute à leur insu, les terroristes du 7 janvier. Une société où l’on peut s’inquiéter de “l’apologie du terrorisme” d’un enfant de 8 ans, et le conduire pour cela dans un poste de police, est une société malade. Malade de peur, mais aussi de mauvaise conscience.

Les deux sont indissociables. La première c’est celle de tout un chacun. Qui croise un groupe de jeunes dans la rue et change de trottoir… Qui dit ne plus se sentir chez lui à Barbes… Qui finit par appréhender la réaction de ses élèves au moment de la minute de silence ordonnée par le ministère. Et réclame toujours plus de moyens pour lutter contre sa peur, invisible, impalpable, souvent irrationnelle, mais réelle.

La seconde maladie, c’est le pendant de la première. La mauvaise conscience, à cause précisément de cette peur. A cause de ce malaise à Barbes, à cause de notre incapacité à vivre ensemble, en harmonie, de cet “apartheid” que désigne Manuel Valls, à cause aussi de cette difficulté qu’on a à démêler les fils de cette histoire terrifiante. On nous a dit “pas d’amalgames”, alors on essaye de ne pas emmêler la pelote, le terrorisme n’a rien à voir avec la religion des musulmans, mais quand même, quand on remonte le fil de la terreur on arrive à l’islam… Alors on cherche à exorciser, à chasser cette mauvaise conscience, en dénonçant encore plus fort l’intolérance, et l’extrémisme, et le racisme, et l’antisémitisme, et toutes ces menaces qui nous ont fait descendre dans la rue avec un panneau “je suis Charlie”.

On était 4 millions, donc on avait raison. Et les autres, tous ceux qui ne sont pas Charlie, ils avaient tort. Et notre intolérance pour eux va grandissant. C’est comme cela qu’un prof en arrive à dénoncer son élève qui n’aime pas chanter la Marseillaise. Et qu’il obtient les félicitations de sa ministre! C’est aussi comme cela, au nom des principes fondateurs de notre République, qu’on se prépare à criminaliser la parole, et l’écrit, et la pensée… de tous ceux qui ne sont pas dans le moule. Qui transforment leur peur en haine. Qui affirment haut et fort leur rejet de l’autre. Qui crachent leur venin raciste ou antisémite sur Twitter ou Facebook, pour les plus communs, sur la scène d’un théâtre ou d’une émission de télévision pour les plus huppés.

Bien sûr c’est dégueulasse de faire payer à tous les français que l’on suppose de religion musulmane les exactions de quelques tarés terroristes, et les mots peuvent faire très mal. Naturellement c’est odieux de tenir des propos antisémites au moment même où l’on célèbre les 70 ans de la libération d’Auschwitz. Mais bon sang, on à tous crié dans la rue que la liberté d’expression n’était pas négociable! Fallait-il comprendre “sauf pour, machin et truc, et bidule…”? Quand on parle des principes fondateurs de notre République; c’est pas à Saint-Just, et son “pas de liberté pour les ennemis de la liberté“, qu’on pense! C’est plutôt à Voltaire et cette citation qu’on lui prête volontiers: “je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire“.

Alors de grâce ne touchons pas aux lois. Celles que nous avons déjà suffisent à punir les incitations à la violence et les menaces. Ne cherchons pas une protection illusoire dans la mise à l’index des mots qui nous choquent. N’édifions pas des lignes Maginot judiciaires qui ne nous protègeront jamais de l’intolérance et du racisme, qui ne nous dispenseront pas de nous battre sans répit, avec nos propres mots, contre les mots de la haine, mais qui nous feront perdre peu à peu notre identité. Déjà la récente loi antiterroriste nous a conduit au bout de l’absurdité avec des centaines d’interpellations, et plusieurs condamnations à la prison en comparution immédiate, pour “apologie du terrorisme”… Restons en là! La volonté de criminaliser la parole, fut-elle haineuse, raciste ou antisémite, conduit notre démocratie dans une impasse.

 

 

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