De qui ou quoi faut-il avoir peur?

Faut-il diaboliser le Front National ou simplement faire avec? La République risque-t-elle de se fracasser sur le parti de Marine Le Pen? Manuel Vals a-t-il raison d’avoir peur? Doit-on dénoncer, à l’instar de Nicolas Sarkozy, l’alliance objective FNPS, ou au contraire la dérive d’une UMP, qui sent ses troupes disposées à franchir le Rubicon, et se laisse aller à la complaisance?

On doit d’abord constater, comme le fait Jean Garrigues dans Libération, que la progression du Front National est la contrepartie quasi-mécanique de la perte de crédibilité des partis de gouvernement. Avec quelques nuances.

Le résultat en voix du Front National aux législatives de 2012 (3,5 millions) est en effet comparable au score qu’il avait obtenu en 1997 (3,8 millions). A l’aune de l’élection du parlement, on pourrait donc dire qu’il n’y a pas de véritable explosion du vote FN. Aux européennes, en 2014, alors que le parti des Le Pen est en tête, on retrouve un peu moins de 5 millions d’électeurs FN… comme à la présidentielle de 2002. Comme si l’étiage de l’électorat FN se situait quelque part entre 3,5 et 5 millions d’électeurs. Avec une capacité de la présidente du FN à faire un peu mieux, sur son nom, comme à la présidentielle de 2012 où avec 6,5 millions de voix elle avait largement dépassé le score de son père en 2002. Un résultat qui devait sans doute beaucoup à la personnalité de la présidente du FN, et à sa capacité de brouiller les pistes idéologiques.

La progression est donc bien là, au moins dans les têtes et les pourcentages, mais en nombre de voix, elle reste relative. Brandir la menace d’une victoire de Marine Le Pen à la prochaine présidentielle, comme le fait Manuel Valls, semble donc un peu prématuré et excessivement alarmiste. Le FN reste encore à quelque distance des plus de 18 millions d’électeurs ayant élu Hollande ou Sarkozy à la présidence. Entre les deux tours de 2002, Jean-Marie Le Pen n’avait conquis que 700 000 voix supplémentaires terminant à moins de 6 millions de voix, le niveau actuel de Marine Le Pen. Qui n’est donc pas encore à l’Elysée, loin s’en faut. Pour qu’elle l’emporte, il faudrait sans doute un taux d’abstention faramineux, un refus généralisé des Français d’aller aux urnes. Et c’est bien là, dans la désaffection des électeurs modérés, plus que dans la radicalisation extrémiste de l’électorat, que réside la menace principale pour notre République.

On peut penser que notre système démocratique aurait beaucoup de mal à se relever d’une participation inférieure à 50% lors d’une élection nationale. Or on n’en est plus très loin! Aux premier tour des législatives de 2012, l’abstention était de 43%. Un record dans l’histoire de la 5eme République pour des élections nationales, qui nous place au niveau de civisme des américains. On ne peut pas exclure que ce chiffre augmente encore, et avec lui les scores relatifs du front National. C’est sur ce terrain qu’il convient de se battre. Au lieu de se jeter le FN au visage, les Sarkozy, Valls et autres, devraient comprendre enfin que l’urgence est de redonner aux électeurs le goût de la politique.

Pour cela, il faudra du courage. Celui d’aller au bout de la mise en transparence de la vie politique, entamée par le gouvernement de François Hollande. Les électeurs doivent retrouver confiance dans leurs élus, on doit définitivement écarter ceux qui ont failli. Dans la foulée, le cumul de mandats à vie devrait devenir impossible. Les mandats devraient être limités en nombre en durée, pour que la politique ne soit plus un emploi à durée indéterminée. Evidemment cela suppose de poursuivre la réforme des institutions qui a été entamée, en réduisant drastiquement le nombre de mandats électifs, pour que les vocations y suffisent. Après le regroupement des régions, la suppression des départements devrait aller de soi, de même que la fusion des petites communes au sein d’inter-communalités, et bien sûr la suppression du Sénat, déjà préconisée par De Gaulle il y a près d’un demi-siècle.

Il faudrait aussi et surtout que les enjeux du débat politique soient clarifiés. Les électeurs ne veulent plus d’élus dont le seul but est la réélection, dont l’action politique est guidée par le clientélisme, et la volonté de détruire l’adversaire politique. Ils en ont marre de voir les majorités se succéder et défaire méthodiquement tout ce qu’ont fait leurs prédécesseurs pendant le temps qui leur est imparti, en faisant perdre le sien à la nation. Le bipartisme alternatif qui fait se succéder au pouvoir des majorités incompatibles, en guerre permanente, tentant par tous les moyens de faire obstacle à toute réforme proposée par l’adversaire, n’est plus en phase avec la situation réelle du pays. Au cœur de l’Europe, dans une économie mondialisée, alors que la crise économique est grave, les besoins de réformer immenses, et les marges de manœuvre réduites, les électeurs sont en droit d’exiger des élus qu’ils mettent leur mouchoir sur leurs égos et ambitions, et fassent taire leurs querelles et rivalités, pour tenter de faire avancer ensemble le pays, en se retrouvant sur l’essentiel. Lorsque la logique d’appareils interdit à des élus UMP de voter la loi Macron avec laquelle ils sont plutôt d’accord, ceux-ci démontrent que notre démocratie est totalement immature. Pas étonnant que les électeurs en tirent les conséquences.

C’est de toutes ces impuissances, ces faiblesses, ces égoïsmes, ces vanités, qui semblent indissociables de notre système politique, que se nourrit l’abstention qui pousse le Front National en avant. C’est la perpétuation des premières qu’il convient de craindre, plus que leurs conséquences électorales.

 

 

2 réflexions sur « De qui ou quoi faut-il avoir peur? »

  1. Oui mais comment expliquer tout cela à des “croyants” qui considèrent que les statistiques produites par l’INSEE, l’INED et autres sources d’établissements officiels sont fausses car produites par des institutions à la solde de l’UMPS ?
    Comment expliquer à nos amis pourtant pleins de bonne volonté que la sortie de l’Euro et le retour au Franc “Bécassine” serait une catastrophe pour un pays où 2 travailleurs sur 5 travaillent pour l’exportation et qui a besoin d’acheter tout son pétrole à l’étranger pour faire rouler leur 4×4 !
    J’en arrive à me demander s’il ne vaudrait pas laisser l’UMFN se cogner aux murs des réalités et des vraies statistiques ? La grande majorité des cadres du FN sont de piètres qualités ; seules leurs fausses croyances sur la réalité du pays sont solides. Laissons les se cogner sur le mur de la réalité. Je me demande si le père même de notre Bécassine nationale ne partage pas ce point de vue ? Laissons les découvrir la puissance de nos lois et institutions mais aussi nos signatures au bas des traités qui engagent la France !

  2. Excellente émission ce matin sur France culture dans l’émission Répliques de Finkielkraut sur le Populisme avec Chantal Del Sol et Dominique Reynié ! Complète ton billet !

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