Tel-Aviv sur Seine: au delà de la polémique

La polémique fait rage. La maire de Paris aurait-elle dû renoncer à son évènement culturalo-festif “Tel Aviv sur Seine”? C’est l’avis d’une partie des élus de la mairie de Paris derrière Danielle Simonnet du Parti de Gauche. L’avis aussi de nombreux défenseurs de la cause palestinienne. Avec un argument principal: après l’abominable incendie criminel d’une maison palestinienne en Cisjordanie par des terroristes juifs, il serait indécent, immoral, et inconséquent de maintenir un évènement festif conjoint avec la ville de Tel Aviv.

La maire de Paris se retranche derrière le caractère festif et non-politique de l’évènement pour justifier son maintien. Il s’agit explique-t-elle de permettre aux Parisiens de voyager en restant sur place dans le cadre de Paris-plage. L’argument ne convaincra évidemment pas les opposants. Pas plus d’ailleurs que les arguments du CRIF, Conseil représentatif des institutions juives de France, qui se borne à traiter d’antisémites tous ceux qui s’opposent au projet.

En fait, invoquer l’attentat de Douma pour exiger l’annulation de la manifestation est absurde. La municipalité de Tel-Aviv, et encore moins ses citoyens, ne peuvent être tenus pour responsables de l’acte terroriste d’un ou plusieurs extrémistes juifs. Pas plus que les Parisiens d’un attentat antisémite.

Bien sûr les violences exercées par les colons juifs en Palestine, découlent directement de la politique de colonisation menée par le gouvernement de Netanyahu, et de son laxisme, comme celui de la police, à leur égard. Plus généralement, la mise en place insidieuse d’un climat d’apartheid, en territoire israélien, où les droits de la population arabe sont ouvertement contestés par les ministres d’extrême droite, et plus encore dans les territoires de Palestine occupée, où ils sont bafoués quotidiennement, débouche sur un climat de violence, et une montée du racisme.

Mais cette politique d’apartheid et la montée du racisme à l’égard des arabes, sont condamnées quotidiennement en Israël, par des israéliens qui défendent les droits des palestiniens, et en particulier à Tel Aviv, où la jeunesse, comme toutes les jeunesses du monde, aspire à la paix, à la modernité, et se sent bien loin des préoccupations des extrémistes religieux.

La question posée par “l’affaire” Tel-Aviv sur Seine est donc tout simplement celle du boycott ou pas d’Israël et de ce qui s’y rattache. Indépendamment des attentats extrémistes. Faut-il tenter de faire pression sur le gouvernement Israélien, qui refuse de se plier aux résolutions de l’ONU, en boycottant les institutions d’Israël, ses représentations à l’étranger, ses entreprises, ses scientifiques, ses artistes, ses sportifs, les évènements festifs auxquels il est associé… comme on le fit en d’autres temps vis à vis du régime d’apartheid de l’Afrique du Sud?

Depuis dix années, le mouvement “Boycott-désinvestissement-sanctions” à l’égard d’Israël s’est développé. Avec une cible principale: tous ceux qui tirent profit de la colonisation, c’est à dire les entreprises installées dans les territoires occupés de Palestine. Un boycott soutenu activement par la Commission européenne. On se souvient que l’actrice Scarlett Johansson dut renoncer à être ambassadrice de l’organisation caritative Oxfam parce qu’elle avait associé son image à Sodastream, une entreprise israélienne installée dans les territoires occupés. Cette lutte contre la colonisation, dont on peut penser qu’elle pénalise principalement ceux qui tirent bénéfice de la situation faite aux Palestiniens, a trouvé un soutien en Israël même.

Mais ce que suggère l’appel à annuler la manifestation de Paris-plage, c’est la nécessité de passer à un boycott général de tout ce qui est organisé ou financé par Israël et ses institutions. Au début de l’été la ville d’Amsterdam a ainsi annulé un jumelage avec Tel-Aviv. En mai dernier, une campagne de boycott académique et culturel de toutes les institutions israéliennes a été lancée en Belgique. D’autres campagnes de boycott de scientifiques ont été lancées précédemment aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne. Jusqu’au physicien britannique Stephen Hawking refusant de se rendre en Israël pour une conférence. Objectif: ne plus coopérer avec aucune entité universitaire ou de recherche israélienne. Il y a évidemment là un changement complet de logique.

Boycotter les chercheurs, intellectuels et artistes israéliens, interdire toute manifestation culturelle ou festive commune avec Israël ou l’une de ses institutions servirait-il la cause de la paix? Comme le suggère le mouvement “La paix Maintenant” (Shalom Arshav), qui se bat pour les droits du peuple palestinien et le démantèlement des colonies, cela ne ferait que durcir encore l’opinion israélienne. Les intellectuels israéliens, chercheurs, enseignants, artistes… sont précisément ceux qui peuvent faire évoluer l’opinion publique de leur pays. Ceux qui peuvent faire entendre à l’intérieur des frontières d’Israël une parole de paix, de tolérance, et de respect des droits du peuple palestinien.

Le combat pour la paix passe forcément par eux. Les écarter de la scène scientifique et culturelle internationale, leur interdire d’échanger avec leurs homologues des autres pays, les condamner à l’isolement, donc au silence, serait les renvoyer à une guerre qui souvent n’est pas la leur, en les bannissant de la communauté internationale. De quoi raviver le spectre de la ghettoïsation, et les pousser vers les positions extrémistes que l’on finit toujours par épouser, lorsqu’on se sent persécuté. Exercer une punition collective dont seraient victimes toutes les couches de la population israélienne, y compris les arabes, de façon indifférenciée, en raison de la politique intolérable menée par le gouvernement israélien, serait donc absurde, dangereux, et sans doute vain.

Et dire cela n’interdit pas de continuer à boycotter les produits venus des colonies, de dénoncer le sort fait aux enfants de Gaza, la politique de colonisation et d’apartheid mise en œuvre par le gouvernement de Benjamin Netanyahu, et de se tenir à l’écart de tous ceux qui la revendiquent et la soutiennent.

 

 

 

4 réflexions sur « Tel-Aviv sur Seine: au delà de la polémique »

  1. Je voudrais faire un petit point godwin : est-ce que condamner les crimes anti-sémites des nazis en 1935 c’était être germanophobe ?
    Fallait-il continuer à recevoir les allemands à bras ouverts à cette époque pour des fêtes et manifestations culturelles ?

    On peut dire pareil avec l’Afrique du sud de l’apartheid… nous avions choisi en France ( certes tardivement) de lancer un boycott général : n’est-ce pas ce qui a finalement amené les jeunes générations blanches d’Afrique du Sud à pousser pour une disparition de l’intérieur de ce régime raciste.

    Ne donnerions nous pas de solides arguments aux pacifistes israéliens dans le débat interne en appliquant un boycott total . Ils pourraient montrer le bénéfice pour tous les israéliens de rejoindre l’humanité en abandonnant le racisme et en créant une Palestine laïque ou tout être humain aurait les mêmes droits quelque soit sa religion il me semble.

    Bon je dis ça je dis rien…

  2. Merci pour cet article.
    Je comprends que le boycott généralisé soit dérangeant. Mais comprenez-vous que ceux qui dénoncent le boycott d’Israël ne s’insurgent pas contre le boycott et le siège exercé contre les palestiniens par Israël :
    – difficulté de se rendre à une université étrangère ou palestinienne (étudiants de Gaza qui désirent se rendre en Cisjordanie ou l’inverse)
    – se déplacer pour des soins entre Gaza et Cisjordanie ou aller à l’étranger
    – Cette semaine 7 joueurs palestiniens interdits de se rendre en Cisjordanie pour un match de foot dans le cadre du championnat palestinien..
    – siège de Gaza
    – passer des heures aux checkpoints…..

    Enfin ce n’est que du boycott alors qu’Israël n’a pas hésité et n’hésite pas à assassiner des scientifiques Irakiens, Syriens, Iraniens, palestiniens…

  3. Cet article pousse à la réflexion. En effet, le sentiment de persécution ou d’injustice tend à nous conduire vers des idées radicales. En même temps, sans certaines prises de positions “radicales” il est parfois compliqué de faire réagir et accompagner ces dernières de raisonnements valables et fondés pour les justifier est un exercice difficile !

    La position du CRIF qui consiste à ranger dans le camps des antisémites tous ceux qui s’opposent à cet évènement me semble également tranchée et dénuée de sagesse. Tout comme ils rangent dans cette même case les opposants à la colonisation des territoires qu’ils considèrent si facilement comme leurs.

    Je suis tout de même perplexe, interrogatif, et cherche à comprendre la motivation derrière cet évènement.

    Je pense que le changement de vision en Israël aura du mal à se généraliser. L’histoire de ce peuple et le souvenir exercent une pression que nous n’imaginons sûrement pas.

    Pour ce qui est des intellectuels et artistes Israéliens, je pense à ceux qui de tous temps ont quitté des pays avec lesquels ils n’étaient plus en “phase”. Certains ont eu plus de facilités à faire naître une prise de conscience de l’extérieur.

    Je félicite des pays comme les Pays bas ou la Belgique, les intellectuels brillants qui osent ces prises de positions au risque de se retrouver casés dans la boite “antisémite”.

  4. cet article oublie l’essentiel: pourquoi Tel Aviv a été invité? Est-ce que c’est le cas que des dizaines de villes partout dans le monde ont été invitées et Tel Aviv se trouve accidentellement parmi eux? Non, il s’agit d’une initiative politique dans une période où la côte d’Israël ne cesse de baisser en France. Puisque c’est une initiative politique, il est primordial d’y répondre politiquement, en se mobilisant jeudi à Paris pour empêcher cet hommage exceptionnel à Israël à un moment où Israël en a besoin.

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