Ne brûlez pas Tsipras!

C’est un talent indéniable de l’extrême gauche, et des observateurs économiques et politiques en général, que de savoir brûler sans état d’âme, les idoles qu’ils ont vénérées la veille. Aujourd’hui, au centre du bûcher, Alexis Tsipras, le premier ministre grec. Même Jean-Luc Mélenchon qui ne se lassait pas, depuis quelques mois, de diffuser ses selfies aux côtés du premier ministre grec, a fini par le lâcher. On annonce d’ailleurs un selfie imminent du patron du Parti de Gauche avec Yanis Varoufakis, l’ex-compagnon de combat de Tsipras, qui, depuis son départ du gouvernement grec, bat les estrades pour dénoncer la trahison de celui-ci. Et l’on ne compte plus les articles de Mediapart, organe central de l’extrême-gauche combattante, pour dénoncer les renoncements et capitulations du gouvernement grec.

Du coup, la démission de son gouvernement, et l’appel à de nouvelles élections législatives, apparaît comme une lâche manœuvre politique téléguidée par les européens, c’est à dire les allemands en la personne de l’ignoble ministre des finances Shaüble, pour achever de soumettre le peuple grec déjà à genoux, et donner une majorité plus stable à Alexis Tsipras, passé en six mois du statut de héros de la libération des peuples d’Europe à celui d’âme damnée, exécuteur des basses œuvres de la dictature financière euro-allemande.

Qui peut croire à cette version de l’histoire? D’abord, un premier ministre qui retourne aux urnes parce qu’il constate qu’une partie de sa majorité parlementaire ne le suit plus, et qu’il veut faire confirmer ses choix politiques par les électeurs, cela s’appelle tout simplement le fonctionnement normal de la démocratie. Les gazettes peuvent toujours titrer sur le “nouveau coup de poker” de Tsipras, ou évoquer un “coup de force” contre sa majorité perdue, il n’y a rien dans la démarche que de très démocratique. Jusqu’à démonstration du contraire, les électeurs grecs votent librement, il n’y a donc pas de coup d’Etat.

Reste la question de fond. Tsipras a-t-il trahi ses électeurs? Est-il en train de faire valider son “virage au centre” – comme on le lit parfois malgré l’improbabilité de l’exercice – en rassemblant sur son nom des voix de droite et de la gauche traditionnelle grecque, pour assurer la réussite du plan de soi-disant redressement, appelé troisième mémorandum, imposé par les créanciers de la Grèce. Ce plan, il l’a dit lui-même, il n’y croit pas. Et il n’est pas le seul. Il est probable que la nouvelle cure d’austérité imposée par les européens aura les mêmes effets destructeurs que les précédentes. Et qu’il n’y aura pas d’issue pour la Grèce tant qu’une partie de la dette n’aura pas été effacée.

Mais face à l’intransigeance des créanciers, Tsipras a estimé qu’il valait mieux un mauvais plan que la catastrophe à laquelle aurait exposé son pays une sortie de l’Euro ou simplement son propre renoncement à négocier. Bien sûr tous les yakafaucons d’extrême gauche, les économistes qui préconisent d’autant mieux des ruptures qu’elles ne les concernent pas au premier chef, tous ceux qui ont déjà théorisé et prédit la fin de l’euro et de l’Europe, auraient préféré qu’il claque la porte de Bruxelles, et choisisse la crise plutôt que l’humiliation. Il a fait le choix inverse, en subissant l’humiliation, en dénonçant le sort inique qui était fait à son pays, et l’explique avec beaucoup de clarté et de simplicité dans une interview donnée à la fin du mois dernier à la radio de son parti Syriza. 

Tsipras a choisi de courber l’échine, de faire des compromis, pour éviter une faillite des banques grecques qu’il considérait comme un drame absolu pour son pays. Il a négocié pour gagner du temps, obtenir une aide financière sur la durée, et conserver ainsi une marge de manœuvre qui lui permette de poursuivre le combat en faveur des victimes de l’austérité dans son pays, en gardant une chance de le redresser. Un combat loin d’être gagné, mais le combat pour lequel il a été élu. Il retourne devant les électeurs pour vérifier qu’il est toujours mandaté pour le poursuivre… Bref, il fait de la politique. Qui peut le lui reprocher?

 

2 réflexions sur « Ne brûlez pas Tsipras! »

  1. Est-il avéré que l’on exigera de la part de la Grèce le remboursement de toutes ses dettes si elle met en place une administration fiscale, cadastrale, judiciaire, digne d’un état moderne ? Si elle met fin à la corruption, au clientélisme, au copinage ? Si elle crée les conditions pour que des entreprises investissent et créent des emplois productifs ? Tout le monde informé sait que la Grèce ne pourra pas rembourser ses dettes mais on peut exiger qu’elle mette en œuvre toutes ces réformes comme l’ont fait dans la douleur l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et quelques pays de l’ex-bloc soviétique. Vous mettez vos réformes en œuvre et on avisera pour les dettes ! Mais on ne peut pas le crier haut et fort ; certaines opinions publiques ne l’accepteraient pas ; à commencer par les allemands et les pays où le revenu poyen est encore inférieur à celui des grecs ?

  2. Pas de rapport direct avec le sujet, encore que je pense qu’on aurait pu échanger longuement avec lui sur Tsipras, JP Dock nous a quitté.

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