Déchéance de nationalité: le chiffon rouge

Essayons de garder notre sang froid! Que faut-il penser de la décision de François Hollande de faire adopter par le parlement réuni en congrès la déchéance de nationalité pour les citoyens binationaux nés en France? D’abord et avant tout, on peut estimer que cela ne sert rigoureusement à rien, en ce qui concerne son objet principal: la lutte contre le terrorisme. Primo, aucun aspirant kamikaze ne renoncera à son suicide par crainte de perdre la nationalité française. Deuxio, elle ne s’appliquera qu’à l’issue de la peine pour des gens condamnés pour terrorisme, soit après des années de prison. Donc dans le meilleur des cas on pourra chasser du pays un terroriste ayant effectué sa peine de prison, et lui interdire de rentrer “officiellement” sur le territoire. Mais on a cru comprendre récemment que les candidats aux actions terroristes montraient rarement patte blanche aux forces de police et préféraient la clandestinité et les faux papiers. Perdre leur nationalité ne devrait donc leur faire ni chaud ni froid.

Faut-il pour autant parler avec une partie de la gauche, de “forfaiture” “trahison des idéaux républicains” ou encore “d’attentat contre la République” à l’instar du journal Mediapart. Il y a là peut-être un peu d’excès. Certes le projet de loi rompt le principe d’égalité entre citoyens terroristes. Ceux qui n’auront qu’une nationalité pourront la conserver quand ceux qui en auront deux pourront être bannis de la citoyenneté française. Mais cela ne concerne que les coupables d’actes terroristes, ayant été condamnés par les tribunaux et ayant purgé leur peine. Outre cette rupture d’égalité, on doit aussi constater, et sans doute déplorer, qu’il s’agit d’une double peine. Tout condamné est supposé quitte vis à vis de la société après avoir effectué la peine prononcée par les tribunaux, pas les terroristes ayant la double nationalité. Cela pose incontestablement un problème d’équité, d’égalité dans la citoyenneté. Mais on peut penser que le maintien de l’Etat d’urgence pour une période indéterminée, comme certains y pensent, serait beaucoup plus attentatoire à nos libertés. Faut-il donc pour autant établir des parallèles avec la période de Vichy? Comparer Hollande à Laval ou à Pétain?

Garder un peu de mesure ne nuit pas au raisonnement. D’ailleurs les plus virulents aujourd’hui sont de toutes façons ceux qui ont fait leur religion depuis longtemps et considèrent depuis le premier jour de son quinquennat, ou presque, que Hollande a trahi la gauche, la démocratie et la République. C’est simplement un élément de plus pour étayer leur dossier à charge.

Mais puisque cela ne sert à rien, et que cela met en transes une partie de la gauche, pourquoi Hollande a-t-il fait ce choix, mettant en porte à faux une partie de son gouvernement en commençant par sa garde des Sceaux qui du coup a droit depuis 48 heures à une volée de bois vert de la part de ceux-la même qui à gauche en avaient fait un temps leur égérie? Pourquoi reprendre à son compte une mesure inutile proposée par le Front National et la droite?

D’abord sans doute parce que Hollande, d’habitude plus prudent, avait parlé un peu vite ce 16 novembre. Sous le coup de l’émotion, mais sans doute aussi soucieux de profiter de la situation dramatique pour piéger l’opposition, il avait repris cet élément de programme d’un “chiche!” un peu puéril et irréfléchi. Mais renoncer aujourd’hui à ce qu’il avait promis devant les deux chambres réunies en Congrès était évidemment délicat. Sans doute impossible, sauf à rendre immédiatement la main à la droite en tendant la joue pour se faire battre. Hollande assume donc.

Mais il y a sans doute plus. Avec cette affaire il peaufine aussi son positionnement pour 2017. Président hors-sol, comprendre distancié de son parti, incarnant les aspirations d’une France modérée qui en a marre des guerres de clans politiques, des oppositions de principe, systématiques, qui empêchent le pays d’avancer, des batailles d’égos qui minent la vie politique; une France qui souhaite que le pays se modernise en douceur, en faisant reculer les privilèges et les inégalités, mais sans “grand soir” ni guillotine… Qui en cette période de Noël, voudrait bien voir les hommes de bonne volonté de gauche comme de droite tenter de s’entendre sur l’essentiel, et au moins sur leur sécurité.

Mais Hollande est encore bien loin du compte. Pour incarner tout cela dans un an, il devra faire beaucoup plus que retirer la nationalité à une poignée de terroristes binationaux en accord avec la droite et l’extrême-droite.

 

1 réflexion sur « Déchéance de nationalité: le chiffon rouge »

  1. C’est aussi pour lui un moyen de couper l’herbe sous le pied des “bas du front” qui ne pourront plus lui reprocher d’avoir fait preuve de laxisme lors de la prochaine campagne électorale. C’est maintenant la pauvre Tobira qui va subir tous les assaults. J’espère qu’il aura le courage de la soutenir jusqu’à l’échéance des présidentielles ; s’il se représente ce qui n’est pas certain !

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