La fascination du néant

Assommés! Comme au lendemain du 13 novembre. Comme chaque fois que la terreur s’invite dans nos vies. Blessés, révoltés, incrédules… Comment un être humain peut-il basculer ainsi de l’autre côté du miroir, là où il n’existe plus d’humanité, là où la vie n’a plus de sens, ni la sienne ni celle des autres? Là où l’on peut massacrer indifféremment hommes, femmes, enfants pour la seule raison qu’on croise leur chemin? Là où plus rien n’a d’importance, où il n’est même plus besoin de revendiquer son acte au nom d’un dieu ou d’un gourou, où l’acte se suffit en lui-même, où l’anéantissement tient lieu de message. On conduit un camion à travers la foule un soir de 14 juillet comme on brûle vifs des enfants à Kirkouk. Pour l’exemple, pour faire parler, pour terroriser… ou simplement pour rien.

Et nous sommes désemparés. Lorsque nous ne parvenons pas à comprendre, lorsque la terreur n’obéit plus à aucune logique intelligible, lorsque la barbarie semble prendre ses racines dans la seule fascination du néant, nous sommes désarmés. On pourra bien sûr polémiquer sur le sens de la prolongation d’un état d’urgence qui a prouvé hier ses limites, se gausser de l’escalade du plan vigipirate qui n’en finit plus de se renforcer… mais que faire? Comment répondre à un danger qui semble maintenant inexorable, et tellement insaisissable?

Les terroristes ont de toutes façons déjà atteint leur but. Notre état de droit a reculé sous la pression de la peur. Les portes de l’Europe se sont refermées. Les engagements européens en matière d’accueil de réfugiés sont bafoués. L’intolérance progresse partout, les populistes font dans toute l’Europe des scores record, les discours identitaires ont le vent en poupe, chacun se barricade dans son pré carré.

Il nous reste les mots. “On ne cèdera pas à la peur”, répète-t-on à l’envi, alors que la peur est partout palpable. “Nous préserverons nos valeurs et notre mode de vie contre les attaques terroristes”, affirme-t-on d’un bout à l’autre de l’échiquier politique. Mais personne de parle des mêmes valeurs ni ne se réfère au même mode de vie. Pour les uns il s’agit de maintenir une étape du tour de France en plein deuil national, pour montrer qu’on ne cède pas à la peur. Pour d’autres de lutter partout contre le “communautarisme”, ce concept commode qui permet de justifier tous les rejets de l’autre, au nom d’une pseudo identité nationale. Pour d’autres encore, souvent d’ailleurs les mêmes, de transformer notre démocratie déjà malmenée en véritable état policier, au nom de nos valeurs de liberté.

L’escalade sécuritaire parait pourtant bien vaine. Il y a bien sûr un Guaino pour prétendre qu’un soldat avec un bazooka à l’entrée de la promenade des Anglais aurait empêché l’attentat, d’autres pour réclamer une multiplication des perquisitions administratives, ou l’incarcération de toutes les personnes soupçonnées de pouvoir devenir des suspects potentiels. Surtout lorsqu’ils sont musulmans… Mais au fond tout le monde est conscient qu’aucun dispositif ne pourra jamais réduire à zéro le risque d’attentat. Nous devrons longtemps vivre avec, et nous devons nous attendre à de nouvelles surprises quant à l’imagination opératoire des terroristes, qui hélas risquent d’avoir toujours un coup d’avance.

Tant que s’exercera sur quelques esprits fragiles cette fascination du néant, alors nous seront tous en danger. C’est donc sur le néant qu’il faut agir. Sur ce néant qui a envahi la vie de certains de nos concitoyens, qui ne deviennent pas des terroristes pour autant, mais ont perdu leurs repères. A force d’être au chômage, à vivre dans des zones à l’écart de la République, à avoir le sentiment de subir toujours plus la loi des possédants, à se sentir toujours laissés pour compte, à contempler l’impuissance des politiques, leurs lâchetés, leurs sales petites combines pour certains tout au moins, leurs résignations devant la toute puissance de l’argent… à vivre sans plus aucun espoir de lendemains qui chantent -ou au moins font entendre la petite musique du progrès- sans autre soutien que celui de leur religion. C’est là qu’on peut agir. Pas en se battant contre une religion, mais en redonnant du sens, de l’espoir… En revivifiant notre démocratie, en défendant les libertés de chacun, en respectant les identités diverses qui composent le patchwork français, en s’attachant à offrir à tous les mêmes chances, en faisant reculer l’intolérance, l’exclusion, les inégalités qui ne font que s’aggraver, en réinventant un grand dessein européen au lieu d’une Union punitive qui s’acharne sur les plus faibles…

Ca n’empêchera évidemment pas les attentats demain ou même après-demain, mais au moins cela nous donnera le sentiment que nous allons quelque part… et donc que nous ne sommes pas condamnés à rester indéfiniment dans cette impasse meurtrière qui ne mène qu’au néant.

2 réflexions sur « La fascination du néant »

  1. C’est assez faciscinant Michel: Toute la journée j’ai tout et n’importe quoi sur ce qui c’est passé hier. Rien ne m’a convaincu. Rien ne correspondait à ce que je reressentais. Aucun discours ou explications ou propositions m’a semblé opportun. Et, une fois de plus, c’est votre billet qui a exprimé, comme chaque fois mieux formulé que ce que j’ai pu le faire, exactement ce que je pense de la situation.
    Il me reste à vous demander solennellement: Et Michel Lepinay président??? 🙂
    Ça sonne comme une blague ok, mais AUCUN politique n’a une vision de la société aussi juste que la vôtre! (Sans parler de votre clairvoyance sur la situation géopolitique du monde).
    En tous les cas, c’est toujours un plaisir de vous lire.
    Merci.
    Jérémy D.

    • Evidemment ça fait du bien à l’égo! Mais c’est tout de même très excessif et pas vraiment justifié. Pour tout dire j’aurais préféré qu’on ne lise et n’entende tout et n’importe quoi, comme vous le dites, depuis cette nuit d’horreur. J’aurais préféré que nos hommes politiques se montrent à la hauteur de l’émotion que nous avons tous ressenti. Que les vaines polémiques attendent quelques heures avant de reprendre leurs droits… Merci en tout cas de votre commentaire et de votre fidélité.

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