Le populisme tempéré de Juppé

Le populisme c’est quoi? C’est répondre à toutes les aspirations supposées du peuple, par des propositions, fussent-elles absurdes, pour obtenir le maximum de suffrages. C’est puiser son inspiration aux comptoirs des bistrots, où les “yakafôkon” sont légion. Où, quand on ne refait pas la composition de l’équipe de France, on règle les problèmes économiques ou politiques en levant le coude. Où l’on se débarrasse tous les soirs, à l’heure de l’apéro, du chômage, du terrorisme, de l’immigration…

Les champions toutes catégories de l’exercice sont connus. Sur la première marche, incontestés, Marine Le Pen et ses amis. On doit reconnaître que Nicolas Sarkozy n’arrive pas loin. C’est en effet au zinc qu’il mène son combat acharné contre “la pensée unique”. Avec lui, le propos de bistrot devient l’antidote de la “bien-pensance” qui animerait les intellectuels bourgeois de gauche du microcosme parisien, incapables de comprendre les véritables aspirations du peuple. On doit pour être exhaustif accorder un accessit spécial à Jean-Luc  Mélenchon, qui sait faire tonner le propos de comptoir comme personne, lorsque l’essentiel est en jeu… c’est à dire le combat contre François Hollande et le parti socialiste.

Evidemment, médiatisation forcenée oblige, le zinc a maintenant quitté le bistrot pour trôner sur les plateaux de télévision. On n’y boit pas d’alcool, mais on y refait le monde jusqu’à plus soif. Et les Yaka succèdent aux Fôkon, pour le plus grand bonheur des chasseurs d’audimat, qui savent bien que plus le propos est caricatural, sans nuance, sans recul ni réflexion, provocateur voire outrancier, plus l’audience , et donc la pub, sont au rendez-vous.

En ce moment, le bistrot en vue, c’est le plateau des débats de la primaire de la droite. Au premier débat, on avait eu cet échange extraordinaire, cette superbe discussion théorique entre les participants, débouchant sur la conjecture suivante: pour réduire les déficits publics, il n’y a qu’à virer quelques centaines de milliers de fonctionnaires, et pour assurer le même service public avec quelques centaines de milliers de fonctionnaires en moins, comme ils ne font pas grand chose, il suffit d’augmenter leur temps de travail! Elémentaire! Digne de Pointcarré! Le mathématicien n’aurait pas renié l’exercice. Le zinc en vibrait! Tout comme à propos de l’aide médicale d’Etat qui fait qu’en France on soigne les gens parce qu’ils sont malades, sans vérifier leurs papiers… Y a pas de raison qu’on soigne le monde entier! Sur notre front, y a pas écrit pigeon, dirait-on au comptoir! Quant aux terroristes, il suffit de les enfermer préventivement… pour éviter les attentats!

On a pu tout de suite constater qu’Alain Juppé, le candidat favori des sondeurs et des médias, semblait plus raisonnable que les autres. Au moment de lever le coude, il savait tempérer son propos, suggérer au bistrot de raison garder, licenciait un peu moins de fonctionnaires que les autres, promettait de continuer à soigner les étrangers “victimes d’AVC dans la rue”…

Et puis il y a eu la grande colère des policiers. Sujet de prédilection pour tous les comptoirs de France. Nos policiers ne sont pas protégés, c’est la racaille qui fait la loi, les juges refusent d’emprisonner les délinquants qui s’en prennent à la police… Et en plus on leur refuse le droit de tirer! Là encore nos compétiteurs de la primaire avaient de quoi envoyer les décibels, chacun à son clavier faisait entendre sa propre musique… La solution? Donner à la police le droit de tirer sur les délinquants sans avoir à se justifier. Ou, dit de façon plus policée: élargir le droit à la légitime défense des gardiens de l’ordre.

Problème: accorder une présomption de légitime défense aux policiers, voire un droit de tirer sans être directement menacés, serait contraire à la Convention européenne des droits de l’homme… Mais au bistrot de la droite on a réponse à tout: “il suffit de réviser la Convention” nous dit Alain Juppé. Evident! Sauf qu’à peu près impossible. Pour modifier la dite convention il faudrait l’accord des 46 pays signataires… Bon courage aux négociateurs! Tout cela n’est donc pas très grave puisqu’on ne le fera pas, cela sert juste à attirer le chaland…

Mais quand des hommes politiques, pour faire plaisir au peuple des bistrots ou des commissariats, envisagent publiquement de jeter aux orties la Convention européenne des droits de l’homme, ou encore de remettre en question la présomption d’innocence qui fonde notre droit, comme le font certains concurrents de Juppé… Un Rubicon est franchi. Et on est en droit de s’interroger sur l’idée qu’ils se font du devenir de la République.

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