Le gouvernement face au choc corse

Il est évidemment tentant de faire le parallèle entre la situation en Catalogne et le scrutin régional de dimanche en Corse. L’une comme l’autre nous parlent d’abord de l’incroyable disqualification des partis politiques traditionnels, que les électeurs tentent de renvoyer aux oubliettes de l’histoire, mais aussi de l’attractivité qu’exercent dans ce désarroi politique les mouvements populistes. Jean-Luc Mélenchon, qui n’en est plus à une contradiction près, voit dans ce succès des autonomistes une victoire du “dégagisme”, et se réjouit pêle mêle de la défaite de la droite, des socialistes, et… des candidats insoumis et communistes corses! Apparemment ces derniers figurent au tableau d’honneur des traitres politiques dont le leader insoumis se sent encerclé.

Il reste que c’est bien pour partie une forme de “dégagisme” qui s’est manifestée dans l’élection régionale corse. Comme à la dernière présidentielle, et aux législatives, les partis politiques traditionnels ont payé des années d’incurie, de guerres d’égos, d’incapacité à prouver leur attachement prioritaire au bien public, de combines et de passe-droits. Sur le continent, c’est Macron, arrivé au bon moment au bon endroit, qui a raflé la mise en persuadant une majorité, relative mais réelle, de Français, qu’il pouvait incarner leur soif de changement, être l’artisan de ce renversement des élites installées qu’ils appelaient de leurs vœux.

En Corse, c’est tout naturellement les autonomistes, opposés depuis la nuit des temps, au pouvoir central exercé par ces mêmes élites, qui représentaient l’alternative. Et c’est assez logique. En mettant fin à la lutte armée clandestine contre l’Etat  Français, en mettant sous le boisseau, au moins provisoirement, leurs velléités d’indépendance, mais aussi et surtout en démontrant, depuis qu’ils sont aux affaires locales et régionales, qu’ils sont capables de ramener un peu de dignité dans la vie politique corse, en luttant contre le clientélisme et le clanisme qui ont été longtemps la marque de fabrique de la politique insulaire, les autonomistes ont emporté l’adhésion populaire, même s’il reste encore du chemin à faire sur ce plan. On pourra bien sûr relever l’important taux d’abstention de dimanche (48%). Mais l’écart est tel avec les autres partis en lice, qu’on ne peut leur contester leur victoire.

Au delà du “dégagisme”, ce résultat, qui devrait logiquement être consolidé au second tour, constitue un message clair des électeurs de l’ile au pouvoir central: le chantier de l’autonomie devra être rouvert. Et l’on voit mal comment le gouvernement pourrait se soustraire à cette exigence. Dans la mesure où les nouveaux élus jouent à fond le jeu démocratique et respectent les institutions, comme ils promettent de le faire, le gouvernement ne pourra éviter que soit reposée la question de l’autonomie de la région corse, les Corses ayant beau jeu d’invoquer les statuts plus avantageux dont bénéficient déjà d’autres régions d’Europe.

Dans son pari sur une Europe plus forte, plus intégrée, et plus démocratique, Macron devra donc tenir compte de ce fait régional. Sans oublier que c’est aussi  parce qu’ils étaient incapables de faire naître une véritable envie d’Europe, en particulier chez les jeunes, que les politiques des pays européens ont fini par être déconsidérés et ont ouvert grand la porte aux populismes nationalistes. Que c’est parce qu’ils paraissaient prisonniers d’une bureaucratie bruxelloise sans légitimité, jouant eux-mêmes sur ce registre d’une Europe punitive pour justifier leurs impuissances et leurs manques de courage, que les hommes politiques du continent ont fini par démonétiser à la fois l’idée européenne, et leur propre rôle.

Il va donc falloir mener de front la réhabilitation du rêve européen et la réponse aux aspirations régionalistes, voire nationalistes. Sans faire dans le populisme, mais en écoutant ces voix dissonantes dans le concert national. Et en évitant de se retrouver dans une impasse à la catalane… Aujourd’hui,  à la différence de leurs homologues catalans,  les nationalistes corses eux-mêmes semblent renoncer, temporairement, à leur rêve d’indépendance, pour privilégier un pragmatisme dont ils ont compris qu’il peut les conduire plus loin, plus sûrement, dans la voie d’une meilleure maîtrise locale des enjeux économiques, sociaux et culturels…  Il serait bien absurde de les pousser à se radicaliser à nouveau.

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