Qui veut limiter la liberté d’informer?

Convenons d’abord d’éviter dans l’article qui suit les amalgames et invectives, et essayons de répondre calmement à la question qui agite le microcosme numérique ces dernières quarante-huit heures: la liberté d’informer est-elle gravement menacée sur le territoire français?

Examinons d’abord les faits. Un journaliste autoproclamé (il ne travaille pas pour un média reconnu comme tel, ni pour une agence de presse agréée mais est vidéaste indépendant) a une altercation avec la police au cours d’une manifestation qu’il est en train de “couvrir”. Suite à un jet de grenade en sa direction qu’il juge injustifié, il demande à être mis en relation avec un commissaire de police, mais se fait rabrouer puis bousculer par un policier. Il répond à son tour par un doigt d’honneur à l’adresse des forces de l’ordre, qui procèdent à son interpellation et à son placement en garde à vue. Il est ensuite présenté à un juge qui le met en examen pour participation à une manifestation violente, et injure à l’encontre des représentants de la loi. Le magistrat le soumet, dans l’attente d’un procès, à un contrôle judiciaire strict lui interdisant de participer aux futures manifestations de gilets jaunes.

Quelques mots du contexte. Gaspard Glanz, le vidéaste en question, s’est spécialisé dans la traque des exactions policières, dans les manifestations, à Paris pour les gilets jaunes, à Nantes pendant les altercations entre zadistes et forces de l’ordre, ou encore à Calais. Il a déjà été condamné plusieurs fois, en particulier pour vol d’un talkie-walkie de CRS, et injures envers les forces de l’ordre en raison de messages publiés sur internet. Il est donc bien connu de la police, où il est détesté, et jugé dangereux puisqu’il fait l’objet d’une “fiche S”. Ajoutons que l’affaire intervient le jour même ou certains manifestants “conseillaient” aux policiers… de “se suicider”.

Vrai ou faux journaliste?

Première question posée par l’énoncé des faits: Gaspard Glanz doit-il être considéré comme un “vrai” journaliste, et aurait-il dû bénéficier à ce titre d’une quelconque immunité? Vrai ou faux journaliste, chacun peut en juger, nul ne peut en décider. Le journalisme est une activité consistant à informer le public en lui apportant des éléments de compréhension de la réalité. Chacun peut donc se proclamer journaliste et en faire son activité principale ou accessoire, même lorsqu’il s’agit d’une forme de militantisme politique. On peut toutefois observer que la plupart des organes de presse se réfèrent dans leur activité journalistique à des règles de déontologie (charte de Munich, charte d’éthique professionnelle des journalistes du Syndicat National des journalistes, Droits et usages des journalistes de la presse quotidienne régionale…) sans qu’il existe pour autant d’organisme de contrôle de la déontologie. L’obtention de la carte de journaliste, qui équivaut pour les diverses institutions à un label professionnel, sanctionne le fait de tirer plus de la moitié de ses revenus, d’activités journalistiques exercées dans le cadre d’entreprises de presse reconnues, ou d’agences de presse agréées, ce n’est pas le cas de l’Agence Taranis News créée par Gaspard Glanz.

Carte ou pas, le fait d’être journaliste n’offre aucune immunité et ne dispense en aucun cas de respecter la loi. Dans une manifestation, le fait d’afficher sa qualité de journaliste, par le port d’un brassard par exemple, doit éviter en cas de violences d’être pris pour cible par les forces de police, mais ne donne aucune prérogative, ni celle de parler à un gradé, ni évidemment d’insulter les forces de l’ordre.

Le “cadeau” des juges

Les faits reprochés à Gaspard Glanz ce week-end justifient-ils le traitement qui lui a été fait? L’interpellation à la suite de son attitude injurieuse, que la bousculade préalable ne justifiait pas, était logique. La mise en garde à vue peut être discutée, la gravité des faits ne la nécessitait pas forcément. Le contrôle judiciaire destiné à l’empêcher de poursuivre son activité dans les semaines qui viennent paraît lui tout à fait exagéré et sans doute contre-productif.

Primo l’activité de Gaspard Glanz ne met rien ni personne en danger. Nul n’est obligé de visionner ses vidéos ou lire ses commentaires. Chacun est libre d’ailleurs de les critiquer s’il le souhaite. Lui interdire de se rendre à Paris le samedi parce qu’il a fait un doigt d’honneur à des policiers est manifestement une restriction injustifiée de sa liberté. Deuxio, et paradoxalement, c’est un “cadeau” inespéré que lui font les magistrats. Videaste inconnu en dehors d’un cercle assez restreint de militants d’extrême-gauche, il va pouvoir devenir symbole vivant d’une supposée tyrannie policière du pouvoir, de la remise en question des libertés. Cela, simplement en venant se faire arrêter à Paris le samedi. Et les juges ne se seront laissé qu’un choix: l’incarcérer pour violation de son contrôle judiciaire et en faire un martyr de la liberté d’expression plus emblématique encore.

Alors dernière question: le sort fait à l’animateur de Taranis News, marque-t-il une volonté du pouvoir de museler la presse, une “atteinte à la liberté d’informer”, comme le dénonce le SNJ? Est-ce “le signe qu’un pouvoir autoritaire s’installe”, selon les mots de Jean-Luc Mélenchon? Voire un glissement vers une forme de dictature? Là, il faut reprendre son souffle et la raison. Les médias français ouvrent grand leurs micros et leurs colonnes à tous les opposants au gouvernement depuis des mois. Certains mènent un combat sans relâche contre le pouvoir, c’est évidemment leur droit. Radios ou télévisions peuvent sans risquer la moindre poursuite diffuser des appels à la violence et à l’insurrection chaque semaine ou presque en invitant sur leurs plateaux tous les apprentis émeutiers. Sur chaque manifestation ce n’est pas un mais cent journalistes qui sont à l’affut des éventuelles violences policières. Le président et son gouvernement subissent un feu permanent d’une majorité de chroniqueurs ou humoristes (il y a bien sûr des exceptions)… C’est sans doute dur pour les nerfs de celles et ceux qui sont au pouvoir ou qui ont la charge du maintien de l’ordre… Mais c’est un système formidable, c’est la démocratie!

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