Guerre au Yémen: le bal des hypocrites

Le cargo saoudien qui devait récupérer au Havre une cargaison d’armes françaises, et s’est finalement détourné vers l’Espagne, vient nous faire oublier un instant la politique nationale, ses petites phrases, ses polémiques à deux balles, ses insultes, anathèmes, et menaces, ses indignations feintes et surjouées, pour nous faire regarder un peu ailleurs. Vers une vraie situation dramatique, scandaleuse, la guerre civile au Yémen. Déjà 10 000 morts selon l’ONU (7 fois plus selon certaines ONG), la famine menace directement 80% de la population, et l’ONU estime que 16 millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau potable. Un peuple martyrisé, dans une guerre qui le concerne à peine, où les populations civiles sont les otages impuissants des rivalités entre puissances, et les victimes indirectes du cynisme qui prévaut dans les relations internationales.

Au départ, il y a une quinzaine d’années, il y avait une guerre civile locale. Une région du Nord à majorité chiite entrant en rébellion contre un pouvoir central tyrannique et corrompu. Depuis 2015, l’affaire a tourné au conflit indirect entre les deux puissances régionales, Iran et Arabie-Saoudite, qui rivalisent sur la scène moyen-orientale par populations civiles interposées. Alors que les Iraniens, chiites, soutiennent et arment les rebelles, l’Arabie saoudite et ses alliés arabes, sunnites, écrasent le pays sous un tapis de bombes, pour tenter de réinstaller au pouvoir le président “légal” Abd Rabbo Mansour Hadi actuellement réfugié à Riyad. C’est un conflit ethnique, une guerre de religion entre chiites et sunnites, et un bras de fer entre entre Téhéran et Riyad, qui refusent l’un comme l’autre, malgré l’absurdité de cette guerre, de paraître reculer devant le rival. C’est aussi un conflit où une fois de plus la communauté internationale fait la démonstration de son impuissance, de son indifférence, voire du cynisme de ses dirigeants.

Impuissance à imposer aux parties le respect du droit international humanitaire. Hôpitaux et ambulances sont régulièrement bombardés. Depuis 5 mois, l’ONU tente en vain d’obtenir la démilitarisation de la ville d’Hodeida, pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire. Un accord a été signé entre les parties en décembre dernier, mais il n’est toujours pas appliqué.

Indifférence des opinions occidentales plus préoccupées par leurs problématiques nationales que par le drame vécu dans un pays ou la famine tue chaque jour des enfants, quand ils ne succombent pas aux bombes sur le chemin de l’école ou à l’hôpital.

Cynisme enfin, dont la palme revient au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane qui remettait l’an dernier un chèque de 930 millions de dollars au secrétaire général de l’ONU pour financer l’aide au Yémen, que les bombardements de son aviation empêchent d’arriver aux populations qui en ont besoin… Mais il n’est pas le seul! L’attitude des gouvernements qui continuent à fournir des armes aux belligérants, tout en les appelant à faire la paix, la France par exemple, méritent largement de figurer au palmarès. Et l’argumentaire de défense d’Emmanuel Macron qui dit “avoir la garantie que les armes françaises ne sont pas utilisées contre les populations civiles”… pourrait faire sourire si la situation n’était pas si dramatique.

Certains pays, dont l’Allemagne ont interdit tout nouveau contrat de vente de matériel à l’Arabie-Saoudite depuis l’exécution d’un journaliste saoudien dans les locaux de l’ambassade d’Arabie Saoudite à Ankara. Mais sans vraiment empêcher les industriels allemands, de poursuivre leur business à partir de filiales à l’étranger. La France, elle, prétend s’en tenir au respect à la lettre des accords internationaux qui interdisent de vendre des armes lorsqu’elles risquent d’être utilisées contre des populations civiles. Or la ministre Florence Parly certifie ne « pas avoir de preuve que les armes françaises font des victimes civiles…. » Et semble démentie par une note de ses services, classée secret-défense, qui a fuité dans la presse. Cette affaire, c’est un peu le bal des hypocrites.

Il faut reconnaître que la transparence et les ventes d’armes ne font pas bon ménage. Quand on est le troisième exportateur mondial d’armes et qu’on entend le rester -il y a des milliers d’emplois à la clef- on est bien obligé de faire des « concessions ». Il est évident que si vous vendez des armes à des clients, mais que vous stoppez les livraisons -quand ils en ont besoin- pour protéger les populations civiles qu’ils bombardent… il va être difficile de convaincre… La vente d’armes éthique… c’est un peu comme la bienveillance en politique.

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