Affaire Lambert: de l’incertitude dramatique à l’indécence

Quel spectacle indécent! Un groupe d’adultes exultant et se congratulant à la manière d’une meute de supporters après un but de leur équipe. Un avocat se félicitant dans un micro d’une incroyable “remontada”, comme quand une équipe de foot l’emporte au match retour contre toute attente. Et la cause de cette joie: le droit obtenu d’un tribunal de continuer à injecter de l’eau et de la nourriture dans le corps d’un homme détruit, inconscient (on dit en état pauci-relationnel) depuis plus de dix longues années! L’institut catholique intégriste Civitas, pour qui le cas est emblématique, triomphe (1). C’est pathétique et lamentable. Quelle perversion morale que celle de ces catholiques qui en viennent à utiliser le corps d’un homme pour alimenter leurs délires intégristes, comme chair à canon de leur guerre sans fin contre une modernité qui les terrorise. Quel intolérable extrémisme religieux qui leur fait invoquer la morale et le respect de l’humain, quand l’humain en question n’est plus qu’un alibi de leurs folles croisades pour un principe de vie devenue un sanctuaire à défendre contre la vie même de ceux qui sont concernés, qu’il s’agisse de cesser un acharnement thérapeutique vain ou d’éviter une grossesse non voulue.

L’affaire Lambert est dramatique. D’abord, parce que cet homme a perdu la vie, même si le corps continue à respirer et le cœur à battre, et que personne aujourd’hui ne peut trancher sur son niveau de conscience. Parce que ses proches et moins proches se déchirent depuis dix ans autour de son corps inerte. Parce que le supplice infligé à sa femme, de décisions de justice en recours, d’arrêt de traitement en relance de la nutrition, doit être bien insupportable. Parce que la responsabilité du corps médical est réduite à néant par la guerre de procédure que mènent les parents. Parce qu’enfin et surtout ce qui aurait dû être et rester le drame intime d’une famille confrontée, avec les médecins, au choix douloureux d’interrompre ou pas une agonie sans fin, a été transformé par la volonté d’extrémistes en drame national, et en compétition judiciaire.

Comment tenir compte de ce drame pour l’avenir? Comme à chaque fois que nous nous retrouvons face à un “trou noir”, un fait dramatique qui semble échapper à notre rationalité sécurisante, on se retourne vers le politique. Il nous faut une loi! Une loi de plus! Pour que cela n’arrive plus jamais! Pour que la mort dans la dignité soit un droit! Un droit plus puissant que tous les délires religieux… Oui mais on fait comment? On fait comment pour décider qui de la femme ou de la mère d’un homme dans le coma doit avoir le dernier mot? Pour éviter que des familles puissent se battre de tribunaux en cours internationales, contre une décision médicale? On définit avec quels critères médicaux objectifs incontestables le moment à partir duquel le médecin, ou le juge, ou le préfet… a le droit de donner la mort, quand les experts ne sont pas capables de trancher sur le niveau de conscience d’une personne en état végétatif ? Comment le législateur pourrait-il décider de la composition du “collège” médical habilité, en toutes circonstances, à prendre la décision?

Allons, aucun gouvernement ne pondra la loi miraculeuse qui tranchera pour de bon, de façon définitive et universelle, la question de la fin de vie! Qu’il s’agisse d’acharnement thérapeutique sur une personne privée de conscience, ou du niveau de souffrance qui justifie qu’on y mette fin définitivement. Et pour tout dire, on préfèrera que l’Etat reste en dehors. A l’écart de ce lieu d’incertitude, de cette zone floue ou la frontière entre la vie et la mort se fait poreuse, où l’on ne sait plus vraiment où est le dedans et le dehors, et où proches et soignants ont à chercher la meilleure voie. C’est à dire la moins douloureuse, la plus digne, la plus respectueuse de celui ou celle qui n’est déjà plus de ce côté-ci, mais pas encore de l’autre. Que le législateur se tienne à l’écart! Qu’on laisse les familles et les soignants vivre dans l’intimité ce drame absolu.

L’Etat a fait ce qu’il avait à faire en fixant un cadre légal qui fonctionne bien dans l’immense majorité des cas. Et surtout, il a permis à chacun de faire connaître par avance ses volontés en la matière, et qu’elles soient respectées. C’est simple, accessible à tous, il suffit de prendre quelques minutes pour rédiger “des directives anticipées”. Et éviter ainsi à ses proches d’avoir un jour à décider seuls de la vie ou de la mort d’un être aimé. Espérons que la malheureuse histoire de Vincent Lambert, et l’émotion qu’elle suscite, pousseront le plus grand nombre à franchir le pas.

(1): “C’est la République qu’il faut euthanasier et pas Vincent Lambert” titrait ce mardi le site internet de Civitas.

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