L’Europe égarée sur les chemins de campagne

Fin de campagne européenne morose. Dans l’attente du résultat des élections, qu’en retiendra-t-on?

D’abord sa focalisation plus forte que jamais sur les enjeux nationaux. Et parmi les enjeux nationaux, c’est la question du rôle, de la crédibilité, et du devenir du président de la République, qui pourtant dispose encore de trois ans de mandat, qui aura semblé obséder chacun. Tous les candidats, à l’exception de ceux figurant sur la liste Renaissance de Nathalie Loiseau, auront profité de cette occasion d’affirmer haut et fort leurs convictions, en… disant et répétant à l’envi leur opposition à Emmanuel Macron. Evidemment il n’en demandait pas tant. En s’acharnant sur lui, tous les candidats on fini par transformer la compétition en un duel entre lui et Marine Le Pen, position évidemment très favorable pour le parti du président puisqu’elle le posait de fait en seule alternative au populisme d’extrême droite du Rassemblement National. C’est triste pour la démocratie et pour l’Europe, et cela n’est pas fait pour renforcer la mobilisation des électeurs. L’Europe n’est pas un véritable sujet pour les partis politiques français, on en a aujourd’hui la preuve. Et les messages de campagne des uns et des autres laissent songeur.

Pour la tête de liste du Front National, Jordan Bardella, les choses sont simples. D’un bout à l’autre de sa campagne il n’a pas dévié de sa ligne: tout ira mieux quand on aura fermé les frontières et réservé les fonds publics aux “vrais” français. Tous les sujets auront été abordés par le candidat lepeniste à travers le filtre de la xénophobie. A toute question sur la France, l’Europe, l’économie, le social, l’agriculture… il peut faire la même réponse: attendez un peu qu’on ait fermé les frontières, et tout va changer. Sans surprise. Comme d’habitude. Et il évite soigneusement d’expliquer comment on fait, le souvenir de Marine Le Pen se prenant les pieds dans le tapis de la sortie de l’euro, lors du débat de second tour de la présidentielle, est encore cuisant. Donc on ne sort plus, on ferme juste les frontières!

Un peu moins à droite, Les Républicains, emmenés par Laurent Wauquiez, avaient choisi une tête de liste jeune, nouvelle sur la scène politique, mais émanant de l’aile la plus à droite du mouvement, celle de Sens Commun, association en lutte contre le mariage pour tous, mais aussi anti-avortement: François Xavier Bellamy. Avec une mission pour ce dernier: rassembler la famille Les Républicains tout en braconnant sur les terres du Rassemblement National. Mission impossible! Le “philosophe” appelé par Laurent Wauquiez n’a jamais vraiment décollé dans sa campagne. Sans doute un peu tendre pour les joutes politiques, et embarrassé par le grand écart qu’on lui demandait. Le résultat est le déport probable vers le centre d’une partie de l’électorat de droite, dans la foulée de Jean-Pierre Raffarin soutenant ouvertement la liste macroniste de Nathalie Loiseau. D’autant, et c’est plus surprenant, qu’il a dû subir le silence assourdissant de plusieurs cadres de l’ex-UMP, en commençant par Xavier Bertrand ou Nicolas Sarkozy. Les Républicains ont sans doute manqué là une occasion de refaire une partie au moins du retard pris en 2017.

Occasion manquée peut-être aussi dans le camp majoritaire. Malgré son excellente connaissance des dossiers européens, et ses efforts, Nathalie Loiseau n’a pas réussi à crever l’écran. Pour gagner une élection, on le sait, il ne suffit pas d’avoir le meilleur programme, ou les meilleures dossiers, il faut aussi savoir se vendre. On peut trouver cela dommage, mais c’est ainsi. La politique c’est aussi du marketing. Et Nathalie Loiseau n’est pas une bonne vendeuse, ni une grande communicante. La République en Marche n’a sans doute pas fait le meilleur choix possible, et cette relative erreur de casting pourrait lui coûter la première place dimanche soir. Il n’est qu’à lire pour s’en convaincre les commentaires des militants de son parti après chacun des débats télévisés, sur le thème “elle progresse”, “elle s’en sort de mieux en mieux”, “c’est quand-même elle qui connait le mieux ses dossiers”… Dans une campagne où l’on savait dès le début, que l’affrontement serait total entre les opposants de tous bords et le président -et celui-ci visiblement souhaitait qu’il en soit ainsi- c’est à un champion du combat politique, et pas à la meilleure spécialiste de l’Europe qu’il aurait fallu confier la tête de liste.

Mais on doit reconnaître que côté erreur de casting la République en Marche n’a pas à rougir de la comparaison avec l’ancienne maison-mère d’Emmanuel Macron, le Parti socialiste. Là on est quand-même confondu par l’ampleur de l’acte manqué. On pourrait même parler de pulsion suicidaire. En fusionnant sa liste avec le mouvement “Place publique” et en confiant la tête de liste à Raphaël Glucksmann le patron du PS, Olivier Faure, a choisi lui-même d’effacer le PS du paysage politique. Comment pouvait-il imaginer que ce parti, fort d’une histoire sans pareille, riche de militants qui se sont battus depuis des décennies pour faire fructifier l’héritage idéologique de la gauche française, pouvait se ranger derrière la bannière d’un intellectuel parisien n’ayant pas hésité dans le passé à dire tout le mal qu’il pensait du PS. En ces derniers jours de campagnes, on se passe et se repasse sur les réseaux sociaux une vidéo datant de 2017 de Raphael Glucksmann déclarant dans un micro que le PS est mort, ou encore on commente sa chronique dans le Nouvel Observateur de la même époque dans laquelle il explique: “Pour que le neuf advienne, le vieux doit accepter de mourir… la refondation de la gauche passe par la fin du PS”. Il s’en est occupé, si l’on en croit les derniers sondages qui situent sa liste autour de 5%! Il faut dire que Glucksmann et ses amis ont fait ce qu’ils ont pu pour braquer ceux qui pouvaient penser que le PS avait un avenir, accusant Mitterrand de complicité avec les génocidaires rwandais, ou désintégrant le bilan des passages successifs des socialistes au pouvoir, de Mitterrand à Hollande, dans une intervention de campagne au lance-flamme de Claire Nouvian cofondatrice du mouvement Place Publique.

L’histoire ne dit pas, pour l’instant, si Jean-Luc Mélenchon est satisfait de sa tête de liste aux européennes. Mais chez les Insoumis non plus ça ne carbure pas très fort. Partie en campagne avec le handicap des coups d’éclat récents de son mentor, et à un moment où le parti de Mélenchon semblait en perte de vitesse, Manon Aubry a dû subir le départ de Thomas Guénolé très proche de Mélenchon, qui figurait sur sa liste, et s’en est allé très en colère, mais aussi celui de l’élu régional Andrea Kotarac, parti rejoindre le Front National. De quoi parasiter sérieusement une campagne dans laquelle elle a pu démontrer sa combativité, son dynamisme, mais qui a fini par sombrer dans le n’importe quoi. Son mot d’ordre appelant à aller décrocher les portraits d’Emmanuel Macron des murs des mairies, ou son slogan de fin de campagne: “sauvez la biosphère, mangez un actionnaire!”(???), n’auront sans doute pas contribué à rassurer l’électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon. C’est évidemment d’autant plus dommageable pour elle que les difficultés de l’autre liste de gauche, celle de Glucksmann, auraient pu en toute logique bénéficier à la France Insoumise.

Air du temps oblige, les écologistes de la liste Yannick Jadot, pouvait estimer que le vent de la crise climatique soufflait en leur faveur. C’est pour cela qu’ils ont refusé toute alliance à gauche. Mais au final, ils pourraient retrouver un score équivalent à celui du précédent scrutin (8,95%), après avoir consacré la campagne à surtout dénoncer la politique environnementale du gouvernement. Il faut dire que le ralliement de Daniel Cohn Bendit, référence du mouvement écolo, à la liste de La République en Marche, ou la présence en numéro 2 derrière Yannick Jadot, de Michèle Rivasi, réputée pour sa contestation des politiques de vaccination obligatoire, n’ont sans doute pas aidé le candidat d’Europe Ecologie à faire le break vis à vis de ses concurrents.

Passons rapidement sur les autres candidats, Benoît Hamon qui comme d’habitude aura eu du mal à faire entendre ses idées, en dépit de quelques réparties revigorantes dans les débats -on n’oubliera pas son adresse au candidat du Rassemblement National “heureusement qu’il y avait une belle République pour accueillir des Bardella…”, le communiste Ian Brossat, qui a réussi à donner un coup de jeune à l’image de son parti, mais sans doute pas à lui donner une seconde vie, Nicolas Dupont Aignan, égal à lui même dans le culte de la contre-vérité, ou le complotiste François Asselineau tentant de faire croire qu’il disposait d’une carte secrète de l’Europe dont la France avait disparu… On oubliera les animalistes et autres illuminés égarés dans cette élection, pour mentionner enfin le candidat se réclamant des gilets jaunes Francis Lalanne, qui ne connait qu’une réponse à chaque question qu’on lui pose: le référendum d’initiative citoyenne… Le mouvement dont il se réclame ne représente qu’1% des électeurs, si l’on en croit les sondages, mais il aura sans doute le dernier mot dans la campagne. Demain c’est samedi, donc il y a gilets-jaunes, et pour les chaînes d’info en continu, c’est open bar.

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