Poison mortel!

A vouloir réduire la vie politique à la lutte entre elle-même et le Front National, la République en Marche ne met-elle pas en danger la démocratie elle-même, et ne préparerait elle pas finalement l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite? La question, formulée sous forme accusatoire par la gauche comme la droite, mérite discussion.

Premier indice, récent, une déclaration de Gilles Boyer député Européen ex-LR nouvellement LREM, prévenant ses anciens amis du parti de droite: “un maire élu avec l’aide de Lrem sera un allié du président de la République, un maire élu sans ce soutien sera un ennemi”. Des propos agressifs, excessifs, tellement éloignés de la ligne bienveillante défendue par Emanuel Macron en 2017. Un message destiné à intimider les élus de droite pour les pousser à renier leur parti, voire leurs convictions, pour rejoindre la majorité présidentielle.

Deuxième indice: une tribune de Marlène Schiappa, demandant à tous ceux qui “font passer leur pays avant leur parti à rejoindre LREM”. Une tentative ouverte de débauchage, dont l’objectif est clair: finir de détruire le PS et LR en appelant les plus modérés des deux partis d’opposition, ainsi que tous ceux qui pourraient craindre que leur formation ne les mène vers un échec certains aux prochaines échéances électorales, à rejoindre le parti majoritaire. C’est de bonne guerre pourrait-on dire. Et aucun des 72 élus locaux de droite qui l’ont fait, n’ont été forcés de répondre favorablement à l’appel. Mais le débauchage ne fait pas une politique. Et comment ne pas voir derrière ces propos se profiler le fantasme du parti unique. Ou plutôt d’une nouvelle forme de bipartisme. Une approche de la politique binaire: d’un côté les réformateurs, les modernistes, bref les bons, de gauche comme de droite… et de l’autre l’extrême-droite liberticide.

L’approche est évidemment dangereuse. Rêver d’un système dans lequel il n’y aurait que deux partis susceptibles d’emporter la majorité dans les scrutins et donc de gouverner, c’est nous condamner, soit au totalitarisme d’un parti qui deviendrait irremplaçable et définitivement installé au pouvoir, soit, de façon plus probable, à une alternance qui ferait tôt ou tard la place à l’extrême-droite. On peut imaginer, sans prétendre connaître les motivations d’un vote qui était évidemment multiforme, qu’une majorité de ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron le 7 mai 2017, ne voyaient pas tout à fait les choses sous cet angle. Ni le parti unique, ni l’alternance LREM/Front National, ne figuraient au programme du président.

De toutes façons, le débauchage, cela ne marche pas! Nicolas Sarkozy l’avait tenté avec son gouvernement d’ouverture à gauche, qui avait offert des postes ministériels à des adversaires politiques affaiblis par une campagne menée tambour battant. Des adversaires tout de suite mis au ban par leurs anciens amis, pour trahison. Bernard Kouchner ou Jean-Marie Bockel n’ont fait que perdre une part importante de leur crédit politique, sans permettre un élargissement de la base électorale de Nicolas Sarkozy, sèchement battu en 2012.

Mais pour autant, crier au complot liberticide d’Emmanuel Macron et sa République en Marche, est un peu excessif, et en tout cas prématuré. Si la démarche politique d’Emmanuel Macron de dépassement du clivage gauche-droite, explique pour une part l’effondrement des partis traditionnels auquel on assiste depuis 2017, elle n’en est pas pour autant l’alpha et l’omega. L’effondrement du PS et des LR doit d’abord à leur propre discrédit. A leur incapacité depuis plusieurs années à moraliser la vie politique. A leur entre-soi auto reproductif, réservant la carrière politique à une élite “professionnelle” coupée des citoyens. A leur manque de courage pour mener des réformes audacieuses, au sectarisme qui leur a interdit de s’associer pour porter en commun des projets essentiels pour le pays, et les a conduit à détruire à chaque fois que l’un ou l’autre était au pouvoir, l’œuvre de ses prédécesseurs. C’est à tout cela que les électeurs ont dit non. Macron a su en profiter, point.

Maintenant, si une page a été tournée, c’est incontestable, ce n’est pas pour ouvrir la suivante sur n’importe quoi. Il n’y a pas de démocratie sans pluralisme politique. Et ce qui a conduit Macron à la victoire ce n’est pas la promesse de tout faire lui-même, tout seul, mais celle de surmonter les clivages partisans pour travailler avec tout le monde. Le renouvellement politique qu’il annonçait était l’avènement d’un monde plus consensuel. Pas un monde sans clivages politiques, mais un monde dans lequel des adversaires politiques pouvaient se mettre autour d’une table, et trouver des compromis permettant de faire progresser le pays. Certes La République en Marche n’est pas seule responsable de l’absence de dialogue constructif avec l’opposition, qui depuis deux ans s’est consacrée essentiellement à dénoncer plutôt qu’à proposer, et a probablement payé un lourd tribut de cette attitude dans les urnes européennes. Mais, en même temps, le président et son premier ministre ont fait montre jusqu’ici de bien peu d’esprit d’ouverture, incapables d’associer la société civile, syndicats et associations, à leur travail politique, surtout soucieux d’affaiblir le PS et les Républicains, pour tenter de se mettre à l’abri d’une alternance.

Alors qu’on nous annonce le début de l’Acte II du quinquennat, il serait temps de changer de braquet. Réduire à la portion congrue l’opposition de gauche comme de droite ne peut plus être un objectif pour le parti majoritaire. La bipolarisation LREM-FN est un poison mortel. La priorité du gouvernement et de la majorité devrait aller à la restauration d’un débat démocratique contradictoire. Décrocher le ralliement de tel ou tel maire de grande ville, inquiet de sa réélection, ne fera progresser en rien la cause des réformes. Ce qui permettra d’avancer c’est la recherche de compromis avec tous ceux qui sans être sur la ligne du président, recherchent le dialogue. En commençant par les syndicats et les associations. Combien de temps le pouvoir repoussera-t-il la main tendue par la CFDT? Le rejet du clivage gauche-droite qu’on nous a vendu en 2017, ne veut pas dire tous au centre derrière le président, mais tous autour d’une table, chacun avec ses convictions, ses contradictions, pour tenter d’œuvrer ensemble au progrès économique, social et sociétal.

Certes, il ne sera pas facile de convaincre l’opposition de jouer le jeu du dialogue et de l’échange, on l’a vu avec la maladroite “convocation” des partis d’opposition par le premier ministre pour discuter du message de la France en Europe. Le pouvoir n’a pas la possibilité de redonner un élan à des partis qui sont en perte de vitesse, à qui il appartient de sortir d’une opposition systématique stérile, pour rechercher une confrontation de projets dans l’intérêt du pays. Mais c’est à ceux qui ont le pouvoir de jeter les passerelles, c’est à eux de chercher sans relâche le consensus le plus large possible, sans lequel aucune réforme n’est efficace et durable. A condition de le vouloir, on doit pouvoir trouver un consensus minimal sur des mesures en faveur de l’environnement. Ou sur la prise en charge des questions migratoires, voire sur une réforme de la fiscalité ou sur l’éducation… Ce ne sera pas un consensus avec les mêmes sur tous les sujets, tantôt on fera avec les écologistes, tantôt avec la gauche, ou la droite, mais cela donnera une espérance de vie un peu supérieure aux réformes entreprises. Continuer à réformer seul contre tous, en faisant mine de croire que les ralliements sont un gage de pluralisme politique, conduirait inévitablement à une impasse.

2 réflexions sur « Poison mortel! »

  1. Je partage grandement votre inquiétude car une bipolarisation LREM-RN entrainerait inévitablement un jour ou l’autre, l’arrivé au pouvoir du Rassemblement National. Et ce n’est pas moi qui le dis c’est Valérie Pécresse qui a quitté Les Républicains, jugeant que l’avenir de ce mouvement est dans l’impasse. Il y a sans doute un espace pour une droite républicaine, modérée, pas trop réactionnaire, espace construire. Ça bouge à droite.
    A gauche non, en se bouffant le nez, Le PS, le PCF, le machin de Hamon, et la FI sous la houlette dangereuse, erronée et mortifère de son gourou usé, sont dans un état désespérant et désespéré. Çà ne bouge plus à gauche sauf à considérer que la gauche , c’est les écolos! Issu de la gauche trotskyste, puis communiste et enfin … socialiste, macroniste de raison plus que de cœur, hostile à l’Europe fédérale, je suis bien emmouscaillé pour les prochaines échéances électorales!

    • Espérons que la conscience des immenses défis à relever à moyen et long terme l’emporte un peu sur la fascination qu’exercent les miroirs aux alouettes des échéances électorales immédiates et des combines politiciennes.

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