Qui veut manger avec le diable prépare sa longue cuiller…

Donc, exit Marion Marechal Le Pen du carnet de bal de Geoffroy Roux de Bézieux. La nouvelle sainte-patronne de l’extrême droite et de la droite extrême réunies, ne foulera pas le parquet du bal annuel du patronat. L’honneur du Medef est sauf. En quelques heures la tempête soulevée sur internet a eu raison des velléités de son patron d’accorder à la nièce de Jean-Marie Le Pen un brevet de respectabilité économique. Marion Maréchal Le Pen, qui tente depuis quelques temps de faire oublier la fin de son patronyme, avait été dans un premier temps invitée à une table ronde sur le thème « La grande peur des mal-pensants, pourquoi les populistes sont populaires ? » Une polémique s’en était suivie, les élus LREM invités par le Medef ayant annoncé leur désistement, Laurence Parisot l’ancienne patronne du mouvement ayant elle-même condamné cette invitation. GRB a donc renoncé à inviter tout représentant de l’extrême-droite… comme de La France Insoumise, pour tenir compte de “l’interprétation politique qui est faite du projet de débat sur la montée des populismes”. Traduction libre des propos de GRB: les tenants de la pensée unique ont eu raison de sa volonté de dialogue et de réflexion.

Les républicains à la recherche de leur ancrage

L’affaire n’est évidemment pas anodine. Au delà des convictions personnelles du patron des patrons, sur lesquelles on se gardera de spéculer, la question de la légitimité du rejet des populismes est posée. Peut-on encore prétendre ériger un coupe-feu entre extrême droite et reste du monde politique, quand le Rassemblement National est en tête aux élections européennes, quand le populisme finit par concerner aussi l’extrême-gauche, et une partie de la droite traditionnellement modérée. Ce débat que voulait avoir le Medef au sein de son université d’été, d’autres l’ont déjà tranché, et c’est certainement beaucoup plus inquiétant que le débat lui-même et la liste de ses intervenants.

D’autres, c’est d’abord la quinzaine d’élus des Républicains qui ont diné avec Marion Maréchal Le Pen la semaine dernière. Pas de responsable du parti ex-gaulliste bien sûr, mais quelques seconds couteaux assez représentatifs: un sénateur Sébastien Meurant, et un député, Xavier Breton, membre du bureau politique de LR tout comme son collègue Sébastien Pilard, qui figurait sur la liste du parti aux européennes. Mais il ne faut pas voir le mal partout. Les intéressés certifient rester fidèles à la ligne de leur parti en échangeant des idées avec les membres du Front National, tout en excluant tout accord. Les sujets d’échange d’idées en question étaient ce soir là la privatisation d’Aéroports de Paris, le projet de loi sur la bioéthique, ou encore l’immigration. Malgré toutes les protestations de bonne foi des intéressés, le diner en question ne pouvait que susciter un certain malaise à la tête du parti. Si la porte-parole des LR, Laurence Saillet, a estimé “qu’on n’exclut pas pour un dîner”, le président du Sénat Gérard Larcher considère lui que les intéressés “se sont mis d’eux-mêmes en dehors de leur formation politique”.

Débat de fond au sein du parti Les Républicains que les dérives de Laurent Wauquiez, viennent de secouer sévèrement et qui ne sait plus tout à fait où est son ancrage? Oui, mais question d’opportunité aussi. A quelques mois des élections municipales il n’est pas certain que le parti, en déroute aux européennes ait quelque chose à gagner à un rapprochement de l’extrême-droite qui pourrait leur aliéner définitivement et complètement le centre-droit. Alors que les transferts pré-électoraux de la droite vers le centre macronien se multiplient, l’exode pourrait bien s’accélérer.

Mais à quoi joue Marion Maréchal Le Pen? Il semble acquis qu’elle n’entrera pas immédiatement en conflit avec sa tante, mais a annoncé un soi-disant “retrait” de la vie politique, pour se consacrer à la création d’une “grande école” dont le principal atout semble être de rassembler dans ses intervenants toutes les tendances de l’extrême-droite… Steve Bannon ne s’y est d’ailleurs par trompé qui tente de créer une école du populisme en Italie et promet de chercher des synergies avec l’institut de Marion Maréchal Le Pen. En fait, la nièce du patriarche xénophobe et antisémite semble se positionner pour le coup d’après. Comprendre d’après la présidentielle de 2022. Avec un projet ambitieux: réaliser la grande fédération de la droite extrême et de l’extrême droite afin de faire sauter le plafond de verre qui semble interdire pour l’instant au Front National de prendre le pouvoir. Thierry Mariani, ancien ministre de Jacques Chirac a montré la voie en rejoignant le parti de Marine Le Pen. Nul doute que d’autres suivront, parmi ceux qui revendiquent aujourd’hui simplement le droit de diner et d’échanger des idées avec l’une ou l’autre des Le Pen, ou au delà, parmi tous ceux qui commencent à craindre pour leur mandat dont le renouvellement ne parait plus être garanti par l’appartenance aux Républicains.

Coexistence désarmée aux extrêmes?

Dans le même temps, l’extrême droite déploie ses manœuvres vers une autre cible, l’extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon. Alors qu’on vient d’apprendre que le patron de la France Insoumise et quelques uns de ses proches devraient comparaître à l’automne devant le tribunal correctionnel pour s’être opposés à la justice lors d’une perquisition de leurs locaux, le Front National vole à leur secours et dénonce le harcèlement dont ils seraient victimes. Et, surprise, Jean-Luc Mélenchon se félicite publiquement du soutien de Nicolas Bay, député européen du RN, et en profite pour dénoncer le manque de solidarité de la gauche!

Si la revendication de ce soutien est surprenante de la part du leader de la France Insoumise, l’attitude de l’élu d’extrême droite est en revanche claire. Dans la perspective des élections à venir, et tout d’abord des municipales, on va rechercher une forme de coexistence désarmée, sinon pacifique, avec la France Insoumise, afin de permettre aux électeurs d’extrême-gauche d’exprimer leur anti-macronisme viscéral en votant pour les candidats du Rassemblement national au second tour. Et ce report de voix n’est pas invraisemblable, loin s’en faut. Dans un sondage publié début juin, l’IFOP révélait que dans l’hypothèse d’un nouveau second tour de présidentielle entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, 60% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon du premier tour seraient disposés à donner leur voix pour la candidate d’extrême-droite. Bien sûr l’hypothèse reste très théorique à 3 ans des élections présidentielles. Et les débats qui ne manqueront pas d’agiter d’ici là la vie politique, par exemple autour de la PMA, pourraient bien conduire chacun à réaffirmer plus fermement ses principes, et donc, espérons-le, mettre en évidence le fossé infranchissable qui sépare le populisme de la France Insoumise de celui de l’extrême-droite.

En attendant, la stratégie de diabolisation des populistes d’extrême-droite prend l’eau de toutes parts. Le patron des patrons Geoffroy Roux de Bézieux ne s’y était pas trompé. La montée des populismes dans la vie politique va nous occuper encore un certain temps, et la morale en politique risque de s’en trouver sérieusement mise à l’épreuve. Il a simplement eu le tort de se croire autorisé à jeter tout de suite le bébé avec l’eau du bain.

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