Ne tirez pas sur le juge !

C’est extraordinaire! A l’issue d’un de ces triples axels que l’actualité politique parfois nous réserve, on retrouve Jean-Luc Mélenchon défendant la présomption d’innocence de… Richard Ferrand. Soutenant même que le responsable la République en Marche n’a pas à démissionner de sa fonction de président de l’Assemblée Nationale malgré sa mise en examen pour “prise illégale d’intérêt”, qui pourrait résulter d’un “piège” qu’on lui aurait tendu. Pas facile à suivre mais on y arrive! L’objectif immédiat est de démontrer que le pouvoir judiciaire est au service de l’exécutif qui l’utilise pour imposer peu à peu une dictature de fait. Cela, afin de disqualifier par avance ce que les juges pourraient décider à l’issue de son propre procès (celui de Mélenchon) qui débute dans moins d’une semaine.

Pour préparer sa défense, dans un premier temps, Jean-Luc Mélenchon a fait un voyage en Amérique latine qui lui a permis de dénoncer aux côtés de l’ex-président Lula, et des différents partis de gauche de la région, la multiplication des “procès politiques”, assimilant son cas, contre toute raison, à celui de l’ex-président brésilien incarcéré pour corruption. La suite, on l’a découvert il y a quarante-huit heures, c’est la publication d’un livre “Et ainsi de suite… Un procès politique”. Le livre sera publié le jour même du procès des responsables de la France Insoumise et servira de réquisitoire contre la justice qui les poursuit pour débarrasser le pouvoir politique d’un adversaire dangereux. Comme au Brésil!

L’Internationale des juges

A Rio comme à Paris, les juges organiseraient des procès politiques. Mélenchon évoque même une véritable internationale des juges visant à écarter dans tous les pays du monde les oppositions aux pouvoirs en place. Et le président de la France Insoumise d’évoquer “l’opération Condor” qui vit dans les années 70 les services secrets de différents pays d’Amérique latine s’entendre pour assassiner les opposants aux régimes dictatoriaux de la région, avec le soutien de la CIA. Rien que ça!

Pour Lula, la question de l’acharnement judiciaire reste ouverte. Mais pour Mélenchon c’est plus compliqué. D’abord, il est toujours libre. Ensuite, lorsqu’il prétend que la justice pratique la règle du deux poids deux mesures, il a raison, mais cela a joué plutôt en sa faveur: on peut se demander quel justiciable pourrait plaquer au mur – comme on le voit sur les vidéos diffusées- un procureur de la République dans l’exercice de ses fonctions, sans finir la journée en garde à vue. Même si d’autres passages de l’enregistrement vidéo concerné montrent que les responsables de la France Insoumise ont par moment retrouvé leur lucidité et leur calme, le procès politique sera difficile à plaider. Mais surtout, il va lui être difficile de démontrer que la justice s’acharne particulièrement sur lui, au moment où l’on annonce le début du procès Fillon, pour le printemps, et surtout où les juges mettent en examen le Président de l’Assemblée Nationale, proche s’il en est, d’Emmanuel Macron, ou envoient Patrick Balkany en prison.

Du coup, La France Insoumise est contrainte au grand écart. Le cas de Jean-Luc Mélenchon serait comparable à certains égards à celui de François Fillon, affirme toute honte bue, Raquel Garrido l’ancienne porte-parole de la France Insoumise, ex-avocate de Jean-Luc Mélenchon, et actuelle chroniqueuse sur LCI: le procès Fillon serait programmé par les juges en pleine prochaine campagne pour les municipales, afin de nuire à l’opposition de droite… Hier, personne n’avait encore osé toutefois appeler Patrick Balkany, incarcéré dans l’après-midi, en renfort pour illustrer la multiplication des procès politiques par la justice française…

Dans la main du pouvoir judiciaire?

Il faut croire que Jean-Luc Mélenchon craint vraiment le résultat de son procès -qui pourrait se traduire par son inéligibilité à la prochaine présidentielle- pour en arriver à soutenir le très honni Richard Ferrand, dans le but d’en faire un argument de défense.

Campé sur ses positions, celui-ci n’en attendait sans doute pas tant. Ce renfort inattendu ne pourra que le convaincre un peu plus de nous jouer Fort Chabrol au Palais Bourbon. Pour lui, il ne s’agit évidemment pas de dénoncer un complot politique, mais d’invoquer l’indépendance du pouvoir législatif, qui aurait toute légitimité, du fait de l’élection à empêcher le pouvoir judiciaire d’empiéter sur ses prérogatives. Et donc, aussi longtemps qu’il n’est pas condamné, le président de l’Assemblée Nationale pourrait continuer à officier… En somme, à l’inverse de Jean-Luc Mélenchon, Richard Ferrand ne nous dit pas que les juges sont des “menteurs”, mais simplement qu’ils se trompent, lorsqu’au terme de 13 heures d’interrogatoire, ils le mettent en examen, et que surtout, leur doutes et leurs convictions n’ont pas à être pris en considération par la représentation nationale, tant que le procès n’aura pas eu lieu, car “les parlementaires n’ont pas à être dans la main de l’autorité judiciaire…”. Qu’en somme il est banal et sans réelle importance que des juges remettent en question l’honnêteté du quatrième personnage de l’Etat.

Certes, il n’est pas le premier à se maintenir à son perchoir envers et contre les juges. Avant lui Henri Emmanuelli et Laurent Fabius avaient été dans la même situation. Pour être exact on pourra préciser que le premier était mis en cause pour une affaire du financement du PS mais ne se voyait reprocher aucun enrichissement personnel, tandis que le second était mis en cause pour un retard dans la diffusion en France d’un test qui aurait permis d’éviter la contamination de nombreuses personnes par le biais de la transfusion sanguine. Dans le cas du président actuel de l’Assemblée, les faits que lui reprochent les juges – avoir organisé l’enrichissement de sa compagne aux dépens des Mutuelles de Bretagne, une société d’assurance dont il était le directeur général- reviennent clairement à remettre en cause son honnêteté. Bien sûr ses défenseurs invoqueront le fait qu’il ne s’agit pas d’argent public… Mais dès lors qu’il y a mise en examen, il y a bel et bien soupçon de malhonnêteté sur la personne qui est chargée de superviser la fabrication de la loi. Quelle que soit l’issue d’un procès futur, celui-ci devrait donc s’en mettre au moins temporairement à l’écart, par simple respect pour la fonction que la République lui a confiée.

Dans les deux cas, celui de Mélenchon comme celui de Ferrand, ce qui est en jeu c’est la possibilité pour les juges d’accomplir leur mission au service de la nation, dans la sérénité, même lorsqu’ils ont à s’intéresser à des personnages publics, à l’abri des accusations complotistes des uns, ou du simple mépris pour leurs décisions de la part des autres. Ce sont les fondements mêmes de notre système républicain qui sont en cause.

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