Le casse-tête catalan

Quatre nuits consécutives de violences à Barcelone. Certes le sujet intéresse peu de ce côté-ci des Pyrénées, beaucoup moins que la façon dont s’habillent les femmes musulmanes. Mais on a peut-être franchi un cap de plus dans la tension en Catalogne, et le spectre du terrorisme indépendantiste ressurgit.

Ça intéresse moins les Français d’abord parce que le gouvernement, comme les autres gouvernements européens – à l’exception notable des Belges qui hébergent l’ex-président de Catalogne en exil – se garde bien de s’en mêler. L’Union européenne est une Europe des états, et aucun état ne souhaite se mêler des affaires intérieures des autres, sous réserve que le droit européen soit respecté. De fait, les indépendantistes catalans avaient essayé au moment de la crise de 2017 et du référendum d’indépendance illégal, d’obtenir un arbitrage européen. Mais en vain. D’un bout à l’autre de l’Union le discours est le même: il s’agit d’une affaire intérieure espagnole. Et l’on comprend que le gouvernement français souhaite éviter de créer un précédent en se mêlant de la crise catalane, au risque de subir un retour de boomerang à propos de la Corse, par exemple.

Ça intéresse moins ensuite, parce que le sujet est peu propice aux polémiques nationales sur les réseaux sociaux. Et aux positions outrancières, catégoriques et définitives. Pas facile de prendre simplement position pour Madrid ou pour Barcelone. Pour l’Etat central ou en faveur des autonomistes. Bien sûr le droit à l’autodétermination des peuples bénéficie toujours de la sympathie. Après tout ce que veut le peuple doit ou devrait toujours faire loi. Et les pouvoirs centraux peuvent toujours être soupçonnés de chercher à écraser les minorités. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Selon les sondages 44% des Catalans seulement seraient favorables à une indépendance. Et puis, chacun sait le lourd tribut payé par l’Espagne aux revendications indépendantistes basques pendant plusieurs décennies. L’Espagne est une démocratie et quelle que soit la sympathie que l’on ait pour les catalans, on peut comprendre que le pouvoir politique estime que sa mission première est de préserver l’intégrité nationale.

Voilà pour les généralités. Et puis il y a la réalité des choix politiques des uns et des autres. La dérive des indépendantistes dont le nationalisme tourne à la haine des autres (espagnols), la rigidité du gouvernement de Madrid, qui s’est montré incapable d’apaiser le conflit en offrant une porte de sortie acceptable à ceux qui réclamaient d’abord plus d’autonomie. Jusqu’à ce verdict de la cour suprême condamnant 9 responsables politiques catalans à des peines de prison comprises entre 9 et 13 ans, (le procureur avait réclamé jusqu’à 25 ans de prison) pour “sédition”. Comment accepter qu’en Europe en 2019, des opposants politiques au pouvoir en place puissent être condamnés à de longues années de prison pour avoir voulu organiser un référendum illégal? Comme s’ils se rendaient compte eux-mêmes de l’énormité de leur sentence, et de son caractère anachronique, les juges de la Cour Suprême ont écrit dans leur verdict: « ce n’est pas à nous d’offrir, ni même de suggérer ou d’insinuer, des solutions politiques à un problème aux profondes racines historiques ».

En tout cas l’effet ne s’est pas fait attendre. La Catalogne est en ébullition depuis quatre jours, et l’on parle pour ce vendredi d’une manifestation monstre à Barcelone. Le nouveau président de région, Quim Torra, qui a remplacé Carles Puigdemont, en exil en Belgique et sous le coup d’un mandat d’arrêt international, condamne certes les violences qui ont déjà fait plus d’une centaine de blessés, mais veut un nouveau référendum et promet à son tour l’indépendance pour 2021. Il n’est pas sûr qu’il parvienne à ramener à la non-violence les jeunes qui harcèlent depuis quatre jours les forces de police – sous la responsabilité du gouvernement Catalan – et dénoncent une “trahison” du pouvoir local. Hélas, la situation actuelle peut faire craindre une évolution “à la Basque” du mouvement indépendantiste catalan qui depuis 1991 est resté à l’écart du terrorisme, choisissant la voie de la désobéissance civique et pacifique.

Le gouvernement de Madrid cherche bien sûr une autre voie de sortie. Mais elle parait bien difficile à trouver. Les lourdes condamnations prononcées cette semaine ne sont pas un gage d’ouverture. Et la poursuite des violences pourrait le conduire à faire monter encore d’un cran la tension. Les partis de droite réclament au premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, une reprise en main immédiate. C’est à dire une prise de contrôle des forces de l’ordre actuellement sous la responsabilité de la région, voire une suspension totale du statut d’autonomie. Evidemment, la sortie ne se situe pas de ce côté. Répondre à la revendication d’indépendance par la suppression de l’autonomie, ne mènerait nulle part. Au contraire, c’est sans doute seulement en remettant sur la table le statut d’autonomie qu’il est peut-être possible de trouver une issue pacifique.

Le statut d’autonomie dont bénéficie la Catalogne est moins avantageux que celui du Pays-Basque. Le gouvernement basque a la capacité de lever directement l’impôt et de négocier avec Madrid sa participation au fonctionnement de l’Etat. A l’inverse le gouvernement catalan reçoit ses ressources de l’Etat central qui lève l’impôt sur le territoire Catalan comme dans les autres régions espagnoles à l’exception du Pays Basque. Or les Catalans sont convaincus d’être spoliés par Madrid. Lorsqu’ils calculent, en tout égoïsme, ce que payent en impôts les habitants de leur région et qu’ils le comparent à ce que leur reverse l’Etat central, il en concluent que leur région, riche, finance les régions les plus pauvres d’Espagne. On pourrait répondre simplement que cela s’appelle la solidarité nationale. Mais hors de Barcelone, les économistes contestent le calcul lui-même, et Madrid estime que le traitement fiscal de la Catalogne est plus qu’équitable. Donner aux Catalans le même statut qu’aux Basques est d’autant moins simple pour le pouvoir central que la région catalane représente 19% du PIB, contre 6% pour le Pays-Basque.

C’est pourtant sur le contenu de cette autonomie qu’il faudra bien trouver un compromis. On voit mal comment l’Espagne pourrait revivre dans quelques mois la crise de 2015. Empêcher par la force un nouveau référendum, emprisonner à nouveau des leaders politiques qui représentent au moins 44% des électeurs d’une région, parait tout à fait sans issue. De même une reprise en direct de la gestion de la Catalogne par l’Etat ne pourrait que générer de nouvelles violences. Alors que les espagnols sont appelés à élire leurs députés pour la deuxième fois en 6 mois, la quatrième en 4 ans, l’instabilité politique à Madrid semble peu propice à une résolution rapide et pacifique de la crise catalane.

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