Confusion générale

Nous sommes entrés dans une ère de confusion totale. Longtemps la parole politique a eu une certaine solennité. On attendait des grandes émission d’actualité du week-end, où les hommes politiques devaient s’expliquer devant des journalistes, les clefs de compréhension de la vie politique et donc des évolutions prévisibles de la société. Et puis les réseaux sociaux sont arrivés, et ont de fait démonétisé la parole politique. 280 signes sur Twitter peuvent aujourd’hui peser aussi lourd dans l’opinion qu’une heure de débat télévisé ou radio-diffusé face aux journalistes d’un grand média. Alors, la plupart des hommes et femmes politiques multiplient les interventions sur twitter. A tort et à travers, à propos de tout et n’importe quoi. Pour avoir une chance d’être repris sur les chaînes d’information en continu, qui sont elles-mêmes condamnées heure après heure à créer l’illusion de l’actualité, il faut en lâcher un maximum. Et si possible des messages bien saignants, la mauvaise foi est bienvenue, l’outrance et la caricature, des gages de succès. Un exemple en est Olivier Faure qui distille quotidiennement sur tous les sujets d’actualité ses attaques contre Emmanuel Macron et son gouvernement, sans sembler remarquer que depuis qu’il a pris la direction du Parti socialiste, les intentions de vote en faveur de son parti baissent au même rythme que son activité sur internet.

Et Jean-Luc Mélenchon est à loger à la même enseigne, à la fois pour l’incontinence numérique et pour la réduction d’électorat. A force de chercher la prise de position la plus décoiffante, on en vient à perdre la tête. Exemple: la récente prise de position du leader des insoumis sur la chute du mur de Berlin, qui devient dans sa bouche une “annexion” pure et simple de la RDA par la RFA. On cherche quelle logique peut conduire à proférer une telle bêtise, qui rejoint le discours des nostalgiques de l’extrême droite d’Allemagne de l’Est. Sans doute la volonté de dénoncer sans relâche la domination du capitalisme allemand sur une Europe asservie? Mais il y a bien là une perte de repères, l’expression d’une confusion des valeurs. La chute du mur de Berlin marqua d’abord la libération d’un peuple opprimé pendant des décennies, privé de liberté par un régime tyrannique, comment un homme de gauche peut-il faire semblant de l’oublier? Juste pour créer une polémique et faire le buzz?

Evidemment, ils ne sont pas les seuls. Et ce n’est pas non plus l’apanage de l’opposition, à La République en Marche aussi, on twitte plus vite que son ombre. Et souvent avec le même manque de discernement. Témoin cette campagne sur twitter pour inonder la toile de messages de soutien à… la candidature de Macron en 2022! Tout cela crée un climat d’hystérie détestable. Tout le monde insulte tout le monde. Le débat politique se limite de fait à une litanie de petites phrases, souvent extraites de leur contexte -en fait la plupart du temps il n’y a même pas de contexte, puisque la totalité de la pensée de l’auteur doit tenir dans les 280 signes réglementaires. On est entré dans une ère d’équivalence généralisée. Tout vaut tout. Tout le monde prend la parole sur tout. Un tweet d’un leader gilet jaune prend la même importance que la dernière déclaration présidentielle. Chacun peut accuser chacun de ce qu’il veut. Extrême-gauche et extrême-droite peuvent se retrouver complaisamment dans la lutte contre le pouvoir. Personne n’a rien à prouver. Il suffit d’affirmer. Et l’ensemble des médias et de la classe politique sont tombés dans le panneau.

Et l’on atteint sans doute un acmé, sur la question de la laïcité et de l’Islam, avec l’appel de l’extrême gauche et d’une partie de la gauche à manifester contre “l’islamophobie”, c’est à dire pour exiger le respect de l’Islam. Ce sont les mêmes qui défilaient il y a 4 ans pour défendre le droit de blasphémer. Et qui se retrouvent aujourd’hui aux côtés de ceux qui mènent une véritable bataille politique pour imposer dans la sphère publique le fait religieux, leur vision rétrograde de la société, leur machisme soi-disant d’origine divine… Lorsque le combat politique se laisse attirer sur le terrain du religieux, il y a péril. On peut estimer que les femmes doivent être libres de porter ce qu’elles veulent sur la tête, et ailleurs, sans défendre pour autant des supposées traditions islamiques. On peut défendre l’égalité des droits de tous, fondement de la République, dénoncer les discriminations lorsqu’il y en a, sans tomber dans le piège de ceux pour qui la dénonciation de l’islamophobie est d’abord un programme politique. Ceux qui tentent de fédérer une partie de la population française, les personnes de confession musulmane, devenues “communauté” dont l’identité se réduirait à la croyance, et au statut de victime potentielle des “autres” et de l’Etat, et cela pour mieux imposer une vision rétrograde et dominatrice de leur religion. Un communautarisme qui, pour attirer les soutiens, mélange allègrement dans son discours de défense de la religion toutes les valeurs traditionnelles de la gauche républicaine: anti-racisme, anti-colonialisme, féminisme…

Comment ne pas voir que lorsque des militants de gauche acceptent qu’un parallèle soit fait par certains de leurs alliés d’un jour, entre la situation des musulmans en France aujourd’hui, avec celle des juifs sous l’occupation, tous les repères sont perdus. La confusion est alors générale.

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