Le virus de la crise démocratique

Décidément le virus est révélateur. Révélateur de maux dont souffre notre société et que nous tentions sans doute jusqu’ici, collectivement, de ne pas voir. Il y a d’abord les évidences: la perte de sécurité de nos approvisionnements les plus vitaux, avec le départ de nos industries pharmaceutiques, entre autres, vers des pays à faible coût de main d’œuvre; ou encore la faiblesse d’une Europe qui n’a pas vraiment encore dépassé le stade du grand marché pour entrer dans celui de la communauté de destin. La faiblesse aussi de nos organisations internationales, incapables de gérer efficacement et solidairement une menace sanitaire mondiale. Certains considèreront que le virus révèle aussi l’impasse où nous mène notre mépris de l’environnement, et notre obsession de la croissance économique… Le lien de causalité ne semble pas vraiment établi, mais après tout, cela peut aussi se discuter. Mais au delà de ces points, la crise du coronavirus agit surtout comme un révélateur implacable de l’impasse démocratique dans laquelle la société Française est en train de s’égarer.

Une première approche du sujet, la plus globale, mais aussi la plus violente, est celle de la critique de la décision même, prise par tous les états démocratiques de confiner leur population. Etait-il légitime de réduire drastiquement les libertés individuelles, et de conduire ces pays à une récession économique sans précédent depuis la guerre, avec toutes les conséquences humaines que cela aura dans les pays occidentaux, mais aussi et surtout dans tous les pays dont le développement repose sur la prospérité des premiers? Fallait-il prendre ce risque pour l’humanité entière, pour préserver quelques centaines de milliers de vies dans nos pays? Rarement sans doute, en dehors des temps de guerre, des gouvernements se seront trouvés face à un tel dilemme.

Car la remise en question démocratique, dans cette crise est évidente. La restriction des libertés de déplacement, l’interdiction des rencontres, et bien sûr des manifestations, mais aussi la fermeture quasi-totale de l’accès à la culture, si elles ne posaient pas de difficultés sous une dictature comme la Chine, n’allaient évidemment pas d’elles-mêmes dans nos démocraties. En soi, le choix de l’Etat, qui a privilégié la santé publique au respect des libertés, n’est pas condamnable. Décider de confiner, c’était aussi, compte-tenu des capacités hospitalières du pays, s’assurer que les malades seraient soignés dans des conditions d’humanité acceptables. Décision tout à fait respectable. En revanche, même lorsque l’on valide ce choix, les conditions dans lesquelles il a été fait posent problème et nous renvoient directement à l’impasse démocratique qui est la nôtre.

Du fait d’un système représentatif qui donne les pleins pouvoirs au président, il n’y a pas eu de véritable débat. C’est une minorité, certes majoritaire au parlement, mais une minorité tout de même, qui a pris ces décisions. Le Président de la République a eu beau en appeler à l’Union Nationale, à aucun moment il n’a pu ou su mettre en place le consensus minimal qui aurait donné le sentiment à la Nation que la mise entre parenthèse des libertés était collectivement maîtrisée et compatible avec nos traditions démocratiques. L’Etat n’en est évidemment pas seul responsable.

Dès le début de la crise, il est apparu que l’enjeu principal pour les partis d’opposition et les multiples chroniqueurs ayant leur rond de serviette sur tous les plateaux-télé, était la déstabilisation du gouvernement. La question centrale n’était pas la maladie, et ses conséquences, mais bien la gestion de la maladie par le pouvoir, et la certitude que semblait avoir chacun qu’elle signerait sa perte. On a vu les uns et les autres, défendre tous les points de vue, les plus contradictoires, au fil du temps, avec un dénominateur commun: le gouvernement n’est pas à la hauteur. Pour des motivations différentes, mais sans doute sur un fondement commun.

Les hommes politiques qui affichent à longueur de journée leur défiance à l’égard de toutes les réponses apportées par le pouvoir à la crise le font évidemment dans l’espoir de faire chuter ceux qui sont au pouvoir pour prendre leur place. En revanche les chroniqueurs et pseudo-experts qui consacrent leur temps à traquer les erreurs, fautes ou scandales dont le pouvoir pourrait se rendre coupable, ne le font évidemment pas, pour la plupart, par appétit d’un changement de régime. Non, ce qui crée ce consensus contre le pouvoir, c’est précisément l’absence apparente de contre-pouvoir. Et là, notre système démocratique montre cruellement ses limites.

Qui peut garantir aujourd’hui que l’état d’urgence sanitaire, qui permet à l’Etat d’aller au delà des prérogatives que lui donne la constitution, et de restreindre gravement nos libertés, ne sera pas prolongé au delà du strict nécessaire par le parti au pouvoir qui a la possibilité de décider de tout sans tenir compte, ou presque, des avis contradictoires? Le seul garde-fou institutionnel étant le Conseil Constitutionnel, la méfiance finit évidemment par l’emporter, et nourrir le complotisme. Et transforme la mission des journalistes et chroniqueurs, qui finissent par se considérer, à la faveur de la décrédibilisation des partis d’opposition et des syndicats, comme le seul véritable contre-pouvoir. Donc de plateaux-télé en réseaux sociaux, le mot d’ordre est unique: haro sur le pouvoir!

Mais l’impasse démocratique révélée par le virus ne s’arrête pas là, ne concerne pas que l’exercice du pouvoir d’Etat. Le statut démocratique des élus locaux est aussi en train de voler en éclat. Lorsque l’on entend des centaines de maires annoncer qu’il ne prendront pas la responsabilité de rouvrir les écoles, par crainte d’éventuelles poursuites judiciaires, après avoir plaidé depuis le début de la crise pour que l’Etat prenne en compte leur avis dans la mise en place des mesures de confinement ou déconfinement, qu’un président de région refuse la réouverture des lycées mais réclame celle des plages… on mesure l’ampleur de la crise démocratique. L’Etat ne peut évidemment pas organiser depuis Paris la réouverture de chaque école primaire, et la réponse que proposent certains -une forme d’immunité judiciaire des élus- n’est évidemment pas plus acceptable. Si les élus locaux ne veulent plus prendre de responsabilités, alors le système ne peut plus fonctionner. Et que dire des syndicats d’enseignants qui annoncent qu’ils se mettront en grève pour empêcher le retour à l’école des enfants dont ils ont la charge éducative?

La virus a porté la crise démocratique à son acmé. Il a démontré que nos sociétés ne peuvent faire face à des crises graves sans consensus démocratique autour des solutions. Pour recréer du consensus, il faut redistribuer la parole, rendre de l’initiative à chacun. Sortir de cette dualité dans laquelle nous sommes en train de nous enfermer. Pour ou contre l’Etat! La crise des gilets-jaunes annonçait cette dévalorisation de notre système démocratique, la perte de consentement à l’action publique, qui se traduisait dans la montée des violences hebdomadaires. La situation de rupture complète entre l’Etat et les différents acteurs de la vie publique, vient la confirmer. Il faut maintenant agir pour éviter le pire. Changer le mode de désignation de nos représentants, en réintroduisant la représentation proportionnelle, pour que l’action de l’Etat résulte de la confrontation des points de vue, et de la recherche de consensus, et plus de la simple volonté du moins mal élu. Déprofessionnaliser la politique pour limiter le clientélisme. Simplifier drastiquement notre mille-feuilles administratif, et nos réglementations, pour rendre de l’initiative aux citoyens. Revaloriser, sans pour autant les déresponsabiliser, les élus locaux. Rendre aux corps intermédiaires un rôle d’initiative et de participation à l’élaboration des politiques publiques…

Bien sûr on pourra toujours invoquer les errements de la Quatrième république, le spectre des chambres ingouvernables, pour contester un retour du scrutin proportionnel qui devrait constituer la pierre angulaire de ce renouveau. Mais au stade où en est la Cinquième, c’est notre démocratie qui est en péril. Cela fait des années que l’on voit peu à peu le fossé entre l’Etat et les administrés se creuser. Cela vaut donc largement le coût de prendre, maintenant, tout de suite, le risque de la recherche du consentement du plus grand nombre, pour pouvoir, comme on dit dans les discours ronflants, “refaire Nation”.

1 réflexion sur « Le virus de la crise démocratique »

  1. Mon cher Michel,
    Je suis entièrement d’accord avec toi.
    Avant le confinement, en tant que citoyen qui n’a jamais été encarté, j’ai participé à la campagne de Jean-Paul Lecoq (un Havre citoyen) et j’y ai trouvé beaucoup de points qui me paraissent aller dans la direction que tu évoques très bien aujourd’hui dans ton blog.
    Effectivement, notre vie démocratique semble bien “virusée” et c’est à tous les citoyens de favoriser une énorme production d’anticorps pour chasser ce très dangereux virus de notre démocratie. Espérons, je veux y croire.
    Amitiés.
    Jean-François, humble biologiste.

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