Fronde à LREM? Rien à perdre!

Donc, six ans après, on devrait nous jouer prochainement un nouvel épisode de la série dramatique “le Président et ses frondeurs”. A l’époque, les dissidents du Parti Socialiste reprochaient à François Hollande et Manuel Valls d’avoir bradé leurs convictions de gauche au profit d’un ultra-libéralisme germano-compatible. Bref de ne pas faire assez de social. Aujourd’hui, certains députés annoncent la prochaine constitution d’un groupe parlementaire constitué en grande partie de dissidents de la République en Marche, soucieux de tirer la politique du gouvernement vers plus d’écologie et plus de social. Et pour pousser le parallèle jusqu’au bout, on devrait retrouver dans le nouveau groupe parlementaire d’anciens socialistes, déjà frondeurs pendant le quinquennat précédent.

Evidemment, l’information, si elle se vérifie, n’est pas anodine. D’abord parce que le groupe En Marche devrait y perdre sa majorité absolue à l’Assemblée Nationale, ensuite parce que personne n’a oublié que le mouvement des frondeurs a été largement à l’origine de la faillite finale du quinquennat précédent, et de l’impossibilité pour François Hollande de se représenter.

Eliminons d’abord la question de principe. Est-ce qu’un député appartient de fait à un parti qui l’a soutenu lors de son élection? Est-ce que son mandat conserve une valeur dès lors qu’il change d’étiquette? Ou devrait-il moralement démissionner? Au sein du groupe En Marche on fera évidemment valoir aux dissidents que sans la tête de gondole Emmanuel Macron, ils n’auraient pas pesé bien lourd sur les étals électoraux. Et c’est particulièrement vrai dans cette élection législative de 2017, dont la première caractéristique fut la vague Macron qui renversa tout sur son passage. Mais dans une élection par circonscription à deux tours, ce n’est pas un parti qui est choisi par les électeurs mais bien un candidat. Et donc il reste élu pour la durée de son mandat, et ne représente pas moins ses électeurs lorsqu’il quitte le parti qui l’avait investi. Tout au plus les électeurs en question ont-ils le droit de se demander s’il n’y a pas eu une forme de tromperie commerciale, et d’en tenir compte la fois suivante.

Mais de façon symétrique, le groupe parlementaire La République en Marche doit quant à lui s’interroger sur sa capacité à créer une dynamique collective de nature à lier ses membres. Se demander si la force centrifuge qui éjecte aujourd’hui certains de ses membres n’est pas simplement le résultat du fait que depuis trois ans il tourne un peu trop vite sur lui-même, sans s’ouvrir réellement aux idées venues de l’extérieur. Et sur ce point, la question de la direction du groupe parlementaire macroniste devrait être posée de façon centrale. Gilles Le Gendre, qui manque singulièrement de charisme -mais il n’y est pour rien- a démontré, au delà de ses multiples erreurs de communications, ou simple formulations de bêtises, que son mouvement, contrairement à ce qu’il semblait croire, ne pêche pas par “excès d’intelligence ou de subtilité”, comme il s’était cru autorisé à le craindre publiquement, fin 2018, mais peut-être plus par excès d’inertie et manque de débat.

En droit, en tout cas, les nouveaux frondeurs sont parfaitement à même de constituer un nouveau groupe parlementaire, s’ils sont assez nombreux (15). Il reste à s’interroger sur le poids qu’ils pèseront dans l’assemblée.

“Ni dans l’opposition, ni dans la majorité” déclarent les dissidents. Un positionnement évidemment ambigu, et difficile à tenir, qui devrait leur valoir les railleries de leurs collègues… Mais qui pourrait aussi donner un coup de jeune au fonctionnement de l’Assemblée. En effet, même si mathématiquement l’alliance entre le Modem et LaRem devrait conserver de justesse la majorité absolue, il va devenir beaucoup plus difficile de faire adopter les propositions gouvernementales à la hussarde, par des députés acquis à la cause votant comme un seul homme, pour soutenir les choix du président. Il faudra bien discuter avec ce groupe des “Ni-Ni” pour assurer les majorités. C’est pour le coup que Gilles Le Gendre et ses collègues devront faire preuve d’un peu plus d'”intelligence et de subtilité”. D’autant qu’on peut imaginer qu’une partie des députés d’En Marche restés fidèles à leur groupe auront à cœur de montrer qu’ils ne sont pas pour autant les “playmobils” que dénonce l’opposition, et qu’ils ont eux aussi leur mot à dire. Sauf à recourir systématiquement à l’article 49-3, qui permet de faire adopter les textes sans vote, mais donne une très mauvaise image de l’exécutif, cela va donc forcément compliquer l’action gouvernementale, et donc la mise en œuvre des projets du Président de la République.

Et ce n’est pas un mal! On a vu depuis trois ans l’effet destructeur d’un mode de scrutin majoritaire (combiné à une élection simultanée du Président et des députés) qui offre au Président de la République élu un parlement aux ordres. On a vu monter plus que jamais, la défiance des citoyens vis à vis de l’Etat, on a vu le consensus national minimal se déliter, jusqu’à ne plus laisser transparaître qu’aigreurs, frustrations et colères. On a vu comment l’opposition y perdait ses propres valeurs par volonté désespérée de s’opposer au pouvoir, à toutes forces, sur tous les sujets. On a vu la plupart des corps intermédiaires, désorientés, se sentir systématiquement contournés, évités, par le parti au pouvoir. On a vu prospérer pessimisme et négativité d’un peuple qui ne croit plus en lui-même et verse plus que jamais dans l’auto-dénigrement.

Alors, faudrait-il pour en sortir, pour que vienne, ou revienne, le temps du dialogue politique, de la construction collective, du compromis productif, que le Président de la République perde sa majorité absolue automatique au parlement? Chiche! Cela ne suffira sans doute pas à tout changer, mais si le nouveau groupe parlementaire des “Ni-Ni” pouvait rendre à l’Assemblée Nationale son rôle de creuset des réformes, de forum des échanges sur les projets, de lieu d’élaboration des grandes orientations de politique environnementale et sociale, indispensables, et même -rêvons un peu- attirer sur les rives du compromis et du dialogue, des élus actuellement cantonnés de l’autre côté du Rubicon, dans l’opposition systématique et stérile… la démocratie n’aurait rien perdu au change!

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