La parole est à la gauche

Avec le printemps et le déconfinement, les tribunes, pétitions, contributions, manifestes et lettres ouvertes fleurissent. Avec toutes un point de départ commun: l’appel à un nouveau monde, pour que rien ne soit plus comme avant. Au premier degré on comprend: pour que jamais une épidémie comme celle que nous vivons ne puisse se reproduire. Evidemment c’est un point de départ consensuel. tout le monde est forcément pour. Mais chacun a sa ou ses recettes et c’est là que cela diverge.

Passons sur les délires anti-vaccins paranoïaques de Juliette Binoche, inititatrice d’une pétition mondiale, dont la première cible semble être Bill Gates (probablement est-elle en délicatesse avec l’operating-system de son ordinateur), oublions vite le chapelet de lieux-communs récité par le bienheureux Saint-Hulot, pour nous intéresser de plus près au dernier appel en date, celui de personnalités de gauche et de l’écologie souhaitant une “convention du monde commun”.

Premier observation: la dénomination de l’appel à une “convention du monde commun” est ambigüe. On devine qu’elle exprime la conviction que le monde appartient à tous, que sa sauvegarde est l’affaire de tous, mais également qu’il s’agit de réinventer une place publique, une socialité perdue, de retrouver un monde de partage et d’échange, quand l’évolution de la société nous pousse à l’égoïsme et à l’individualisation des comportements. Mais on peut aussi lui trouver un petit relent internationaliste, voire mondialiste qui n’est peut-être pas recherché. Car il s’agit bien ici de clouer la mondialisation au pilori, juste aux côtés de l’ultra-libéralisme, qui seraient la cause de nos maux. C’est normal il s’agit d’un appel de gauche… et d’écologistes.

Le texte fait la passerelle en permanence entre les aspirations de gauche – sociales et anticapitalistes- et le plaidoyer écologiste. De façon parfois erratique puisqu’il s’ouvre sur une affirmation établie de façon à peu près aussi rigoureuse que les expérimentations médicales du docteur Raoult: la pandémie a été favorisée par la destruction de la nature opérée par l’homme, sous la férule du grand capital. On a envie de répondre: pas plus pas moins que la peste noire au XIVème siècle… Et cette affirmation introductive est complétée d’un amalgame entre pandémie, crise sociale, “mise en parenthèse de la démocratie”, et “improvisation des pouvoirs publics”, qui pose d’entrée l’orientation politique du texte: les pétitionnaires, dont la liste puise largement dans ce que la France a compté de décideurs de gauche depuis les années 80, sont impitoyables: “les politiques dominantes depuis 40 ans nous ont conduit dans une impasse”… Pour les anciens ministres socialistes, les François Lamy, Christian Paul, Laurence Rossignol, ou Najat Vallaud-Belkacem, c’est donc au moins une autocritique, sinon un revirement. Pour Corinne Lepage, ancienne ministre de droite d’Alain Juppé, on pourra sans doute parler de prise de conscience anti-capitaliste tardive. Qu’importe! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et le passé politique des signataires ne suffit pas à disqualifier le contenu de leur appel.

L’ambition de départ est grande. Les signataires disent marcher dans les pas des reconstructeurs de la France au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Mazette. Avec un objectif immédiat: tourner la page du productivisme et mettre en œuvre la transition énergétique. Voilà pour les grands principes. Suit une série de propositions et pistes de réflexion souvent frappées au coin du bon sens, et dont on comprend qu’elles ont pour objectif de rassembler le plus large possible. La nécessité de faire jouer la solidarité au profit des plus démunis, et en particulier de ceux qui à l’issue de cette crise seront frappés par le chômage, ne devrait faire de doute pour personne. Le pays s’est d’ailleurs engagé avec la généralisation du chômage technique dans un plan de soutien à l’emploi sans précédent. “Sortir” des dizaines de milliers de personnes de la rue est une ambition que l’on ne peut que partager, même si depuis des années le problème semble toujours plus difficile à résoudre. La suggestion de généraliser les expérimentations locales en cours avec ATD 1/4 monde pour proposer un emploi aux chômeurs de longue durée est dans son principe excellente, il reste à vérifier la faisabilité de cette généralisation. Concernant les travailleurs étrangers en situation irrégulière la proposition est tout à fait modérée, comme pour ne braquer personne, on évite de demander une régularisation massive, on se contente de proposer que “l’accès au droit de séjour soit facilité”. De même sur l’hôpital le discours n’est pas très éloigné de celui prononcé ce samedi par Emmanuel Macron: “assurer un financement pérenne des investissements des hôpitaux et des Ehpad, rompre avec la spirale des fermetures de lits, et permettre la revalorisation des métiers de soignantes et soignants”.

Dans l’industrie la volonté de relocaliser des secteurs stratégiques ne devrait pas non plus choquer grand monde, c’est une leçon que chacun ou presque a pu tirer de la crise actuelle, même si la méthode, le recours aux nationalisations “là où il le faut” ne fera pas l’unanimité.

Evidemment, pour attirer les écologistes de Jadot, il fallait qu’il y ait un couplet anticonsumériste, pro développement durable, mais là curieusement les signataires se réfèrent à la “convention citoyenne pour le climat et sa méthode”, convention mise en place par Emmanuel Macron et appelée à déboucher sur des décisions politiques. L’appel à la solidarité européenne et à un véritable financement des pays en difficulté sans accroissement de leur dette paraît tout aussi consensuel…

Bien sûr le texte trace quelques lignes rouges qui en font bel et bien un texte de gauche, et d’opposition au gouvernement: le rétablissement de ISF, véritable fétiche de la gauche, est à l’ordre du jour, comme l’augmentation du SMIC. Evidemment les lois sur le chomage et les retraites devront être abrogées dès que sera intervenue l’alternance… Et les accords internationaux qui sont soupçonnés de brader notre souveraineté annulés…

Mais au final, il y a la un beau texte de réflexion sur les défis qui sont d’ores et déjà posés à notre société par la crise que nous traversons. De quoi alimenter un débat politique qui pourrait enfin sortir de l’opposition stérile, totale, et définitive de deux camps refusant de se parler, pour entrer dans le champ de la recherche des meilleurs compromis politiques pour permettre à notre pays de rebondir, dès maintenant… sans rien enlever à la liberté de choix des électeurs dans deux ans.

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