Racisme et violences, cocktail explosif!

Comment sortir de la crise qu’on pourrait appeler “Floyd/Traoré”? D’abord, sans doute, en tentant de démêler les choses. Les deux affaires n’ont sans doute rien à voir, sauf que dans les deux il y a mort d’homme. George Floyd a été littéralement assassiné devant une caméra par un policier qui était connu pour sa violence. Jusqu’à preuve du contraire, non apportée jusqu’ici, Adama Traoré n’a pas été assassiné, mais est décédé à la suite de son interpellation il y a quatre ans. Dans les deux cas le contexte invoqué est double: d’une part une violence chronique et un sentiment d’impunité, d’autre part un racisme supposé, ponctuel ou structurel.

Parlons d’abord de la question du racisme qui semble justifier le rapprochement entre les deux situations, et en particulier du racisme institutionnel. Peut-on comparer la situation des Etats-Unis, où la ségrégation raciale a été abolie en 1964, ou les suprémacistes blanc ont pignon sur rue, avec celle d’un pays, le nôtre où un petit-fils d’esclave Gaston Monnerville fut Président du Conseil de République entre 1947 et 1958, puis Président du Sénat pendant 10 ans? Et où depuis plusieurs gouvernements ont compté des ministres et secrétaires d’Etat non-blancs. Prétendre aujourd’hui que la société française est structurellement, institutionnellement raciste, est une ânerie. Nous partageons avec d’autres pays l’héritage du colonialisme, pas celui de la discrimination raciale, sur le territoire national, si l’on excepte la honteuse période antisémite vichyste.

Le racisme existe en France, comme ailleurs, il se double en plus d’un vieux fond d’antisémitisme que l’on retrouve sans doute plus qu’ailleurs. Il existe, comme la bêtise, dans toutes les professions, et peut-être, cela reste toutefois à prouver, particulièrement dans la police, qui est en première ligne sur la ligne de front raciale et sociale que nous avons établie en un demi-siècle dans les banlieues en créant des ghettos dédiés à des migrants venus pour certains en renfort de l’expansion économique lorsqu’elle était là, pour d’autres à la recherche d’un eldorado illusoire. Les uns et les autres se retrouvant en grand nombre confinés dans des quartiers où le chomage peut atteindre 25% de la population en âge d’être active.

Suppression de la police de proximité

A cet égard, la faute cardinale commise par Nicolas Sarkozy lorsqu’il décida en 2003 de supprimer la police de proximité, au prétexte qu’un policier n’est pas fait pour jouer au foot avec les enfants, mais pour réprimer, a sans doute pesé très lourd -autant sans doute que l’insuffisance des équipements collectifs et de transport- dans cette ghettoïsation, et dans l’apparition de ce que certains qualifient aujourd’hui de territoires de non-droit. La présence permanente de policiers au contact des habitants, mi-surveillants mi-animateurs -une initiative du gouvernement Jospin en 1998- facilitait sans doute beaucoup la vie sociale dans ces quartiers, et leur sécurisation. Le pouvoir de nuisance pris dans certaines cités par les trafiquants de drogue est sans doute une conséquence de leur suppression.

Engagés dans une véritable guerre de territoire avec les délinquants des banlieues qu’ils sont sensés contrôler, les policier de la Brigade Anti Criminalité, sont aujourd’hui aspirés dans la violence au même rythme que leurs adversaires, plus ou moins délinquants, mais tous focalisés dans leur combat contre le flic-ennemi. Et on peut comprendre que lorsqu’on vit dans une de ces banlieues, on ait parfois la trouille en croisant des policiers, de la même façon que les policiers doivent eux-aussi vivre dans la crainte de l’affrontement de trop. On peut d’ailleurs reconnaître au film “Les Misérables” d’avoir dressé, avec plus ou moins de caricature, le tableau apocalyptique de cette guerre civile au quotidien.

C’est d’ailleurs le plus souvent ces policiers de la BAC habitués à un véritable combat de rue sans fin, qui se retrouvent mis en cause dans les violences excessives lors des manifestations de gilets-jaunes ou de syndicalistes. Et c’est l’autre grande question posée à la police française, ou du moins à ceux qui les dirigent: comment concilier maintien de l’ordre efficace et usage raisonné de la force?

Plateaux télés complaisants

Constatons tout d’abord que les fonctionnaires chargés du maintien de l’ordre ont été soumis à un régime depuis plus d’un an, que n’ont connu aucun de leurs collègues des pays voisins. A peine sortis de la période des attentats terroristes les plus dramatiques, ils ont connu plus de 50 manifestations du samedi, débouchant systématiquement sur de la casse urbaine, vitrines, mobilier, véhicules… dans la plupart des grandes villes de France. Manifestations auxquelles se sont ajoutées ou superposées les mobilisations syndicales contre la réforme des retraites. Ces samedis de violences les policiers les ont vécu, c’est une nouveauté, sous l’oeil implacable de centaines de téléphones portables à l’affut du moindre dérapage violent, pour diffuser les images, souvent décontextualisées, sur les réseaux sociaux. Chaque semaine, les manifestants du samedi bénéficiaient, outre une présence quasi-permanente et complaisante sur les plateaux-télé, de la bienveillance des commentateurs de la classe politique, remontée en bloc contre le gouvernement et donc sa police. Quoi qu’on pense de leurs modes d’action, on doit reconnaître que les nerfs des représentants des forces de l’orde ont été soumis à rude épreuve, et que malgré le nombre élevé de blessés chez les manifestants -il y eut aussi des blessés dans leurs rangs- le sang-froid de la plupart des policiers a sans doute permis d’éviter le pire.

Mais le problème demeure. Et il faut maintenant le traiter de façon sérieuse, et si possible pérenne. Et la solution appartient entièrement au pouvoir.

4 ans d’expertises contradictoires et toujours pas de décision définitive

Constatons tout d’abord que certains des travers ayant conduit à la situation extrême de tension actuelle, tiennent au fonctionnement même de nos institutions. Lorsque l’on constate que 4 ans après, la justice n’est toujours pas à même de trancher sur ce qui s’est produit lors de l’arrestation d’Adama Traoré, on a envie de hurler. Quoi qu’on pense de l’action politique et militante du comité de soutien dirigé par la sœur de la victime, il est inadmissible que les parents n’aient pu obtenir une réponse claire et définitive des juges à leurs interrogations. Et l’on pourrait ajouter que chaque rebondissement judiciaire est l’occasion pour eux d’une nouvelle humiliation, celle de voir étaler en public les différentes exactions dont certains de leurs enfants se sont rendus coupables dans le passé. Que nos procédures judiciaires permettent d’empiler pendant quatre ans des expertises venant se contredire les unes les autres, sans qu’un ou des juges aient le courage de trancher, en estimant que le cirque judiciaire a assez duré, est indigne d’une démocratie comme la nôtre. Ajoutons que l’institution judiciaire ne se grandit pas lorsque la Ministre de la Justice propose elle-même de rencontrer le comité de soutien concerné, en son ministère, en violation avec toutes les règles concernant la séparation des pouvoirs. Elle aurait, dit-on, comme excuse d’avoir obéi à une injonction présidentielle… ce qui rend la chose encore plus affligeante. D’autant que les militants en question se sont empressés de répondre qu’ils ne rencontreraient évidemment pas la ministre tant que les policiers, qu’ils jugent coupables, ne seraient pas mis en examen, et ont appelé à une nouvelle manifestation.

Clairement, l’affaire Traoré n’est pas l’affaire Floyd. Mais la question de l’usage de la violence par la police est posée aussi de ce côté-ci de l’Atlantique, et demande une prise en compte politique forte. Et sans doute sans précipitation. Le maintien de l’ordre est une question très complexe, qui doit s’adapter aux différentes situations, et à l’époque. La provocation permanente des policiers, parfois en nez à nez, par des manifestants vindicatifs à la recherche de l’incident sous l’oeil des téléphones portables, change évidemment les conditions du maintien de l’ordre. La présence systématique de manifestants décidés à casser ce qui leur tombe sous la main, pour se faire entendre et voir, impose sans doute aussi des révisions stratégiques. Et en évitant les complaintes de tous les yakafakons. Ceux qui préconisent tout simplement de désarmer la police voire de la supprimer. Ceux qui savent que tout est la faute au placage ventral qui est interdit dans certains pays… Ou qui préconisent l’interdiction du lanceur de balles de défense, qui aurait fait selon une étude de la revue Lancet -fondée sur les communications des hôpitaux français- 43 blessés aux yeux sur la période 2018-fin aout 2019, dont 9 énucléations. Un bilan évidemment inacceptable, mais qui ne suffit pas à résumer le sujet.

Une nécessaire remise à plat

Le gouvernement prendra-t-il le temps de la réflexion? Ce n’est pas forcément gagné! On l’a vu avec l’intempestive invitation du clan Traoré au ministère de la justice… Mais la décision improvisée par le Ministre de l’Intérieur d’interdire la pratique de “l’étranglement”, n’est guère plus habile, au point de paraître une provocation, même si l’intention affichée de suspendre les fonctionnaires coupables de propos racistes parait de pure logique.

Si la question est complexe, c’est précisément parce qu’elle ne se limite pas au traitement d’une affaire de site Facebook raciste dont les policiers seraient les auteurs, ou au fait de s’asseoir sur un homme couché à plat-ventre au risque de l’étouffer. C’est notre façon de penser les relations entre la police et les citoyens, dans les quartiers des grandes agglomérations, mais aussi ailleurs, qui est à revoir. C’est de notre capacité à mettre fin à la guerre civile qui se déroule dans certains quartiers, en ramenant à la vie démocratique chaque pouce de terrain qu’il est question. Sans se faire trop d’illusions sur la possibilité de réintroduire, dans le climat actuel, des agents de proximité dans les banlieues. Mais c’est aussi notre capacité à lutter contre toute prétention d’introduire dans notre pays un climat de lutte de races, qu’il s’agisse des discours racistes primaires d’abrutis, policiers ou non, ou des tentatives de certains intellectuels communautaristes de faire de la couleur de la peau un critère de discrimination du droit à la parole (le seul discours antiraciste recevable devant émaner de “racisés”). Qu’il s’agisse de maltraitance quotidienne de migrants, ou de dénonciation par des militants soi-disant antiracistes des “nègres de maison” et autres “Bounty”.

Oui notre pays a mené par le passé une politique d’extension coloniale. Oui, ce fut largement au détriment des populations autochtones concernées. Oui, on pourrait considérer que le colonialisme fut un crime contre l’humanité. Non, nous ne vivons pas aujourd’hui dans un état post colonial, où une police et une justice racistes traiteraient différemment les justiciables selon la couleur de leur peau. Bien sûr l’égalité de tous reste un combat. Nous devons composer avec des problèmes complexes de violence et de répression de la violence, de racisme et d’inégalités sociales, de défiance générale vis à vis de tout ce qui vient de l’Etat, et cela sous les feux d’un système de communication en roue libre, où toutes les paroles jusqu’aux plus haineuses pèsent le même poids… Il est temps de s’y atteler.

Au lieu de mettre en place trois commissions d’enquête différentes plus une enquête judiciaire pour savoir si l’Etat a bien géré la crise du Covid 19, on serait mieux inspiré de mettre quelques personnes intègres et disposant de la hauteur de vue nécessaire autour d’une table pour repenser les relations entre la justice et la police -bref l’Etat- et les citoyens. Mais c’est vrai qu’il y a aussi un système de santé à remettre sur ses pieds, et un développement durable à inventer, et une Europe qui menace d’exploser… Bref, l’après de l’avant devrait décoiffer!

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