Covid: le dangereux bras de fer de Marseille

Alors? Vengeance ou mesure de bon sens? Punition ou indispensable précaution? Veut-on faire payer à Marseille son amour irraisonné pour le mage Raoult? Ou encore prendre une lâche revanche après la défaite du PSG? Ou simplement rappeler aux Marseillais que ce sont encore les Parigots qui tiennent les rênes de la France?

La polémique autour des mesures prises par le gouvernement pour tenter d’enrayer la progression du virus dans les Bouches du Rhône pourrait faire sourire si elle n’impliquait un risque sanitaire réel. Que la décision de fermer bars et restaurants de Marseille pendant quinze jours pour limiter la progression du virus soit proportionnée ou exagérée, légitime ou injuste, fondée ou arbitraire, le mal est fait. La révolte des élus locaux contre le gouvernement, voire pour certains d’entre eux, l’appel à la rébellion contre l’arbitraire de l’Etat, viennent de plomber lourdement et durablement, le consentement public aux nécessaires mesures de prévention contre le Covid. Comment espérer en effet dans ce contexte belliqueux, que le public marseillais, dont l’indiscipline est pointée depuis plusieurs semaines, devienne plus raisonnable et prenne mieux en compte les préconisations sanitaires. Tout au contraire, la révolte anti-masques, la défiance à l’égard des mesures barrière, voire le rejet de toute mesure contraignante, peuvent trouver une légitimité dans la guerre picrocholine que l’on vient de rallumer sur le Vieux-Port.

Erreur sanitaire ou pas? Difficile évidemment de trancher sur ce point faute d’une expertise indispensable et impartiale pour en juger. A Marseille on fait valoir que ces derniers jours les taux de contamination étaient légèrement améliorés, que les entrées en réanimation se faisaient moins nombreuses et donc que le moment est mal choisi pour dramatiser les choses. A Paris on affirme que la progression du nombre de cas depuis plusieurs semaines, en particulier chez les jeunes, imposait cette mesure, car les services de réanimation sont en tension et pourraient très vite être débordés. Chaque “camp” met en avant ses experts, qui ne sont évidemment pas d’accord entre eux, on s’y est habitués depuis le début de l’épidémie. Certains invoquent un taux de contamination très élevé dans les bars ou les restaurants. Les autres répondent que puisque les écoles sont ouvertes, il n’y a pas de raison de fermer les bars (???)… Seul un examen attentif de l’évolution du nombre de cas et de la situation hospitalière dans les semaines qui viennent, permettra de juger, a posteriori, de l’opportunité sanitaire de la mesure.

Mais quid de l’opportunité politique? Il est évident que les promesses répétées de gérer la crise en coordination avec les élus locaux, sont pour le coup ramenées au rang de vaines paroles. Les élus locaux de Marseille, la maire et le président du conseil régional en tête dénoncent une décision arbitraire pour laquelle ils n’ont pas été consultés. Le ministre de la Santé rétorque qu’il a téléphoné au premier adjoint de la ville et au président de région avant d’annoncer les mesures. C’est évidemment insuffisant pour justifier d’une concertation. Mais était-elle possible? Le ministre devait-il prendre l’avis de la municipalité -et en tenir compte- quand la maire elle-même -qui pourtant est médecin- et sa deuxième adjointe, ont défendu publiquement, de longue date pour la première, plus récemment pour la seconde, des positions anti-vaccination? Quand les élus de la ville et de la région ont affiché depuis le début de la crise leur foi inébranlable en la médecine du professeur Raoult, et leur soutien à ses pratiques médicales dénoncées par une grande partie de la communauté scientifique? On peut comprendre que la cogestion de la crise avec Madame Rubirola ou Monsieur Muselier n’aille pas de soi pour le ministre et ses conseillers scientifiques qui subissent régulièrement les assauts du “druide marseillais”. Mais en tout cas, la rupture est totale, l’impossibilité d’une gestion coordonnée de la crise par l’Etat et les collectivités locales démontrée.

Reste l’interrogation sur la pertinence générale de ces interdictions, au delà de la spécificité de la situation marseillaise. Faut-il multiplier les interdits et en attendre une amélioration de la situation sanitaire? Restreindre toujours plus les libertés individuelles pour bloquer le virus? Chaque nouvelle mesure coercitive déclenche sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision une nouvelle vague de défiance et de contestation, avec la complicité de journalistes souvent partisans, d’experts qui font plus de politique que de médecine, et “d’influenceurs”, comme on dit aujourd’hui, artistes ou commentateurs professionnels, disposant d’une forte écoute sur les réseaux sociaux. A chaque nouvel interdit, le discours -de facilité- de rejet systématique de toute contrainte trouve une tribune. Dans la bouche d’un journaliste, d’un acteur de cinéma, ou d’un artiste de music-hall… Avec le risque au fil du temps, et de la répétition des remises en question systématiques, de voir encore régresser l’adhésion volontaire du public aux mesures de prévention.

C’est évidemment un piège pour le gouvernement. Le relâchement de la discipline préventive du public le conduit à durcir les mesures destinées à protéger les plus fragiles et à éviter un nouvel engorgement des hôpitaux qui tournerait à la catastrophe -d’ores et déjà on apprend que les hôpitaux de Paris commencent à déprogrammer des interventions chirurgicales prévues pour faire de la place. Mais dans le même temps, chaque mesure coercitive dégrade, en particulier chez les jeunes, l’adhésion aux mesures, et donc accentue le relâchement. Cet engrenage contrainte-relâchement conduit inéluctablement, sauf à ce que l’épidémie s’apaise soudain, à un reconfinement aux conséquences économiques et sociales dramatiques, et qui pourrait en outre s’avérer vain si une majorité, en particulier chez les jeunes, refusaient d’en jouer le jeu.

Comment en sortir? Sans doute en misant un peu plus sur le civisme, en continuant à privilégier la recommandation et le dialogue plutôt que la coercition. En évitant les interdits qui paraissent arbitraires, en expliquant mieux l’impact de chaque mesure… A l’inverse sans doute aussi en étant plus efficace, voire plus punitif, pour imposer le port du masque dans les lieux clos, ou les réunions publiques. Bref en continuant à souffler le chaud et le froid, en fonction des progrès de l’épidémie… et en espérant qu’un vaccin arrivera très vite pour mettre fin à ce capharnaüm.

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