Confinement: comment tourner la page du livre?

En tennis on dirait “double faute”! En communication on pourrait se contenter d’un “quelle connerie!” En politique, on pourrait s’interroger sur les raisonnements, sans doute très sophistiqués qui ont conduit à ce naufrage. Nous avons le premier gouvernement qui ait estimé judicieux d’interdire à des magasins, par ailleurs habilités à vendre toutes sortes de choses nécessaires ou inutiles, de vendre des livres! Fournissant ainsi un argument en or massif à tous ceux qui cherchaient pour des raisons politiques à dénoncer la décision de confiner la population pour enrayer la deuxième vague de l’épidémie de coronavirus. Formidable! En pleine campagne sur le caractère inaliénable de la liberté d’expression, et plus généralement de toutes les valeurs qui font le patrimoine du pays des lumières, les consommateurs vont pouvoir défiler pendant plusieurs semaines dans leurs supermarchés devant des rayons culturels occultés par décision du gouvernement. Interdit de lire!

Mais comment en est on arrivé là? Evidemment les librairies n’étaient pas la cible des experts qui ont établi le plan de confinement. Juste les victimes collatérales. L’idée était de limiter au maximum les contacts entre les gens et donc de leur interdire de se rendre en nombre dans les magasins non indispensables. Le biais était donc présent dès le début dans le raisonnement. Comment définir un commerce indispensable? C’est évidemment subjectif et dépend de la pratique quotidienne de celui qui en décide. Gageons que le fonctionnaire ministériel (ils s’y sont peut-être mis à plusieurs) qui a proposé le classement aux politiques entre le nécessaire et le superflu, l’a fait en toute sincérité: les denrées alimentaires pour se nourrir, les produits de bricolage pour ceux qui en ont besoin dans leur activité professionnelle, l’informatique et ses dérivés pour faciliter le télétravail… Indispensable! Tout cela pouvait paraître parfaitement logique.

Pour le reste, notre fonctionnaire a sans doute puisé dans son vécu. Le sport? Vous voulez dire le jogging au crépuscule le long des quais de Seine, son iPhone accroché au bras, son cardiomètre au poitrail (pour ceux qui n’ont pas le dernier modèle de montre apple avec électro-cardiogramme en temps réel pendant la course…)? Autorisé! A condition de ne pas s’éloigner de plus d’un kilomètre, mais c’est largement suffisant vu le temps libre que nous laisse le boulot.

Le “Click and Collect” à la française

Restait la question épineuse de la culture. Et là notre fonctionnaire hypothétique et de bonne volonté, sortait un peu de sa zone de confort. On a beau être extrêmement cultivé, quand on travaille dans un ministère c’est pas tous les jours qu’on peut aller au théâtre, ou au cinéma. Et je ne vous parle pas des concerts de rock. Après tout, suspendre ces activités pendant un mois ou deux ne changera rien à l’exception culturelle française. Et puis on pourra toujours télécharger des spectacles sur internet. Tous les opéras du monde on mis leurs joyaux en téléchargement libre lors du premier confinement. Et regarder Netflix pour voir des films. Et plus personne n’achète chez les disquaires. Mais les livres? Les quoi? Les livres. Ceux qu’on vend dans les librairies, qui sentent bon le papier, qu’on pose négligemment sur sa table de nuit, qu’on repasse à ses amis quand on les a finis… Ben pour les livres, on ne change rien… on va sur Amazon. Ou alors on télécharge une version numérique, on trouve à peu près tout, et c’est encore plus pratique, on peut en empiler des dizaines sur sa table de nuit… dans son iPhone. Donc pas de problème. La lecture reste autorisée quand on ferme tous les commerces non indispensables. Et pour ceux qui tiennent absolument à acheter un livre en papier chez un libraire indépendant, à l’ancienne, on autorise le “click and collect” à la française: je commande par internet ou par téléphone à mon libraire et je vais chercher mon livre sur place. Jusque là il n’y a rien à dire, la logique est respectée.

Qu’à ce stade personne parmi les politiques appelés à prendre les décision n’ait réagi est beaucoup plus surprenant. Fascination naïve pour les nouvelles technologies? Volonté d’éviter les exceptions qui auraient rendu les règles du confinement moins compréhensibles? Habitudes de lecture oubliées sous la pression d’activités politiques chronophage? En tout cas même la ministre de la culture Roselyne Bachelot, qui a tenté en vain d’obtenir l’ouverture des cinémas, n’a pas vu venir le problème, ou en tout cas n’a pas su prendre la défense des libraires. En tout cas les réactions ne se sont pas fait attendre. En laissant les supermarchés vendre des livres et en fermant les librairies, on assassine une nouvelle fois la librairie indépendante, donc la culture française elle-même… ont fait valoir les libraires, mais aussi tous ceux qui cherchaient un angle d’attaque contre le plan de confinement du gouvernement, qui par ailleurs est soutenu par les deux-tiers des Français si l’on en croit les sondages.

C’est là que nos gouvernants se sont enfoncés en doublant la mise. Au terme d’une réunion avec les représentants des libraires et des grandes surfaces, il a été décidé en urgence… d’interdire la vente de livres par la FNAC ou les grandes surfaces qui restent ouverts. Pourquoi? Pour éviter la concurrence déloyale à l’égard des libraires. Il est donc interdit de vendre des livres en rayon. Seule la vente en ligne ou en drive reste autorisée… ce qui revient à placer tout le monde sur le terrain d’Amazon, champion mondial de la vente en ligne. Et donc à interdire le conseil au client, la possibilité de feuilleter les livres… qui constituent l’avantage concurrentiel de la vente en magasin, et le principal déficit d’… Amazon, qui ne peut offrir ces services! Comprenne qui pourra.

Mais ce n’est pas tout, en laissant interférer les règles de la concurrence dans le plan de confinement, en acceptant d’en faire un critère de décision, les autorités ont évidemment réveillé les appétits et les aigreurs. Ce qui est vrai pour les libraires indépendants ne devrait-il pas l’être aussi pour les magasins de jouets, fermés, alors que les supermarchés vont pouvoir faire leur chiffre d’affaires de cadeaux de Noël sous la protection du confinement? Et que dire des merceries indépendantes? Et des quincaillers? Et des parfumeries? Ne faut-il pas interdire la vente de jouets, de boutons, et celle des casseroles, pourtant bien utiles pour faire cuire les denrées alimentaires indispensables? Il n’y a évidemment qu’Amazon que tout cela fasse sans doute rigoler.

Déjà des appels à la désobéissance

Déjà ceux qui cherchaient un angle pour attaquer le plan de confinement s’engouffrent dans la brèche. Plusieurs maires ont pris des arrêtés municipaux autorisant l’ouverture des librairies, voire de tous les commerces locaux, annonçant un bras de fer avec l’Etat, dont le résultat sera évidemment de fragiliser le plan de lutte du gouvernement, et d’inciter les citoyens à la désobéissance civile. Une fois de plus, on continuera sur les plateaux télé à mettre en doute l’utilité des mesures anti-covid, à contester ces nouvelles atteintes aux libertés, dont le caractère arbitraire sera largement nourri par la polémique sur le commerce local…

Pouvait-on éviter cet incroyable gâchis? Pas sûr mais peut-être, en dialoguant un peu plus avant de décider. En choisissant la voie d’un débat préalable aux restrictions des libertés, qui aurait certes fait perdre au Président l’effet de surprise (tout relatif tant les télévisions ont eu le loisir de commenter les mesures avant même leur adoption), mais aurait peut-être permis de voir venir les chausse-trappes et de les éviter. La démocratie y aurait gagné, la logique aussi, et donc l’efficacité des mesures. Maintenant il sera plus difficile de récupérer la confiance perdue dans cet épisode ridicule. Le nouveau confinement pouvait difficilement plus mal démarrer.

1 réflexion sur « Confinement: comment tourner la page du livre? »

  1. Si la lecture est une des grandes gagnantes du confinement, une ombre assombrit le tableau : les librairies, non considerees comme des « commerces indispensables », sont fermees depuis mi-mars. Meme certaines boites a livres, que la population utilise habituellement pour deposer ou retirer des ouvrages, ont ete closes pour lutter contre le Covid-19, comme a Orleans, Roye ou Bray-sur-Somme.

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