Presse-Etat, le torchon brûle

Le malentendu entre la presse et le pouvoir est maintenant total. 80 responsables de rédactions en France disent “s’inquiéter de la volonté du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, de porter atteinte à la liberté de la presse dans le cadre des manifestations…” En cause une déclaration de celui-ci suggérant aux journalistes une forme d’accréditation en préfecture avant les manifestations. Déclaration stupide, contraire au droit, rapidement retirée par le ministre, mais qui venait s’ajouter au fameux article 24 de la loi relative à la sécurité globale, adopté par le parlement, qui vise à empêcher que les policiers soient pris pour cible sur les réseaux sociaux, et qui a provoqué une manifestation de plusieurs milliers de personnes, à l’appel de journalistes et de partis de gauche, samedi au Trocadero. Au point que des journalistes, de bonne ou de mauvaise foi, en viennent à dénoncer sur les réseaux sociaux une tentative de les priver de la liberté d’informer.

Comment donc en est-on arrivé là, alors que dans les faits on a sans doute atteint un niveau de transparence de la vie publique, et de promotion tous azimuts de la critique, inégalé dans le passé?

Pour comprendre, il n’est pas inutile de faire un bref retour en arrière. A une époque où les chaînes d’informations en continu n’existaient pas, et où les réseaux sociaux étaient encore dans les limbes informatiques. Les journalistes faisaient leur métier, pour la plupart en toute indépendance, en tentant, là aussi pour la plupart, de respecter des règles déontologiques qui avaient cours dans les rédactions: vérification des informations, respect de la présomption d’innocence, séparation des faits et des commentaire… Bien sûr cela n’empêchait pas les parti-pris des uns ou des autres, mais le respect scrupuleux des faits, qu’incarnait à l’époque la presse américaine, guidait la démarche de bien des rédactions. Et l’on couvrait les manifestations, parfois en portant des brassards presse fournis par la commission de la carte de presse, parfois sans, parce qu’ils étaient rares, et il arrivait alors qu’on soit surpris par une charge de police sans que pour autant l’ensemble de la profession se soulève le lendemain pour dénoncer une bascule du pouvoir dans la dictature.

Et lorsqu’on publiait des photos mettant en scène des personnes dans des situations qui pouvaient leur nuire, souvent d’ailleurs des manifestants, on floutait les photos pour les protéger. On floutait aussi les photos de mineurs, et personne n’y voyait une atteinte à la liberté d’informer.

Depuis, évidemment, tout s’est accéléré. La profession a évolué sous la pression des réseaux sociaux et de la quête d’information en temps réel. Les rédactions ont fait de plus en plus de place au commentaire, à la polémique, aux opinions, souvent au détriment de la recherche et de la vérification des faits, poussées par une quête d’audience qui dictait de nouvelles règles: priorité à la vitesse, à la caricature, à l’excès… L’absence totale de règles sur la toile a déteint sur les médias traditionnels. Le principe “first facts”, les faits avant tout, hérité de la presse américaine, céde la place à la recherche de la “punchline”, la phrase choc, qui assure le maximum de reprises sur les réseaux sociaux.

Dans les manifestations aussi les choses ont changé. Jadis les CRS et gendarmes avaient à faire à deux catégories d’individus: des manifestants, qu’il s’agissait de contenir, et des journalistes, avec ou sans brassards, qu’il était convenu de ne pas trop bousculer. Le nouveau contexte n’a plus rien à voir. Face à eux des manifestants, souvent violents, et des grappes d’individus armés de téléphones portables les filmant non stop en gros plans, souvent à bout touchant, pour tenter de saisir le coup de matraque ou le tir de grenade qui fera pendant quelques heures le buzz sur les réseaux sociaux. Parfois ces individus ont marqué “presse” sur leur équipement de manifestant (casque, voire masque à gaz). Certains sont des journalistes appartenant à des publications reconnues par les organisations professionnelles (Commission de la carte des journalistes, commission paritaire des publications de presse…) d’autres sont des bloggers qui ont le souci de fournir des informations à ceux qui suivent leurs publications. D’autres enfin cherchent simplement à alimenter un combat militant contre la police, en multipliant les publications sur internet de scènes de violence policière, parfois provoquées. Tous se prétendent journalistes, et estiment à ce titre devoir bénéficier d’une immunité.

Tout cela aurait pu et dû se réguler au niveau de la profession. Il aurait sans doute été possible de définir ou redéfinir quelques garde-fous pour encadrer la profession de journaliste, et les conditions de couverture des manifestations. Au lieu de cela les rédactions dans leur ensemble ont préféré faire jouer une forme de solidarité contre l’Etat, qui les a amené à soutenir toute personne se prétendant journaliste et s’opposant à la police. Le journalisme cessait d’être une profession pour devenir un état. Toute personne détentrice d’un téléphone portable, affirmant travailler, bénévolement ou pas, pour le compte d’un site internet, et se rendant dans une manifestation pour filmer la police, pouvait bénéficier du soutien de la profession, si elle se proclamait journaliste. Quel que soit le compte en ligne pour lequel elle réalisait ses vidéos… Quel que soit son engagement politique ou militant. Quelles que soient ses intentions. Osera-t-on dire que ce choix assumé permet aussi aux rédactions “installées” de profiter de contenus bon marché réalisés en dehors de toutes règles déontologiques, et qui font le buzz sur leurs propres sites internet?

En fait, on avait pu craindre avec l’arrivée des réseaux sociaux que ceux-ci fassent de l’ombre aux médias professionnels. Mais on est très au delà de cette crainte. Les médias professionnels se sont en quelque sorte déstructurés au contact des réseaux sociaux qui sont devenus pour eux un enjeu majeur, partagé avec les militants de tous crin et de toutes tendances, pourvoyeurs de fake-news, et complotistes en tout genre. Et leur crédibilité auprès du public, les études le montrent régulièrement, en subit les conséquences et s’effondre peu à peu.

Evidemment ce phénomène n’est pas seulement français, mais on a commence à voir dans d’autres pays des réactions à ce mélange des genres fatal à terme pour la profession, la crédibilité des médias, et la défense de la vérité. La BBC vient ainsi d’adopter un règlement intérieur qui prévoit qu’un journaliste qui prendrait des positions partisanes sur les réseaux sociaux puisse être sanctionné par son employeur. Il est peut-être encore temps pour que la profession se souvienne que ce métier n’est pas tout à fait une activité comme une autre, que la recherche de la vérité a du sens, que l’information impartiale et complète du public est vitale pour une société, qu’elle est une condition de la démocratie, et que dans ce cadre, le pouvoir de dire les faits pèse bien plus que celui de les commenter.

Bien sûr ce n’est pas simple. Il est plus facile de manifester contre l’autoritarisme de l’Etat, pour la liberté de filmer les policiers en gros plan, que de s’assoir autour d’une table pour reparler de déontologie. Pour tenter de redéfinir une frontière entre le métier d’informer et le militantisme politique, dans un nouveau contexte qui, du fait de l’explosion des réseaux sociaux, semble incontrôlable. Une remise en question de la part des journalistes est sans doute nécessaire.

Mais pour qu’elle ait lieu sans doute faudrait-il que le ministre de l’intérieur évite de son côté, par des propositions (provocations?) absurdes et des déclarations à l’emporte pièce, de souder la profession contre l’Etat. Protéger les policiers pour qu’ils ne puissent être pourchassés sur les réseaux sociaux, voire à la porte de chez eux, parce que leur identité a été rendue publique, est évidemment légitime. Cela n’impliquait pas pour autant de modifier la loi sur la presse. L’objectif aurait pu sans doute être atteint par une autre voie. Sans donner l’impression de vouloir restreindre encore les libertés publiques, au moment où la situation sanitaire conduit à les suspendre pour partie.

3 réflexions sur « Presse-Etat, le torchon brûle »

  1. Bonjour, mais après ces écris, vous faites quoi ? vous prenez parti avec un syndicat qui ne veut pas être autour d’une table, vous vous remettez en question ? ou vous redéfinissez votre métier ?

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