Quel débat politique !

Qui a eu cette idée folle de réduire le mandat présidentiel à 5 ans et de faire élire les députés dans la foulée de la présidentielle? L’histoire ne le dit pas. Elle précise juste que Jacques Chirac et son premier ministre de cohabitation Lionel Jospin en ont été les ordonnateurs, que le Conseil constitutionnel a trouvé ça très bien, et que 18,55% des électeurs français -cela ne fait pas lourd- consultés par référendum, ont voté pour! Et depuis, on rame!

On rame d’abord pour sortir de la campagne électorale. On ne sait plus si c’est la prochaine qui commence, ou la précédente qui se poursuit, la classe politique tous partis confondus semble en campagne permanente. On rame pour faire vivre le débat démocratique avec une assemblée élue dans la foulée de la présidentielle, et représentant donc -c’est logique et fatal dans ce système électoral- principalement le camp du président, et une opposition minorée, humiliée, renvoyée à son échec présidentiel, et donc -on peut aussi le comprendre- peu encline à construire autre chose qu’un projet pour battre le président sortant à la prochaine. On rame sur les plateaux-télé pour faire de l’audience en donnant la prime à la caricature, à l’excès, voire à la violence politique, pour animer un morne débat politique de quelques invectives et polémiques bien senties. On rame pour trouver quelques miettes de consensus sur les sujets les plus vitaux pour la nation, entre deux condamnations totales et définitives de tout ce qui vient du camp adverse. On rame pour remettre quelques valeurs sur pieds, quand le débat politique les met toutes cul par dessus tête.

Le meilleur allié de l’extrême-droite c’est toujours l’Autre!

Drôle d’époque! Faute de débats d’idées, chacun se contente de faire le procès du voisin, et adversaire politique. Faute de projet construit et validé par un élan qu’il soit de gauche, de droite, ou d’ailleurs, il ne reste plus qu’à dénoncer les intentions, forcément scandaleuses, qu’on prête aux autres, voire leur identité elle-même. Des Insoumis à la droite en passant par les soutiens d’Emmanuel Macron et le Parti socialiste, le mot d’ordre est le même: tous ce qui n’est pas d’accord avec moi est d’extrême-droite, ou fait le jeu de l’extrême-droite. C’est pratique! Ça permet de faire simple! Pour les soutiens d’Emanuel Macron, la France Insoumise autant que Les Républicains, ou les socialistes, font le jeu de Marine Le Pen dans leur combat sans relâche pour affaiblir le Président. Pour les autres, c’est précisément ce dernier qui joue avec le feu en reprenant les idées du Rassemblement National lorsqu’il lutte contre l’islam politique, se préoccupe de sécurité, ou même ne réagit pas assez vite sur les réseaux sociaux à une tribune pathétique de généraux de réforme se rêvant en fin de carrière en grand uniforme de putschistes… Bref le meilleur allié de Marine Le Pen, c’est toujours l’Autre. Le macroniste, l’insoumis, le socialiste, le Républicain… Elle, n’a plus qu’à rester tapie dans son coin, à laisser les autres s’écharper, en espérant à la fin toucher les dividendes.

Et dans cette hystérisation de la vie publique, la désignation de l’ennemi n’est plus seulement seulement une affaire de choix politique, mais aussi une question d’identité. Des antiracistes interpellent des “racisés”, comme ils disent, parce qu’ils font le jeu des “blancs” et ne partagent pas leur obsession de la race, en les traitant de “nègres de maison”. Des militantes féministes appellent les femmes à se “délivrer du mâle” au nom du “génie lesbien”. Quant à l’écologiste Julien Bayou, secrétaire national du parti écologiste EELV, il appelait il y a quelques jours son électorat à se mobiliser contre “les boomers”, c’est à dire tous ceux qui ont plus de 55 ans et qui sont supposés s’être “gavés” pendant des années en détruisant la planète sans scrupule… Dis-moi quand tu es né et je te dirai si tu es ami ou ennemi! Depuis, le leader écologiste s’est excusé pour une “erreur”, commise… par un collaborateur (!), mais a nourri les critiques de ceux qui dénoncent les “khmers verts”, soupçonnés de vouloir établir une véritable dictature écologique. Et les écologistes ripostent en dénonçant des attaques venues de l’extrême-droite… c’est à dire… de l’entourage présidentiel. CQFD.

Cette dialectique, qui prétend toujours opposer le camp du Bien à celui de la tyrannie, qui conduit chacun à amalgamer adversaires, rivaux, et ennemis dans un même opprobre, conduit à réduire dramatiquement le champ du débat politique. Au point qu’à un an de la présidentielle, la seule question qui semble se poser, si l’on écoute les analystes politiques, et tenanciers de plateaux-télé est: qui acceptera de voter pour ce président mal aimé lorsqu’il se retrouvera face à Marine Le Pen au second tour? Instituts de sondages et commentateurs patentés ne cessent en effet de nous promettre un second tour présidentiel à l’image de celui de 2017. Comme si le 1er tour était un tour pour rien, un simulacre de démocratie, dans lequel on demanderait leur avis aux gens pour amuser la galerie, en sachant très bien qu’à la fin, les nominés au second tour seront… les mêmes que la dernière fois. Ce n’est pas la première fois que les uns et les autres se hasardent à nous assurer que les jeux sont faits un an en avance, ils jouent à chaque élection leur rôle d’oracles avec plus ou moins de succès.

Une question de popularité ?

Pour les candidats supposés de l’opposition républicaine, en revanche, dénoncer par avance un duel Macron-Le Pen au second tour, voire annoncer par avance quel bulletin ils déposeront dans l’urne dans ce cas de figure -front républicain ou pas?-, c’est accréditer l’idée que les jeux sont faits. Un terrible aveu d’impuissance à convaincre. En suppliant leur électorat putatif de ne pas donner ses voix à Emmanuel Macron pour éviter le duel en question, ils jouent déjà perdant à un an de l’élection. Leur stratégie semble se limiter à taper à bras raccourcis sur le président sortant pour tenter de prendre sa place dans le duel annoncé avec Marine Le Pen. Chacun d’entre eux se promettant de rassembler dans un an à son profit ce “front républicain” qui a jusqu’ici empêché l’extrême-droite, la vraie, d’accéder au pouvoir, et a favorisé l’avènement de leur ennemi Macron. Au risque de laisser penser que pour eux l’affaire est déjà perdue, et qu’à tout prendre une victoire de Marine Le Pen serait plutôt un meilleur présage pour… la présidentielle suivante. Du coup, le jugement de l’ex-premier ministre Edouard Philippe qui dit trouver que « la qualité du débat public décroit considérablement », résonne comme un gentil euphémisme. Le cynisme, l’intolérance, la détestation réciproque, semblent avoir pris le pas sur toute autre forme de confrontation politique, mettant en péril l’avenir de notre démocratie.

Comme on ne peut condamner globalement les hommes et femmes qui s’engagent en politique, il ne reste plus, en désespoir de cause, qu’à accuser notre système électoral. Ce que fait sans nuances Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociale et directeur de l’observatoire de l’Opinion de la Fondation Jean Jaures, proche du Parti socialiste, qui nous explique: « Il faut réformer le système électoral : à l’heure actuelle on va se retrouver au deuxième tour de la présidentielle avec les 2 politiciens les plus détestés de France, il faut réfléchir à un système qui nous éviterait d’être dans cette situation ». Quelle étrange formule! Monsieur Bristielle découvre que le succès attire la détestation, et que celui qui obtient une majorité relative des scrutins au premier tour n’est pas aimé par tous ceux qui ont voté pour un autre candidat, qui sont forcément plus nombreux puisque sa majorité n’est que relative. Il rêve d’un système dans lequel les électeurs choisiraient au premier tour les candidats les plus populaires… Pourquoi pas un simple sondage de popularité? Pour choisir les mieux aimés -papa gâteau, maman modèle, executive woman, ou gendre idéal- pour entrer en compétition au second tour? On mettrait évidemment en compétition plusieurs instituts pour prendre ensuite la moyenne des résultats… On pourrait même interdire aux candidats (sélectionnés par exemple au cours d’une soirée télévisée) de parler de leur programme politique pendant la période de sondage pour éviter de fausser les mesures de popularité. Ça nous laisserait enfin une chance d’avoir Nicolas Hulot comme président, voire Jean-Jacques Goldman ou Sophie Marceau…

Un peu d’instabilité pour plus de démocratie

Non, le système consistant à envoyer au second tour les deux candidats qui ont obtenu au premier le plus de votes en leur faveur reste, avec ses imperfections, bien adapté, aux exigences d’une démocratie, même lorsque la participation décroit, ce qu’on ne peut bien sûr que regretter. En revanche il mérite sans doute d’être amélioré. En revenant sur ce timing électoral -mandat de 5 ans et élection du parlement dans la foulée de la présidentielle- qui transforme l’Assemblée Nationale en simple chambre d’enregistrement des desiderata du président. En permettant aussi aux différents courants de pensée d’être mieux représentés au parlement. La proportionnelle n’a pas bonne presse en France, discréditée par les errements de la 4ème république. Mais créer un peu d’instabilité ne peut pas nuire aujourd’hui, le système est pénalisé par sa rigidité, son caractère prévisible. La vitalité du débat politique a besoin de confrontation productive. L’obligation, pour un président de négocier avec son opposition pour avancer, et pour tous d’accepter le dialogue, ne serait pas forcément un handicap pour le pays. La possibilité pour les minorités de peser réellement sur les choix de la majorité ne serait pas, loin s’en faut, une régression démocratique. Au contraire, il faut sortir le pouvoir de son isolement, donner plus de place à tous ceux qui portent les voix, disparates, voire dissonantes de la société civile. En quittant des yeux quelques minutes les enquêtes d’opinion, et résultats d’audience des télévisions, et en acceptant l’idée que les réseaux sociaux, pour utiles qu’ils soient, n’offrent qu’un écho lointain et déformé du monde réel. En cessant d’agir comme si le combat politique était une lutte sans merci du camp du Bien contre le Mal.

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