Prudence! Cachez ce vaccin…

En suspendant “au moins jusqu’à jeudi…”, on ne sait pas bien, l’administration du vaccin Astra Zeneca, Emmanuel Macron a-t-il fait preuve 1) de prudence, 2) d’excès de précaution, 3) de précipitation, 4) de lâcheté, 5) d’un souci de cohésion européenne, 6) de dépendance à l’égard d’Angela Merkel, 7) de versatilité? 8) de tartufferie? … On pourra compléter les hypothèses manquantes.

Une chose est en tout cas certaine, la campagne de vaccination française contre la Covid 19 vient de prendre un sérieux coup de massue. Et elle n’avait pas besoin de ça! Après les polémiques sur le calendrier de démarrage trop lent, la mise en cause de la négociation européenne groupée, la contestation de la priorité donnée aux personnes les plus âgées et fragiles, les retards de livraison des fournisseurs, la méfiance des soignants à l’égard du vaccin… on pouvait difficilement faire pire. Suspendre la vaccination par précaution, en invoquant des pathologies (thromboses) apparues dans la population vaccinée à un niveau équivalent à celui que l’on observe hors contexte de vaccination, parait tout simplement absurde. Et destructeur! Quelle crédibilité pour tous ceux, médecins en premier lieu, qui tentent de convaincre depuis des semaines les patients que le vaccin est sans danger? Pour le ministre de la Santé et le Premier-ministre qui, la veille encore, réitéraient leur confiance dans le vaccin AstraZeneca? Pour l’Agence Européenne du Médicament qui doit se réunir dans la semaine sur le sujet mais affirme d’ores et déjà que le bénéfice du vaccin dans la prévention du covid l’emporte largement sur les effets indésirables? Pour l’Agence nationale de sécurité des médicaments, qui partage l’avis de l’Agence européenne, et souligne que jusqu’ici peu de cas de troubles de la coagulation ont été constatés en France, et qu’aucun décès n’est à signaler? Sans parler du discrédit jeté dans chaque famille sur ceux qui avaient réussi à convaincre leurs aînés de se faire vacciner.

Comment expliquer cette réaction en chaîne de la peur? Tant qu’on en était à la Bulgarie et la Norvège, on pouvait se moquer de leur fébrilité. Et puis, en une journée, l’Allemagne, l’Italie et la France ont basculé dans la psychose. Avec aussi peu d’arguments que la veille où l’on affirmait aussi bien à Berlin qu’à Paris qu’il n’y avait pas de problème Astra-Zeneca. Si l’on prenait les études sur les effets secondaires des vaccins contre la rougeole ou le tétanos, on arriverait sans doute à un tableau plus alarmant que celui de la vaccination contre le Covid 19. Si l’on se cantonnait aux études des problèmes circulatoires dans la population, on découvrirait chez les femmes qui prennent la pilule contraceptive, et bien sûr chez les adeptes de l’apéritif quotidien ou du tabac, des statistiques bien plus alarmantes que celles d’AstraZeneca. Et pourtant après avoir répété à l’envi que seule une campagne rapide et complète de vaccination était à même de nous sortir de la situation effroyable dans laquelle le coronavirus a plongé le monde entier, on a décidé en choeur de saboter la campagne en question. C’est complètement dingue!

Du coup l’onde de choc touche aussi l’idée européenne elle-même. Que les Allemands aient prévenu ou mis Emmanuel Macron devant le fait accompli ne change pas grand chose. Dès lors que l’Allemagne avait décidé de faire jouer un supposé principe de précaution, la France estimait qu’elle n’avait plus qu’à suivre. Et ce suivisme ne grandit pas la construction européenne. Si l’Union s’affiche comme une alliance des frilosités, une internationale de la peur, une réduction de la communauté au plus petit dénominateur commun, celui de la précaution, elle aura du mal à redonner de l’envie à ses citoyens.

Bien sûr les campagnes médiatiques incendiaires auxquelles on assiste depuis le début de l’épidémie ont de quoi refroidir les décideurs les plus vaillants. Les perquisitions chez les ministres dans le cadre d’une enquête sur le traitement de la pandémie, ne doivent pas les rassurer. Rester seuls en Europe à utiliser AstraZeneca, même avec le soutien des experts médicaux, n’était pas sans risque juridique pour les membres du gouvernement, qui ne sont pas protégés par l’immunité présidentielle. Sans doute tous ces éléments ont pesé dans le choix fait par Emmanuel Macron. Mais au final on retiendra surtout que le choix de suspendre la vaccination, fut-ce pour quelques jours, en pleine épidémie, se traduira forcément, mécaniquement, par des pertes de vies humaines, alors même qu’aucun décès en France n’a encore pu être simplement mis en relation avec le vaccin. Sans compter l’effet d’aubaine pour les adversaires de la vaccination, et donc l’effet dissuasif pour les gens qui ne sont pas encore vaccinés… Le “principe de précaution”, qui revient à inciter les responsables à s’abstenir de toute décision dont il n’a pas été scientifiquement établi qu’elle était d’une innocuité totale, est une fois encore renvoyé à son absurdité: la seule “précaution” valable contre les dangers de la vie… finalement, c’est la mort!

Islamo-folie

La guerre fait rage. Du moins celle des mots: “islamo-gauchisme” contre “islamophobie”. 600 universitaires, parmi lesquels la crème de nos chercheurs en sciences sociales dénoncent une « chasse aux sorcières », et appellent à la démission de leur ministre de tutelle Frédérique Vidal. C’est sans précédent! Il faut dire que celle-ci s’est salement pris les pieds dans le tapis. En annonçant qu’elle allait demander une enquête au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, elle a déclenché une véritable tempête. Au point de se faire rabrouer par le Président de la République, qui lui a rappelé qu’en ces temps de pandémie elle a mieux à faire pour l’Université que contrôler l’orthodoxie des travaux de recherche. Et le CNRS a eu tôt fait de lui répondre par une fin de non-recevoir: « l’islamo-gauchisme n’est pas une réalité scientifique… » Circulez, il n’y a rien à voir! Tandis qu’une partie des éditorialistes dénonçaient un virage à l’extrême -droite du pouvoir…

Et pourtant, les certitudes en béton de la direction du CNRS, ou les rappels à l’orthodoxie de gauche, ne suffiront pas à tuer le sujet. La « réalité scientifique » reste une notion assez relative, voire tout à fait subjective en matière de sciences sociales. Et sans englober toutes les démarches de recherche dans un même opprobre, on peut constater qu’une partie des travaux qui ont le vent en poupe, peuvent être rattachés au wokisme américain, cet état d’esprit dit « éveillé », qui conduit à traiter tous les sujets à travers le prisme de l’oppression des minorités, diverses, par une majorité supposée, elle, univoque… blanche, masculine et hétérosexuelle. Ainsi en va-t-il des notions de “racisme systémique”, de “domination blanche”, d’études “postcoloniales”, un ensemble d’approches venant à faire de la couleur de peau croisée avec le genre, le critère principal du déterminisme social, et donc une assignation définitive à situation de chacun dans la société française contemporaine… Cet engouement tient au moins autant de l’engagement militant des chercheurs que des travaux académiques. Ainsi Antoine Petit, lui-même directeur du CNRS estimait-il en 2019 dans la préface d’un ouvrage du groupe Achac, spécialisé dans l’étude du fait postcolonial: « La “race” devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme-femme ». Discours militant d’extrême-gauche? Sans doute, mais les chercheurs cherchent à comprendre le monde, et il faudrait être idiot pour le leur reprocher… dans la mesure où ils n’essayent pas d’imposer leur vision de la réalité.

De tous temps les sciences humaines et sociales, très développées chez nous, ont été un terrain d’investigation privilégié des opposants à l’ordre social existant. Et c’est tant mieux! C’est grâce aux nombreux débats lancés par ces chercheurs, souvent militants anti-capitalistes, que notre société a évolué et continuera à évoluer. Vouloir restreindre la recherche à quelques sujets consensuels, et non polémiques, serait nier le sens même de la recherche en sciences sociales. Il n’y a donc évidemment pas lieu d’enquêter sur les domaines de recherche, pour vérifier leur éventuelle “neutralité”. La seule “neutralité” que l’on puisse réclamer au CNRS est celle de l’institution, qui ne doit pas imposer de limites idéologiques aux champs de recherche, ou laisser certains types de recherches devenir hégémoniques.

Reste la question de départ posée par la ministre: “l’islamo-gauchisme”, finalement c’est quoi? Si l’on se perd en polémiques sur l’origine du terme (venu de l’extrême-droite ou pas?), on doit admettre que le concept est pour le moins flou et ne veut pas dire grand chose. Non, il n’y a pas ou jamais eu, de convergence politique entre l’islamisme et le gauchisme, si l’on excepte le cas, marginal, de certains militants anti-impérialistes, Carlos par exemple, venus de l’extrême-gauche, et ayant rallié, souvent au nom de la cause palestinienne, le combat islamiste. L’expression n’a donc pas grand sens.

Si l’on veut dire que certains militants de gauche et d’extrême-gauche, dans leur souci légitime de toujours se trouver du côté des opprimés, font preuve de complaisance à l’égard des organisations islamistes au nom du combat que celles-ci mènent contre l’Etat, ennemi commun, il va falloir trouver d’autres mots. Si l’on veut expliquer que ces défenseurs intransigeants des libertés, et de l’égalité, se retrouvent piégés par leur soutien à toutes les minorités, et amenés à soutenir des mouvements qui infériorisent les femmes et placent les lois de leur religion au dessus de celles de la République, il faut le faire avec plus de nuances. Aucun mouvement de gauche ou d’extrême-gauche ne justifie le recours au terrorisme islamique, c’est la limite, mais aussi l’outrance de l’amalgame entre islamisme et gauchisme. Par contre la gauche et l’extrême-gauche ont le souci, et c’est leur honneur, de veiller à ce que les musulmans ne soient pas persécutés en raison de leur religion, par un état normalisateur, et dénoncent volontiers « l’islamophobie » voire le penchant « d’extrême-droite » supposés de ceux qui tentent de lutter contre l’islamisme politique en imposant à tous l’école de la République, en exigeant un respect des droits des femmes, ou en sanctionnant les discours anti-républicains…

En laissant tomber les invectives -en rangeant le terme “islamo-gauchistes” dans le même tiroir qu'”islamophobes”- on devrait pouvoir rétablir un dialogue, entre ceux pour qui la priorité est la lutte contre le séparatisme d’inspiration religieuse, au nom de l’idéal républicain, et ceux qui défendent inlassablement l’égalité de tous dans notre république… A condition de sortir des postures, et d’oublier cinq minutes les enjeux de basse politique. Mais on en est encore très loin. Au contraire, à quatorze mois de la présidentielle, l’ensemble de la classe politique semble avoir trouvé dans cette controverse “islamo-gauchisme” vs “islamophobie”, une façon de redonner des couleurs au bon vieux clivage gauche-droite que l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron avait semblé reléguer au placard des idées ringardes.

Préparer l’après-covid

Bon, d’accord, on n’est pas encore tiré d’affaire. Le vaccin, il arrive, mais il faudra encore quelques mois pour qu’il nous protège tous du virus. Et encore, si ce dernier ne nous sort pas un tour pendable de son cytoplasme, genre mutation imprévue qui remet tous les compteurs immunitaires à zéro. Mais enfin, il faut rester optimiste! Alors essayons déjà d’imaginer l’après-Covid. C’est à dire plutôt, essayons déjà de lister quelques unes des leçons qu’on pourrait déjà en tirer.

Et pour commencer une évidence: cette pandémie ne sera pas la dernière. Notre société moderne hyper-mondialisée vient de vérifier qu’elle est à la merci d’un virus transfuge de chauve-souris, pangolin, ou autre créature du monde animal. Comme on savait déjà que notre planète était menacée par le réchauffement climatique, que l’évolution de nos modes de consommation et de production conduit à une réduction de la biodiversité, certains ont d’ailleurs eu tôt fait de raccrocher le wagon du Covid 19 au train de nos craintes environnementales. Sans que l’on sache vraiment si cette pandémie devait plus à la dégradation de l’environnement que la grippe espagnole de 1918, ou celle de Hong-Kong en 1968-69. Mais avec une certitude: la multiplication des échanges, la croissance exponentielle du trafic international (sur les 40 dernières années, le transport aérien enregistre une croissance de 600 millions de passagers par an à 4,3 milliards), expliquent au moins pour partie la vitesse et l’universalité de la propagation du virus. Pangolin ou pas, régression de la biodiversité ou pas, nous devons nous attendre à l’avenir à de nouvelles pandémies fulgurantes, qui frapperont tous les pays, toutes les populations, avec des différences, selon les cultures, les niveaux d’équipements sanitaires et de développement économique, mais aussi selon les âges.

S’interroger sur la place faite à la jeunesse dans le devenir de nos sociétés malades

C’est un enseignement important de cette crise. Elle a provoqué une rupture générationnelle. Les principales victimes du virus sont les plus âgés et les plus fragiles. Mais les principales victimes des mesures de lutte contre l’épidémie, en particulier dans les pays occidentaux, sont les plus jeunes. Les seuls remparts que l’on ait trouvé à la propagation du mal, se sont traduits par une restriction importante de l’activité économique, et donc plus particulièrement par une dégradation de la situation de ceux qui sont à la recherche d’un accès au marché du travail. Mais aussi par une restriction des libertés de déplacement, de loisirs, d’études, de rencontres, qui là aussi ont beaucoup impacté la jeunesse. Des moyens financiers ont été mobilisés pour compenser autant que faire se pouvait les difficultés induites par les mesures anti-pandémie, mais on ne fera pas l’économie d’un débat sur la place que notre société réserve à la jeunesse dans l’évolution d’un monde dominé par le réchauffement climatique, l’explosion des dettes, et un poids croissant de la vieillesse et de sa dépendance… Un débat indispensable pour tordre le cou au cynisme, voire aux idées eugénistes, que l’on a vu fleurir sur les réseaux sociaux pendant la crise -pas forcément d’ailleurs de la part des plus jeunes- et qui semblaient s’accommoder de l’idée qu’on pourrait laisser mourir les vieux et les malades, bref les plus faibles, pour améliorer les conditions de vie des plus jeunes. Un choix qui aurait précipité la nation dans une abime moral insondable.

A ce point, il faut parler du rôle des réseaux sociaux qui ont servi de caisse de résonance à toutes les polémiques, les plus justifiées comme les plus indignes, nées autour de la pandémie. Ils ont montré dans cette crise à la fois leur richesse et leur immense capacité de nuisance. Richesse, car ils ont permis à tous les points de vue de s’exprimer sans contraintes, à tous les débats, même les plus farfelus et les moins rationnels, d’avoir lieu, et ont fourni accessoirement aux chaines de télévision en continu un réservoir de commentateurs et intervenants sans limite. Ils ont donné un accès à la communication grand public à des scientifiques, ou supposés tels, qui en étaient éloignés. Aucun sujet, aucune hypothèse, même les plus improbables, n’ont été passés sous silence. Mais évidemment tout cela a eu un prix. Le prix de la polémique permanente, de la violence, de la mauvaise foi, des anathèmes et condamnations, de la propagation de fausses nouvelles, et donc au final pour tous le prix de l’anxiété.

Remettre la recherche de la vérité au centre de l’agora

En fait ce n’est pas tant la nature des réseaux sociaux qui pose problème -être un lieu d’expression libre, sans aucun contrôle ni contrainte, sans tabou ni modération, est leur raison d’être et leur principal intérêt- que la place qu’ils ont prise pendant la crise. Ils sont devenus le centre de gravité, l’axe de rotation du débat public. Parce que les intervenants traditionnels de la réflexion politique et sociale, hommes et femmes politiques, intellectuels, philosophes, journalistes, ont tous ou presque choisi de se retrouver sur ce champ clos pour en découdre. Les réseaux sociaux ont été à la fois porte-voix, tribunes, vitrines des uns et des autres, mais aussi, et c’est sans doute le plus inquiétant, sources d’informations et moyens de propagande. De producteurs d’informations bien des journalistes se sont transformés en simples commentateurs de “tweets” ou de messages Facebook. Les plateaux des télévisions en continu, s’en sont nourris, s’y sont informés, y ont mesuré leur audience, en ont fait l’aune de toute vérité, l’étalon de leur crédibilité. La vérification des faits n’ayant plus cours, ou si peu, on a vu circuler et être commentées, souvent par de vrais journalistes, de fausses informations, des jours durant. Même la vérité scientifique est devenue affaire d’audience et donc de buzz (“X% des français pensent que tel médicament est efficace, ou que le masque est inutile, ou que le confinement n’est pas efficace…”)

Et les hommes et femmes politiques n’ont pas été en reste, qui ont exploité à fond durant cette période la capacité infinie de “shoot and run” (tire et pars en courant!) offerte par les réseaux sociaux et les plateaux télé. L’insulte, l’injure, la contre-vérité voire le mensonge, proférés sur internet ou devant une caméra de BFMTV ou CNews, sont instantanément absorbés, répercutés, amplifiés à l’infini par la capacité de résonance de la toile, puis digérés dans le grouillement des propos sans lendemain, et donnent à ceux qui les profèrent la garantie d’un écho immédiat, d’une audience maximale, mais aussi d’un oubli rapide, justifiant toutes les outrances.

Après la crise il faudra bien s’interroger sur la façon de recréer les conditions d’un débat public plus serein et plus productif que celui qui résulte de la simple association réseaux sociaux/chaines de télévision… Comment remettre la question de la recherche de la vérité au milieu de l’agora?

Recréer de la confiance et donc de l’adhésion

Mais on ne sera pas quitte pour autant. Cette crise n’a pas seulement révélé les faiblesses de nos systèmes d’information, de communication… elle a éclairé crûment le désarroi de citoyens qui ont perdu la confiance. Confiance dans la science, on l’a vu avec l’essor des thèses complotistes les plus farfelues. Confiance dans le corps médical, qu’on a vu se déchirer sans fin sur les plateaux, chaque “spécialiste” tentant de tirer la couverture à lui en démontrant qu’il détient la science infuse. Confiance dans la démocratie, quand toute décision du pouvoir politique n’est plus vécue que comme un fait du prince, et est dénoncée inlassablement par tous sur l’air des lampions. Quand tout choix national est condamné par les élus locaux qui “sont les mieux placés pour savoir”, quand les élus locaux en question confondent politique sanitaire et électoralisme. Quand l’alpha et l’omega du journalisme devient le “micro-trottoir”, réceptacle de tous les mécontentements face à l’action publique sanitaire.

Il va falloir recréer du consensus, retrouver de l’adhésion, rendre aux électeurs un peu de confiance et de fierté dans leurs capacités de choix. Chasser le fantasme qu’une partie de la classe politique déçue de ses propres échecs a elle-même a tenté d’instiller, et qui voudrait que nos dirigeants aient été choisis par d’autres que nous-mêmes.

Pour cela il faudra réformer, fortement. Aller au bout de ces changements qu’on promet, qu’on annonce, qu’on entame, et qu’on ne mène jamais à terme: la dé-professionnalisation de la vie politique, et donc la fin du cumul des mandats dans le temps, la mise au rancard d’un système majoritaire écrasant où seuls les gagnants ont leur mot à dire… l’association plus étroite de la société civile à la mise en œuvre de la politique -en évitant sans doute quelques fausses bonnes idées du genre tirage au sort des représentants du peuple et autres référendums d’initiative citoyenne.

Mais au delà de la confiance dans leur système politique, il faudra rendre aux Français confiance en eux. On a vu tout au long de cette crise la propension française à croire que tout est toujours mieux ailleurs, qu’on vaccine mieux en Israël ou Grande-Bretagne, qu’on protège mieux en Chine, qu’on fait mieux la fête à Madrid, que notre industrie pharmaceutique est nulle, que nos hôpitaux sont sinistrés…

Des projets pour construire à nouveau l’avenir, “quoi qu’il en coûte!

Restaurer un peu de fierté nationale ne sera pas le plus simple. Car à côté d’une frustration chronique typiquement française, d’une propension déraisonnable à la critique systématique et à l’auto-flagellation nationale -accompagnée toutefois, il faut le reconnaître d’un zeste d’arrogance tout aussi français- la crise a mis en évidence des lacunes importantes de notre modèle économique et social. Et d’abord sur ce que nous imaginions être notre point fort: notre système de santé. 125 ans après le décès de Pasteur, l’incapacité de la France à fournir au monde un vaccin efficace contre le Covid est évidemment un drame national. On aura beau s’en consoler en se disant que les enjeux scientifiques sont maintenant à l’échelle européenne et que Allemands ou Anglais ont relevé le gant… le coup est rude. Et doit conduire à sonner le tocsin. La recherche française est à la traîne, et l’Europe ne peut servir plus longtemps de paravent à cette faiblesse. Les politiques publiques menées depuis plusieurs décennies, sont très loin d’avoir renforcé notre potentiel d’innovation scientifique, et donc de construction de l’avenir. Il faut revenir à l’essentiel.

On ne peut à la fois laisser partir pour cause de non-rentabilité les industries traditionnelles de notre territoire au fil des délocalisations, et limiter nos investissements dans les domaines d’excellence. Certes il est trop tard pour disputer à la Chine la suprématie industrielle, mais il est urgent de conserver ou reprendre le leadership dans les technologies les plus avancées. Pour cela il faut lancer, avec nos partenaires européens, un véritable plan de développement scientifique et technologique. Dans le domaine médical, bien sûr, pour être mieux préparés à la prochaine crise sanitaire, mais aussi dans le domaine environnemental, pour répondre aux défis du changement climatique, dans les transports, les télécommunications, mais aussi l’énergie. Qu’avons nous inventé depuis le nucléaire, le TGV et Airbus? Nos laboratoires de recherche, qu’ils soient publics ou privés, doivent redevenir les creusets du monde de demain. L’Union européenne nous offre la taille critique pour peser sur le devenir de la planète, saisissons cette chance! Le plan de relance européen post-covid devra être d’abord scientifique et technologique. Relocaliser les industries d’hier, à l’exception de celles qui sont stratégiques, la pharmacie par exemple, ne peut pas être une finalité. L’enjeu, c’est de localiser chez nous, en Europe, les activités de demain, les projets qui permettront à la planète de ne pas rater le rendez-vous du siècle prochain, et comme on dit en ces temps de dette, il faudra le faire “quoi qu’il en coûte”!

Ligne éditoriale!

On ne rigole pas avec l’inceste! Ni avec la transsexualité! Il y a caricature et caricature! C’est la nouvelle directrice de la rédaction du Monde qui en a décidé ainsi. Non seulement la direction du Monde a choisi de dénoncer la publication d’un dessin de Xavier Gorce, caricaturiste contribuant de longue date à son site internet -sans pour autant supprimer la publication- mais elle a également présenté ses excuses aux victimes d’inceste, aux personnes transgenres, et aux lecteurs en général. Motif: ce dessin pouvait être lu comme une “relativisation de la gravité des faits d’inceste en des termes déplacés vis à vis des victimes et des personnes transgenres”.

La prise de position de la direction du Monde est intéressante à deux points de vue. Primo, elle reproche au dessinateur d’avoir “relativisé” la gravité des faits d’inceste! Mais cette “relativisation” n’est-elle pas l’essence même de la caricature? Si le Monde ne veut plus qu’on “relativise” les choses graves, douloureuses, voire scandaleuses, il va falloir très vite renoncer à la caricature, au dessin lui-même, voire même au journalisme. Mais ce n’est pas tout. Non seulement Xavier Gorce aurait relativisé la gravité de l’inceste, à un moment où l’actualité a permis à chacun de mesurer l’insondable horreur que représentent les agissements des prédateurs familiaux, mais en plus il l’a fait en “termes déplacés”… “vis à vis des victimes et des personnes transgenres”. Là, ce n’est plus la relativisation de la souffrance des victimes qui est seulement en cause, mais bien le non respect d’une minorité de la population, tout à fait respectable au demeurant: les personnes transgenres. Les termes employés à leur égard sont “déplacés”, et donc on leur doit toutes les excuses du Monde, pour cette marque d’irrespect. Utiliser des termes “déplacés” (souhaitons que Caroline Monnot fournisse à ses dessinateurs un guide du parfait placement!) vis à vis d’une de ces minorités pour le respect desquelles le Monde a prouvé son engagement “illustré par de nombreux articles ces derniers mois…” est une grave erreur selon la directrice de la rédaction du Monde. Beaucoup plus que ces titres “punchlines” ne correspondant pas au contenu des articles dont nous gratifie régulièrement le site internet. Plus aussi que certaines enquêtes bâclées et à charge dont la rédaction a parfois le secret. Le problème c’est une caricature dont les propos sont “déplacés”.

Bref, selon la nouvelle doctrine du Monde, les minorités sont taboues. On ne fait pas d’humour sur le sujet. Du moins lorsqu’il s’agit de sexualité. Les sourds, les ambidextres, les mal voyants, les roux, les membres de la secte de ceux qui portent un poulpe sur la tête, chers à Pierre Desproges, ne sont pas concernés. Pas non plus concernées les religions diverses, on reste Charlie! En revanche, même au prétexte de caricature, on n’emploie pas de termes “déplacés” à propos des personnes LGBTQI. C’est une ligne éditoriale qui en vaut une autre…

Qui doit faire la loi sur les réseaux sociaux?

Le blocage du compte personnel de Donald Trump sur les réseaux sociaux constitue-t-il une atteinte à la démocratie et à la liberté d’expression? C’est en tout cas un évènement de première importance. En ce qu’il révèle du niveau de discrédit atteint par l’ex-président des Etats-Unis, après la manifestation de ses supporters au Capitole, mais aussi par la façon dont il consacre la place des réseaux sociaux, et donc des entreprises qui les font exister dans notre vie publique.

Les commentaires sur le sujet -à lire sur les réseaux sociaux évidemment- sont partagés. Contre ce bannissement, on entend principalement la classe politique, toutes tendances confondues. Avec un argument de bon sens: ce n’est pas aux Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) ou à Twitter, qui sont des groupes privés, de se poser en régulateurs de notre vie démocratique. C’est le rôle du législateur et de la justice. Le problème c’est que l’argument cache mal les contradictions. Car dans le même temps, cette même classe politique réclame aux opérateurs privés en question une autorégulation. On demande à Facebook ou Twitter de “modérer” les contenus qu’ils mettent en ligne pour empêcher la diffusion sur leurs réseaux des messages contraires à la loi, discours de haine, injures, propos racistes, par exemple. Un gilet-jaune appelant sur internet à “décapiter” le président de la République devrait ainsi être interdit d’expression par l’opérateur privé, quand un responsable politique appelant à l’insurrection de ces mêmes gilets jaunes serait intouchable, au nom de sa légitimité d’élu! Difficile à défendre!

Au delà des convictions politiques de chacun, ceux qui défendent l’acte de bannissement de Donald Trump le font précisément au nom de l’égalité. Pourquoi les règles de fonctionnement de twitter s’appliqueraient à l’internaute moyen et pas aux hommes politiques? Twitter ou Facebook, entreprises privées, fixent les conditions d’utilisation de leurs réseaux. Chaque internaute les connait et devrait donc les respecter au même titre, qu’il soit puissant ou misérable. De fait, si l’on considère qu’un réseau social est un éditeur de contenu, il devrait être responsable de ce qu’il publie, et donc libre de publier ou non les contenus. Mais là encore les choses ne sont pas si simples. D’une part, la régulation sur les réseaux sociaux, est quasi-inexistante, et les contenus haineux, racistes ou homophobes sont très peu sanctionnés par les opérateurs. De façon très américaine, on est plus facilement sanctionné pour un sein nu que pour une injure homophobe. D’autre part, tenir les opérateurs des réseaux pour responsables des contenus qu’ils diffusent, à la façon d’un éditeur de presse, serait impossible. Par définition, il ne s’agit pas d’éditeurs français, mais de sociétés multinationales et de réseaux transfrontières. Et même si on s’interroge aussi aux Etats-Unis sur les moyens de “maîtriser” un peu mieux les réseaux sociaux, particulièrement après les dérapages trumpiens, une réglementation internationale est peu envisageable.

En fait le problème est ailleurs. Il est dans la crédibilisation des réseaux sociaux, et donc des contenus qu’ils diffusent, opérée depuis plusieurs années, à la fois, par la sphère de l’information, et par la sphère politique. Twitter et Facebook, sont devenus le premier canal de communication des hommes politiques, toutes tendances confondues. Mais aussi la source principale et l’inspiration d’une grande partie des journalistes qui ont renoncé à l’enquête et à la vérification des faits, au profit du commentaire et de la recherche du buzz sur internet. Ceux qui dénoncent à longueur d’année les fake-news diffusées sur les réseaux sociaux, et pas seulement celles de Donald Trump, sont souvent les premiers à utiliser Twitter ou Facebook pour s’adresser à leurs électeurs ou ceux de leurs adversaires, pour séduire lecteurs ou auditeurs. Premiers à en faire des outils de propagande politique, ou de diffusion de polémiques “pièges à clics” comme on dit. Et hommes ou femmes politiques et journalistes ne sont pas hélas les derniers à s’adresser aux réseaux sociaux pour diffuser des informations fausses ou approximatives qu’ils n’oseraient pas assumer dans un autre cadre. Une attaque politique en moins de 280 signes, balancée comme un slogan de foire, une “punchline” comme on dit, engage beaucoup moins qu’un article de fond ou un discours politique public.

Le pouvoir qu’exercent aujourd’hui les opérateurs de réseaux dans la vie publique, en s’autorisant à censurer le président de la première puissance mondiale, est donc celui qu’on leur a donné, et Donald Trump le premier, qui en 2020 arrivait à rédiger en moyenne 800 messages par mois sur Twitter dont une bonne proportion de fausses informations. Mais ce coup d’éclat de Twitter et Facebook, traduit aussi sans doute leur inquiétude. En affichant leur intention de contrôler un peu plus étroitement qu’il ne l’ont fait jusqu’ici, la publication de contenus illégaux, en particulier d’appels à la violence, les réseaux sociaux cherchent sans doute à éviter que la question du contrôle de leur contenu ne vienne ou revienne sur le tapis, et sans doute aussi à amadouer par avance la future administration américaine. Trump lui-même menaçait il y a peu de limiter la protection judiciaire dont bénéficient les réseaux sociaux aux Etats-Unis. En France, au mois de juin dernier la loi contre les contenus haineux n’a pas pu franchir l’obstacle du Conseil constitutionnel. Les “Sages” ont recalé les articles qui imposaient aux opérateurs de retirer les contenus illicites dans un délai de 1 à 24 heures après signalement, selon les cas. Mais le sujet pourrait bien revenir sur le tapis, en France comme ailleurs. Et c’est ce que doivent craindre les opérateurs numériques. Car évidemment, assurer une modération efficace des millions de contenus qu’ils diffusent demanderait des moyens qu’ils n’ont pas envie d’y consacrer.

Nos libertés en péril?

Alors dictature ou pas? C’est la question à la mode qui agite les réseaux sociaux comme les médias. Sommes-nous en train de basculer dans un genre de dictature rampante, qui conduirait le pouvoir à nous confisquer peu à peu nos libertés, à nous priver du droit d’expression, à nous couper de l’accès à la culture, au nom tantôt de la menace sanitaire, tantôt des violences hebdomadaires de la rue, tantôt de la menace terroriste? Et l’on voit se multiplier les points de vue de gens généralement très intelligents et cultivés, professeurs de ceci ou chercheurs en cela, journalistes, médecins ou saltimbanques, dénonçant tout bonnement un Etat policier, voire un retour du fascisme!

Un bâillon pas très serré !

Premier sujet d’inquiétude partagé sur les médias, on tente de “bâillonner la presse” comme s’en plaint le journaliste Jean Quatremer dans Libération. A l’origine de l’accusation de Libé, le fait que lors d’une conférence de presse virtuelle d’Emmanuel Macron à Bruxelles, le nombre de questions des journalistes ait été limité à trois. C’est effectivement peu. Mais un rappel sémantique s’impose. “Baillonner” quelqu’un c’est l’empêcher de parler. Evidemment, Jean Quatremer a pu s’épancher dans les colonnes de son journal pour exprimer sa frustration de n’avoir pu poser lui-même les questions essentielles qu’il avait préparé pour le président français. Personne n’a essayé de le censurer, c’est bien là l’essentiel! Les journalistes peuvent s’exprimer auprès de leurs lecteurs et auditeurs autant qu’ils le souhaitent, informer, analyser, commenter… le plus souvent, en ce qui concerne Libération, à l’encontre du gouvernement. N’est-ce pas ce qu’on appelle la liberté de la presse? Et c’est bien qu’elle puisse s’exercer sans contrainte. On peut bien sûr regretter que Monsieur Quatremer n’ait pas la possibilité de poser la question qu’il souhaite, au moment où il le souhaite, au Président de la République, mais cela nous semblera plus un crime de lèse Quatremer, que de lèse liberté de la presse.

La société française connaît aujourd’hui une transparence en matière d’information sans précédent. Tout le monde, ou presque, peut accéder à un plateau télé ou aux colonnes d’un journal pour y défendre le point de vue de son choix, sans avoir à se soumettre à aucune exigence de respect de l’exactitude des faits. Les hommes et femmes politiques défilent sur les plateaux pour y répondre aux questions rarement complaisantes des journalistes et animateurs qui ne vérifient aucunes de leurs réponses. C’est open bar sur tous les plateaux, les chroniqueurs de tout poil sont en roue libre… Non, la presse n’est pas bâillonnée! Et ce n’est pas à Libé qu’on rappellera que le cérémonial des conférences de presse, qui sont de véritables fabriques de langue de bois, est bien loin d’être l’alpha et l’omega de la recherche d’informations.

Le flou de la loi Sécurité Globale

Oui mais il y a l’article 24! Venons y! Des milliers de personnes ont manifesté pour s’en inquiéter… Est-ce que l’article en question, qui a été pour l’instant gelé pour réécriture, et ne devrait donc pas figurer tel quel dans la version finale de la loi sécurité globale, porte atteinte à la liberté d’informer?

Dans son intention, on ne peut pas le dire: vouloir sanctionner d’une lourde peine le fait de désigner sur internet des policiers à la vindicte publique n’est pas forcément l’expression d’une volonté de restreindre la liberté de la presse. Dans ses effets, on peut le craindre. La peur de la nouvelle sanction pourrait pousser les rédactions à flouter les photos de policiers pour éviter tout problème. Comme on floute les casseurs, pour éviter qu’ils soient reconnus. Dans un cas comme dans l’autre, cette retenue ne parait pas de nature à empêcher la manifestation de la vérité quelle qu’elle soit. Le problème n’est sans doute donc pas dans le texte de loi, qui paraît surtout totalement inutile dans la mesure où il existe déjà dans notre code pénal tous les éléments nécessaires pour sanctionner la volonté de nuire à autrui en général et donc à la police en particulier.

Le problème est celui du déroulement des manifestations ces derniers mois. De la présence de groupes de journalistes auto proclamés, qui s’insèrent dans les manifestations les plus violentes, avec leur téléphone portable ou leurs caméras, sensées leur garantir une immunité vis à vis des violences émanant de policiers, et qui filment à bout touchant les forces de l’ordre pour arriver à décrocher la séquence de violence qui déclenchera l’émotion anti-policière sur les réseaux sociaux, et fera le maximum de buzz. Pour le plus grand bonheur des black blocs et autres casseurs qui s’installent maintenant dans chaque manifestation, et profitent de cette “video-intimidation” de la police pour se livrer à leurs activités destructrices devenues hebdomadaires depuis le début de la crise des gilets jaunes.

Qu’on se comprenne bien, les violences émanant des forces de l’ordre existent. Le choix de confier pour partie le maintien de l’ordre aux policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) qui vivent souvent leur métier dans un climat de guerre civile, celui qui règne dans certaines banlieues entre eux et les délinquants, comme l’illustre le film “Les Misérables”, est évidemment générateur de violences. Le maintien de l’ordre et la lutte contre la criminalité sont deux missions de la police tout à fait différentes. Qui n’exigent pas les mêmes attitudes, les mêmes comportements, ni sans doute la même formation. Et il semble bien que notre police nationale pêche au niveau de la formation. Tout cela nécessite sans doute une remise à plat. Les violences à l’encontre des manifestants existent, en France, comme dans d’autres pays, et elles sont condamnables ici comme ailleurs. On observera toutefois que peu de pays ont connu la succession de manifestations violentes à laquelle les forces de l’ordre françaises ont eu à faire face ces deux dernières années.

Question connexe, mais de première importance: les violences exercées à l’encontre des manifestants ont elles remis en question le droit de manifester en France, et donc porté atteinte à une liberté fondamentale? La réponse est dans le nombre record de cortèges revendicatifs, ou présumés tels, enregistrés sur le territoire ces derniers mois…

Un droit d’asile menacé?

Si l’on en croit les innombrables “lanceurs d’alerte”, la dérive autoritaire du pouvoir ne se traduirait pas qu’à travers son comportement à l’égard de la presse ou la rudesse de ses forces de police, mais aussi à travers son attitude discriminatoire à l’égard des minorités du pays. Cela concerne d’une part les migrants, à qui la République refuserait obstinément un droit à l’intégration, et les musulmans que l’on persécuterait au nom de la lutte contre le terrorisme.

Arrêtons nous quelques minutes sur la question migratoire. On a tous vu ces tentes place de la République à Paris, évacuées sans ménagement par les forces de l’ordre, il y a quelques semaines. Et on s’est évidemment senti mal à l’aise. Doublement mal à l’aise. D’abord parce qu’on ne peut évidemment se satisfaire de voir maltraiter de pauvres gens, dont le seul tort est d’avoir fui la persécution ou la misère dans leur pays pour s’inventer un improbable ailleurs plus réconfortant. Ensuite parce que l’utilisation de leur détresse par des militants associatifs menant un combat politique qui les dépasse complètement, était tout aussi indigne. Installer des migrants sans abris sous des tentes place de la République en sachant évidemment que la police interviendrait pour les évacuer, et en espérant l’incident à filmer qui permettrait de populariser un combat militant, avait plus avoir avec l’agit-prop qu’avec la défense des plus faibles.

Au delà de l’agitation, reste un problème de fond non réglé. Comment concilier notre devoir d’asile avec les limites de nos capacités d’intégration? Comment tolérer que des gens, dont l’aspiration au droit d’asile a été pris en compte dans le cadre d’une procédure en cours, soient abandonnés à la rue? Tout examen d’un dossier de demande d’asile ne devrait-il pas être assorti d’une offre d’abri pour la durée de la procédure? Mais aussi comment concilier la lenteur protectrice de nos procédures judiciaires, et la nécessité d’apporter une réponse rapide à ces gens qui demandent à refaire leur vie chez nous? Après deux ou trois ans de survie sur le territoire français, de décision de justice en recours, peut-on encore mettre un migrant de force dans un avion? Peut-on lui interdire de travailler pendant cette période d’attente, alors qu’on lui permet, et c’est tant mieux, d’envoyer ses enfants à l’école? Et le champ des interrogations ne s’arrête pas au traitement du droit d’asile: comment traiter ceux qui viennent sur notre territoire non pas pour y rester mais dans le seul but de rejoindre une Grande-Bretagne qui ne veut pas d’eux?

Toutes ces questions sont légitimes, demandent des réponses, bien difficiles à élaborer, posent des problèmes humains et moraux, conduisent à nous interroger sur la balance égoïsme/humanisme… mais aucune ne permet pour l’heure de conclure que nous avons définitivement perdu de vue la lumière, et que notre pays s’enfonce dans les ténèbres de l’intolérance et de la xénophobie.

Oui mais, sur le chapitre de la xénophobie, l’affaire de la loi sur le séparatisme pose un vrai problème, nous disent les militants d’une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. Qu’en est-il? Là encore on crie au loup de façon préventive puisque la loi n’est pas connue dans ses détails. Qu’en savons-nous, et cela augure-t-il d’un virage à l’extrême-droite du pouvoir?

Libertés restreintes pour les islamistes?

L’objectif affiché du pouvoir sur cette question est de priver d’oxygène ceux qui utilisent la religion musulmane pour pousser une partie de la communauté française à rejeter les lois de la République, qui selon eux ne feraient pas suffisamment la place à celles de l’Islam. D’empêcher les islamistes qui prêchent la haine et le rejet des principes qui fondent notre République d’avoir pignon sur rue, et de bénéficier de la bienveillance de la Nation. De bloquer également les interventions de pays étrangers, qui par leurs financement d’activités religieuses sur notre territoire, assurent la promotion de l’intolérance islamiste. De s’assurer que tous les enfants de France puissent bénéficier de l’école publique dont le rôle est de former des citoyens, quelle que soit leur religion ou leur absence de religion. De protéger l’intégrité physique et morale des enfants de la Nation, indépendamment des choix religieux de leurs parents. De lutter sans merci contre ceux qui considèrent qu’une opinion religieuse peut légitimement s’exprimer par la violence… Tout cela ne parait pas receler d’atteinte aux principes républicains.

Mais évidemment, la démarche n’est pas sans risque. Les islamistes ont beau jeu de dénoncer un ostracisme à l’égard de la religion musulmane. Et de tenter de mobiliser les musulmans contre ces mesures: le sentiment d’exclusion est un puissant fédérateur. D’autant qu’une partie de la gauche, et l’extrême-gauche, abondent dans leur sens et ne veut voir derrière le projet gouvernemental qu’un dispositif anti-musulmans et donc in-fine xénophobe. C’est évidemment un hiatus dans la réflexion de gauche. Manuel Valls parlait de deux gauches irréconciliables. D’autres veulent voir dans l’ambiguïté de la gauche un “islamo-gauchisme”, selon une formule qui fait florès, mais n’a pas grand sens. L’islamisme et le gauchisme, ou la pensée de gauche en général, n’ont absolument rien de commun. Simplement, à vouloir systématiquement, de façon tout à fait légitime, défendre les minorités contre l’arbitraire du pouvoir, les militants de gauche se sont trouvés piégés. En situation de défendre publiquement, pour certains, les certificats de virginité exigés de certaines jeunes filles musulmanes, et que le gouvernement veut interdire, voire la polygamie, comme un simple fait culturel… Bref, une partie de la gauche se trouve prise dans une contradiction inattendue, entre défense de principe des droits des minorités, et défense des valeurs humanistes qui constituent son ADN.

Et de fait, la marge de manœuvre du législateur est assez étroite. Prendre des mesures efficaces contre l’islamisme radical sans donner aux personnes de religion musulmane l’impression qu’elles sont dans le collimateur de l’action publique ne sera pas simple. S’attaquer au “fonds de commerce” des islamistes sans aller au delà de ce qui est nécessaire, et donc sans verser dans la persécution, non plus. Le faire également sans apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite qui ne rêve que de bouter hors des frontières tous ceux qui ne lui ressemblent pas, ne sera pas facile non plus. Cette voie étroite, n’est certes pas sans risque, mais elle ne constitue pas une régression républicaine. Retirer aux Frères Musulmans et leurs émules les moyens de leur action militante ne constitue pas un recul démocratique.

Les limites des restrictions sanitaires

Evidemment, il en va tout différemment des mesures adoptées dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Chacune constitue indiscutablement une limitation de nos libertés sans précédent par temps de paix. Et ces restrictions apparaissent pour ceux qui les subissent comme autant de manifestations d’un exercice solitaire et absolu du pouvoir. Sans doute ces mesures, probablement nécessaires, auraient elles été vécues différemment si elles avaient pu résulter d’un débat national dans lequel opposition et majorité auraient recherché ensemble, de façon sincère et sans arrières pensées politiciennes, comme c’est le cas dans d’autres pays, les meilleures voies pour protéger les Français les plus fragiles. Mais c’est impossible ici, on le sait. La majorité forte de son surnombre à l’Assemblée Nationale est encline à se passer de dialogue, quand l’opposition, encore sous le coup de son éviction du pouvoir, semble n’envisager sa reconstruction que dans un rejet systématique de tout ce qui vient du gouvernement. Du coup tous ceux qui ne croient pas au péril sanitaire, ou estiment que la mort de quelques dizaines de milliers de personnes fragiles n’est pas une problème majeur pour une nation, voient dans les mesures qui se succèdent l’expression d’un durcissement liberticide du régime.

La complexité de la situation, le caractère inédit de la pandémie, rendent évidemment très difficile l’évaluation des mesures retenues. Fallait-il imposer un couvre-feu et n’est-il pas abusif? Est-il juste de fermer les salles de spectacle et de couper ainsi l’accès à la culture, quand on laisse les gens s’entasser dans les supermarchés? Faut-il vraiment laisser les écoles ouvertes? Chacun a sa réponse, dépendant le plus souvent du groupe social auquel il appartient. Mais dès lors que l’on admet la nécessité de protéger les plus fragiles face à cette pandémie, on n’a plus d’autre choix que de faire confiance aux mesures retenues par le gouvernement et les experts qui l’entourent, en espérant qu’ils ne se trompent pas trop dans leur analyse. A condition évidemment que tout cela ait une fin. Et vite! Et c’est là que le risque de dérive autoritaire existe.

La tentation peut être forte aujourd’hui pour le pouvoir d’anticiper sur les crises futures en se donnant des moyens législatifs “durables” pour restreindre “exceptionnellement” les libertés lorsque c’est nécessaire. Une sorte d’état d’urgence sanitaire (ou pas) potentiel permanent, qu’il ne resterait plus qu’à actionner à la demande, lorsque le pouvoir estime que la situation le justifie, en se contentant d’une validation parlementaire a posteriori acquise d’office ou presque, compte-tenu de notre système électoral. Ce serait évidemment un danger de première grandeur.

Personne ne peut prédire qui demain dirigera ce pays, et si les armes juridiques forgées aujourd’hui par un gouvernement, par ailleurs soucieux de respecter scrupuleusement la légalité républicaine, ne tomberont pas un jour dans les mains de dirigeants moins scrupuleux. Et c’est là, beaucoup plus que sur le floutage, ou pas, de vidéos de policiers en service, que se joue le devenir de notre système démocratique. C’est ainsi l’ensemble des dispositions prévues dans la loi Sécurité Globale, et celles qui composeront la future loi “confortant les principes républicains” qui méritent d’être examinées sous cet angle. L’élargissement des prérogatives des polices municipales, sans obligation de formation ad-hoc ne devrait pas aller de soi. L’éventuelle sous-traitance de missions de la police républicaine vers des sociétés de sécurité privée a de quoi inquiéter. De même l’utilisation de drones de surveillance, prévue elle aussi dans la loi sur la sécurité, devrait être strictement encadrée… Et les mesures destinées à lutter contre l’islamisme ne devront pas pouvoir être détournées de leur finalité, pour permettre en d’autres temps, sous un autre régime, de stigmatiser ou persécuter une partie de la population.

Certes, la France n’a pas éteint les lumières pour devenir un état policier, comme se plaisent à l’affirmer quelques bateleurs de plateaux, mais la vigilance doit demeurer la règle, particulièrement lorsque la gravité et la multiplication des crises risquent de pousser nos dirigeants, dans un souci d’anticipation du danger, au nom du “principe de précaution” -qu’on a malencontreusement inscrit dans la constitution- à prévoir et organiser la suspension, “exceptionnelle”, d’une partie de nos libertés.

Fallait-il confiner ou pas? Un débat dérangeant!

C’est un raisonnement qu’on entend sur les plateaux télé et les réseaux sociaux: le confinement n’aurait servi à rien, et il aurait été la cause d’une véritable désastre, économique, social et moral. Pour étayer leurs propos, les Diafoirus de circonstances font appels aux statistiques qui les arrangent, voire arrangent les statistiques dont ils disposent, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment probantes. Et l’on pourrait prouver, nous dit-on, en comparant différents pays ayant confiné ou pas, décrété un couvre-feu ou pas… que le nombre de morts ne dépend quasiment pas de la politique menée par les différents gouvernement. Nos gouvernants nous auraient donc offert, depuis le printemps, pour leur seul plaisir de diriger nos vies, un show digne d’Ubu, avec leurs couvre-feu, interdictions de faire la fête, et fermeture des petits commerces non essentiels, leurs attestations de déplacements, leurs restrictions d’activité sportive, leurs empaquetage des rayons de supermarchés… j’en passe et des meilleures. Et les premières victimes de ces politiques absurdes, seraient les jeunes, condamnés à la misère économique, à la frustration quotidienne, voire à la dépression et au suicide, alors même qu’ils ne sont pas ou peu menacés par le virus.

Examinons posément les arguments en question. Primo, qu’en est-il de l’efficacité du confinement? Les statistiques nous disent que le taux de contamination baisse depuis qu’il est en place, que l’on a évité une catastrophe annoncée dans les hôpitaux. Emmanuel Macron ne doute pas du lien de cause à effet entre les mesures de restriction des libertés et le ralentissement de l’épidémie. Mais évidemment cela ne prouve rien. Les sceptiques ont un argument tout prêt: c’est le virus qui a eu un coup de mou! Il est moins virulent qu’il ne fut, et le confinement n’y est pour rien. Comme de toutes façons on est sur les plateaux dans le domaine de l’opinion, de la croyance, plus que de la science, chacun peut le penser s’il le souhaite. Observons toutefois que la Suède, longtemps donnée en exemple pour son libéralisme vis à vis de l’épidémie, prend aujourd’hui des mesures coercitives en catastrophe, pour faire face à une deuxième vague très puissante, tandis que la Corée connaît une troisième vague, qui inquiète beaucoup les autorités. En Italie comme en Allemagne, à un niveau moindre, l’épidémie ne semble pas non plus faiblir, et n’est-ce pas Angela Merkel elle même, qui demande aujourd’hui la fermeture de toutes les stations de ski d’Europe?

Plusieurs études ont été effectuées pour tenter d’évaluer le nombre de morts évitées par le confinement, 60000 personnes auraient été épargnées en France grâce au premier confinement au printemps, nous dit une étude, des chercheurs britanniques évaluent eux à 3 millions le nombre de personnes qui auraient trouvé la mort dans le monde sans ces mesures de confinements… Mais évidemment comme personne ne peut mesurer ce qu’il serait réellement advenu si on n’avait rien fait, il s’agit de modèles théoriques, facilement contestables pour qui veut démontrer l’inverse.

Faute de pouvoir mesurer précisément les effets positifs du confinement, il est évidemment plus facile d’en évaluer les effets négatifs. Sur le plan économique d’abord. De façon directe l’interruption quasi-totale de l’activité lors du premier confinement, partielle lors du second, vont coûter très cher au pays. Pour l’instant le recours massif au chômage partiel a limité les licenciements. Mais ce n’est sans doute que partie remise, les entreprises affaiblies pendant la pandémie, licencieront dès que le chômage partiel ne couvrira plus leur baisse d’activité. Certes l’Etat multiplie les primes, allègements de charges, et dédommagements divers pour tenter d’aider les plus fragiles, mais la note finale sera forcément salée. Et retombera forcément sur les générations à venir en venant plomber un peu plus notre dette nationale.

Naturellement, et c’est un des arguments forts de ceux qui dénoncent les mesures sanitaires, les plus fragiles seront en premières lignes. Les jeunes qui ont la malchance d’arriver sur le marché du travail en pleine pandémie, seront gravement pénalisés, au moins pendant quelques mois. Les personnes se trouvant dans des situations précaires -petits boulots, intérim, travail au noir- pourraient bien basculer en grand nombre dans la pauvreté, c’est d’ailleurs de que disent déjà observer les associations humanitaires. Sans oublier les conséquences dans les pays pauvres de la crise économique que vont connaître les pays riches: c’est sans doute en milliers de vies humaines qu’il faudra les comptabiliser.

Mais l’impact n’est évidemment pas seulement économique. Les conséquences sur le moral des citoyens confinés sont loin d’être mineures. Et là encore, les plus précaires sont frappés le plus durement. Une famille entière enfermée dans 50 mètres carrés d’appartement ne vit pas vraiment le même confinement qu’un couple de retraités qui tourne en rond… dans son jardin. Une personne âgée enfermée dans sa chambre d’Ehpad, qui ne reçoit plus de visites de sa famille, ne vit pas la même privation que le cadre d’entreprise contraint à faire du télétravail depuis son canapé. Certaines études démontreraient même que le nombre de dépressions, voire les pulsions suicidaires chez les jeunes, serait en expansion, tant serait insupportable pour eux la frustration de perdre six mois de leur jeunesse, de se sentir isolés, de ne pas pouvoir sortir en boite avec ses amis, ou fréquenter les bars jusqu’à des heures improbables de la nuit.

Tout cela nous mène tout droit à la conclusion qui a le vent en poupe sur les plateaux de télévision: on est en train de sacrifier une génération, les plus jeunes, avec ce confinement et ces privations de liberté, pour sauver quelques années de vie des plus vieux, les “boomers”, qui sont les principales victimes du virus. Et l’on pourrait ajouter pour noircir un peu plus le tableau que cette génération qui arrive aujourd’hui sur le marché du travail, n’aura même pas de retraite décente, lorsqu’elle aura l’âge des “boomers” en question, et peut-être même plus de planète parce que ses ainés l’auront détruite… Au secours!

C’est partiellement vrai. Les plus jeunes font indéniablement les frais de la crise sanitaire. Mais osera-t-on rappeler qu’une génération précédente, celle qui avait 20 ans dans les années 90, devait faire la place dans leurs tendres années à 12 mois de service militaire… pas facile à vivre non plus? Voire même évoquer une génération encore avant pour qui c’était 24 mois en Algérie? On évitera de remonter plus en amont. Comparaison n’est pas raison! Mais il faut tout de même relativiser le traumatisme, réel, subi par les jeunes, victimes indéniables de mesures sanitaires qui étaient principalement destinées à protéger leurs ainés.

Mais quelle était l’alternative aux mesures de privation de libertés? La jouer à la suédoise, et laisser le virus se propager, dans un pays où l’autodiscipline n’est pas le trait culturel dominant, en misant à terme sur l’immunisation collective de la population par contamination du plus grand nombre? Certes, les principales victimes auraient été les plus fragiles. Personnes âgées et malades chroniques y seraient passés en premier. Mais pas seulement! On a appris depuis le début de l’épidémie que le virus pouvait aussi frapper des personnes jeunes, en forme, et leur laisser des séquelles lourdes. On sait aussi que les hôpitaux auraient été débordés, et auraient donc, encore plus qu’il ne l’ont fait, différé le traitement de malades autres que les victimes du coronavirus, condamnant des malades chroniques à une perte de chance de survie. Et tout cela pour un résultat très incertain: personne aujourd’hui ne peut affirmer que l’immunité collective aurait fonctionné, la situation en Suède semble bien démontrer le contraire.

Mais au delà des conjectures épidémiologiques, c’est une question de principe qui est posée. Devait-on sacrifier délibérément la vie des plus fragiles au bien être économique et moral des plus forts? Nous n’étions plus dans la situation des épidémies précédentes où les choix de soigner ou pas se faisaient dans un relatif secret médical. Où les couloirs d’hôpitaux pouvaient être encombrés de cadavres -ce fut le cas pour la grippe de Hong-Kong en 1969- sans que la nation s’en émeuve. Au printemps dernier les choix devaient être faits dans une transparence totale. Si l’on avait décidé, au moment où tous les pays ou presque prenaient des mesures sanitaires rigoureuses, de laisser le virus faire son œuvre, cela aurait été au grand jour. Et c’est la nation dans son ensemble qui aurait eu à assumer ce sacrifice des plus fragiles. Une nation peut-elle se retrouver et se rassembler autour d’un choix d’une telle nature: sacrifier les plus fragiles pour sauver la santé économique et morale de ceux qui restent? Jeter les plus malades par dessus bord pour maintenir le rythme de navigation? Miser sur le renforcement collectif par l’élimination des plus faibles? Quel cauchemar!

Ceux qui se battent contre les mesures sanitaires, au nom du fait que cette maladie concernerait principalement les plus âgés et les malades, et que les mesures de prévention seraient en revanche injustes et désastreuses pour tous les autres, ont-ils bien mesuré les implications de leur combat?

Presse-Etat, le torchon brûle

Le malentendu entre la presse et le pouvoir est maintenant total. 80 responsables de rédactions en France disent “s’inquiéter de la volonté du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, de porter atteinte à la liberté de la presse dans le cadre des manifestations…” En cause une déclaration de celui-ci suggérant aux journalistes une forme d’accréditation en préfecture avant les manifestations. Déclaration stupide, contraire au droit, rapidement retirée par le ministre, mais qui venait s’ajouter au fameux article 24 de la loi relative à la sécurité globale, adopté par le parlement, qui vise à empêcher que les policiers soient pris pour cible sur les réseaux sociaux, et qui a provoqué une manifestation de plusieurs milliers de personnes, à l’appel de journalistes et de partis de gauche, samedi au Trocadero. Au point que des journalistes, de bonne ou de mauvaise foi, en viennent à dénoncer sur les réseaux sociaux une tentative de les priver de la liberté d’informer.

Comment donc en est-on arrivé là, alors que dans les faits on a sans doute atteint un niveau de transparence de la vie publique, et de promotion tous azimuts de la critique, inégalé dans le passé?

Pour comprendre, il n’est pas inutile de faire un bref retour en arrière. A une époque où les chaînes d’informations en continu n’existaient pas, et où les réseaux sociaux étaient encore dans les limbes informatiques. Les journalistes faisaient leur métier, pour la plupart en toute indépendance, en tentant, là aussi pour la plupart, de respecter des règles déontologiques qui avaient cours dans les rédactions: vérification des informations, respect de la présomption d’innocence, séparation des faits et des commentaire… Bien sûr cela n’empêchait pas les parti-pris des uns ou des autres, mais le respect scrupuleux des faits, qu’incarnait à l’époque la presse américaine, guidait la démarche de bien des rédactions. Et l’on couvrait les manifestations, parfois en portant des brassards presse fournis par la commission de la carte de presse, parfois sans, parce qu’ils étaient rares, et il arrivait alors qu’on soit surpris par une charge de police sans que pour autant l’ensemble de la profession se soulève le lendemain pour dénoncer une bascule du pouvoir dans la dictature.

Et lorsqu’on publiait des photos mettant en scène des personnes dans des situations qui pouvaient leur nuire, souvent d’ailleurs des manifestants, on floutait les photos pour les protéger. On floutait aussi les photos de mineurs, et personne n’y voyait une atteinte à la liberté d’informer.

Depuis, évidemment, tout s’est accéléré. La profession a évolué sous la pression des réseaux sociaux et de la quête d’information en temps réel. Les rédactions ont fait de plus en plus de place au commentaire, à la polémique, aux opinions, souvent au détriment de la recherche et de la vérification des faits, poussées par une quête d’audience qui dictait de nouvelles règles: priorité à la vitesse, à la caricature, à l’excès… L’absence totale de règles sur la toile a déteint sur les médias traditionnels. Le principe “first facts”, les faits avant tout, hérité de la presse américaine, céde la place à la recherche de la “punchline”, la phrase choc, qui assure le maximum de reprises sur les réseaux sociaux.

Dans les manifestations aussi les choses ont changé. Jadis les CRS et gendarmes avaient à faire à deux catégories d’individus: des manifestants, qu’il s’agissait de contenir, et des journalistes, avec ou sans brassards, qu’il était convenu de ne pas trop bousculer. Le nouveau contexte n’a plus rien à voir. Face à eux des manifestants, souvent violents, et des grappes d’individus armés de téléphones portables les filmant non stop en gros plans, souvent à bout touchant, pour tenter de saisir le coup de matraque ou le tir de grenade qui fera pendant quelques heures le buzz sur les réseaux sociaux. Parfois ces individus ont marqué “presse” sur leur équipement de manifestant (casque, voire masque à gaz). Certains sont des journalistes appartenant à des publications reconnues par les organisations professionnelles (Commission de la carte des journalistes, commission paritaire des publications de presse…) d’autres sont des bloggers qui ont le souci de fournir des informations à ceux qui suivent leurs publications. D’autres enfin cherchent simplement à alimenter un combat militant contre la police, en multipliant les publications sur internet de scènes de violence policière, parfois provoquées. Tous se prétendent journalistes, et estiment à ce titre devoir bénéficier d’une immunité.

Tout cela aurait pu et dû se réguler au niveau de la profession. Il aurait sans doute été possible de définir ou redéfinir quelques garde-fous pour encadrer la profession de journaliste, et les conditions de couverture des manifestations. Au lieu de cela les rédactions dans leur ensemble ont préféré faire jouer une forme de solidarité contre l’Etat, qui les a amené à soutenir toute personne se prétendant journaliste et s’opposant à la police. Le journalisme cessait d’être une profession pour devenir un état. Toute personne détentrice d’un téléphone portable, affirmant travailler, bénévolement ou pas, pour le compte d’un site internet, et se rendant dans une manifestation pour filmer la police, pouvait bénéficier du soutien de la profession, si elle se proclamait journaliste. Quel que soit le compte en ligne pour lequel elle réalisait ses vidéos… Quel que soit son engagement politique ou militant. Quelles que soient ses intentions. Osera-t-on dire que ce choix assumé permet aussi aux rédactions “installées” de profiter de contenus bon marché réalisés en dehors de toutes règles déontologiques, et qui font le buzz sur leurs propres sites internet?

En fait, on avait pu craindre avec l’arrivée des réseaux sociaux que ceux-ci fassent de l’ombre aux médias professionnels. Mais on est très au delà de cette crainte. Les médias professionnels se sont en quelque sorte déstructurés au contact des réseaux sociaux qui sont devenus pour eux un enjeu majeur, partagé avec les militants de tous crin et de toutes tendances, pourvoyeurs de fake-news, et complotistes en tout genre. Et leur crédibilité auprès du public, les études le montrent régulièrement, en subit les conséquences et s’effondre peu à peu.

Evidemment ce phénomène n’est pas seulement français, mais on a commence à voir dans d’autres pays des réactions à ce mélange des genres fatal à terme pour la profession, la crédibilité des médias, et la défense de la vérité. La BBC vient ainsi d’adopter un règlement intérieur qui prévoit qu’un journaliste qui prendrait des positions partisanes sur les réseaux sociaux puisse être sanctionné par son employeur. Il est peut-être encore temps pour que la profession se souvienne que ce métier n’est pas tout à fait une activité comme une autre, que la recherche de la vérité a du sens, que l’information impartiale et complète du public est vitale pour une société, qu’elle est une condition de la démocratie, et que dans ce cadre, le pouvoir de dire les faits pèse bien plus que celui de les commenter.

Bien sûr ce n’est pas simple. Il est plus facile de manifester contre l’autoritarisme de l’Etat, pour la liberté de filmer les policiers en gros plan, que de s’assoir autour d’une table pour reparler de déontologie. Pour tenter de redéfinir une frontière entre le métier d’informer et le militantisme politique, dans un nouveau contexte qui, du fait de l’explosion des réseaux sociaux, semble incontrôlable. Une remise en question de la part des journalistes est sans doute nécessaire.

Mais pour qu’elle ait lieu sans doute faudrait-il que le ministre de l’intérieur évite de son côté, par des propositions (provocations?) absurdes et des déclarations à l’emporte pièce, de souder la profession contre l’Etat. Protéger les policiers pour qu’ils ne puissent être pourchassés sur les réseaux sociaux, voire à la porte de chez eux, parce que leur identité a été rendue publique, est évidemment légitime. Cela n’impliquait pas pour autant de modifier la loi sur la presse. L’objectif aurait pu sans doute être atteint par une autre voie. Sans donner l’impression de vouloir restreindre encore les libertés publiques, au moment où la situation sanitaire conduit à les suspendre pour partie.

Confinement: comment tourner la page du livre?

En tennis on dirait “double faute”! En communication on pourrait se contenter d’un “quelle connerie!” En politique, on pourrait s’interroger sur les raisonnements, sans doute très sophistiqués qui ont conduit à ce naufrage. Nous avons le premier gouvernement qui ait estimé judicieux d’interdire à des magasins, par ailleurs habilités à vendre toutes sortes de choses nécessaires ou inutiles, de vendre des livres! Fournissant ainsi un argument en or massif à tous ceux qui cherchaient pour des raisons politiques à dénoncer la décision de confiner la population pour enrayer la deuxième vague de l’épidémie de coronavirus. Formidable! En pleine campagne sur le caractère inaliénable de la liberté d’expression, et plus généralement de toutes les valeurs qui font le patrimoine du pays des lumières, les consommateurs vont pouvoir défiler pendant plusieurs semaines dans leurs supermarchés devant des rayons culturels occultés par décision du gouvernement. Interdit de lire!

Mais comment en est on arrivé là? Evidemment les librairies n’étaient pas la cible des experts qui ont établi le plan de confinement. Juste les victimes collatérales. L’idée était de limiter au maximum les contacts entre les gens et donc de leur interdire de se rendre en nombre dans les magasins non indispensables. Le biais était donc présent dès le début dans le raisonnement. Comment définir un commerce indispensable? C’est évidemment subjectif et dépend de la pratique quotidienne de celui qui en décide. Gageons que le fonctionnaire ministériel (ils s’y sont peut-être mis à plusieurs) qui a proposé le classement aux politiques entre le nécessaire et le superflu, l’a fait en toute sincérité: les denrées alimentaires pour se nourrir, les produits de bricolage pour ceux qui en ont besoin dans leur activité professionnelle, l’informatique et ses dérivés pour faciliter le télétravail… Indispensable! Tout cela pouvait paraître parfaitement logique.

Pour le reste, notre fonctionnaire a sans doute puisé dans son vécu. Le sport? Vous voulez dire le jogging au crépuscule le long des quais de Seine, son iPhone accroché au bras, son cardiomètre au poitrail (pour ceux qui n’ont pas le dernier modèle de montre apple avec électro-cardiogramme en temps réel pendant la course…)? Autorisé! A condition de ne pas s’éloigner de plus d’un kilomètre, mais c’est largement suffisant vu le temps libre que nous laisse le boulot.

Le “Click and Collect” à la française

Restait la question épineuse de la culture. Et là notre fonctionnaire hypothétique et de bonne volonté, sortait un peu de sa zone de confort. On a beau être extrêmement cultivé, quand on travaille dans un ministère c’est pas tous les jours qu’on peut aller au théâtre, ou au cinéma. Et je ne vous parle pas des concerts de rock. Après tout, suspendre ces activités pendant un mois ou deux ne changera rien à l’exception culturelle française. Et puis on pourra toujours télécharger des spectacles sur internet. Tous les opéras du monde on mis leurs joyaux en téléchargement libre lors du premier confinement. Et regarder Netflix pour voir des films. Et plus personne n’achète chez les disquaires. Mais les livres? Les quoi? Les livres. Ceux qu’on vend dans les librairies, qui sentent bon le papier, qu’on pose négligemment sur sa table de nuit, qu’on repasse à ses amis quand on les a finis… Ben pour les livres, on ne change rien… on va sur Amazon. Ou alors on télécharge une version numérique, on trouve à peu près tout, et c’est encore plus pratique, on peut en empiler des dizaines sur sa table de nuit… dans son iPhone. Donc pas de problème. La lecture reste autorisée quand on ferme tous les commerces non indispensables. Et pour ceux qui tiennent absolument à acheter un livre en papier chez un libraire indépendant, à l’ancienne, on autorise le “click and collect” à la française: je commande par internet ou par téléphone à mon libraire et je vais chercher mon livre sur place. Jusque là il n’y a rien à dire, la logique est respectée.

Qu’à ce stade personne parmi les politiques appelés à prendre les décision n’ait réagi est beaucoup plus surprenant. Fascination naïve pour les nouvelles technologies? Volonté d’éviter les exceptions qui auraient rendu les règles du confinement moins compréhensibles? Habitudes de lecture oubliées sous la pression d’activités politiques chronophage? En tout cas même la ministre de la culture Roselyne Bachelot, qui a tenté en vain d’obtenir l’ouverture des cinémas, n’a pas vu venir le problème, ou en tout cas n’a pas su prendre la défense des libraires. En tout cas les réactions ne se sont pas fait attendre. En laissant les supermarchés vendre des livres et en fermant les librairies, on assassine une nouvelle fois la librairie indépendante, donc la culture française elle-même… ont fait valoir les libraires, mais aussi tous ceux qui cherchaient un angle d’attaque contre le plan de confinement du gouvernement, qui par ailleurs est soutenu par les deux-tiers des Français si l’on en croit les sondages.

C’est là que nos gouvernants se sont enfoncés en doublant la mise. Au terme d’une réunion avec les représentants des libraires et des grandes surfaces, il a été décidé en urgence… d’interdire la vente de livres par la FNAC ou les grandes surfaces qui restent ouverts. Pourquoi? Pour éviter la concurrence déloyale à l’égard des libraires. Il est donc interdit de vendre des livres en rayon. Seule la vente en ligne ou en drive reste autorisée… ce qui revient à placer tout le monde sur le terrain d’Amazon, champion mondial de la vente en ligne. Et donc à interdire le conseil au client, la possibilité de feuilleter les livres… qui constituent l’avantage concurrentiel de la vente en magasin, et le principal déficit d’… Amazon, qui ne peut offrir ces services! Comprenne qui pourra.

Mais ce n’est pas tout, en laissant interférer les règles de la concurrence dans le plan de confinement, en acceptant d’en faire un critère de décision, les autorités ont évidemment réveillé les appétits et les aigreurs. Ce qui est vrai pour les libraires indépendants ne devrait-il pas l’être aussi pour les magasins de jouets, fermés, alors que les supermarchés vont pouvoir faire leur chiffre d’affaires de cadeaux de Noël sous la protection du confinement? Et que dire des merceries indépendantes? Et des quincaillers? Et des parfumeries? Ne faut-il pas interdire la vente de jouets, de boutons, et celle des casseroles, pourtant bien utiles pour faire cuire les denrées alimentaires indispensables? Il n’y a évidemment qu’Amazon que tout cela fasse sans doute rigoler.

Déjà des appels à la désobéissance

Déjà ceux qui cherchaient un angle pour attaquer le plan de confinement s’engouffrent dans la brèche. Plusieurs maires ont pris des arrêtés municipaux autorisant l’ouverture des librairies, voire de tous les commerces locaux, annonçant un bras de fer avec l’Etat, dont le résultat sera évidemment de fragiliser le plan de lutte du gouvernement, et d’inciter les citoyens à la désobéissance civile. Une fois de plus, on continuera sur les plateaux télé à mettre en doute l’utilité des mesures anti-covid, à contester ces nouvelles atteintes aux libertés, dont le caractère arbitraire sera largement nourri par la polémique sur le commerce local…

Pouvait-on éviter cet incroyable gâchis? Pas sûr mais peut-être, en dialoguant un peu plus avant de décider. En choisissant la voie d’un débat préalable aux restrictions des libertés, qui aurait certes fait perdre au Président l’effet de surprise (tout relatif tant les télévisions ont eu le loisir de commenter les mesures avant même leur adoption), mais aurait peut-être permis de voir venir les chausse-trappes et de les éviter. La démocratie y aurait gagné, la logique aussi, et donc l’efficacité des mesures. Maintenant il sera plus difficile de récupérer la confiance perdue dans cet épisode ridicule. Le nouveau confinement pouvait difficilement plus mal démarrer.

Charivari…

C’était prévisible! L’unité nationale après l’assassinat du professeur Samuel Paty a fait long feu. Et le retour de flamme haineuse est d’une rare violence. C’est l’essayiste Pascal Bruckner, qui n’en est pas à sa première déclaration outrancière, qui accuse sur un plateau de télévision la militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo d’avoir “armé les bras des tueurs de Charlie Hebdo”, ou l’ancien premier ministre Manuel Valls reprochant à Jean-Luc Mélenchon sa “très grande complicité” dans ces assassinats. Ce sont les militants de la France Insoumise qui font semblant de ne pas comprendre que le combat contre l’islam politique n’est pas un combat contre les pratiquants de la religion musulmane et accusent le gouvernement de mener une politique “d’extrême-droite”. C’est le ministre de l’intérieur qui se lance dans une bataille pour le moins ambigüe et en en tout cas hors de propos -à moins qu’il ne s’agisse de sa participation à un jeu de rôles stupide dont le maître du jeu serait à l’Elysée ?- sur la présence des rayons hallal ou casher dans les supermarchés, quand toutes les énergies devraient être concentrées sur le combat contre le radicalisme islamiste. Ce sont les appels au “soulèvement” des musulmans du président de l’association “humanitaire” Barakacity, menacée de dissolution.

Comme d’habitude, les plateaux des chaînes “d’information” en continu, mettent leurs porte-voix à disposition des plus haineux. Et les injures volent: les “islamophobes” voire “racistes” répondent aux “islamo-gauchistes”. C’est précisément tout ce que l’on pouvait craindre qui est en train de se produire. Les uns seraient “complices” de fait de l’extrême-droite, quand les autres “feraient le jeu” des terroristes… Heureusement, dans ce tumulte quelques rares havres de paix et d’intelligence demeurent. Comme ce débat sur le plateau de l’émission “C’est à vous” de France5, entre l’imame Kahina Bahloul et la rabbine Delphine Horvilleur, échangeant sur leur situation de femme dans leur religion respective.

Si les actions gouvernementales pour réduire le poids de l’islam politique, et pourchasser les fauteurs de violence sont nécessaires, c’est évidemment par le dialogue et l’intelligence que l’on fera progressivement évoluer les choses. Que l’on fera retomber cette fièvre autour de la religion, qui tue des innocents, et pourrit le climat démocratique. Et la première preuve d’intelligence serait de ranger les anathèmes au placard des mauvaises idées. Le terme “islamo-gauchisme”, par exemple, ne veut rien dire. Il n’a rien à faire dans le débat public. Il n’y a rien de commun entre l’islam politique et l’extrême-gauche. Il y a simplement des attitudes de certains militants de gauche, extrême ou pas, dont on peut estimer qu’elles font parfois le jeu des islamistes. Qu’elles les renforcent dans leurs positions. Par naïveté parfois, souvent par souci d’être du côté des minorités, en l’occurrence les pratiquants de la religion musulmane, qui seraient ostracisés. Les choses peuvent être désignées ainsi sans chercher à créer une catégorie infamante dans laquelle ranger ces prises de position, que l’on est en droit d’approuver ou de contester. A l’inverse, on peut constater que certains discours ou attitudes de la majorité au pouvoir, certaines injonctions de la droite, à propos des rayons hallal des supermarchés par exemple ou encore du port du voile dans l’espace public, apportent de l’eau aux moulins à haine de l’extrême-droite, sans pour autant ranger automatiquement ceux qui les portent dans la catégorie “fascistes”.

Vœu pieux que tout cela? Peut-être! Il est peut-être déjà trop tard pour que le débat politique s’apaise. Les réseaux sociaux et la télévision H24 ont peut-être créé un effet-cliquet qui interdit le retour en arrière. La recherche systématique d’audience à tout prix -et donc principalement par le scandale- des chaînes de télévision, a peut-être créé un point de non-retour. On le voit avec l’autre débat scandaleux du moment, celui qui concerne le coronavirus. Là encore seules les paroles outrancières trouvent un écho, les discours mesurés n’ont pas droit de cité, tout le monde sait tout, et accuse les autres de favoriser l’épidémie et donc d’être indirectement responsable des décès, qui par incompétence, ou souci exclusif de l’économie, qui par irresponsabilité ou hédonisme. Et les réseaux sociaux amplifient tout ça rendant le débat inaudible et les véritables informations incompréhensibles. Résultat de ce charivari: les mesures de prévention, auxquelles les gens ne croient plus, sont moins respectées, l’épidémie progresse ou rebondit, ou repart, ou connait une deuxième vague ou… peu importent les termes.

Face à ce désordre du débat public, certains préconisent des mesures de régulation. Des interventions vigoureuses du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour rappeler les journalistes à leur devoir, mais tout le monde a pu apprécier la nature inconsistante voire ectoplasmique de l’institution. Ou/et un durcissement des règles de contrôle des contenus sur réseaux sociaux. Mais comment demander aux géants numériques Facebook ou Twitter d’assurer un véritable contrôle sur les contenus qu’ils diffusent en langue française? Même un éditeur de métier comme Mediapart refuse d’assumer la responsabilité des contenus qu’il publie sur ses blogs, sous son logo… Comment exiger d’une société informatique américaine plus de responsabilité sur les innombrables contenus mis en ligne sur leurs plateformes ?

Alors il reste à refaire un vœu pieux. En espérant qu’il ne le reste pas. Qu’émergent, que renaissent, ou se réaffirment, au milieu du flot quotidien audio-visuel et numérique qui nous submerge, des ilots médiatiques à la façon de ce “C’est à vous” du 22 octobre, où la priorité ne va pas au plus scandaleux, où le buzz n’est pas une religion, où (re)nait le souci du contrôle de l’exactitude des faits, où informer redevient un métier à part entière, avec ses règles, sa déontologie, ses exigences… Où l’on valorise la modération et le dialogue plutôt que la polémique et la diatribe… Des havres d’information impartiale, d’échange constructif, vers lesquels peu à peu le public soucieux de s’informer sérieusement pourrait s’orienter… en délaissant les machines à faire du buzz.