Cloaque

«Grâce à Eric Zemmour la digue qui devait absolument exister entre la droite de gouvernement et la droite nationale… elle n’existe plus!» C’est un connaisseur, Robert Ménard le maire d’extrême droite de Béziers, qui le dit… et se réjouit. Et c’est un autre connaisseur, le LR Eric Ciotti qui le prouve en annonçant par avance qu’en cas de duel entre Emmanuel Macron et Eric Zemmour, il voterait pour ce dernier! Les avertissements de Jacques Chirac (“Ne composez jamais avec l’extrémisme”) sont maintenant bien loin derrière nous, ou plutôt loin derrière les responsables des Républicains. C’est Gilles Platret, le porte-parole du parti de droite, qui dénonce sur un plateau de télévision “une épuration ethnique” contre “la population d’origine française” dans certains quartiers, et reçoit illico les félicitations publiques d’Eric Zemmour pour ces propos… C’est Christian Jacob, le patron des LR lui-même, qui, estimait il y a deux semaines que le défenseur du régime de Vichy n’était “pas raciste ni d’extrême droite”, ou encore François-Xavier Bellamy, l’ancien tête de liste LR aux élections européennes, qui envisageait de le convier au congrès de désignation du candidat LR pour la présidentielle. La digue est effectivement éventrée. Zemmour leur fait tourner la tête.

Il faut dire que dans ce petit monde politique qui vit et respire au rythme des sondages d’opinion quotidiens, le polémiste télé, condamné à deux reprises pour incitation à la haine raciale, qui veut interdire les prénoms pas de chez nous, réhabiliter Vichy qui aurait “protégé les juifs français”, et bien sûr chasser tous les immigrés, fait voler en éclat leurs certitudes. Jusqu’à passer dans les intentions de vote, devant le candidat de droite, et même la patronne de l’extrême-droite “officielle” Marine le Pen.

Tout cela, c’est de la mousse, serait-on tenté de dire. N’accordons pas plus d’importance aux provocations de ce bateleur raciste et haineux. Les instituts de sondages sont passés experts dans l’art de monter en épingle des phénomènes qui s’avèrent finalement aussi volatils et superficiels que les débats de comptoirs-télé qui les nourrissent. Mais il est bien difficile d’échapper au phénomène tant les médias en font leur miel. Non seulement il est lui-même invité sur tous les plateaux télé, alors qu’il ne s’est pas encore déclaré candidat, mais il n’est pas un homme politique qui puisse échapper dans une interview au questionnement sur le phénomène Zemmour. Il n’y a plus que cela qui compte, au point que sur certains plateaux l’on débat doctement, en se faisant passer pour des historiens, sur le rôle de Pétain pendant l’occupation, question pourtant tranchée depuis belle lurettes par les -vrais- historiens, ou alors l’on s’interroge sur le droit de nos concitoyens à prénommer leurs enfants Mohamed ou Miloud, ou sur la faisabilité d’un exode massif des immigrés vers leurs pays d’origine… Pour les animateurs de polémiques, qui occupent l’antenne à longueur de journées, Zemmour est devenu le référent universel du débat politique. Zemmour par ci, et Zemmour par là… on ne retient qu’un sondage, celui qui l’a placé à la deuxième place dans la course à l’Elysée, en occultant ceux qui sont contradictoires. Une animatrice télé, journaliste de son métier, utilise le nous à l’antenne, en parlant du camp de Zemmour… Lapsus bien sûr: elle voulait sans doute parler du camp de ceux qui ont bien compris que Zemmour fait vendre, qu’il est imbattable pour le buzz, inégalable sur les réseaux sociaux, inattaquable en terme d’audience… Bref, il est pour les médias, le non-candidat candidat idéal à la présidentielle! Donc en quelque sorte, le candidat des médias.

Ecume des choses peut-être, mais danger mortel pour le pays -pour les médias de désinformation en continu et les réseaux sociaux, il est sans doute hélas déjà trop tard! Au moment où l’on croule sous les fausses nouvelles, où les discours complotistes se banalisent, Zemmour et ses aficionados nous imposent sur tous les tons et la plupart des canaux, les discours de haine, banalisent le racisme, la xénophobie, l’homophobie, et toutes les peurs de l’autre, de celui qui est différent… Nous promettant déjà ce qui pourrait être la campagne électorale la plus dégueulasse de la cinquième République.

Alors Zemmour ira-t-il au bout, c’est à dire jusqu’à l’élection? Passera-t-il devant ou derrière le candidat de la droite dite de gouvernement? Affaiblira-t-il un peu, beaucoup, Marine Le Pen? Ces questions, qui agitent apparemment les journalistes, n’ont que peu d’intérêt. Si la campagne devait se résumer à un débat autour du cloaque nauséabond qu’il brasse frénétiquement, on pourrait bien battre une fois de plus tous les records d’abstentions.

Grand bazar électoral

C’est la grande braderie d’automne! Tout à un centime d’euro. Même les idées qui ne valent pas un clou! On croyait avoir atteint le fond l’an dernier avec les municipales et leur cortège de mesures imbéciles de villes en mal de projets d’envergure – quand les priorités allaient de la suppression du sapin de Noël municipal à l’urgence à “dégenrer” les cours de récréation, c’est à dire remplacer les terrains de foot par des copeaux de bois… – mais on continue à creuser. Chez les écologistes, encore, mais pas seulement. Tous les partis -et les candidats qui n’en ont pas aussi- semblent engagés dans une folle course au projet qui décoiffera le PAF, à la mesure qui fera mugir les réseaux sociaux, à la déclaration qui provoquera des frissons dans les chaumières.

Xavier Bertrand, le candidat le plus probable de la droite, oublie qu’il a lui-même été quelques temps aux affaires nationales et enfile les déclarations lénifiantes comme des perles magiques sur son collier de présidentiable, promettant à chaque catégorie socio-professionnelle et à chaque groupe de pression de les sauver de l’enfer du macronisme. Enfer dénoncé également sur tous les tons par Anne Hidalgo, la candidate choisie du PS, qui réserve ses promesses électorales, tout aussi peu crédibles que celles de son rival de droite, à son électorat traditionnel, les enseignants par exemple, et annonce dans la foulée, à titre de mesure d’urgence, qu’elle… abaissera la vitesse autorisée sur les autoroutes. De son côté le candidat à la primaire de la droite qui n’aura sans doute jamais lieu, Michel Barnier, range son costume d’Européen exemplaire au dressing, et se saborde en proposant de suspendre par référendum l’application des traités européens pour permettre une lutte plus musclée contre l’immigration. Populisme quand tu nous tiens…

Et puis bien sûr, il y a les candidats écologistes qui se surpassent en matière d’idées saugrenues pour nourrir leurs promesses de “décroissance”, le nouveau mantra à la mode dont en fait semblant d’oublier qu’il rime sans doute avec aggravation des inégalités ici, et ailleurs. On promet tantôt la collectivisation des voitures pour en limiter le nombre, toujours l’interdiction de prendre l’avion, parfois même la recommandation de ne se doucher que tous les deux jours et de faire pipi sous sa douche… Une candidate à la primaire écolo nous affirme de son côté que la priorité est à la “déconstruction” des hommes, et donne en exemple son compagnon qui se serait complètement “déconstruit” à sa grande joie, et pour son bonheur.

Un autre, candidat putatif non déclaré, mais qui fait tout comme s’il l’était, nous présente lui aussi sa compagne, sa jeune maîtresse en l’occurrence, à l’insu de son plein gré, mais avec la complicité de Paris-Match, à moins que ce ne fut l’inverse, le tout lui permettant d’occuper la scène politique et de vendre sa cuisine populiste, xénophobe, raciste en toute impunité, et en bénéficiant d’une récompense sondagière puisque les instituts lui promettent déjà que près de 10% des électeurs adhèreraient à ses discours haineux… Et comble d’incohérence, c’est le candidat d’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui naguère appelait à boycotter la chaîne de télévision où Eric Zemmour tenait sa chronique haineuse, qui lui sert aujourd’hui de sparring-partner dans un duel télévisé dont on se demande bien à quoi il servira, à part crédibiliser un peu plus le potentiel candidat d’extrême-droite.

Soyons juste, la campagne présidentielle ne monte pas à la tête des seuls candidats, réels ou supposés. Il y a aussi des non-candidats, parfois même, des hommes ou femmes politiques généralement respectés, voire raisonnables, qui se laissent eux-aussi entraînés dans le maelström des idées à la mode sur les réseaux sociaux. Christiane Taubira, longtemps égérie de la gauche modérée, et des républicains sourcilleux, qui, il faut bien le dire, n’adore rien tant que s’écouter parler, nous livre un salmigondis verbeux sur la crise sanitaire, étayé par une philosophe, qu’elle bombarde experte en crise sanitaire, pour conclure que la pandémie n’en est pas une, puisqu’elle ne frappe que les plus faibles, et que pour l’heure, elle ne dispose pas “d’éléments d’informations qui lui permettraient formellement d’appeler les Guyanais à se faire vacciner…” Le problème de la Guyane c’est “la question du poids de la légitimité, de la crédibilité de la parole politique“… Mais pour l’instant, le Covid fait des ravages dans le département, où seulement un quart des personnes sont vaccinées! Décevant!

Bien sûr on pourra rétorquer que tout cela est de la faute des médias qui s’évertuent à nourrir et promouvoir les polémiques les plus inessentielles, les idées les plus marginales et saugrenues, les interlocuteurs les plus provocants, pour faire du buzz, et alimenter leurs actionnaires. Certains céderont même à la tentation du complotisme ambiant, en soupçonnant les propriétaires des médias en question de promouvoir ce bazar électoral à des fins beaucoup moins démocratiques… La vérité est sans doute beaucoup plus simple. Les journalistes, devenus animateurs de débats d’opinion, et de réseaux sociaux, cherchent simplement à maximiser l’audience de leurs happenings pseudo-informatifs, et les femmes et hommes politiques, qui ont le même problème d’audience, jouent le jeu d’autant plus volontiers qu’ils sont sans cesse sous le microscope du troisième acteur de cette cacophonie politique: les instituts de sondage, qui quotidiennement mesurent l’efficacité de leurs gesticulations.

De ce point de vue on ne peut pas dire que les résultats soient probants. Si l’on excepte le cas d’Eric Zemmour dont manifestement l’ultra-présence médiatique a influé sur les résultats observés par les sondeurs, les positions des uns et des autres dans le classement évoluent peu avec l’agitation. Faut-il y voir un message des électeurs du genre “vos polémiques permanentes ne nous intéressent pas, parlez-nous sérieusement de vos projets, et nous saurons pour qui voter…”? A la fin de la braderie!

Impuissance européenne

Evidemment, c’est un coup dur! Se faire souffler un contrat de ce montant par un allié et ami n’est évidemment pas anodin. Surtout cinq après une signature arrachée de haute lutte. C’est évidemment une trahison de la part du gouvernement australien qui renie sa parole, mais aussi une vraie entourloupe de la part de Joe Biden qui n’a pourtant pas assez de mots pour vanter sa fidélité aux alliances. Mais ce n’est pas vraiment une surprise!

La stratégie de “rebalancing” des Etats-Unis ne date pas de Joe Biden, loin s’en faut, ni même de Donald Trump. C’est Barack Obama lui-même qui en a été le vigoureux promoteur entre 2011 et 2016. L’alliance transatlantique restait primordiale dans les discours, mais on commençait à reprocher aux Européens la faiblesse de leur participation financière à l’Otan. On laissait les Russes annexer la Crimée puis occuper le Dombass, laissant planer la menace de Moscou sur les autres ex-républiques soviétiques russophones, en particulier les pays baltes. La volonté de ne plus jouer le rôle de gendarme du monde conduisait même Obama à céder le leadership à Vladimir Poutine dans la crise syrienne, avec les conséquences que l’on connait. Et dans le même temps on commençait à réorienter la diplomatie américaine sur l’axe trans-pacifique. Le sujet n’était plus comme sous George Bush: comment défendre la paix, une certaine vision de la démocratie, et le leadership des Etats-Unis, partout où ils pourraient être menacés, mais bien plutôt comment permettre aux Etats-Unis de résister à la montée en puissance du rival économique chinois, dans ce monde d’après guerre froide. Barack Obama voulait aller vite dans cette réorientation, mais il a été largement entravé par les scories de la stratégie américaine antérieure: maintien du bouclier antimissiles en Europe pour faire face à la menace iranienne éventuelle, enlisement en Afghanistan, essor du mouvement terroriste Etat Islamique, guerre civile confessionnelle en Irak…

Après le départ d’Afghanistan et le retrait des troupes américaines d’Irak, prévu pour la fin de l’année, l’Amérique va pouvoir se consacrer entièrement à son influence dans la zone pacifique. Face à cet enjeu, une ou plusieurs fâcheries plus ou moins durables avec l’un ou l’autre des alliés européens pèsent peu. Juste le poids de chacun de ces nains qui ont tant de mal à unir leurs forces pour peser sur le devenir de la planète. Après le Brexit, l’Europe paraît de plus en plus une mosaïque impossible à fédérer. Et la montée des périls pourrait bien ne pas pousser dans le sens de la cohésion: l’impérialisme chinois, la dégradation du climat, l’essor des migrations dictées par la radicalisation islamiste ou le réchauffement planétaire, et leur corollaire la paupérisation des pays du sud, vont alimenter la discorde et exacerber les différences de vues entre les différents états du vieux continent. Le quasi-silence de nos amis européens sur cette affaire de sous-marins, est assez révélateur de l’état de l’Union. Et il ne suffira pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en parlant de défense européenne, pour aboutir à quelque chose.

Dans la recomposition du monde et l’affrontement qui s’annonce entre Chine et Etats-Unis, le poids de l’Europe reste théorique. Bien sûr, unis, les pays européens pourraient faire entendre leur voix, mais on est loin du compte. La France n’a toujours pas réussi à obtenir un soutien européen effectif et crédible de la part des autres pays de l’Union dans le combat qu’elle mène contre le terrorisme en Afrique. Ce devrait pourtant être un combat partagé. Comment imaginer que les européens puissent peser dans la bataille de la zone indo-pacifique ou se concentre déjà près de 60% de la production mondiale. Bloquée par la règle de l’unanimité qui s’impose au niveau du Conseil européen pour les décisions les plus importantes, entravée par la présence d’Etats qui ont tiré tous les bénéfices de l’élargissement de l’Union, et privilégient maintenant leurs intérêts nationaux et leurs choix idéologiques sur tous sujets, l’Union parait plus faible que jamais. Non seulement elle ne paraît pas être en mesure de faire entendre sa voix dans la zone pacifique, où pourtant, la France au moins est très présente, mais on peut se demander si dans l’état actuel des rapports de force elle serait capable de s’opposer à un nouveau coup d’éclat de Poutine dans sa tentation de reconquête des zones russophones du continent. Qui est prêt en Europe à mourir pour Riga, la capitale de la Lettonie, où près de 40% des habitants sont russes?

Sans un changement de braquet l’Europe restera un géant impuissant. Ce changement de braquet passe par une transformation profonde. Depuis le début de son mandat Emmanuel Macron plaide pour une Europe à deux voire trois vitesses, dans laquelle les pays les plus volontaires puissent avancer en éclaireurs sans être entravés par les plus frileux. En vain jusqu’ici. A partir du 1er janvier prochain la France prendra la présidence tournante et aura donc six mois pour faire bouger les choses avec, selon le président « la volonté de réformer nos institutions pour les rendre plus efficaces et plus rapides ». Ce n’est pas gagné car le rôle de la présidence tournante est assez restreint. Pour en faire un levier de changement des institutions, Emmanuel Macron devra pouvoir compter sur des soutiens. Et d’abord sur celui de l’Allemagne. Mais à une semaine des élections au Bundestag, l’incertitude plane sur l’évolution de la situation politique en Allemagne. Avec trois blocs autour de 20% dans les sondages (le SPD (gauche) la CDU-CSU (droite), et les Verts) les négociations pour la formation d’un gouvernement risquent d’être longues et difficiles. En 2017, il avait fallu 4 mois à Angela Merkel pour signer un accord de coalition pour gouverner. On ne peut donc exclure qu’Emmanuel Macron, lorsqu’il prendra la présidence de l’UE, se retrouve sans interlocuteur allemand…et donc sans levier pour faire bouger les institutions.

Ne tirez pas sur le pianiste…

… Il fait de son mieux! Il incombe à Joe Biden la lourde tâche de mettre en musique les conséquences de décisions, ou de non décisions, prises avant lui par trois présidents des Etats-Unis, George W.Bush, Barack Obama, puis Donald Trump. Evidemment les deux décisions les plus lourdes dont il devait assumer les conséquences étaient l’entrée en guerre de la coalition en Afghanistan en 2001, à l’initiative de Bush junior, et l’accord de paix signé avec les Talibans en février 2020 à l’initiative de Donald Trump, pour stopper une “guerre sans fin”. Certes, la gestion du départ d’Afghanistan par le nouveau président prête à discussion. L’insuffisance d’anticipation de la part de l’administration américaine ne fait guère de doute. Mais on doit bien reconnaître qu’il était à peu près impossible pour lui d’extraire son pays de ce bourbier plus “proprement”.

Revenons en arrière un instant. Le 9 octobre 2009, à Oslo, le comité Nobel décide à la surprise générale d’attribuer le prix Nobel de la Paix à… Barack Obama, neuf mois après son élection à la tête des Etats-Unis. Une récompense anticipée, gage d’actions hypothétiques à venir, qui fait beaucoup railler, mais pourrait, se dit-on alors, enfermer le nouveau président des Etats-Unis dans une obligation de réussite. A l’époque, les Etats-Unis sont enferrés dans deux conflits inextricables en Afghanistan et en Irak. Obama, dans son discours du Caire en juin 2009, a tendu la main aux Iraniens, que son prédécesseur George W. Bush plaçait sur “l’axe du Mal”, et plus largement au monde musulman à qui il promet de “rompre le cycle de la méfiance et de la discorde”. Il a sévèrement reproché au gouvernement israélien sa politique de colonisation des territoires occupés. On s’est donc pris à rêver!

C’est le moment où Elie Barnavi, historien, ancien ambassadeur d’Israël en France, un des négociateurs des accords de paix d’Oslo, lance un appel solennel à Barack Obama dans un livre intitulé “Aujourd’hui ou peut-être jamais”. Selon lui la clef du conflit israélo-palestinien est entre les mains d’Obama qui peut et doit venir à Jérusalem et imposer une “paix américaine”. Une solution à deux Etats garantie par une force internationale d’interposition. Obama promet lui déjà un retrait des troupes américaines d’Irak, et une aide massive aux afghans, pour que la guerre débouche sur la construction d’une nation moderne qui puisse échapper à l’influence néfaste des Talibans. Des perspectives de nature à justifier a posteriori l’enthousiasme du jury d’Oslo.

12 ans plus tard, on ne peut pas parler d’un échec complet du premier président noir américain dans sa politique étrangère. Il a effectivement retiré les troupes américaines d’Irak, mais en laissant se mettre en place une domination chiite sur la minorité sunnite, un alignement de l’Irak et de l’Iran, ennemis de longue date, et a surtout, sinon provoqué, du moins favorisé le ralliement d’une part importante de la jeunesse sunnite irakienne frustrée à l’Etat Islamique. On doit lui reconnaître la paternité d’une détente avec la République Cubaine. Même si la promesse de démantèlement de la prison de Guantanamo, centre de détention pour terroristes ou supposés tels, installée à Cuba, pour que les détenus ne puissent profiter de la législation américaine, n’a pas été tenue. Il restait encore une quarantaine de détenus privés de droits dans la prison de haute sécurité, à son départ de la Maison Blanche, l’opposition républicaine s’étant opposée à leur transfert sur le sol américain.

Et puis il y a un vrai succès: l’accord sur le nucléaire iranien, prévoyant l’arrêt du programme nucléaire militaire iranien contre la suspension des sanctions internationales. Un succès que son successeur Donald Trump allait s’empresser de faire voler en éclats.

Mais aussi de graves déceptions. Celle des espoirs d’Elie Barnavi, et de tous ceux qui en Israël comme dans les territoires de Cisjordanie, comptaient sur lui pour donner enfin une impulsion décisive au processus de paix, qui espéraient a minima un gel de la colonisation de Jérusalem par les colons israéliens pour relancer la solution à deux Etats. Celle aussi de tous ceux qui avaient cru à sa promesse de s’opposer militairement à une utilisation d’armes chimiques contre son peuple par Bachar Al Assad. Cette fameuse “ligne rouge” définie par le président américain comme un rubicon infranchissable en 2012, à un moment ou le régime syrien reconnaissait posséder l’arme chimique, et superbement ignorée par lui en 2013 lorsque Assad bombarde au gaz sarin des villes tenues par ses ennemis de l’armée syrienne libre faisant près de 2000 morts, essentiellement des civils, et que la France de François Hollande lui propose de mettre en place une interdiction de l’espace aérien syrien pour empêcher les bombardements. Un double recul puisqu’il trahit son engagement et en même temps livre la Syrie sur un plateau à la Russie de Poutine, qui au prétexte, fallacieux, de contrôler et détruire les armes chimiques d’Assad prendra ensuite le contrôle du pays en maintenant de force le tyran au pouvoir.

Quant à l’Afghanistan, Obama n’a pas fait mieux que les autres. Les rêves d’édification d’un Etat moderne et démocratique se sont perdus dans la réalité des rivalités de chefs de guerre, des haines ethniques, de la corruption généralisée, du trafic de drogue, de la violence religieuse, et des influences étrangères. Faute de savoir, ou pouvoir, s’appuyer sur des forces démocratiques locales, il a transmis à ses successeurs après 8 ans de mandat et donc d’occupation du pays, un Etat incapable de faire face à son avenir, une situation déliquescente, dont la seule gestion possible pour l’Amérique restait le retrait, et donc la défaite. Donald Trump n’avait plus qu’à programmer le départ, il l’a fait à sa manière, en faisant semblant de croire aux promesses des talibans… Et Joe Biden n’avait plus qu’à mettre en œuvre la débâcle.

Sauve qui peut à Kaboul !

20 ans de guerre pour en arriver là! Au point de départ serait-on tenté de dire, même si dans l’intervalle beaucoup a changé, et pas toujours en mal pour les Afghans. Ces 20 ans se guerre ont aussi été, il faut le dire, une ère de progrès incontestable pour les femmes et fillettes du pays. 40% des enfants afghanes ont pu accéder à l’éducation ces dernières années. Des femmes ont pu travailler, comme les hommes ou presque, elles sont devenues maire de leur commune, ou cinéaste… Cela ne suffit pas à légitimer une guerre, mais c’est réel.

Aujourd’hui le rideau est retombé. Il est trop tôt pour dire si les talibans d’aujourd’hui sont exactement les mêmes que ceux d’hier, où si le temps a eu quelque effet sur eux. Ce qui est certain c’est que leur victoire annonce des années noires pour le peuple d’Afghanistan et principalement les femmes et fillettes du pays. Lorsqu’on en est à considérer que ne pas transformer des enfants d’une dizaine d’années en esclaves sexuels serait un progrès et une preuve d’humanité nouvelle chez ces soi-disant fous de dieu, on mesure la pénombre dans laquelle va s’enfoncer le pays. L’application de la Charia, la loi islamique, est en soi une promesse d’enfer pour tous les faibles, et en particulier les femmes et les enfants.

Sans surprise les premiers pays à tendre la main aux nouveaux maîtres de Kaboul on été la Russie, la Chine et la Turquie outre le Pakistan, l’allié historique. C’est une véritable internationale de la négation des droits humains, qui se constitue ainsi et se positionne fièrement face à l’Occident. Il faut dire que l’opportunité est formidable. Le retrait américain et le retour des talibans résonnent comme un échec cuisant des occidentaux, et d’abord et surtout de l’arrogante Amérique. C’est un peu de la cuisante défaite d’Obama en Syrie qui se rejoue. Lorsque le président américain avait dû laisser les Russes prendre la main dans la région, faute d’avoir respecté son engagement de sanctionner militairement l’usage d’armes chimiques contre son propre peuple par Bachar Al Assad. Depuis, l’armée russe règne sur le pays au grand bénéfice d’Assad, soutenu à bout de bras, et contrôle à son gré jusqu’à l’acheminement de l’aide humanitaire.

Evidemment Vladimir Poutine, Xi Jinping et Recep Erdogan, voient d’abord leurs intérêts dans la situation. Le départ des Américains d’Asie centrale, et de leur “suppôt” l’ancien président afghan, est une bonne nouvelle pour Poutine qui a le souci de stabiliser la situation aux limites de son empire, chez ses deux alliés, et obligés, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Une coopération avec les talibans devrait permettre à Poutine de garder le contrôle de cette zone. Pour les Chinois le grand projet de conquête de l’Ouest de Xi Jinping, au travers de ses nouvelles “routes de la soie”, ensemble d’infrastructures appelées à relier la Chine à l’Europe, sera évidemment facilité par la disparition d’un ancrage américain dans la région. Dans la bataille que se livrent les deux géants pour la suprématie économique, au moment où Washington tente d’accroitre son influence en Asie du sud-est, Pékin a tout à gagner à un renforcement de son hégémonie en Asie centrale. Quant à Erdogan, dont les troupes sécurisaient jusqu’à ces derniers jours l’aéroport de Kaboul, il est concerné à plusieurs titres. D’abord dans le cadre de son ambition de devenir le leader du monde islamique. L’Afghanistan est sunnite, et doit donc l’intéresser au premier chef. Ensuite en raison de la situation migratoire. Il y aurait déjà 300000 réfugiés afghans en Turquie. Un nouvel exode massif du pays des talibans, via l’Iran, pourrait créer une situation intenable en Turquie. Le leader turc qui est en train de construire un mur le long de sa frontière avec l’Iran pour bloquer l’afflux de réfugiés, recherche donc une coopération avec les nouveaux maitres de l’Afghanistan.

Comme pour la Syrie d’Assad, où Moscou avait organisé un simulacre de destruction d’armes chimiques pour donner le change et tenter de redonner un vernis de crédibilité au tyran de Bagdad, ces nouveaux potentiels “alliés” de Kaboul vont tenter de convaincre le monde que les talibans ont changé, qu’ils sont moins pires que leurs prédécesseurs, et que l’on peut dialoguer avec eux. Il pourrait en sortir une feuille de route vers la respectabilité pour les extrémistes afghans. Feuille de route dans laquelle les talibans s’engageraient à minima à ne pas servir de base arrière aux terroristes du monde entier, et en échange de laquelle, Moscou et Pékin pourraient afficher sans honte leur soutien à un régime tyrannique, un de plus. A condition bien sûr que les talibans jouent a minima le jeu de cette tutelle, et choisissent la voie de la “respectabilité” internationale au détriment d’un peu de leur outrance originelle… ce n’est pas gagné.

Il reste quand même que si Poutine et Xi Jinping sont -peut-être- en situation de tirer quelques marron du feu afghan, c’est d’abord en raison de l’échec pathétique des occidentaux. Echec d’une guerre par laquelle on prétendait créer de toutes pièces un état démocratique. Echec d’une politique qui n’a jamais su s’appuyer sur la société civile afghane, mais a au contraire nourri le pouvoir de chefs de guerre plus préoccupés de leurs intérêts particuliers que du devenir de leur pays. Echec à faire reculer la corruption, mais aussi la production et le trafic de drogue: malgré les efforts financiers des américains pour faire reculer la culture du pavot, l’économie de la drogue, contrôlée pour partie par les talibans, est restée le principal moyen de survie dans certaines régions, et l’Afghanistan est toujours à l’origine de l’essentiel de l’héroïne consommée dans le monde. Jamais les occidentaux n’ont pu, ou su, apporter aux paysans afghans une alternative crédible à la culture du pavot. Certes beaucoup a été fait pendant ces vingt ans pour moderniser le pays, mais faute d’avoir permis l’avènement d’un véritable pouvoir démocratique capable d’incarner l’avenir de ce peuple déchiré, usé, par 40 années de guerres, le soufflé est retombé d’un coup, ramenant brutalement le pays à ses démons anciens.

Ce n’est pas une surprise. Personne n’a la recette pour imposer la démocratie dans un pays qui en est privé. Pas plus en Amérique qu’en Europe. On l’a d’ailleurs vu de la même façon en Libye, ou faute d’alternative démocratique populaire, la guerre menée par la France contre Kadhafi, qui exerçait un pouvoir tyrannique que la région, n’a généré qu’un chaos dont ont profité les terroristes d’Al Qaeda au Maghreb islamique, et les trafiquants d’êtres humains.

Et l’on retombe sur l’éternelle question: que faire? Comment aider les peuples victimes d’oppression sans aller ajouter la guerre à leurs souffrances? Et l’on entre là sur le terrain des yakafokon! La France doit immédiatement accueillir toutes les femmes afghanes et leurs proches… nous dit la gauche la main sur le cœur. Ou encore, il faut armer le fils du commandant Massoud, le héros de la résistance contre les talibans assassiné en 2001. Ou exiger des talibans qu’ils respectent les droits de l’homme sous la pression de sanctions économiques. Ou… En fait, en dehors de ce qui est fait depuis quelques jours par la France et les autres pays occidentaux, c’est à dire essayer, tant que c’est possible, d’exfiltrer de Kaboul les personnes les plus menacées par les Talibans, en particulier parce qu’ils ont collaboré avec la coalition -cela concernera quelques centaines ou milliers de personnes- les moyens d’action sont à peu près inexistants. Il n’y a plus qu’à attendre pour mesurer ce que valent ces talibans là sur l’échelle de la barbarie, sans négliger bien sûr les sanctions et pressions internationales, qui ont déjà montré leur peu d’efficacité ici et ailleurs, mais sont le minimum exigible.

Pass sanitaire: c’est par où la sortie?

Il y avait du monde, il y a quelques jours, dans la file d’attente devant la boutique du club pour obtenir le pass PSG, à savoir un maillot floqué “Messi”, du nom du nouvel arrivant au club parisien. On ne sait pas encore si ce “pass PSG” pourra remplacer le pass sanitaire aux yeux des stadiers du Parc des Princes… mais certains supporters ont parait-il pris les devant et couru s’inscrire sur doctolib pour ne pas rater les premières apparitions du sauveur argentin. Si c’est bien le cas, s’il concourt directement ou indirectement à la campagne de vaccination contre le Covid 19, on pourra considérer que le footballeur a commencé à justifier une (petite) partie du salaire exorbitant que lui versent les représentants de l’émir du Qatar pour taper dans un ballon français.

Nos retraités de la présidence de la République ne peuvent pas en dire autant! Certes la rémunération est sans commune mesure, mais la responsabilité sociale en principe plus importante. Aux Etats-Unis, où pourtant on ne peut pas dire, depuis le passage de Trump au moins, que le climat politique soit très apaisé, quatre anciens présidents (Obama, Bush, Clinton et Carter) se sont retrouvés par vidéos interposées, pour appeler solennellement les Américains à se faire vacciner. On attend encore l’appel commun et solennel de Nicolas Sarkozy et François Hollande en faveur de la vaccination. Voire leur injonction aux soignants pour qu’ils courent se faire vacciner au nom d’un principe simple et consubstantiel de leur vocation médicale: ne jamais prendre le risque de nuire à leurs patients! Ou encore leur mobilisation aux Antilles où malgré la catastrophe sanitaire en marche, les Martiniquais continuent de bouder les centres de vaccination. Au lieu de quoi on entend le défilé de leurs anciens adjoints, ex-ministres, et thuriféraires obstinés dénonçant en toutes circonstances la politique sanitaire du gouvernement “trop tôt, trop tard, trop peu, trop autoritaire, pas assez énergique…”, et affichant une indifférence gênée devant les manifestations du samedi que cornaquent plus ou moins ouvertement les extrémistes.

Oui mais attention, nous dit-on, il ne faut pas tout confondre! On peut être pour la vaccination et contre le pass sanitaire! On peut s’insurger contre une restriction des libertés publiques, sans pour autant prôner l’irresponsabilité sanitaire collective. C’est en tout cas la position affichée par le Parti socialiste: non au pass sanitaire, oui à la vaccination obligatoire! Le raisonnement se tient: l’objectif ne devrait pas être de contrôler la population mais bien d’arriver à un taux de vaccination suffisant pour assurer, sinon la disparition totale de la maladie, du moins un contrôle de sa progression. Donc il n’y a qu’à imposer la vaccination obligatoire! Il suffisait d’y penser!

Mais comment fait-on? Personne ne s’avance… On peut bien décréter l’obligation vaccinale, mais c’est après que cela se complique. Comment faire respecter l’obligation? On envoie une escouade de policiers visiter tous les foyers français pour contrôler que chacun est vacciné? On convoque chaque “antivax” au centre de vaccination avec obligation de venir sous peine d’amende? De prison en cas de récidive? On fait un tatouage indélébile sur chaque personne vaccinée pour que la police puisse vérifier que personne n’y échappe? Personne n’a évidemment la solution efficace et à peu près respectueuse des libertés. Qui dit obligation dit contrôle, et l’on retombe inévitablement sur quelque chose qui ressemble à un pass sanitaire. On comprend donc la discrétion des adeptes de la vaccination obligatoire opposés au pass sanitaire.

Prenons exemple sur les vaccins déjà obligatoires… Pour les enfants par exemple, on contrôle le carnet de vaccination et ceux qui ne sont pas à jour ne sont pas admis dans les écoles… Pour les personnels de santé, qui ont l’obligation d’être vaccinés entre autres contre l’hépatite B, on demande un certificat de vaccination pour pouvoir travailler dans un centre médical… Pour partir en Afrique, on présente à l’aéroport son attestation de vaccination contre la fièvre jaune… sinon on ne prend pas l’avion. Et dans tous les cas le contrôle est fait par des gens qui ne sont ni policiers ni médecins, mais employés de l’éducation nationale, d’hôpitaux, de compagnies aériennes ou d’aéroports, sans parler des restaurateurs ou caissières de supermarché qui contrôlent les cartes d’identité, comme des policiers, pour s’assurer que les chèques seront honorés. Bref, le contrôle d’une partie de la population par une autre n’est pas une innovation du pass sanitaire, et encore moins un premier pas vers la dictature ou l’instauration d’une société de surveillance généralisée, de délation sanitaire, ou chaque français serait amené à contrôler son voisin et qui nous rappellerait les sombres heures du pétainisme… comme disent le craindre les antivax du samedi.

Reste l’évidente discrimination que le pass sanitaire introduit entre vaccinés et non-vaccinés, ces derniers étant contraints pour conserver une vie normale à se faire tester régulièrement. Une discrimination qui parait d’autant plus violente qu’elle s’applique dans la vie quotidienne, et en particulier dans ces lieux emblématiques de la convivialité à la française que sont le bar et le restaurant. Là, on manie de la symbolique, on déménage de l’identité française… Limiter l’accès au bistrot de ceux qui refusent de prendre leur part de l’immunisation collective contre la pandémie, qui ne veulent pas faire passer la solidarité avec les plus fragiles avant leur droit de refuser en bloc, sans véritable raison scientifique ou sanitaire, au nom de leur liberté individuelle sacrée, ce qui leur apparait comme une violation de leur intégrité physique, c’est s’attaquer frontalement à une certaine France. De Florian Philippot, qui rêve de se refaire une notoriété, à David Rachline le maire RN de Fréjus qui prétend ne pas appliquer la loi, en passant par Asselineau qu’on croyait perdu corps et bien depuis la dernière présidentielle, voire Dieudonné et Jean-Marie Bigard les humoristes nauséeux, l’extrême-droite et les populistes les plus médiocres ne s’y sont pas trompés. Avec l’interdiction d’aller au bistrot à ceux qui refusent la solidarité minimale aux plus fragiles, c’est leur fond de commerce fait d’égoïsme paranoïaque, de rejet de l’autre, d’individualisme forcené, qui est en cause.

Il reste qu’au delà des calculs sordides et manipulations des extrémistes, ces 200000 manifestants du samedi, antivax ou anti pass, existent bel et bien. Comme existaient les gilets jaunes des débuts du quinquennat. Et nous parlent d’une frustration, d’un sentiment d’appartenir à un monde qui en revanche ne leur appartient plus. Même noyés dans un flot de fausses nouvelles et vrais délires paranoïaques, même manipulés par ceux qui espèrent en tirer quelque bénéfice politique, ici ou ailleurs, les manifestants du samedi avec -ou sans- leurs pancartes antisémites, leur rejet parfois violent de ce qui ne leur ressemble pas assez, disent une lassitude, un sentiment de déclassement, dont il faudra bien tenir compte. Tout d’abord en mettant fin dès que possible à ces contrôles sanitaires qui ont pour vocation à pousser les gens vers le vaccin, et deviendront donc caducs dès que l’épidémie sera maîtrisée. A cet égard, on aurait aimé que le gouvernement définisse dès la mise en place du dispositif les conditions sanitaires -nombre de décès, circulation du virus, pourcentage de vaccinés…- de son retrait. Les intentions y auraient gagné en clarté.

Ensuite il faudra se remettre des délires complotistes et avalanches de fausses nouvelles qui ont inondé médias et réseaux sociaux depuis plusieurs mois. Tenter de recréer un consensus minimal autour de la démarche scientifique, tellement malmenée ces derniers mois… Redonner le goût de la solidarité nationale et internationale, battu en brèche sous les coups de boutoir des égoïsmes partagés. Bref un vrai programme de restauration d’une façon de vivre ensemble, en démocratie, dans la tradition de lumière qui est la nôtre. Ça tombe bien, on entre en campagne électorale. Alors, actuel et anciens présidents, majorité sortante et oppositions, au boulot!

Le juge et le politique

C’est un des fondements de notre démocratie: la séparation des pouvoirs politique et judiciaire. L’indépendance de la justice est un pilier de notre système. Elle est aussi la condition, sinon la garantie, d’une égalité de tous devant la loi. Egalité qui doit s’appliquer en premier lieu aux politiques qui dans une démocratie doivent rendre des comptes de leurs actes comme tous les justiciables. Et l’on doit admettre que sur ce plan là cela fonctionne plutôt bien, du moins depuis une vingtaine d’années. En général les hommes et femmes politiques qui se font prendre la main dans le pot de confiture, finissent par rendre des comptes. Des ministres ont été condamnés, un candidat à la présidentielle s’est trouvé empêché… A chaque fois la justice a fait son travail en toute indépendance.

Mais bien sûr la tentation du politique est toujours de dicter à la justice son agenda. Quel homme politique n’a jamais contesté l’objectivité des juges. Voire leur impunité! On veut bien l’indépendance mais on voudrait pouvoir demander des comptes aux juges, lorsque leurs décisions déplaisent. Le “laxisme judiciaire” est depuis toujours un thème phare de la plupart des discours démagogiques. On se souvient des polémiques entretenues par Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, à propos de l’irresponsabilité de juges remettant en liberté des criminels dangereux. L’extrême-droite en fait ses choux gras, et la droite voire la gauche ne sont pas en reste. Jusqu’à légiférer pour tenter d’imposer aux juges une sévérité plus grande que réclamerait le peuple. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy, président de la République, imposa les peines plancher, dont l’inefficience conduisit la gauche d’Hollande a les supprimer, pour rendre aux juges la capacité d’individualiser les peines en fonction des justiciables et des situations. La question de la responsabilité des juges continue pourtant à être posée régulièrement, en général à l’occasion des faits-divers qui défrayent la chronique et déclenchent des vagues d’émotion dans le public. Fallait-il mettre X en liberté conditionnelle? Peut-on juger Y non responsable de ses actes au prétexte, qu’il était sous l’empire de la drogue au moment de la commission des faits? Les faits-divers se succèdent et offrent autant d’occasion de mettre en accusation un système judiciaire qui ne permettrait pas de lutter efficacement contre la délinquance.

Plus nouvelle est l’irruption des juges dans le débat politique. Il y a quelques semaines, le Conseil d’Etat, saisi par les associations de militants écologistes les plus virulentes, rendait un jugement exemplaire. Il ordonnait “au Premier ministre de prendre toutes mesures utiles permettant d’infléchir la courbe des émissions de gaz à effet de serre (…) afin d’assurer sa compatibilité avec les objectifs” de la France d’ici le 31 mars prochain. On pourra toujours arguer que les objectifs de réduction de gaz à effet de serre figurant dans la loi, les juges se contentent de veiller à son application, et sont donc parfaitement dans leur rôle. Mais en fixant un ultimatum au gouvernement pour la mise en œuvre d’une politique, ils se posent dans le même temps en arbitres de l’action politique, en juges de sa légitimité. Et en choisissant de fixer l’échéance de leur ultimatum à la veille de la présidentielle, ils font une entrée tonitruante dans la campagne électorale. D’une certaine manière, sur le plan climatique, c’est le conseil d’Etat qui se chargera de juger le bilan du président sortant. Pour le coup la Constitution est tordue comme un vieux torchon.

Et ce n’est pas un fait isolé. Le 22 juin dernier, ce même conseil d’état suspendait la mise en œuvre de la réforme de l’assurance chomage. On peut penser ce que l’on veut de la réforme en question, qui est très contestée par les syndicats, c’est l’argument du tribunal qui est troublant: pour les juges en l’état actuel, il n’y a pas « d’éléments suffisants permettant de considérer que les conditions du marché du travail sont (…) réunies pour atteindre l’objectif d’intérêt général poursuivi ». C’est bien un jugement d’opportunité que prononce le tribunal, qui estime, fort de son expertise juridique (?), que le moment de faire cette réforme est mal choisi! Il est urgent d’attendre selon les magistrats qui se font juges de l’opportunité de l’action politique.

En fait le Conseil d’Etat est dans une ambiguïté qui prend sa source dans la constitution. Il a en effet un double rôle: conseiller du gouvernement dans l’élaboration des réformes, et juridiction ultime pour ce qui concerne l’action de l’Etat. Dans sa mission de conseil il est assez logique qu’il interroge l’Etat sur l’opportunité de telle ou telle décision. En revanche dans son rôle juridictionnel, il n’a à se prononcer que sur le droit. On voit donc bien qu’il a franchi la ligne jaune dans les deux exemples cités. Et c’est sans doute révélateur de l’état désastreux des relations entre une partie des juges et le pouvoir politique depuis l’arrivée d’Eric Dupont Moretti au ministère de la justice.

Sitôt sa nomination, le principal syndicat de magistrats, l’USM, avait réagi publiquement en parlant d’une “déclaration de guerre à la magistrature”. Une prise de position peu banale, et dont l’outrance laissait transparaître bien peu de sérénité de la part de ceux qui sont supposés dire le droit. Depuis le syndicat en question a poussé le bouchon un peu plus loin. Il a déposé une plainte contre son ministre pour prise illégale d’intérêt devant la Cour de Justice de la République, avec le renfort de deux autres syndicats et de l’association Anticor, association d’utilité publique, au financement opaque, à l’organisation controversée, spécialisée dans la traque des personnels politiques. On lui reprocherait de n’avoir pas suffisamment cloisonné les affaires qu’il avait eu à connaître en tant qu’avocat, et d’avoir poursuivi des procédures engagées par la Garde des Sceaux précédentes à l’encontre de magistrats, ayant eu à agir dans des dossiers auxquels il aurait été lié avant sa nomination. Tous ces dossiers ont depuis son arrivée au ministère été transmis au Premier Ministre qui les gère en direct. Mais la plainte a suivi son cours et débouché le 1er juillet sur une spectaculaire perquisition au ministère de la Justice avec ouverture à la tronçonneuse de coffres vides… et remise d’une convocation au ministre pour sa mise en examen.

On l’a compris la finalité de l’action judiciaire, comme on le reconnait chez les plaignants, est d’obtenir la mise en examen du Garde des Sceaux, et donc en toute logique, sa démission. On imagine difficilement en effet un Garde des Sceaux mis en examen continuer à exercer sa mission. Mais peut-on pour autant accepter qu’un syndicat de magistrats dispose du droit de récuser le ministre choisi par le président élu par les Français?

Le dilemme est cruel pour le Président. C’est précisément parce qu’il souhaitait “secouer” la magistrature, obliger les juges à se remettre en question, pour rendre notre système judiciaire plus moderne, plus efficace et mieux adapté à l’évolution des contentieux, qu’il a choisi ce Garde des Sceaux, qu’il jugeait capable de dépoussiérer la justice. Si ce dernier est mis en examen le 16 juillet prochain Emmanuel Macron se trouvera face à un choix cornélien: maintenir en poste le premier Garde des Sceaux mise en examen par les juges dont il coordonne l’action… ou consacrer la toute puissance des syndicats de magistrats.

Dans les deux cas la clarification des relations entre le politique et le judiciaire restera un chantier prioritaire. La place des juges est dans les tribunaux, pas dans l’arène politique.

Le ministre et la manif anti-juges

On n’adhérera pas forcément au jugement de Jean-Luc Mélenchon qui dénonce, avec son habituel sens de la nuance, « une manifestation au caractère ostensiblement factieux ». Mais on doit bien reconnaître avec lui que le happening policier devant l’Assemblée Nationale pose un problème. Pas tant par la présence de dizaines de milliers de policiers réclamant plus de sévérité de la part de la justice, mais par la complaisance dont ils ont bénéficié de la part de la classe politique -presque- dans son ensemble.

Bien sûr organiser un rassemblement de soutien à la police après la mort d’un policier abattu dans l’exercice de ses fonctions n’est pas condamnable, et il parait même tout à fait légitime d’y participer. Les policiers font un métier difficile et dangereux. Attaques terroristes (18 dirigées contre les forces de l’ordre ces dix dernières années), agressions sur le terrain (+40% en 10 ans) augmentation du caractère violent des manifestations (dont évidemment les manifestants sont aussi victimes) témoignent d’une aggravation de la situation, et d’une dégradation du respect dont bénéficient les forces de l’ordre. Naturellement, les “affaires” de violences policières, n’ont pas contribué non plus à améliorer l’image des policiers. Mais on peut comprendre le sentiment d’incompréhension des forces de police. On peut également comprendre leurs critiques à l’égard de la justice. Que des syndicats de policiers dénoncent un supposé “laxisme judiciaire”, est aussi vieux que la police. Quand un policier se donne du mal, et prend des risques, pour arrêter un délinquant, on peut supposer qu’il rêve de le retrouver au bagne, et que la sanction lui parait toujours trop légère. Sans compter que les délais dans lesquels les condamnations sont prononcées est forcément frustrant pour ceux dont le rôle est de maintenir l’ordre au quotidien.

Une onction ministérielle difficile à justifier

Mais tout cela ne peut justifier le soutien de l’ensemble de la classe politique (excepté les Insoumis de Mélenchon) à une manifestation de policiers dénonçant le “laxisme judiciaire”. Et encore moins la présence, fut-elle brève et motivée par la compassion, du Ministre de l’Intérieur à la dite manifestation. La séparation des pouvoirs est un fondement de la République et de la démocratie. Comment des élus de la Nation peuvent-ils s’associer à un mouvement de contestation globale, de principe, de l’action de la justice? A une tentative de pression sur les députés- le rassemblement avait lieu devant l’Assemblée Nationale? Comment le responsable d’un parti politique de gouvernement, Olivier Faure, patron des socialistes, peut-il suggérer que les policiers doivent avoir un “droit de regard” sur les décisions de Justice? (A sa décharge on doit préciser qu’il a depuis la manifestation fait machine arrière et concédé une «expression malheureuse»). Mais pire encore, comment Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, peut-il s’associer à une telle démarche et donc laisser entendre qu’il trouve que la justice de son pays, sous la houlette de son collègue Garde des Sceaux, n’est pas à la hauteur? Et le moins surprenant n’a pas été ce communiqué annonçant que le gouvernement venait de déposer, le jour même de la manifestation, un amendement prévoyant de porter de 22 ans à 30 ans la peine de sûreté pour les personnes condamnées à perpétuité pour un crime commis contre un policier ou un gendarme !

Chacun pourra penser ce qu’il veut de l’impact de la longueur des peines sur l’évolution de la criminalité. Juger que ces 8 ans de plus pour les assassins de policiers changeront ou pas le taux de récidive, ou auront ou pas un effet fortement dissuasif… Sur la méthode, cela ressemble fortement à une illustration du “en même temps” prôné par Emmanuel Macron en toutes circonstances, qui conduit parfois le gouvernement à se prendre les pieds dans le tapis.

Un « vieux truc has been »?

Au moment même où le Garde Des Sceaux défend avec talent et conviction une réforme de la Justice intitulée “Confiance dans l’institution judiciaire” destinée à améliorer son fonctionnement dans un respect strict de son indépendance et des droits et libertés des justiciables, en multipliant le recours aux alternatives à la prison… le gouvernement donne le sentiment “en même temps” de donner suite aux complaintes anti-justice des syndicats de policiers les plus virulents, tandis que le ministre de l’Intérieur rassure ces derniers de sa présence. Quel télescopage! Quelle confusion! Illustrée par la présence au coude à coude dans le cortège de représentants de l’extrême-droite et de cadres des partis républicains, et par le dérapage verbal d’Olivier Faure jetant le bébé républicain avec l’eau du bain démagogique.

Non, la séparation des pouvoirs n’est pas, comme le dit judicieusement Raphaël Glucksman, élu socialiste européen, «un vieux truc has been». La police doit rester à sa place, ses syndicats jouer librement leur rôle de défense corporatiste légitime, mais le gouvernement doit faire respecter scrupuleusement le principe d’indépendance de la Justice. Il n’est pas possible en même temps de défendre les principes républicains, de se prétendre en première ligne du combat contre l’antirépublicanisme du Rassemblement National, et de donner le spectacle d’un pouvoir prêt à renier ces mêmes principes pour donner des gages à des syndicats de policiers, dont une partie ne craint pas de montrer ses affinités pour l’extrême droite. En revanche, il doit être possible d’écouter le malaise policier, de procéder à la nécessaire réforme de fond du fonctionnement de l’institution judiciaire à laquelle travaille le Garde des Sceaux, d’afficher sa fermeté vis à vis de la délinquance et son soutien à la police et… en même temps de démontrer encore et toujours que les principes républicains ne sont pas solubles dans la démagogie.

La cuisine et le funambule

Tambouille politicienne ou dépassement de clivages politiques périmés? Piège tendu à la droite ou Front Républicain? Il y a évidemment de tout cela dans le choix fait par le Premier Ministre, et donc Emmanuel Macron, de retirer la liste LREM aux élections régionales en PACA pour soutenir le président LR de région sortant, Renaud Muselier.

C’est d’abord un coup politique destructeur! Au lendemain de l’annonce, les Républicains se trouvent divisés comme jamais. Contraints bien sûr de retirer l’investiture de leur parti à la majorité sortante de la région, ce qu’à fait Christian Jacob, président des Républicains dès dimanche soir, et donc de perdre une des six régions qu’ils dirigent (en comptant la région Ile de France présidée par la “dissidente” Valérie Pécresse). Obligés d’envisager, comme le fait Eric Ciotti -qui cache de moins en moins sa proximité avec le RN de Marine Le Pen- l’exclusion du “traitre”. Mais un “traitre” qui n’est pas tout seul. Avec lui, toute son équipe, qui gère la région PACA, et les maires de Toulon et Nice. Mais aussi le maire LR de Toulouse Jean-Luc Moudenc qui soutient l’initiative du président de PACA… Ça risque de faire beaucoup de monde à virer! Mais l’application de la discipline n’est pas le seul problème auquel va être confronté le parti de Christian Jacob et Eric Ciotti. Dans l’immédiat, le problème qui va se poser est celui de la présence au scrutin. C’est assez simple d’excommunier la liste sortante, mais cela pose la question de la constitution d’une nouvelle liste LR. Les Républicains parviendront-ils avant le 20 juin, date du premier tour, à constituer une liste alternative? Pas sûr, d’autant que les candidats pour partir à l’assaut de la forteresse Muselier ne se bousculent pas. Eric Ciotti a autre chose à faire, et David Lisnard, qui était pressenti, se trouve très bien dans sa ville de Cannes, en attendant éventuellement la présidentielle. Parce qu’évidemment, affronter d’une part la majorité sortante, soutenue par LREM, d’autre part le FN, c’est le casse-pipe assuré.

Une alliance en bonne et due forme

A un an de la présidentielle, Emmanuel Macron a donc choisi d’ébranler les plaques tectoniques de la politique française. Face à un risque de rapprochement tendanciel entre la droite et l’extrême-droite, incarné entre autres par Eric Ciotti, qui affirmait la semaine dernière “ce qui nous sépare du Rassemblement National, c’est la capacité de gouverner”, le parti du président précipite une clarification à droite. Alors qu’en région Bourgogne-Franche-Comté, la liste de droite a annoncé son alliance avec Debout La France, le parti de Nicolas Dupont Aignan, ex-allié de Marine Le Pen, sans susciter de réaction de l’état-major de LR, l’initiative de Renaud Muselier va contraindre les ténors des Républicains et leurs alliés du centre à se prononcer plus clairement sur leurs relations avec l’extrême-droite. Déchirements, voire explosion prévisibles, et affaiblissement certain de la droite dans la perspective des échéances nationales de l’an prochain.

Au delà de la “cuisine” visant à affaiblir l’opposition de droite pour préparer l’élection présidentielle, la question de principe posée est celle du Front Républicain. C’est au nom de la lutte contre l’extrême-droite que LREM justifie son coup de Trafalgar. Le parti présidentiel pointe le risque, réel, de voir le RN l’emporter en PACA et s’étonne de voir les LR et Xavier Bertrand dénoncer un Front Républicain qu’ils ont accepté en 2015 lorsque le PS avait retiré ses listes pour permettre leur victoire.

Mais les choses sont un peu plus subtiles. Le Front Républicain, tel qu’il se pratique habituellement, consiste pour un candidat ou une liste à se retirer entre deux tours -alors qu’il ou elle peut se maintenir- pour empêcher une victoire du parti de Marine Le Pen en favorisant un concurrent plus républicain. Cela n’implique pas une adhésion à une autre politique que la sienne. C’est ce qui s’était passé en 2015 au profit de Xavier Bertrand dans le Nord et Christian Estrosi alors tête de liste en PACA. Ici, on est dans un autre cas de figure. Il s’agit d’une véritable alliance de premier tour qui conduira la République en Marche à cogérer la région aux côtés de Renaud Muselier. C’est donc bien une recomposition du paysage politique, plus qu’un simple réflexe républicain. Après quatre ans de mandat présidentiel marqués par le conflit permanent entre LR et parti présidentiel, la brèche parait immense. On comprend évidemment la colère des dirigeants LR pour qui c’est un véritable coup au cœur de l’identité même de leur parti. Indépendamment des questions de proximité idéologique ou pas, l’alliance en PACA est beaucoup plus déstabilisante pour LR qu’un accord local avec le parti de Nicolas Dupont Aignan.

Un Rubicon pour les électeurs de Macron?

Est-ce que cette alliance surprise sera gagnante pour les intéressés? Ce n’est pas certain. Le pari recèle une part de risque pour les deux partenaires. Pour Renaud Muselier d’abord qui risque de voir une partie de son électorat, troublée par ce ralliement du parti présidentiel, basculer vers le Rassemblement National, sans que les voix apportées par LREM suffisent à compenser. Les sondages placent actuellement le RN en tête au premier tour avec 30 à 33% des voix. Evidemment l’apparition d’une liste concurrente LR compliquerait encore les choses pour le président de région sortant et favoriserait sans doute une victoire de Thierry Mariani, lui-même transfuge des Républicains et tête de liste du Rassemblement National. Pour le parti d’Emmanuel Macron, le risque de l’incompréhension est tout aussi réel. Avec ce ralliement à une liste de droite, les électeurs auront peut-être le sentiment qu’un Rubicon vient d’être franchi. Le “ni de droite ni de gauche”, prend des allures de: à droite toutes! A moins que le président n’arrive très très vite à recrédibiliser son “en même temps”, en donnant des gages à son électorat de gauche, il pourrait perdre plus que gagner dans l’affaire, et renforcer les préventions de ceux qui le soutiennent encore mais craignent de le voir chercher sa réélection auprès de l’électorat de droite. L’équilibre de sa stratégie de recomposition politique est extrêmement instable. Il va lui falloir beaucoup de subtilité pour convaincre son public de gauche que le ralliement à Renaud Muselier n’est pas un renoncement. D’autant que le président de PACA, grand soutien de Didier Raoult et de sa poudre de perlimpinpin n’a pas ménagé le président et le gouvernement durant la crise sanitaire.

Au delà du résultat des élections régionales en PACA, et du risque de voir une région française passer sous le contrôle du Rassemblement national, c’est donc déjà la présidentielle qui se joue. Pour chercher à être réélu, le président sortant tentera certes de s’appuyer sur son bilan, de profiter d’une éventuelle sortie réussie de la crise sanitaire, mais devra aussi crédibiliser cette voie médiane de la recomposition politique qu’il propose aux Français pour l’avenir, mais qui reste bien théorique pour l’instant. Entre conséquences de la crise sanitaire et climat politique détestable, le chemin ressemble à une corde raide qui lui demandera de confirmer son talent de funambule.

Quel débat politique !

Qui a eu cette idée folle de réduire le mandat présidentiel à 5 ans et de faire élire les députés dans la foulée de la présidentielle? L’histoire ne le dit pas. Elle précise juste que Jacques Chirac et son premier ministre de cohabitation Lionel Jospin en ont été les ordonnateurs, que le Conseil constitutionnel a trouvé ça très bien, et que 18,55% des électeurs français -cela ne fait pas lourd- consultés par référendum, ont voté pour! Et depuis, on rame!

On rame d’abord pour sortir de la campagne électorale. On ne sait plus si c’est la prochaine qui commence, ou la précédente qui se poursuit, la classe politique tous partis confondus semble en campagne permanente. On rame pour faire vivre le débat démocratique avec une assemblée élue dans la foulée de la présidentielle, et représentant donc -c’est logique et fatal dans ce système électoral- principalement le camp du président, et une opposition minorée, humiliée, renvoyée à son échec présidentiel, et donc -on peut aussi le comprendre- peu encline à construire autre chose qu’un projet pour battre le président sortant à la prochaine. On rame sur les plateaux-télé pour faire de l’audience en donnant la prime à la caricature, à l’excès, voire à la violence politique, pour animer un morne débat politique de quelques invectives et polémiques bien senties. On rame pour trouver quelques miettes de consensus sur les sujets les plus vitaux pour la nation, entre deux condamnations totales et définitives de tout ce qui vient du camp adverse. On rame pour remettre quelques valeurs sur pieds, quand le débat politique les met toutes cul par dessus tête.

Le meilleur allié de l’extrême-droite c’est toujours l’Autre!

Drôle d’époque! Faute de débats d’idées, chacun se contente de faire le procès du voisin, et adversaire politique. Faute de projet construit et validé par un élan qu’il soit de gauche, de droite, ou d’ailleurs, il ne reste plus qu’à dénoncer les intentions, forcément scandaleuses, qu’on prête aux autres, voire leur identité elle-même. Des Insoumis à la droite en passant par les soutiens d’Emmanuel Macron et le Parti socialiste, le mot d’ordre est le même: tous ce qui n’est pas d’accord avec moi est d’extrême-droite, ou fait le jeu de l’extrême-droite. C’est pratique! Ça permet de faire simple! Pour les soutiens d’Emanuel Macron, la France Insoumise autant que Les Républicains, ou les socialistes, font le jeu de Marine Le Pen dans leur combat sans relâche pour affaiblir le Président. Pour les autres, c’est précisément ce dernier qui joue avec le feu en reprenant les idées du Rassemblement National lorsqu’il lutte contre l’islam politique, se préoccupe de sécurité, ou même ne réagit pas assez vite sur les réseaux sociaux à une tribune pathétique de généraux de réforme se rêvant en fin de carrière en grand uniforme de putschistes… Bref le meilleur allié de Marine Le Pen, c’est toujours l’Autre. Le macroniste, l’insoumis, le socialiste, le Républicain… Elle, n’a plus qu’à rester tapie dans son coin, à laisser les autres s’écharper, en espérant à la fin toucher les dividendes.

Et dans cette hystérisation de la vie publique, la désignation de l’ennemi n’est plus seulement seulement une affaire de choix politique, mais aussi une question d’identité. Des antiracistes interpellent des “racisés”, comme ils disent, parce qu’ils font le jeu des “blancs” et ne partagent pas leur obsession de la race, en les traitant de “nègres de maison”. Des militantes féministes appellent les femmes à se “délivrer du mâle” au nom du “génie lesbien”. Quant à l’écologiste Julien Bayou, secrétaire national du parti écologiste EELV, il appelait il y a quelques jours son électorat à se mobiliser contre “les boomers”, c’est à dire tous ceux qui ont plus de 55 ans et qui sont supposés s’être “gavés” pendant des années en détruisant la planète sans scrupule… Dis-moi quand tu es né et je te dirai si tu es ami ou ennemi! Depuis, le leader écologiste s’est excusé pour une “erreur”, commise… par un collaborateur (!), mais a nourri les critiques de ceux qui dénoncent les “khmers verts”, soupçonnés de vouloir établir une véritable dictature écologique. Et les écologistes ripostent en dénonçant des attaques venues de l’extrême-droite… c’est à dire… de l’entourage présidentiel. CQFD.

Cette dialectique, qui prétend toujours opposer le camp du Bien à celui de la tyrannie, qui conduit chacun à amalgamer adversaires, rivaux, et ennemis dans un même opprobre, conduit à réduire dramatiquement le champ du débat politique. Au point qu’à un an de la présidentielle, la seule question qui semble se poser, si l’on écoute les analystes politiques, et tenanciers de plateaux-télé est: qui acceptera de voter pour ce président mal aimé lorsqu’il se retrouvera face à Marine Le Pen au second tour? Instituts de sondages et commentateurs patentés ne cessent en effet de nous promettre un second tour présidentiel à l’image de celui de 2017. Comme si le 1er tour était un tour pour rien, un simulacre de démocratie, dans lequel on demanderait leur avis aux gens pour amuser la galerie, en sachant très bien qu’à la fin, les nominés au second tour seront… les mêmes que la dernière fois. Ce n’est pas la première fois que les uns et les autres se hasardent à nous assurer que les jeux sont faits un an en avance, ils jouent à chaque élection leur rôle d’oracles avec plus ou moins de succès.

Une question de popularité ?

Pour les candidats supposés de l’opposition républicaine, en revanche, dénoncer par avance un duel Macron-Le Pen au second tour, voire annoncer par avance quel bulletin ils déposeront dans l’urne dans ce cas de figure -front républicain ou pas?-, c’est accréditer l’idée que les jeux sont faits. Un terrible aveu d’impuissance à convaincre. En suppliant leur électorat putatif de ne pas donner ses voix à Emmanuel Macron pour éviter le duel en question, ils jouent déjà perdant à un an de l’élection. Leur stratégie semble se limiter à taper à bras raccourcis sur le président sortant pour tenter de prendre sa place dans le duel annoncé avec Marine Le Pen. Chacun d’entre eux se promettant de rassembler dans un an à son profit ce “front républicain” qui a jusqu’ici empêché l’extrême-droite, la vraie, d’accéder au pouvoir, et a favorisé l’avènement de leur ennemi Macron. Au risque de laisser penser que pour eux l’affaire est déjà perdue, et qu’à tout prendre une victoire de Marine Le Pen serait plutôt un meilleur présage pour… la présidentielle suivante. Du coup, le jugement de l’ex-premier ministre Edouard Philippe qui dit trouver que « la qualité du débat public décroit considérablement », résonne comme un gentil euphémisme. Le cynisme, l’intolérance, la détestation réciproque, semblent avoir pris le pas sur toute autre forme de confrontation politique, mettant en péril l’avenir de notre démocratie.

Comme on ne peut condamner globalement les hommes et femmes qui s’engagent en politique, il ne reste plus, en désespoir de cause, qu’à accuser notre système électoral. Ce que fait sans nuances Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociale et directeur de l’observatoire de l’Opinion de la Fondation Jean Jaures, proche du Parti socialiste, qui nous explique: « Il faut réformer le système électoral : à l’heure actuelle on va se retrouver au deuxième tour de la présidentielle avec les 2 politiciens les plus détestés de France, il faut réfléchir à un système qui nous éviterait d’être dans cette situation ». Quelle étrange formule! Monsieur Bristielle découvre que le succès attire la détestation, et que celui qui obtient une majorité relative des scrutins au premier tour n’est pas aimé par tous ceux qui ont voté pour un autre candidat, qui sont forcément plus nombreux puisque sa majorité n’est que relative. Il rêve d’un système dans lequel les électeurs choisiraient au premier tour les candidats les plus populaires… Pourquoi pas un simple sondage de popularité? Pour choisir les mieux aimés -papa gâteau, maman modèle, executive woman, ou gendre idéal- pour entrer en compétition au second tour? On mettrait évidemment en compétition plusieurs instituts pour prendre ensuite la moyenne des résultats… On pourrait même interdire aux candidats (sélectionnés par exemple au cours d’une soirée télévisée) de parler de leur programme politique pendant la période de sondage pour éviter de fausser les mesures de popularité. Ça nous laisserait enfin une chance d’avoir Nicolas Hulot comme président, voire Jean-Jacques Goldman ou Sophie Marceau…

Un peu d’instabilité pour plus de démocratie

Non, le système consistant à envoyer au second tour les deux candidats qui ont obtenu au premier le plus de votes en leur faveur reste, avec ses imperfections, bien adapté, aux exigences d’une démocratie, même lorsque la participation décroit, ce qu’on ne peut bien sûr que regretter. En revanche il mérite sans doute d’être amélioré. En revenant sur ce timing électoral -mandat de 5 ans et élection du parlement dans la foulée de la présidentielle- qui transforme l’Assemblée Nationale en simple chambre d’enregistrement des desiderata du président. En permettant aussi aux différents courants de pensée d’être mieux représentés au parlement. La proportionnelle n’a pas bonne presse en France, discréditée par les errements de la 4ème république. Mais créer un peu d’instabilité ne peut pas nuire aujourd’hui, le système est pénalisé par sa rigidité, son caractère prévisible. La vitalité du débat politique a besoin de confrontation productive. L’obligation, pour un président de négocier avec son opposition pour avancer, et pour tous d’accepter le dialogue, ne serait pas forcément un handicap pour le pays. La possibilité pour les minorités de peser réellement sur les choix de la majorité ne serait pas, loin s’en faut, une régression démocratique. Au contraire, il faut sortir le pouvoir de son isolement, donner plus de place à tous ceux qui portent les voix, disparates, voire dissonantes de la société civile. En quittant des yeux quelques minutes les enquêtes d’opinion, et résultats d’audience des télévisions, et en acceptant l’idée que les réseaux sociaux, pour utiles qu’ils soient, n’offrent qu’un écho lointain et déformé du monde réel. En cessant d’agir comme si le combat politique était une lutte sans merci du camp du Bien contre le Mal.