Ne tirez pas sur le juge !

C’est extraordinaire! A l’issue d’un de ces triples axels que l’actualité politique parfois nous réserve, on retrouve Jean-Luc Mélenchon défendant la présomption d’innocence de… Richard Ferrand. Soutenant même que le responsable la République en Marche n’a pas à démissionner de sa fonction de président de l’Assemblée Nationale malgré sa mise en examen pour “prise illégale d’intérêt”, qui pourrait résulter d’un “piège” qu’on lui aurait tendu. Pas facile à suivre mais on y arrive! L’objectif immédiat est de démontrer que le pouvoir judiciaire est au service de l’exécutif qui l’utilise pour imposer peu à peu une dictature de fait. Cela, afin de disqualifier par avance ce que les juges pourraient décider à l’issue de son propre procès (celui de Mélenchon) qui débute dans moins d’une semaine.

Pour préparer sa défense, dans un premier temps, Jean-Luc Mélenchon a fait un voyage en Amérique latine qui lui a permis de dénoncer aux côtés de l’ex-président Lula, et des différents partis de gauche de la région, la multiplication des “procès politiques”, assimilant son cas, contre toute raison, à celui de l’ex-président brésilien incarcéré pour corruption. La suite, on l’a découvert il y a quarante-huit heures, c’est la publication d’un livre “Et ainsi de suite… Un procès politique”. Le livre sera publié le jour même du procès des responsables de la France Insoumise et servira de réquisitoire contre la justice qui les poursuit pour débarrasser le pouvoir politique d’un adversaire dangereux. Comme au Brésil!

L’Internationale des juges

A Rio comme à Paris, les juges organiseraient des procès politiques. Mélenchon évoque même une véritable internationale des juges visant à écarter dans tous les pays du monde les oppositions aux pouvoirs en place. Et le président de la France Insoumise d’évoquer “l’opération Condor” qui vit dans les années 70 les services secrets de différents pays d’Amérique latine s’entendre pour assassiner les opposants aux régimes dictatoriaux de la région, avec le soutien de la CIA. Rien que ça!

Pour Lula, la question de l’acharnement judiciaire reste ouverte. Mais pour Mélenchon c’est plus compliqué. D’abord, il est toujours libre. Ensuite, lorsqu’il prétend que la justice pratique la règle du deux poids deux mesures, il a raison, mais cela a joué plutôt en sa faveur: on peut se demander quel justiciable pourrait plaquer au mur – comme on le voit sur les vidéos diffusées- un procureur de la République dans l’exercice de ses fonctions, sans finir la journée en garde à vue. Même si d’autres passages de l’enregistrement vidéo concerné montrent que les responsables de la France Insoumise ont par moment retrouvé leur lucidité et leur calme, le procès politique sera difficile à plaider. Mais surtout, il va lui être difficile de démontrer que la justice s’acharne particulièrement sur lui, au moment où l’on annonce le début du procès Fillon, pour le printemps, et surtout où les juges mettent en examen le Président de l’Assemblée Nationale, proche s’il en est, d’Emmanuel Macron, ou envoient Patrick Balkany en prison.

Du coup, La France Insoumise est contrainte au grand écart. Le cas de Jean-Luc Mélenchon serait comparable à certains égards à celui de François Fillon, affirme toute honte bue, Raquel Garrido l’ancienne porte-parole de la France Insoumise, ex-avocate de Jean-Luc Mélenchon, et actuelle chroniqueuse sur LCI: le procès Fillon serait programmé par les juges en pleine prochaine campagne pour les municipales, afin de nuire à l’opposition de droite… Hier, personne n’avait encore osé toutefois appeler Patrick Balkany, incarcéré dans l’après-midi, en renfort pour illustrer la multiplication des procès politiques par la justice française…

Dans la main du pouvoir judiciaire?

Il faut croire que Jean-Luc Mélenchon craint vraiment le résultat de son procès -qui pourrait se traduire par son inéligibilité à la prochaine présidentielle- pour en arriver à soutenir le très honni Richard Ferrand, dans le but d’en faire un argument de défense.

Campé sur ses positions, celui-ci n’en attendait sans doute pas tant. Ce renfort inattendu ne pourra que le convaincre un peu plus de nous jouer Fort Chabrol au Palais Bourbon. Pour lui, il ne s’agit évidemment pas de dénoncer un complot politique, mais d’invoquer l’indépendance du pouvoir législatif, qui aurait toute légitimité, du fait de l’élection à empêcher le pouvoir judiciaire d’empiéter sur ses prérogatives. Et donc, aussi longtemps qu’il n’est pas condamné, le président de l’Assemblée Nationale pourrait continuer à officier… En somme, à l’inverse de Jean-Luc Mélenchon, Richard Ferrand ne nous dit pas que les juges sont des “menteurs”, mais simplement qu’ils se trompent, lorsqu’au terme de 13 heures d’interrogatoire, ils le mettent en examen, et que surtout, leur doutes et leurs convictions n’ont pas à être pris en considération par la représentation nationale, tant que le procès n’aura pas eu lieu, car “les parlementaires n’ont pas à être dans la main de l’autorité judiciaire…”. Qu’en somme il est banal et sans réelle importance que des juges remettent en question l’honnêteté du quatrième personnage de l’Etat.

Certes, il n’est pas le premier à se maintenir à son perchoir envers et contre les juges. Avant lui Henri Emmanuelli et Laurent Fabius avaient été dans la même situation. Pour être exact on pourra préciser que le premier était mis en cause pour une affaire du financement du PS mais ne se voyait reprocher aucun enrichissement personnel, tandis que le second était mis en cause pour un retard dans la diffusion en France d’un test qui aurait permis d’éviter la contamination de nombreuses personnes par le biais de la transfusion sanguine. Dans le cas du président actuel de l’Assemblée, les faits que lui reprochent les juges – avoir organisé l’enrichissement de sa compagne aux dépens des Mutuelles de Bretagne, une société d’assurance dont il était le directeur général- reviennent clairement à remettre en cause son honnêteté. Bien sûr ses défenseurs invoqueront le fait qu’il ne s’agit pas d’argent public… Mais dès lors qu’il y a mise en examen, il y a bel et bien soupçon de malhonnêteté sur la personne qui est chargée de superviser la fabrication de la loi. Quelle que soit l’issue d’un procès futur, celui-ci devrait donc s’en mettre au moins temporairement à l’écart, par simple respect pour la fonction que la République lui a confiée.

Dans les deux cas, celui de Mélenchon comme celui de Ferrand, ce qui est en jeu c’est la possibilité pour les juges d’accomplir leur mission au service de la nation, dans la sérénité, même lorsqu’ils ont à s’intéresser à des personnages publics, à l’abri des accusations complotistes des uns, ou du simple mépris pour leurs décisions de la part des autres. Ce sont les fondements mêmes de notre système républicain qui sont en cause.

Le homard et l’alpiniste

Un été meurtrier! On avait débuté la trêve estivale avec “l’affaire de Rugy” on va la terminer, s’il n’y a pas d’évènement “majeur” d’ici quinze jours, avec “l’affaire de la vraie-fausse escalade d’Eric Woerth”. Rien à voir, bien sûr. Dans un cas une série d’accusations d’actes de prévarication variés, dans l’autre la mise en cause d’une photo publiée par l’intéressé le représentant dans la position avantageuse de l’alpiniste au maximum de son effort. Et pourtant on est tenté de rapprocher les deux “affaires”. Car dans les deux cas il s’est trouvé des journalistes pour mettre en doute sans vérifier, accuser sans preuves, ou tourner en dérision sans savoir, et apporter du crédit à de simples rumeurs, et dans les deux cas au nom du droit à la vérité du public. Et dans les deux cas, internet en général, et Facebook et Twitter en particulier, ont joué un rôle central d’amplificateur.

Soyons clair, il n’est pas indispensable, ni même simplement nécessaire, de prendre la défense de l’homme politique François de Rugy. Son itinéraire n’en fait pas forcément le parangon de la rectitude en politique. Mais personne n’est parfait!

Haro sur le homard

En revanche, quand on s’interroge en journaliste, on ne peut qu’être surpris par le déroulement des faits. Et tout d’abord par l’attaque initiale de Mediapart. Parmi les faits que le journaliste Fabrice Arfi pensait avoir à lui reprocher -des repas privés fastueux aux frais de l’Assemblée Nationale, une utilisation frauduleuse de ses indemnités de député, le bénéfice illicite d’un appartement à vocation sociale, ou encore des travaux inutiles et dispendieux dans son ministère- il a choisi de lancer son offensive en attaquant par le homard! Et par le fait que le président de l’Assemblée de l’époque ait puisé dans les caves, de prestige, du Palais Bourbon, au lieu d’acheter son vin chez l’épicier du coin. Ce choix ne peut s’expliquer que par la volonté de réaliser au plus vite le maximum de buzz, de profiter de l’amplificateur internet pour obtenir la chute du ministre. Et de fait en quelques heures le mot “homard” était sans doute le mot le plus cité de l’année sur internet.

La suite c’est la dynamique classique de synergie entre réseaux sociaux et médias. Plus les réseaux sociaux vibrionnent, et plus le sujet prend de l’importance pour les journaux, radios et télés. Plus les médias reprennent -aucun ne s’est privé de publier la photo des homards en question, fournie complaisamment au journaliste de Mediapart par un ou une des invité(e)s de François de Rugy, ne les ayant sans doute pas bien digérés- plus le buzz s’accroit sur les réseaux . Sans doute soucieux de préserver la hauteur de la fonction de journaliste, Mediapart a bien expliqué que le homard en question ne posait problème que parce qu’il était consommé à titre privé, avec des amis, aux frais de l’Assemblée, mais l’argument est bien léger dans la mesure où il sera difficile d’établir que lorsque le Président de l’Assemblée Nationale reçoit à dîner, fût-ce pour partie des gens qu’il connaissait au préalable, il sort du cadre de son mandat. En tout cas le message explicite résultant de la publication était bien: ” le président de l’Assemblée se gave de homard et de bon vin pendant que les Français triment”. C’est ainsi que les réseaux sociaux l’ont perçu et c’est sur ce thème classique des samedis de gilets-jaunes, du “toujours les mêmes qui se gavent” qu’ils s’en sont donnés à cœur joie, l’ampleur de l’indignation ayant finalement conduit le ministre à la démission.

Deuxième surprise de cette affaire, le caractère apparemment erroné des autres accusations. Le logement social n’en était pas un, mais simplement un logement dont le propriétaire avait profité de la loi Scellier qui permet de défiscaliser une grande partie de l’investissement, et était tenu à ce titre de louer à quelqu’un disposant de revenus inférieurs à ceux de François de Rugy au moment de la location. Donc pas d’abus apparent de François de Rugy, mais éventuellement du propriétaire du logement qu’il louait. Quant aux indemnités que le député vert de l’époque aurait utilisé pour payer une cotisation à son parti, et qui lui auraient permis d’obtenir une réduction d’impôts, il semble avéré depuis, d’une part qu’il a remboursé les sommes, d’autre part, qu’il n’a pas bénéficié de réduction fiscale à ce titre… François De Rugy ayant porté plainte, les juges devraient avoir à démêler le vrai du faux.

Sans prendre parti sur le fond de la critique à l’égard de l’ex-ministre de l’environnement, et donc sans préjuger de sa propension ou pas à abuser des privilèges qu’a pu lui offrir la République, on peut se demander comment Mediapart, dont on peut regretter le caractère partisan, mais qui a montré aussi son professionnalisme dans bien des circonstances, a pu ainsi se jeter dans cette affaire. On imagine qu’au départ la photo de homard est une vengeance personnelle. Que l’info sur les cotisations payées avec les indemnités vient des Verts qui n’ont pas pardonné à François de Rugy son ralliement à Emmanuel Macron. Mais enfin, la vérification n’était pas si difficile à obtenir… François de Rugy prétend que Mediapart ne lui a laissé qu’une douzaine d’heures pour répondre aux accusations avant publication et qu’il n’a pas eu le temps de le faire. On ne peut non plus exclure qu’il ait eu la tentation de ne pas se défendre, et de laisser Mediapart se fourvoyer, pour mieux pouvoir se blanchir ensuite. Mais dans l’affaire, c’est quand même lui qui a perdu son ministère!

L’explication tient sans doute pour partie dans une phrase prononcée par le journaliste de Mediapart au cœur de l’affaire: “De Rugy aurait dû démissionner après nos premières révélations…” Et là le rubicon est franchi. Ce que revendique Mediapart c’est ni plus ni moins que le pouvoir de faire démissionner un ministre. Le journaliste, comme dépositaire de la morale publique, devient justicier, et la divulgation d’une information par lui doit inévitablement conduire le mis en cause à s’effacer, au nom de la transparence démocratique. Vision évidemment inacceptable. La démocratie a besoin de juges, de procureurs, et de journalistes, mais pas de justiciers! Les journalistes livrent des faits, si possible vérifiés. Les procureurs enquêtent, les juges disent le droit, et éventuellement sanctionnent. Et les réseaux sociaux commentent! Un monde dans lequel les journalistes auraient le pouvoir, avec la complicité des réseaux sociaux, de défaire les gouvernements, avant même que la justice ait pu vérifier l’exactitude de leurs informations serait bien dangereux. Si l’on se réfère à l’affaire du Watergate, emblématique pour la profession, et qui n’aurait jamais débouché sur la démission de Nixon sans le travail des journalistes du Washington Post, c’est seulement après la mise en place d’une commission d’enquête au parlement, après des mois d’accumulation d’éléments de preuves par un juge, et le lancement d’une procédure de destitution, que le président américain démissionna. Pas le lendemain de la première publication du Washington Post.

Des articles nés du buzz pour faire le buzz

Evidemment on est très loin de tout cela avec la photo d’Eric Woerth. On est dans l’anecdote pure, et pour tout dire dans l’insignifiance, tant la photo concernée n’aurait pas mérité la publication de la moindre ligne. La plupart des gens en effet se moquent éperdument de savoir si Eric Woerth est ou pas un alpiniste émérite… Mais l’affaire nous parle elle aussi du métier de journaliste. Dans le cas en question, on constate que les réseaux sociaux à partir d’un certain niveau de buzz, c’est à dire de multiplication des réactions, génèrent de façon quasi-automatique des sujets dans les médias professionnels. Et que ceux-ci, sans doute pour éviter d’être en reste, reprennent à leur compte telles quelles les rumeurs et analyses les plus fantaisistes, pour peu qu’elles fassent le buzz. Ainsi on a vu des médias tout à fait sérieux, par exemple le Huffington post ou La Dépêche du Midi, trancher le sujet en reprenant tels quels les arguments pseudo-techniques des internautes, problèmes de gravité, corde pas tout à fait tendue, personnages debout en arrière-plan – cela rappelle les discours complotistes sur la conquête de la Lune- avant de conclure: “Eric Woerth semble être plutôt à quatre pattes”. Et il a suffi, quelques heures plus tard que le guide ayant accompagné Eric Woerth, confirme l’authenticité de la photo, prise par lui-même, pour que tout le monde fasse machine arrière -sans d’ailleurs d’autres preuves qu’un message twitter du guide en question- et déclare l’angle de la photo authentique!

Tout cela est assez attristant pour la profession, qui a décidément du mal à exister à côté des réseaux sociaux, sans y perdre son âme, ou plutôt sa déontologie. En un été les médias, qui sont déjà jugés peu crédible par le public si l’on en croit le baromètre Kantar-La Croix (38% de confiance pour la télévision, 44% pour la presse écrite) auront sans doute encore perdu de leur crédit.

Au printemps l’ensemble de la profession, sociétés de journalistes et syndicats, s’était mobilisé en faveur d’un journalisme de rue, consistant à se balader dans les manifestations en tentant de filmer les violences pour les restituer ensuite sur internet en soutien d’un discours purement militant, en général d’extrême-gauche. C’est précisément cette pente sur laquelle se sont engagés les journalistes qui est un danger mortel pour la profession et la démocratie. Faute de redéfinir leur positionnement, vis à vis de l’activisme politique -en traçant clairement la frontière entre militantisme et professionnalisme- mais aussi vis à vis des réseaux sociaux -en prenant le contre-pied du suivisme systématique qui est actuellement pratiqué par la plupart d’entre eux- les journalistes continueront de s’auto-dévaloriser, de perdre leur crédit, et donc de mettre en danger la démocratie, qui a plus que jamais besoin de médias indépendants et impartiaux, à l’ère de la “post-vérité” et de l’infox tous azimuts.

Qui veut manger avec le diable prépare sa longue cuiller…

Donc, exit Marion Marechal Le Pen du carnet de bal de Geoffroy Roux de Bézieux. La nouvelle sainte-patronne de l’extrême droite et de la droite extrême réunies, ne foulera pas le parquet du bal annuel du patronat. L’honneur du Medef est sauf. En quelques heures la tempête soulevée sur internet a eu raison des velléités de son patron d’accorder à la nièce de Jean-Marie Le Pen un brevet de respectabilité économique. Marion Maréchal Le Pen, qui tente depuis quelques temps de faire oublier la fin de son patronyme, avait été dans un premier temps invitée à une table ronde sur le thème « La grande peur des mal-pensants, pourquoi les populistes sont populaires ? » Une polémique s’en était suivie, les élus LREM invités par le Medef ayant annoncé leur désistement, Laurence Parisot l’ancienne patronne du mouvement ayant elle-même condamné cette invitation. GRB a donc renoncé à inviter tout représentant de l’extrême-droite… comme de La France Insoumise, pour tenir compte de “l’interprétation politique qui est faite du projet de débat sur la montée des populismes”. Traduction libre des propos de GRB: les tenants de la pensée unique ont eu raison de sa volonté de dialogue et de réflexion.

Les républicains à la recherche de leur ancrage

L’affaire n’est évidemment pas anodine. Au delà des convictions personnelles du patron des patrons, sur lesquelles on se gardera de spéculer, la question de la légitimité du rejet des populismes est posée. Peut-on encore prétendre ériger un coupe-feu entre extrême droite et reste du monde politique, quand le Rassemblement National est en tête aux élections européennes, quand le populisme finit par concerner aussi l’extrême-gauche, et une partie de la droite traditionnellement modérée. Ce débat que voulait avoir le Medef au sein de son université d’été, d’autres l’ont déjà tranché, et c’est certainement beaucoup plus inquiétant que le débat lui-même et la liste de ses intervenants.

D’autres, c’est d’abord la quinzaine d’élus des Républicains qui ont diné avec Marion Maréchal Le Pen la semaine dernière. Pas de responsable du parti ex-gaulliste bien sûr, mais quelques seconds couteaux assez représentatifs: un sénateur Sébastien Meurant, et un député, Xavier Breton, membre du bureau politique de LR tout comme son collègue Sébastien Pilard, qui figurait sur la liste du parti aux européennes. Mais il ne faut pas voir le mal partout. Les intéressés certifient rester fidèles à la ligne de leur parti en échangeant des idées avec les membres du Front National, tout en excluant tout accord. Les sujets d’échange d’idées en question étaient ce soir là la privatisation d’Aéroports de Paris, le projet de loi sur la bioéthique, ou encore l’immigration. Malgré toutes les protestations de bonne foi des intéressés, le diner en question ne pouvait que susciter un certain malaise à la tête du parti. Si la porte-parole des LR, Laurence Saillet, a estimé “qu’on n’exclut pas pour un dîner”, le président du Sénat Gérard Larcher considère lui que les intéressés “se sont mis d’eux-mêmes en dehors de leur formation politique”.

Débat de fond au sein du parti Les Républicains que les dérives de Laurent Wauquiez, viennent de secouer sévèrement et qui ne sait plus tout à fait où est son ancrage? Oui, mais question d’opportunité aussi. A quelques mois des élections municipales il n’est pas certain que le parti, en déroute aux européennes ait quelque chose à gagner à un rapprochement de l’extrême-droite qui pourrait leur aliéner définitivement et complètement le centre-droit. Alors que les transferts pré-électoraux de la droite vers le centre macronien se multiplient, l’exode pourrait bien s’accélérer.

Mais à quoi joue Marion Maréchal Le Pen? Il semble acquis qu’elle n’entrera pas immédiatement en conflit avec sa tante, mais a annoncé un soi-disant “retrait” de la vie politique, pour se consacrer à la création d’une “grande école” dont le principal atout semble être de rassembler dans ses intervenants toutes les tendances de l’extrême-droite… Steve Bannon ne s’y est d’ailleurs par trompé qui tente de créer une école du populisme en Italie et promet de chercher des synergies avec l’institut de Marion Maréchal Le Pen. En fait, la nièce du patriarche xénophobe et antisémite semble se positionner pour le coup d’après. Comprendre d’après la présidentielle de 2022. Avec un projet ambitieux: réaliser la grande fédération de la droite extrême et de l’extrême droite afin de faire sauter le plafond de verre qui semble interdire pour l’instant au Front National de prendre le pouvoir. Thierry Mariani, ancien ministre de Jacques Chirac a montré la voie en rejoignant le parti de Marine Le Pen. Nul doute que d’autres suivront, parmi ceux qui revendiquent aujourd’hui simplement le droit de diner et d’échanger des idées avec l’une ou l’autre des Le Pen, ou au delà, parmi tous ceux qui commencent à craindre pour leur mandat dont le renouvellement ne parait plus être garanti par l’appartenance aux Républicains.

Coexistence désarmée aux extrêmes?

Dans le même temps, l’extrême droite déploie ses manœuvres vers une autre cible, l’extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon. Alors qu’on vient d’apprendre que le patron de la France Insoumise et quelques uns de ses proches devraient comparaître à l’automne devant le tribunal correctionnel pour s’être opposés à la justice lors d’une perquisition de leurs locaux, le Front National vole à leur secours et dénonce le harcèlement dont ils seraient victimes. Et, surprise, Jean-Luc Mélenchon se félicite publiquement du soutien de Nicolas Bay, député européen du RN, et en profite pour dénoncer le manque de solidarité de la gauche!

Si la revendication de ce soutien est surprenante de la part du leader de la France Insoumise, l’attitude de l’élu d’extrême droite est en revanche claire. Dans la perspective des élections à venir, et tout d’abord des municipales, on va rechercher une forme de coexistence désarmée, sinon pacifique, avec la France Insoumise, afin de permettre aux électeurs d’extrême-gauche d’exprimer leur anti-macronisme viscéral en votant pour les candidats du Rassemblement national au second tour. Et ce report de voix n’est pas invraisemblable, loin s’en faut. Dans un sondage publié début juin, l’IFOP révélait que dans l’hypothèse d’un nouveau second tour de présidentielle entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, 60% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon du premier tour seraient disposés à donner leur voix pour la candidate d’extrême-droite. Bien sûr l’hypothèse reste très théorique à 3 ans des élections présidentielles. Et les débats qui ne manqueront pas d’agiter d’ici là la vie politique, par exemple autour de la PMA, pourraient bien conduire chacun à réaffirmer plus fermement ses principes, et donc, espérons-le, mettre en évidence le fossé infranchissable qui sépare le populisme de la France Insoumise de celui de l’extrême-droite.

En attendant, la stratégie de diabolisation des populistes d’extrême-droite prend l’eau de toutes parts. Le patron des patrons Geoffroy Roux de Bézieux ne s’y était pas trompé. La montée des populismes dans la vie politique va nous occuper encore un certain temps, et la morale en politique risque de s’en trouver sérieusement mise à l’épreuve. Il a simplement eu le tort de se croire autorisé à jeter tout de suite le bébé avec l’eau du bain.

La République et les provocateurs voilés

C’est reparti pour un tour! L’été arrive et avec lui le burkini, ce maillot de bain intégral à l’usage de celles qui veulent se baigner en cachant leur corps. Depuis “l’affaire” de l’été 2016, la question resurgit régulièrement. A l’époque la polémique était partie d’une provocation d’une télévision australienne qui avait “organisé” le refoulement d’une jeune femme porteuse d’un burkini d’une plage de Villeneuve-Loubet, pour démontrer à ses auditeurs le racisme des Français. S’en était suivi une chasse au burkini sur les plages de France, de nombreux maires prenant des arrêtés municipaux pour l’interdire, avant d’être recadrés par les tribunaux. Cette année, le burkini rebondit à la piscine de Grenoble.

C’est un happening aquatique qui relance la machine. Un groupe de 7 jeunes femmes, militantes de l’islam politique, venant se baigner par surprise en burkini pour dénoncer une supposée discrimination à leur encontre. Depuis, la polémique est repartie, et internet résonne de l’écho des anathèmes, injures et excommunications diverses, prononcées par adeptes et ennemis du droit à porter le voile des femmes musulmanes. L’affaire est devenue en quelques heures une question politique majeure, déchaînant la passion de tous. Peut-on interdire à des femmes de se baigner sous prétexte qu’elles ne veulent le faire qu’en cachant leur corps? Doit-on accepter cette intrusion de l’islamisme politique dans nos piscines? Il faut préciser que l’ambiguïté du maire de Grenoble Eric Piolle, confirmant qu’il ferait appliquer le règlement qui interdit le burkini dans les piscines publiques de sa ville, mais précisant qu’il était ouvert à l’autorisation de tenues plus “couvrantes” que le simple maillot de bain, pour protéger la peau du soleil (sic), n’a pas contribué à clarifier le débat.

Liberté de s’habiller à son gré

Si l’on évite la polémique et qu’on essaye de revenir aux valeurs essentielles on peut relever quelques points. Primo au nom du principe de liberté, chacun doit pouvoir se vêtir comme il l’entend dans l’espace public, exception consensuelle étant faite d’une part pour la nudité intégrale, réservée à certaines plages dédiées à cet effet, d’autre part pour les tenues dissimulant le visage, qui sont réprimées par la loi. Les femmes ou hommes, quelles que soient leurs motivations, ont donc la liberté de se baigner habillés sur les plages de France. L’Etat n’a pas vocation a réglementer les tenues vestimentaires.

Mais attention, nous dit-on, certaines femmes ne sont pas libres mais sont contraintes par frères, maris, ou entourage à se couvrir dans la rue comme au bain. Interdire le port de ces tenues, voile ou burkini, serait donc un moyen de lutter contre l’oppression subie par ces femmes. Evidemment, cette pression existe, pour au moins une partie des femmes concernées, c’est une réalité que l’on ne peut nier, et que l’on est évidemment en droit de dénoncer. Mais il n’appartient pas à la société de légiférer dans ce domaine, privé, dès lors qu’il n’existe ni plainte de victimes, ni violences avérées. Que le voile soit une manifestation de l’aliénation des femmes sous prétexte religieux ne fait pas de doute, et le combat de femmes iraniennes pour leur liberté en témoigne. Mais le religieux est et doit rester dans une société laïque une sphère privée, et l’Etat n’a pas à prétendre légiférer sur les religions, fût-ce sur leurs dimensions les plus archaïques et répressives. A l’exception évidemment des violences exercées par les adultes sur les enfants. L’excision rituelle, véritable mutilation exercée par des adultes sur des enfants, est ainsi bannie à juste titre. Et l’on pourrait peut-être traiter à la même enseigne la circoncision rituelle.

La même loi pour tous

Deuxième principe: l’égalité face à la loi. S’il est interdit de se baigner en vêtement couvrant, short par exemple, dans les piscines au nom de l’hygiène, cela doit s’appliquer à tous et toutes sans distinctions d’origine ou de religion. Donc soit on démontre que le port de vêtements dans une eau de baignade commune et non renouvelée (eau de piscine vs eau de mer) ne pose plus, contrairement à ce qui était admis jusqu’ici, aucun problème d’hygiène (grâce aux progrès en matière de désinfectants?), et c’est valable pour tout type de vêtement… soit on en reste là.

Question subsidiaire: la République doit-elle contourner le problème en organisant des séances de baignade spécifiques, réservées à certaines femmes qui se baigneraient habillées sans que cela pose de problème d’hygiène… du fait de leur religion? La réponse est comprise dans la question. Lorsque le maire de Grenoble, écologiste de gauche, demande à l’Etat de s’emparer du problème, il ne fait que se défausser de ses responsabilités. L’Etat n’a pas à organiser des séances de baignade semi-publiques compatibles avec tel ou tel culte religieux, ou décréter un compromis sur certaines tenues plus conformes que d’autres aux règles d’hygiène… morale. Si la piscine est un lieu public, elle est ouverte à tous, avec les mêmes règles, sans prise en compte de considérations religieuses.

Cela dit, le maire de Grenoble et les autres élus ne sont pas débarrassés pour autant du problème. Il y a longtemps que l’on a compris, que la stratégie des islamistes politiques, et de leur bras armé le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), était de créer à intervalle régulier ce type d’incident dans le but de fédérer, communautariser, des musulmans, dont on peut imaginer que la plupart ne souhaitent rien d’autre que vivre est toute tranquillité, dans leur pays, en respectant les règles de la République. On se souvient de cette jeune femme voilée prétendant se faire embaucher comme vendeuse chez Etam, spécialiste du déshabillé et de la lingerie sexy, pour mieux dénoncer ensuite une discrimination à l’embauche… Il est évident que chaque polémique publique engendrée par ce type de provocations renforce la position de ces militants de la religion, qui peuvent trouver dans chaque appel à l’interdiction du voile islamique, dans chaque stigmatisation réelle ou supposée de l’islam, du grain à moudre pour leur chapelle. Pour renforcer un communautarisme religieux, il n’y a évidemment rien de plus efficace que le sentiment de persécution. Pour lutter contre, sans doute pas de meilleure attitude que l’application stricte et sans complaisance de la même loi pour tous sur le territoire de la République laïque.

La réforme aux forceps ?

Laurent Berger est en colère! Interrogé par Libération, le patron de la CFDT juge que dans le projet gouvernemental concernant l’assurance chômage tout est à jeter. Il ne lancera pas pour autant son syndicat dans un vaste mouvement de protestation, pour éviter de démonétiser un peu plus l’action syndicale. Mais la colère est bien là. Selon lui le plan du gouvernement n’est qu’un plan d’économies, dont les plus faibles, les plus précaires, feront les frais.

Les bouteilles à moitié vides étant souvent à moitié pleines, il est difficile de lui donner raison ou tort. C’est à l’usage qu’on verra si ces mesures, prises d’abord pour redresser les comptes de l’Unedic, mais qui sont aussi supposées lutter contre la précarité de l’emploi, se traduiront par une amélioration sur le front du chômage, ou simplement par une dégradation de la situation personnelle des chômeurs. On pourra toutefois d’ores et déjà observer, que l’allongement de la période de rechargement des droits de 4 à 6 mois, risque, si les mesures contre l’emploi précaire ne portent pas leurs fruits, d’enfoncer dans la pauvreté certaines personnes qui ne parviennent pas à décrocher mieux que des contrats ponctuels très courts. De même durcir les critères permettant de sanctionner un refus de poste de la part d’un chômeur, et renforcer les sanctions en question, apparaîtra comme une mesure parfaitement inique, si dans le même temps Pôle emploi n’est pas en mesure de proposer à chacun de réelles offres d’emploi ou de formation.

En attendant on peut faire un premier constat, qui s’impose comme une évidence: une fois de plus, le gouvernement réforme sans soutien de la société civile, même si les mesures sont, on peut l’imaginer, assez populaires chez les Français qui ont du travail. C’est la faute aux partenaires sociaux, répond-on du côté du pouvoir. Bien sûr. Les partenaires sociaux avaient la possibilité de parvenir à un accord entre eux que le gouvernement aurait entériné. Ils n’y sont pas parvenus. Mais le gouvernement n’est pas pour rien lui-même dans l’échec, puisqu’il exigeait que l’accord entre partenaires permette d’une part de réaliser des économies significatives -les syndicats n’étaient pas chauds- et prévoie d’autre part la mise en place un système de bonus-malus pour pénaliser les contrats courts -le patronat n’en voulait pas. Comme on dit dans ce cas là, face à l’échec de la négociation, l’Etat a pris ses responsabilités. C’est son rôle, mais ce faisant le pouvoir creuse un peu plus le fossé entre lui et la société réelle.

Sauf à imaginer que le choix ait été dès l’origine d’imposer cette réforme des conditions d’indemnisation du chômage juste pour rouler des mécaniques, et démontrer que malgré la crise des gilets jaunes, le pouvoir n’a peur de rien et impose sa volonté -on ne peut l’exclure alors que s’annonce l’autrement plus importante réforme des retraites- on aurait manifestement pu faire autrement.

Le déficit de l’assurance chomage prévu pour 2019 était, indépendamment des nouvelles mesures, de 1,9 milliards d’euros. Le retour à l’équilibre, toujours à législation constante, était prévu, selon l’Unedic pour la fin de l’année 2020. Même si le gouvernement estimait ces prévisions trop optimistes, il n’y avait donc pas d’urgence financière. On aurait donc sans doute pu tenter de négocier avec les partenaires sociaux un compromis acceptable, sinon par tous, du moins par une partie d’entre eux. De façon à éviter une fois de plus cet affichage déplorable d’un projet de réforme rejeté par toutes les parties prenantes, syndicats comme patronat.

Certes dans son interview Laurent Berger ne promet pas l’apocalypse. Il admet qu’il y a eu une vraie concertation sur le projet de réformes des retraites en préparation. Mais il alerte: “si le gouvernement a la même logique à l’égard de nos propositions que sur ce précédent dossier (celui de l’assurance chomage), c’est-à-dire d’en avoir rien à faire, évidemment, nous serons en opposition…”

Un avertissement que le gouvernement devrait entendre. Pour éviter que le projet de réformes des retraites à venir, qui est évidemment cardinal pour lui, ne contribue un peu plus à exacerber les tensions… Réformer est utile, et difficile, certes. Mais il serait absurde et dangereux de choisir à chaque fois pour le faire, la voie la plus clivante.

ADP: un référendum pour quoi faire?

Faut-il privatiser Aéroports de Paris? Chacun va forcément devoir se faire un avis sur le sujet puisque l’opposition, droite et gauche réunies, a décidé d’en faire un nouveau référendum anti-Macron. Le précédent, les élections européennes, n’ayant pas vraiment été une réussite, en dépit du succès du parti de Marine Le Pen.

A vrai dire, il n’est pas simple de se faire un point de vue catégorique sur le sujet. Un point de vue qui permette de répondre par oui ou par non à la question posée.

En premier lieu se pose un problème de principes. Selon qu’on est plutôt pour ou plutôt contre, on pourra opposer deux principes, contradictoires. Le premier, c’est la nécessité pour l’Etat de contrôler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un service public. C’est le point de vue de la gauche. Seul l’Etat du fait de sa neutralité financière serait à même d’assurer une égalité d’accès des citoyens aux services essentiels, celui du transport par exemple. A ce principe, qui évidemment a du sens, mais a déjà largement été battu en brèche au fil des privatisations successives, on peut en opposer un autre: le rôle de l’Etat ne serait pas de gérer des entreprises fussent-elles en charge de services publics, mais simplement de réglementer et contrôler ces activités essentielles pour les citoyens. Un principe qui est en général plutôt défendu par la droite, à part dans le cas d’Aéroports De Paris, où visiblement l’envie de faire subir un échec à Macron, à travers le projet de Référendum d’Initiative Partagée l’a emporté pour les amis de Laurent Wauquiez sur les convictions habituelles.

Aucun de ces deux principes opposés n’a pleinement été appliqué jusqu’ici, ni par la gauche, qui n’a pas lésiné depuis quelques dizaines d’années sur les privatisations (30 milliards d’euros pour le seul Lionel Jospin, qui est en outre à l’origine du désengagement partiel de l’Etat d’Air France ou de France Télécom), ni par la droite qui a laissé l’Etat continuer à gérer plusieurs entreprises, dont l’intérêt public n’est pas tout à fait évident, comme lorsqu’il s’agit par exemple des jeux d’argent. S’agissant d’Aéroports de Paris, la dimension de service public est claire puisqu’on peut penser que sont en jeu plusieurs thèmes essentiels: l’accès de chacun aux moyens de transport, la sécurité du transport aérien, la sécurité des frontières ou encore le rayonnement de la France dans le monde… Mais on pourra constater aussi que gérer ADP c’est aussi et surtout gérer d’immenses galeries marchandes dont l’enjeu public n’est pas très évident.

Des aéroports plutôt rentables

Or seule l’activité commerciale serait concernée par le projet de privatisation, tout ce qui concerne la sécurité restant sous la responsabilité de l’Etat. S’il en était ainsi, les principes auxquels la gauche est attachée ne seraient donc pas particulièrement violentés. Reste à s’interroger sur l’opportunité du projet.

Car les galeries marchandes des aéroports sont aujourd’hui plutôt bien gérées, sous la houlette de l’Etat, puisque ADP réalise des profits importants.La question est donc: l’Etat doit-il renoncer à sa participation dans une entreprise rentable, qui contribue à alimenter ses caisses, au profit d’une société privée qui devrait, espère-t-on, investir pour développer les aéroports parisiens et les mettre au niveau de leurs grands rivaux internationaux, mais qui distribuera ses revenus à ses actionnaires et risque de n’agir que dans leur intérêt. N’est-on pas sur le point de brader une partie du patrimoine de la Nation, au profit d’intérêts privés?

Sur cette question de l’opportunité, on doit noter que le produit de la vente d’ADP, et de la Française des Jeux, qui est aussi concernée, est supposé alimenter un fonds d’investissement pour l’innovation. La question de l’opportunité peut donc être posée en ces termes: l’Etat doit-il privilégier une gestion de père de famille en utilisant au fil de l’eau dans son budget les ressources, bien utiles, générées par les titres d’ADP ou la Française des Jeux, ou plutôt renoncer à ces dividendes réguliers pour privilégier l’alimentation immédiate et massive d’un fonds qui permette à la France d’investir vite et fort dans les nouvelles technologies pour préparer l’avenir. Chacun peut avoir un avis, ou pas, sur le sujet. On peut remarquer toutefois que ceux qui protestent contre le fait que l’on “brade les bijoux de famille”, sont souvent les mêmes qui réclament un investissement massif de l’Etat dans l’innovation en particulier dans le domaine énergétique.

Quel enjeu pour le peuple souverain?

Reste la question du référendum d’initiative partagée et donc de la légitimité démocratique de la décision du parlement de privatiser ces entreprises. Sur ce plan, le Conseil Constitutionnel a tranché: bien que la loi interdise de remettre en question par cette procédure une loi promulguée depuis moins d’un an, la procédure ayant été engagée avant que la loi ait été promulguée a été jugée conforme. C’est évidemment un artifice juridique auquel le Conseil Constitutionnel s’est complaisamment rallié. L’esprit de la loi était d’empêcher que démocratie directe et démocratie représentative puissent entrer en conflit, en permettant à la minorité au parlement de bloquer par cette voie un texte adopté par la majorité. C’est bien ce qui se produit aujourd’hui, puisque, compte-tenu des délais de mise en œuvre, il s’écoulera au moins un an avant que le texte puisse être mis en œuvre, référendum ou pas.

Au delà de la polémique juridique, on peut enfin se demander quelle est la signification politique de ce projet de référendum. Dans la mesure où l’on admettra que le principe fondamental de défense des services publics n’est pas fondamentalement remis en cause par la commercialisation des activités commerciales d’ADP, est-il raisonnable de demander aux électeurs de décider de l’opportunité économique que représente cette privatisation? Y a-t-il un enjeu tel qu’il soit légitime d’en appeler au peuple souverain? Evidemment non. L’enjeu réel -qui fait que droite et gauche, malgré leurs positions opposées sur la question des privatisations, ont pu se retrouver dans cette affaire- c’est de porter un coup au chef de l’Etat.

De la part de la gauche on comprend que le coup tenté est à portée fortement symbolique. Attaquer Emmanuel Macron sur ce projet, c’est nourrir le procès en ultra-libéralisme qui lui est fait. C’est mettre en évidence sa volonté supposée de brader les intérêts de la France au profit d’intérêts privés. Bref, c’est poursuivre la campagne ininterrompue que mène la gauche depuis 2017 contre ce “président des riches élu par effraction”.

De la part de la droite, l’argumentaire est beaucoup plus réduit. D’autant que la reprise des privatisations figurait au programme présidentiel de François Fillon. Là il s’agit manifestement d’une démarche strictement politicienne visant à affaiblir le Président avant les prochaines échéances électorales, et sans doute d’une manifestation d’auto-défense des sénateurs, majoritairement de droite, qui se sentent menacés par les projets présidentiels de réforme constitutionnelle.

Du coup, avant même un éventuel référendum sur le sujet des privatisations, qui n’interviendra que si les oppositions parviennent à rassembler 4,7 millions de signatures sur leur projet, la campagne qui s’ouvre et qui va durer neuf mois pendant lesquels les promoteurs du projet vont tenter de convaincre le maximum de Français de signer, va focaliser une fois de plus les oppositions, gauche et droite confondues, sur un seul sujet: Emmanuel Macron. Et elles continueront sans doute dans le même temps à se plaindre de la présidentialisation du régime et de la polarisation de la vie politique sur le couple LREM-FN. Quel que soit le résultat, il n’est pas certain qu’à la fin PS, LR ou Insoumis en sortent gagnants.

Poison mortel!

A vouloir réduire la vie politique à la lutte entre elle-même et le Front National, la République en Marche ne met-elle pas en danger la démocratie elle-même, et ne préparerait elle pas finalement l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite? La question, formulée sous forme accusatoire par la gauche comme la droite, mérite discussion.

Premier indice, récent, une déclaration de Gilles Boyer député Européen ex-LR nouvellement LREM, prévenant ses anciens amis du parti de droite: “un maire élu avec l’aide de Lrem sera un allié du président de la République, un maire élu sans ce soutien sera un ennemi”. Des propos agressifs, excessifs, tellement éloignés de la ligne bienveillante défendue par Emanuel Macron en 2017. Un message destiné à intimider les élus de droite pour les pousser à renier leur parti, voire leurs convictions, pour rejoindre la majorité présidentielle.

Deuxième indice: une tribune de Marlène Schiappa, demandant à tous ceux qui “font passer leur pays avant leur parti à rejoindre LREM”. Une tentative ouverte de débauchage, dont l’objectif est clair: finir de détruire le PS et LR en appelant les plus modérés des deux partis d’opposition, ainsi que tous ceux qui pourraient craindre que leur formation ne les mène vers un échec certains aux prochaines échéances électorales, à rejoindre le parti majoritaire. C’est de bonne guerre pourrait-on dire. Et aucun des 72 élus locaux de droite qui l’ont fait, n’ont été forcés de répondre favorablement à l’appel. Mais le débauchage ne fait pas une politique. Et comment ne pas voir derrière ces propos se profiler le fantasme du parti unique. Ou plutôt d’une nouvelle forme de bipartisme. Une approche de la politique binaire: d’un côté les réformateurs, les modernistes, bref les bons, de gauche comme de droite… et de l’autre l’extrême-droite liberticide.

L’approche est évidemment dangereuse. Rêver d’un système dans lequel il n’y aurait que deux partis susceptibles d’emporter la majorité dans les scrutins et donc de gouverner, c’est nous condamner, soit au totalitarisme d’un parti qui deviendrait irremplaçable et définitivement installé au pouvoir, soit, de façon plus probable, à une alternance qui ferait tôt ou tard la place à l’extrême-droite. On peut imaginer, sans prétendre connaître les motivations d’un vote qui était évidemment multiforme, qu’une majorité de ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron le 7 mai 2017, ne voyaient pas tout à fait les choses sous cet angle. Ni le parti unique, ni l’alternance LREM/Front National, ne figuraient au programme du président.

De toutes façons, le débauchage, cela ne marche pas! Nicolas Sarkozy l’avait tenté avec son gouvernement d’ouverture à gauche, qui avait offert des postes ministériels à des adversaires politiques affaiblis par une campagne menée tambour battant. Des adversaires tout de suite mis au ban par leurs anciens amis, pour trahison. Bernard Kouchner ou Jean-Marie Bockel n’ont fait que perdre une part importante de leur crédit politique, sans permettre un élargissement de la base électorale de Nicolas Sarkozy, sèchement battu en 2012.

Mais pour autant, crier au complot liberticide d’Emmanuel Macron et sa République en Marche, est un peu excessif, et en tout cas prématuré. Si la démarche politique d’Emmanuel Macron de dépassement du clivage gauche-droite, explique pour une part l’effondrement des partis traditionnels auquel on assiste depuis 2017, elle n’en est pas pour autant l’alpha et l’omega. L’effondrement du PS et des LR doit d’abord à leur propre discrédit. A leur incapacité depuis plusieurs années à moraliser la vie politique. A leur entre-soi auto reproductif, réservant la carrière politique à une élite “professionnelle” coupée des citoyens. A leur manque de courage pour mener des réformes audacieuses, au sectarisme qui leur a interdit de s’associer pour porter en commun des projets essentiels pour le pays, et les a conduit à détruire à chaque fois que l’un ou l’autre était au pouvoir, l’œuvre de ses prédécesseurs. C’est à tout cela que les électeurs ont dit non. Macron a su en profiter, point.

Maintenant, si une page a été tournée, c’est incontestable, ce n’est pas pour ouvrir la suivante sur n’importe quoi. Il n’y a pas de démocratie sans pluralisme politique. Et ce qui a conduit Macron à la victoire ce n’est pas la promesse de tout faire lui-même, tout seul, mais celle de surmonter les clivages partisans pour travailler avec tout le monde. Le renouvellement politique qu’il annonçait était l’avènement d’un monde plus consensuel. Pas un monde sans clivages politiques, mais un monde dans lequel des adversaires politiques pouvaient se mettre autour d’une table, et trouver des compromis permettant de faire progresser le pays. Certes La République en Marche n’est pas seule responsable de l’absence de dialogue constructif avec l’opposition, qui depuis deux ans s’est consacrée essentiellement à dénoncer plutôt qu’à proposer, et a probablement payé un lourd tribut de cette attitude dans les urnes européennes. Mais, en même temps, le président et son premier ministre ont fait montre jusqu’ici de bien peu d’esprit d’ouverture, incapables d’associer la société civile, syndicats et associations, à leur travail politique, surtout soucieux d’affaiblir le PS et les Républicains, pour tenter de se mettre à l’abri d’une alternance.

Alors qu’on nous annonce le début de l’Acte II du quinquennat, il serait temps de changer de braquet. Réduire à la portion congrue l’opposition de gauche comme de droite ne peut plus être un objectif pour le parti majoritaire. La bipolarisation LREM-FN est un poison mortel. La priorité du gouvernement et de la majorité devrait aller à la restauration d’un débat démocratique contradictoire. Décrocher le ralliement de tel ou tel maire de grande ville, inquiet de sa réélection, ne fera progresser en rien la cause des réformes. Ce qui permettra d’avancer c’est la recherche de compromis avec tous ceux qui sans être sur la ligne du président, recherchent le dialogue. En commençant par les syndicats et les associations. Combien de temps le pouvoir repoussera-t-il la main tendue par la CFDT? Le rejet du clivage gauche-droite qu’on nous a vendu en 2017, ne veut pas dire tous au centre derrière le président, mais tous autour d’une table, chacun avec ses convictions, ses contradictions, pour tenter d’œuvrer ensemble au progrès économique, social et sociétal.

Certes, il ne sera pas facile de convaincre l’opposition de jouer le jeu du dialogue et de l’échange, on l’a vu avec la maladroite “convocation” des partis d’opposition par le premier ministre pour discuter du message de la France en Europe. Le pouvoir n’a pas la possibilité de redonner un élan à des partis qui sont en perte de vitesse, à qui il appartient de sortir d’une opposition systématique stérile, pour rechercher une confrontation de projets dans l’intérêt du pays. Mais c’est à ceux qui ont le pouvoir de jeter les passerelles, c’est à eux de chercher sans relâche le consensus le plus large possible, sans lequel aucune réforme n’est efficace et durable. A condition de le vouloir, on doit pouvoir trouver un consensus minimal sur des mesures en faveur de l’environnement. Ou sur la prise en charge des questions migratoires, voire sur une réforme de la fiscalité ou sur l’éducation… Ce ne sera pas un consensus avec les mêmes sur tous les sujets, tantôt on fera avec les écologistes, tantôt avec la gauche, ou la droite, mais cela donnera une espérance de vie un peu supérieure aux réformes entreprises. Continuer à réformer seul contre tous, en faisant mine de croire que les ralliements sont un gage de pluralisme politique, conduirait inévitablement à une impasse.

Election européenne: deux surprises et une confirmation

La première surprise de ce scrutin, c’est évidemment la participation. On s’était habitué à l’idée de voir la participation des électeurs baisser de scrutin en scrutin, à voir les européennes reléguées au statut de préoccupation subalterne pour les Français… les sondeurs nous prévoyaient un taux de participation de 42%. C’est raté pour eux! Mais réussi pour l’Europe. Malgré une campagne focalisée sur les sujets nationaux, et plus particulièrement sur Emmanuel Macron, la moitié des électeurs se sont rendus aux urnes. Et ils n’ont pas fait le déplacement seulement pour dire Non au FN, ou au Président de la République. On va le voir plus loin.

La deuxième surprise est le succès de la liste écologiste de Yannick Jadot, qu’aucun institut de sondage n’avait prévu. Succès personnel bien sûr, pour celui qui avait refusé de se laisser phagocyter dans une alliance avec les autres listes de gauche et qui réalise un score égal au total des listes France-Insoumise et Parti socialiste, qui rêvaient pourtant en début de campagne d’annexer les écolos. Succès obtenu malgré quelques handicaps: la désunion traditionnelle des écologistes (deux écolos historiques, Daniel Cohn-Bendit ou Pascal Canfin s’étant ralliés à Macron), la présence à ses côtés de Michele Rivasi connue pour ses positions vaccino-sceptiques à un moment où le retour de la rougeole défraye la chronique, ou encore la volonté de toutes les listes de mettre l’écologie au centre de leurs programmes, au moins dans les mots. Comment expliquer ce succès inattendu? Sans doute en partie parce que Yannick Jadot -qui aura cédé, comme les autres, à la facilité de se positionner d’abord en adversaire d’Emmanuel Macron- aura pourtant su, en particulier en fin de campagne, élever son combat au niveau européen, en expliquant que “sauver l’Europe et le climat” devait passer avant la recherche d’un “référendum anti-Macron”. C’était apparemment le bon positionnement.

Mais surtout, l’exigence de protection de la planète, défendue par tous les candidats pendant la campagne, est devenue une préoccupation réelle pour les électeurs, et la liste verte en recueille les bénéfices, en France, comme plus largement en Europe. La conséquence de ce succès écologiste est double. Primo, le gouvernement actuel, et ceux qui viendront après, devront mettre l’écologie au cœur de leur action, et pas seulement de leurs discours, s’ils veulent être durablement compris. Et cela en évitant que cette lutte pour préserver la planète ne se fasse au prix de l’injustice sociale. Deuxio, pour la première fois, le mouvement écologiste se trouve au centre d’une éventuelle reconstruction de la gauche qui sort exsangue du scrutin européen, au plan national.

C’est la confirmation: la gauche comme la droite ont explosé. Cela concerne d’abord les deux formations qui ont dirigé le pays depuis des décennies et qui ont confirmé leurs mauvais résultats des législatives de 2017. PS et Républicains rassemblent à peine 15% des voix, moins de 10% des inscrits. C’est évidemment un enseignement essentiel de ce scrutin. La vague de “dégagisme” qui marquait la montée en puissance d’Emmanuel Macron, n’a pas connu de reflux. Deux ans après, droite et gauche n’ont pas trouvé de second souffle et restent anéantis, tandis que la bipolarisation Le Pen vs Macron semble avoir de beaux jours devant elle.

Bien sûr le vécu n’est pas le même chez les deux vaincus. Au Parti socialiste on tentait hier de se réjouir d’avoir fait mieux que les sondeurs ne l’avaient prédit (6,3% au lieu de 5%) tandis que chez Les Républicains, le score était beaucoup plus loin des espérances. Aucun sondeur n’avait prédit un résultat à un chiffre (8,5%) pour le parti de Laurent Wauquiez, les commentateurs politiques des différents médias ayant au contraire monté en exergue la prestation de leur tête de liste François Xavier Bellamy. Et c’est sans doute une autre similitude, au delà du résultat, entre les deux listes des ex-poids lourds de la politique: la tentative de renouvellement par le casting.

Fidèle à la doctrine qu’il affiche depuis qu’il a conquis la présidence des Républicains, Laurent Wauquiez avait choisi d’investir un jeune candidat très marqué à droite, catholique, issu de sens commun et la Manif pour Tous, opposé à l’avortement… Comme si la priorité du patron des Républicains était de reconquérir des électeurs étant passés chez Marine Le Pen en leur proposant une offre équivalente à celle du RN, l’odeur de souffre en moins l’odeur d’encens en plus. Echec total! Qu’il aurait dû voir venir avec les désertions de poids lourds comme Jean-Pierre Raffarin ou Xavier Bertrand, voire avec le silence parlant de Nicolas Sarkozy. Le choix stratégique de Laurent Wauquiez a sans doute accéléré la fuite d’une partie de ses électeurs vers La République en Marche, et probablement poussé les hésitants vers le parti de Marine le Pen en les décomplexant. Les 12,5 points de chute entre 2014 et 2019 viennent sanctionner ce choix.

Le coup du casting novateur n’a pas marché au PS non plus. En décidant de s’allier à un mouvement marginal, plus rassemblement d’intellectuels bien-pensants que parti politique, en confiant la tête de liste à Raphaël Glucksmann, connu pour la flexibilité de sa ligne politique, Libéral et anti-PS un jour, socialiste un autre, le nouveau premier secrétaire du PS Olivier Faure tentait un coup tenant plus de la communication d’image que du marketing politique. Redonner un second souffle à son parti en mettant en avant de nouvelles têtes, capables d’attirer de nouveaux adhérents pour remplacer ceux qui sont partis chez Macron ou chez Mélenchon en 2017. Pari largement perdu. Le PS retrouve exactement le score de Benoit Hamon à la présidentielle 2017, et n’a pas stoppé, malgré la gravité de sa situation (on a craint un résultat inférieur à 5% c’est à dire sans élu) l’hémorragie de son électorat historique. Et cette fois-ci, il sera difficile de prétendre que c’est la faute à Jean-Luc Mélenchon.

On le sentait venir depuis quelques mois, depuis même les législatives de 2017, Jean-Luc Mélenchon n’a pas su ou pu gérer son relatif succès du premier tour de la présidentielle. Les 19,58% du 23 avril 2017 débouchent sur un 6,3% équivalent au score du PS. C’est un coup dur personnel pour le patron de la France Insoumise. Un échec qui doit tout ou presque à sa gouvernance. D’accès de colère en déclarations caricaturales, il a plombé son mouvement. Les psychodrames internes ont peu à peu dégradé l’image de la France Insoumise apparaissant de plus en plus comme un mouvement en proie aux caprices autoritaires de son gourou. Mélenchon a sous-estimé l’intérêt des électeurs pour l’Europe. En faisant de ce scrutin délibérément un « référendum anti-Macron », il croyait fédérer les colères multiformes qu’exprimait le mouvement des gilets jaunes. Il y a probablement perdu une partie de son électorat pas vraiment disposé à passer sur le tropisme lepéniste d’une partie du mouvement du samedi. Le choix d’un populisme débridé a sans doute buté sur la conscience de gauche de ses propres troupes.

Dans ce chaos politique, ceux qui imaginaient que la chute des grandes formations étaient une opportunité pour proposer de nouvelles offres en sont pour leurs frais. Benoît Hamon, par exemple, malgré sa forte notoriété dans les sondages, a juste franchi la barre fatidique des 3%, quant aux gilets-jaunes qui ont évidemment énormément pesé sur le climat politique, la conversion de leur mouvement de protestation en force politique n’est pas à l’ordre du jour.

Au lendemain du scrutin européen, à quelques mois des élections municipales, et à trois ans des échéances nationales, le paysage politique n’est donc pas vraiment bouleversé par le résultat, la bipolarisation RN-LaRem en sort renforcée. L’urgence environnementale s’impose enfin, et les vieux partis essoufflés vont devoir imaginer autre chose que du relooking ou des combines d’appareil pour revenir dans la partie.

L’Europe égarée sur les chemins de campagne

Fin de campagne européenne morose. Dans l’attente du résultat des élections, qu’en retiendra-t-on?

D’abord sa focalisation plus forte que jamais sur les enjeux nationaux. Et parmi les enjeux nationaux, c’est la question du rôle, de la crédibilité, et du devenir du président de la République, qui pourtant dispose encore de trois ans de mandat, qui aura semblé obséder chacun. Tous les candidats, à l’exception de ceux figurant sur la liste Renaissance de Nathalie Loiseau, auront profité de cette occasion d’affirmer haut et fort leurs convictions, en… disant et répétant à l’envi leur opposition à Emmanuel Macron. Evidemment il n’en demandait pas tant. En s’acharnant sur lui, tous les candidats on fini par transformer la compétition en un duel entre lui et Marine Le Pen, position évidemment très favorable pour le parti du président puisqu’elle le posait de fait en seule alternative au populisme d’extrême droite du Rassemblement National. C’est triste pour la démocratie et pour l’Europe, et cela n’est pas fait pour renforcer la mobilisation des électeurs. L’Europe n’est pas un véritable sujet pour les partis politiques français, on en a aujourd’hui la preuve. Et les messages de campagne des uns et des autres laissent songeur.

Pour la tête de liste du Front National, Jordan Bardella, les choses sont simples. D’un bout à l’autre de sa campagne il n’a pas dévié de sa ligne: tout ira mieux quand on aura fermé les frontières et réservé les fonds publics aux “vrais” français. Tous les sujets auront été abordés par le candidat lepeniste à travers le filtre de la xénophobie. A toute question sur la France, l’Europe, l’économie, le social, l’agriculture… il peut faire la même réponse: attendez un peu qu’on ait fermé les frontières, et tout va changer. Sans surprise. Comme d’habitude. Et il évite soigneusement d’expliquer comment on fait, le souvenir de Marine Le Pen se prenant les pieds dans le tapis de la sortie de l’euro, lors du débat de second tour de la présidentielle, est encore cuisant. Donc on ne sort plus, on ferme juste les frontières!

Un peu moins à droite, Les Républicains, emmenés par Laurent Wauquiez, avaient choisi une tête de liste jeune, nouvelle sur la scène politique, mais émanant de l’aile la plus à droite du mouvement, celle de Sens Commun, association en lutte contre le mariage pour tous, mais aussi anti-avortement: François Xavier Bellamy. Avec une mission pour ce dernier: rassembler la famille Les Républicains tout en braconnant sur les terres du Rassemblement National. Mission impossible! Le “philosophe” appelé par Laurent Wauquiez n’a jamais vraiment décollé dans sa campagne. Sans doute un peu tendre pour les joutes politiques, et embarrassé par le grand écart qu’on lui demandait. Le résultat est le déport probable vers le centre d’une partie de l’électorat de droite, dans la foulée de Jean-Pierre Raffarin soutenant ouvertement la liste macroniste de Nathalie Loiseau. D’autant, et c’est plus surprenant, qu’il a dû subir le silence assourdissant de plusieurs cadres de l’ex-UMP, en commençant par Xavier Bertrand ou Nicolas Sarkozy. Les Républicains ont sans doute manqué là une occasion de refaire une partie au moins du retard pris en 2017.

Occasion manquée peut-être aussi dans le camp majoritaire. Malgré son excellente connaissance des dossiers européens, et ses efforts, Nathalie Loiseau n’a pas réussi à crever l’écran. Pour gagner une élection, on le sait, il ne suffit pas d’avoir le meilleur programme, ou les meilleures dossiers, il faut aussi savoir se vendre. On peut trouver cela dommage, mais c’est ainsi. La politique c’est aussi du marketing. Et Nathalie Loiseau n’est pas une bonne vendeuse, ni une grande communicante. La République en Marche n’a sans doute pas fait le meilleur choix possible, et cette relative erreur de casting pourrait lui coûter la première place dimanche soir. Il n’est qu’à lire pour s’en convaincre les commentaires des militants de son parti après chacun des débats télévisés, sur le thème “elle progresse”, “elle s’en sort de mieux en mieux”, “c’est quand-même elle qui connait le mieux ses dossiers”… Dans une campagne où l’on savait dès le début, que l’affrontement serait total entre les opposants de tous bords et le président -et celui-ci visiblement souhaitait qu’il en soit ainsi- c’est à un champion du combat politique, et pas à la meilleure spécialiste de l’Europe qu’il aurait fallu confier la tête de liste.

Mais on doit reconnaître que côté erreur de casting la République en Marche n’a pas à rougir de la comparaison avec l’ancienne maison-mère d’Emmanuel Macron, le Parti socialiste. Là on est quand-même confondu par l’ampleur de l’acte manqué. On pourrait même parler de pulsion suicidaire. En fusionnant sa liste avec le mouvement “Place publique” et en confiant la tête de liste à Raphaël Glucksmann le patron du PS, Olivier Faure, a choisi lui-même d’effacer le PS du paysage politique. Comment pouvait-il imaginer que ce parti, fort d’une histoire sans pareille, riche de militants qui se sont battus depuis des décennies pour faire fructifier l’héritage idéologique de la gauche française, pouvait se ranger derrière la bannière d’un intellectuel parisien n’ayant pas hésité dans le passé à dire tout le mal qu’il pensait du PS. En ces derniers jours de campagnes, on se passe et se repasse sur les réseaux sociaux une vidéo datant de 2017 de Raphael Glucksmann déclarant dans un micro que le PS est mort, ou encore on commente sa chronique dans le Nouvel Observateur de la même époque dans laquelle il explique: “Pour que le neuf advienne, le vieux doit accepter de mourir… la refondation de la gauche passe par la fin du PS”. Il s’en est occupé, si l’on en croit les derniers sondages qui situent sa liste autour de 5%! Il faut dire que Glucksmann et ses amis ont fait ce qu’ils ont pu pour braquer ceux qui pouvaient penser que le PS avait un avenir, accusant Mitterrand de complicité avec les génocidaires rwandais, ou désintégrant le bilan des passages successifs des socialistes au pouvoir, de Mitterrand à Hollande, dans une intervention de campagne au lance-flamme de Claire Nouvian cofondatrice du mouvement Place Publique.

L’histoire ne dit pas, pour l’instant, si Jean-Luc Mélenchon est satisfait de sa tête de liste aux européennes. Mais chez les Insoumis non plus ça ne carbure pas très fort. Partie en campagne avec le handicap des coups d’éclat récents de son mentor, et à un moment où le parti de Mélenchon semblait en perte de vitesse, Manon Aubry a dû subir le départ de Thomas Guénolé très proche de Mélenchon, qui figurait sur sa liste, et s’en est allé très en colère, mais aussi celui de l’élu régional Andrea Kotarac, parti rejoindre le Front National. De quoi parasiter sérieusement une campagne dans laquelle elle a pu démontrer sa combativité, son dynamisme, mais qui a fini par sombrer dans le n’importe quoi. Son mot d’ordre appelant à aller décrocher les portraits d’Emmanuel Macron des murs des mairies, ou son slogan de fin de campagne: “sauvez la biosphère, mangez un actionnaire!”(???), n’auront sans doute pas contribué à rassurer l’électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon. C’est évidemment d’autant plus dommageable pour elle que les difficultés de l’autre liste de gauche, celle de Glucksmann, auraient pu en toute logique bénéficier à la France Insoumise.

Air du temps oblige, les écologistes de la liste Yannick Jadot, pouvait estimer que le vent de la crise climatique soufflait en leur faveur. C’est pour cela qu’ils ont refusé toute alliance à gauche. Mais au final, ils pourraient retrouver un score équivalent à celui du précédent scrutin (8,95%), après avoir consacré la campagne à surtout dénoncer la politique environnementale du gouvernement. Il faut dire que le ralliement de Daniel Cohn Bendit, référence du mouvement écolo, à la liste de La République en Marche, ou la présence en numéro 2 derrière Yannick Jadot, de Michèle Rivasi, réputée pour sa contestation des politiques de vaccination obligatoire, n’ont sans doute pas aidé le candidat d’Europe Ecologie à faire le break vis à vis de ses concurrents.

Passons rapidement sur les autres candidats, Benoît Hamon qui comme d’habitude aura eu du mal à faire entendre ses idées, en dépit de quelques réparties revigorantes dans les débats -on n’oubliera pas son adresse au candidat du Rassemblement National “heureusement qu’il y avait une belle République pour accueillir des Bardella…”, le communiste Ian Brossat, qui a réussi à donner un coup de jeune à l’image de son parti, mais sans doute pas à lui donner une seconde vie, Nicolas Dupont Aignan, égal à lui même dans le culte de la contre-vérité, ou le complotiste François Asselineau tentant de faire croire qu’il disposait d’une carte secrète de l’Europe dont la France avait disparu… On oubliera les animalistes et autres illuminés égarés dans cette élection, pour mentionner enfin le candidat se réclamant des gilets jaunes Francis Lalanne, qui ne connait qu’une réponse à chaque question qu’on lui pose: le référendum d’initiative citoyenne… Le mouvement dont il se réclame ne représente qu’1% des électeurs, si l’on en croit les sondages, mais il aura sans doute le dernier mot dans la campagne. Demain c’est samedi, donc il y a gilets-jaunes, et pour les chaînes d’info en continu, c’est open bar.

Liberté d’informer en danger?

Alors, danger ou pas? Est-ce que la liberté d’informer est menacée par la convocation de plusieurs journalistes successivement, par la DGSI, la sureté intérieure, dans le cadre d”une “audition libre”? Ceci à la suite de publication d’informations d’une part sur un rapport classé “secret Défense”, d’autre part sur une personne qui pourrait être membre des forces spéciales.

Parlons d’abord du cadre juridique, plutôt flou. Le législateur a sacralisé le droit pour les journalistes au secret des sources, indispensable à l’exercice libre et déontologique de la profession. Mais dans le même temps, le Conseil constitutionnel a refusé de faire de ce droit une véritable immunité qui aurait interdit à la police et la justice de s’intéresser aux conditions dans lesquelles un journaliste publie des informations classifiées par exemple. Un flou qui permet en droit de mettre en examen un journaliste pour recel de violation du secret-défense, ou du secret de l’instruction… mais pas pour autant d’obliger celui-ci à révéler ses sources. Consultée, la Cour européenne de Justice a considéré que c’était in fine au juge national de déterminer le point d’équilibre entre liberté d’informer et sécurité nationale. Un flou qui est évidemment propices à toutes les interprétations et tous les procès d’intention.

Car si le classement “secret-défense” d’une information et des faits qu’elle recouvre est justifiable lorsque la sécurité nationale est en jeu, il ne devrait pas devenir un moyen de cacher les poussières sous le tapis, ce qu’il est évidemment le plus souvent. Il appartient au journaliste de faire la part des choses et de décider en conscience de s’affranchir de l’interdit, quitte à devoir rendre des comptes devant la justice, lorsque l’intérêt public est en jeu. Et l’intérêt public ne coïncide pas toujours avec celui de l’Etat. On comprend bien qu’un rapport interne au ministère de la Défense concernant l’utilisation au Yémen des armes vendues à l’Arabie-Saoudite par la France, soit considéré comme secret-Défense par les autorités qui ne souhaitent pas ébruiter ses conclusions. Mais il est tout aussi normal que des journalistes entrant en possession du dit rapport le publient, parce que les Français ont le droit de savoir que des armes vendues par la France sont utilisées contre les populations civiles dans un conflit dans lequel le pays n’est pas engagé.

Parlons maintenant de la “dangereuse” remise en question du droit d’informer constatée aujourd’hui avec les auditions par la DGSI. Si les journalistes ont le droit et le devoir, de refuser de livrer leurs sources à la DGSI, les policiers ont quant à eux obligation d’enquêter sur une violation du secret défense, ou l’éventuelle mise en danger d’un agent des forces spéciales dont on aurait révélé l’identité. Et il va de soi que la recherche de la vérité dans ces cas, suppose que l’enquêteur interroge toute personne concernée, y compris évidemment le ou la journaliste qui a eu accès à l’information sensible, sans présumer de sa réponse. “L’audition libre” permet aux enquêteurs d’entendre les intéressés sans mise en examen préalable. De ce point de vue, on pourrait dire qu’elle permet à chacun de faire son métier dans le respect de la loi. Le policier interroge, le journaliste ne répond pas, chacun est dans son rôle.

Oui mais, on peut se demander s’il n’y a pas dans la multiplication de ces “auditions libres” une tentative d’intimidation des journalistes. Sans doute! De tous temps les représentants de l’Etat ont détesté qu’on se mêle des affaires dont ils ne sont pas très fiers. Faut-il pour autant s’en indigner?

A ce stade, il faut s’interroger sur ce qui assure l’indépendance des journalistes. Est-ce la sacralisation de leur personne, à qui la police ne devrait même pas poser de question pour éviter toute pression, ou la conscience de n’avoir de compte à rendre qu’au public, et la détermination à résister à toutes les pressions, qu’elles soient policières, politiques, ou commerciales? Cela dans le cadre juridique qui est le nôtre, et qui protège plutôt efficacement la profession. Plus d’un journaliste s’est trouvé en situation de répondre à un policier ou un juge “je n’ai rien à déclarer, tout est dans ma publication…”, sans pour autant y perdre la moindre parcelle d’indépendance.

Alors, à l’heure qu’il est, il n’est peut-être pas urgent de hurler avant d’avoir mal. Nous vivons dans un pays où les journalistes peuvent faire leur métier en conscience, sans avoir à craindre de mise au pas du pouvoir. On a pu le vérifier ces derniers mois. Rarement un pouvoir politique a subi autant d’attaques dans les médias. Les antennes publiques ont eu mille occasions de démontrer leur indépendance et l’ont fait. Des enquêtes de journalistes remettant en question le fonctionnement de l’Etat ont pu déboucher sur des commissions d’enquêtes publiques, à l’Assemblée Nationale comme au Sénat. Attendons donc un peu avant de nous indigner. Si les auditions libres annoncées étaient suivies de mises en examen de journalistes n’ayant rien fait de plus que leur métier dans l’intérêt du public, l’ensemble de la profession, et des démocrates, sauraient défendre ce droit d’informer qui est sacré!