Coronacircus

Les jours se suivent et se ressemblent, dans nos lieux de confinement, mais aussi dans les (plus ou moins) petits écrans, qui nous servent de fenêtres sur la réalité. Ce soir, c’est pénurie de masque en ouverture du JT, puis “y aura-t-il suffisamment de tests?”, les inévitables chiffres des décès pour enchaîner, puis l’interview d’un professeur des écoles, qui estime qu’il est beaucoup trop tôt pour faire rentrer les élèves, et qu’on ne pourra jamais assurer les gestes barrières, et qu’on a pas de masques, et qu’on est en danger, et donc qu’il pourrait exercer son droit de retrait… Un maire de commune rurale qui ne sait pas comment faire pour espacer les tables à la cantine. Un flash sur un député insoumis (à quoi?) qui exige que les masques soient gratuits pour tous puisqu’ils sont obligatoires (un peu comme les casques-moto, ou les assurances-auto, quoi…) Et on enchaîne avec un expert. Il est médecin, militant syndical ou même politique parfois, et nous explique que le déconfinement risque de ne pas marcher, qu’on pourrait avoir une deuxième vague, qu’il aurait fallu le faire plus tôt, ou plus tard, ou différemment, qu’on devrait laisser faire les médecins, que le 11 mai n’est pas une bonne date… Un dentiste, nu pour l’occasion, nous explique qu’il ne peut pas reprendre son travail parce que l’Etat ne lui a pas fourni masques et gants… (on souhaite simplement qu’il n’ait pas attendu le coronavirus pour en porter pendant ses interventions). Puis un restaurateur nous explique que puisque les enfants vont à l’école il n’y a pas de raison que les restaurants restent fermés. Un archevêque se plaint qu’on porte atteinte à la liberté de religion, tandis qu’un chroniqueur nous explique que c’est la zizanie entre Macron et Philippe, que c’est le Président lui-même qui aurait appelé un journaliste -on sait pas bien lequel- pour le lui dire, à moins que ce soit quelqu’un de son entourage… et le chroniqueur averti commence à esquisser les contours d’un futur gouvernement d’union nationale, selon ce qui se murmure dans les milieux bien informés… Aujourd’hui on a juste évité le couplet sur la chloroquine que le gouvernement refuse de distribuer à tous les malades, le bon docteur Raoult n’a plus le vent en poupe. Pour demain, il suffira de rebattre les cartes (les masques après les chiffres et avant les experts, la chronique sur “les couacs du déconfinement”, le restaurateur remplacé par un tenancier de bistrot) et le journal (l’édition spéciale) est déjà prêt. Vive le coronacircus! Et vive le journalisme! Après tout, le reste on s’en fout!

Et si on faisait une pause?

Et ça continue! Maintenant que la date de fin de confinement est connue, tous les observateurs de la vie sanitaire et politique ont mis à jour leur logiciel. Pour ceux qui réclamaient une date à cor et à cri, ça ne va évidemment pas. Pourquoi le 11 mai, et pas le 10 ou le 12? C’est trop tôt, ou alors trop tard, ou les deux à la fois. On en sait trop… ou pas assez! En annonçant une date, on prend le risque de démobiliser le public sur les mesures barrières. En ne prévoyant pas dans le détail comment les choses se passeront dans trois semaines, le gouvernement démontre son impréparation. Comment nos enfants pourraient-ils reprendre l’école sans danger? Qui portera un masque, quand, comment? Quel public aura accès aux tests? D’ailleurs où sont les tests, et les masques? Les spécialistes de tout crin se déchaînent sur les plateaux…

A cet égard l’attitude du premier ministre est suicidaire. En choisissant délibérément de ne dire que ce qu’il sait, et de confesser son ignorance chaque fois qu’il ne sait pas, il fournit les verges à tous les imprécateurs audiovisuels. Ceux qui savent tout sur tout, n’ont de doute sur rien, ceux qui pensent le doigt sur la gâchette, et qui trouvent donc son attitude inadmissible. Un premier-ministre qui dit “je ne sais pas”, c’est pour tout dire déloyal. Comment pourra-t-on chroniquer dans quelques semaines ses erreurs de jugement, s’il se retranche aujourd’hui derrière son ignorance, et les incertitudes des experts médicaux, s’il prétend manquer d’informations pour décider? Ce n’est pas du jeu! Il est là pour trancher, sur tout, tout de suite, sinon il est incompétent!

Heureusement pour les chroniqueurs, il reste les masques et les tests, et les comparaisons internationales. Comment se fait-il donc qu’il y ait plus de morts en France qu’en Allemagne? Je vous le demande bien! Puisqu’il s’agit du même virus, cela prouve bien que les uns savent faire et les autres sont nuls! Et pourquoi tous les marocains ont un masque à leur disposition, alors que nos pharmaciens refusent de nous en vendre? Ah bon! C’est pas les mêmes? Les uns sont des masques en tissus bricolés par des couturières, les autres des masques médicaux FFP2? Qu’importe, nos experts de plateaux ne sont pas à cela près. L’important à la télé, c’est, à la différence de la vraie vie, d’avoir un point de vue tranché sur tout. Alors on tranche! En oubliant de comparer ce qui est comparable, en dénonçant le projet français de recourir à des “masques grand-public” pour admirer les mêmes masques portés dans un autre pays. On attaque cet état français incapable de proposer dès maintenant un test à chaque Français, sans s’inquiéter une seconde de la fiabilité des tests en question.

Qu’on se comprenne bien, personne n’est parfait! Ce gouvernement a certainement commis des erreurs, mal apprécié sans doute au départ l’ampleur à venir de l’épidémie… peut-être pris des décisions à contre-temps, voire à contre-sens, mais enfin, il a fait face! Face à une situation inédite que personne n’avait vu venir. Où le hasard d’une imprévisible réunion évangéliste peut servir d’accélérateur à une épidémie en préparation. Où le choix posé aux gouvernants est sans doute la plus cruelle des épreuves imaginables: sacrifier l’économie, donc l’avenir de leur pays, ou laisser mourir les plus faibles, sans savoir où mènera le sacrifice. La plupart des gouvernements ont fait le choix de préserver la vie autant que possible, contre toute attente, et quel qu’en soit le coût. C’est un choix qui les honore, même si la pression médiatique l’a dicté pour partie, et qui honore notre société que l’on disait définitivement déshumanisée.

Alors, et si on laissait ceux qui ont pris cette lourde responsabilité gérer cette sortie de crise? Si on attendait la fin de la partie pour compter les points? Si nous nous laissions un maximum de chances de nous sortir de ce mauvais pas de la moins pire des manières? A quoi bon vivre dans une démocratie, si quand l’heure est la plus grave nous refusons de façon systématique la confiance à ceux que nous avons choisis. Sans parler d’une union sacrée, tellement étrangère à notre culture gauloise, ne pourrait-on demander à tous ceux dont le fonds de commerce est de faire parler d’eux sur les réseaux sociaux, à tous ceux qui veulent exploiter à leur, petit, profit politique, le coronavirus, et les inquiétudes qu’il génère, d’oublier leur ego quelques semaines, et de laisser agir ceux qui sont chargés de nous sortir de cette ornière. De tenter de les aider plutôt que de leur nuire. Nous sommes à deux ans des élections générales, nous aurons le temps nécessaire pour tirer tous les bilans, mener toutes les enquêtes, dénoncer toutes les erreurs, et prendre ensuite les sanctions démocratiques nécessaires. En attendant, cessons de compliquer les choses en plongeant les Français -qui ont déjà à subir une épreuve sans précédent- dans l’angoisse permanente.

Le jour d’après…

Certains l’auront trouvé lyrique. Ou trop long. Ou trop ampoulé. D’autres auront aimé la précision, l’humilité, le volontarisme… Certains regretteront l’emploi d’un mot, l’absence d’un autre… L’exégèse de discours présidentiel est une discipline très largement pratiquée dans notre pays.

Oublions en la forme et concentrons-nous sur le contenu. La première annonce concerne bien sûr la date de fin de confinement total. Ce sera le 11 mai, date à partir de laquelle, si tout se passe d’ici là pour le mieux, le pays pourrait peu à peu se remettre en marche normale.Tout le monde réclamait une date, elle est là! La plupart des experts préconisaient une reprise progressive, elle le sera. Progressive pour éviter un retour de flamme de l’épidémie, progressive aussi pour tenir compte des priorités. Les crèches, écoles et lycées, redémarreront donc, progressivement, avant les bars et les restaurants. Si les enseignants acceptent de jouer le jeu. Et ce n’est pas gagné! Depuis hier soir, les plus syndiqués hurlent déjà: “on nous prend pour de la chair à canon” (sic), ou encore “en quoi est-il moins dangereux de rassembler 30 enfants dans une classe que 20 personnes dans un bistrot”? Apparemment entre une partie des enseignants et les gouvernants l’incompréhension devrait s’avérer, si ces premières réactions sont confirmées, une fois encore, totale.

Et pourtant qui mieux que ceux-là devrait être sensible à l’argument de priorité. N’est-il pas urgent de permettre aux enfants, particulièrement les plus défavorisés, de retrouver l’école? Ces enfants qui sont confinés depuis un mois dans des appartements de cités déshéritées, où personne n’est en mesure de les aider à s’instruire à distance, où l’ordinateur, lorsqu’il y en a un, ne sert qu’aux jeux vidéo, où l’ambiance familiale est vite rendue irrespirable par le confinement, et la menace d’un chômage prochain… Y-a-t-il un enseignant pour estimer que cela n’est pas plus prioritaire que le pot du samedi soir avec les collègues à la terrasse d’un bar branché? Chacun sait que l’enseignement à distance profite surtout aux élèves issus de milieux favorisés.

“Chair à canon?” “Sacrifiés sur l’autel de l’économie!” (SNUIPP-FSU) Les syndicats d’enseignants dénoncent déjà une mise en danger de leurs adhérents, face au risque de contamination par les élèves… Et l’on sent pointer la menace du droit de retrait, voire de la grève, le 11 mai prochain. Et pourtant, parions que de nombreux enseignants sont sur leurs balcons tous les soirs pour applaudir les soignants qui partent depuis un mois tous les jours au contact du virus pour sauver des vies. S’il y a “chair à canon” dans cette guerre, c’est bien celle de tous les soignants qui ont été frappés par le virus. S’il y a des professions qui peuvent se sentir sacrifiées sur l’autel de l’intérêt commun, ce sont les éboueurs qui ramassent nos ordures, et les chauffeurs qui nous livrent, et les épiciers qui nous permettent de nous nourrir, et les caissières qui nous encaissent… Pas les enseignants. Qui retourneront progressivement dans les classes à partir du 11 mai, dans des conditions de sécurité qui auront été mises au point d’ici là, promet le gouvernement. Gageons que les quatre semaines qui restent avant la date fatidique permettront au gouvernement et aux syndicats d’enseignants d’organiser d’un commun accord une reprise profitable et sans danger pour tous.

Voilà pour la reprise des écoles, qui s’annonce donc difficile. Mais il y a d’autres annonces qui sonnent aussi déjà comme de véritables défis. Ne parlons pas du défi de disposer de la quantité nécessaires de tests ou de masques d’ici le déconfinement, tout et son contraire a déjà été dit sur le sujet. Ou de la nécessité de reprendre le contrôle national de certaines productions stratégiques, c’était attendu. Arrêtons-nous sur quelques annonces qui donnent un sens particulier à un discours du président qui avait été axé sur la nécessaire “solidarité” invoquée à 7 reprises. Il y a aura des aides nouvelles pour les plus défavorisés, familles nombreuses ou étudiants en difficultés, pour les secteurs économiques particulièrement sinistrés, le tourisme, la culture en particulier. Et surtout, Emmanuel Macron propose “d’annuler les dettes des pays africains”! Il n’est pas le premier, le pape François l’avait aussi réclamé dans son homélie pascale. Mais c’est évidemment une annonce qui peut s’avérer capitale, si elle est suivie d’effets.

Tous les économistes le disent et le répètent, la récession mondiale qui suivra l’épidémie sera gravissime. Et quand le monde développé entre en récession, le monde le moins développé s’effondre. L’Afrique va vers le gouffre, une fois encore, plus que jamais. Les restrictions de fins de mois au nord se traduiront par de la famine au sud. Les égoïsmes occidentaux l’emportant, particulièrement à un moment où l’Amérique peut même envisager de supprimer ses subventions à l’Organisation Mondiale de la Santé, l’aide au développement risque de devenir anecdotique. Les cours des matières premières qui font survivre les pays du continent africain vont s’effondrer avec la crise, et de plus en plus d’être humains seront contraints de choisir entre l’exode et la mort, le premier choix impliquant souvent la même issue que le second.

Alors oui, il faut une action massive en faveur de l’Afrique. Bien sûr il ne sera pas facile de convaincre tous les créanciers de renoncer, bien sûr il faudra s’assurer que l’annulation de la dette ne se traduit pas simplement par l’enrichissement des plus corrompus dans ces pays. C’est un immense défi qu’a lancé Emmanuel Macron lundi soir. Et c’est celui-là qu’on a envie de retenir, au delà de l’espoir de vaincre enfin cette épidémie et de se doter collectivement des moyens de mieux résister à la prochaine. Pour qu’effectivement le monde d’après ne soit plus tout à fait celui d’hier!

Un virus, tous docteurs, et vive la doctrine !

Le Cororonavirus est un virus exceptionnel, parce qu’il s’adresse à tous. Tous les pays sont touchés à des degrés divers, ou du moins selon des échéanciers différents. Toutes les catégories sociales sont concernées, là encore de façon différenciée en raison du confinement -il est évidemment plus facile de vivre sans contact extérieur à deux dans une villa à la campagne qu’à cinq dans un appartement de banlieue. En tout cas même les plus puissants peuvent être concernés comme nous le démontre Boris Johnson, le premier ministre anglais, après, il faut le reconnaître, avoir manifesté quelque insouciance sur le sujet.

Tous sont frappés ou presque, comme dans la fable de La Fontaine, le mal répand la terreur, et chacun en est amené à rechercher, quel “crime de la terre” vient punir cette “fureur du Ciel”. Et là, il faut reconnaître que notre ennemi Covid 19 est généreux en explications. Chacun peut y trouver le Graal recherché pendant toute une vie militante. La preuve absolue qu’il avait toujours eu raison, que le mal est bien là où on l’a tant cherché, la concrétisation de tous les fantasmes, la preuve ultime et définitive de la force d’un destin enfin dévoilé! Et cela tout en découvrant au passage que la médecine, c’est pas si sorcier… que chacun peut avoir un avis médical autorisé… sur les réseaux sociaux et les plateaux télé!

Commençons par les arguments les plus récents, et pas forcément les plus brillants: “c’est la faute de la Chine et de l’Organisation Mondiale de la Santé”, qui complotent contre l’humanité en général et les Etats-Unis en particulier, nous a expliqué la nuit dernière un Donald Trump au sommet de sa forme, en annonçant la suspension de la subvention de son pays à l’OMS, avant de changer d’avis dix minutes plus tard. On évoquera à peine, le pasteur proche du président américain, invoquant une punition divine contre l’homosexualité… Evidemment, il y a plus sophistiqué comme raisonnement.

Par exemple le principal argument de l’extrême-droite: le coronavirus est une épidémie mondiale, à cause de la mondialisation. Sans l’afflux d’étrangers qui submerge notre pays, nous aurions pu rester tranquillement à l’abri de la contagion. CQFD! Et il n’est pas un jour sans que Marine Le Pen ne réclame une fermeture totale et immédiate des frontières, avec chevaux de frise et miradors pour dissuader les virus baladeurs. Là encore on hésite à commenter l’argumentaire tant il paraît sommaire et purement fantasmatique.

A l’extrême-gauche, on fait un peu plus raffiné: nous assistons à la crise ultime de l’ultra-libéralisme. A force de privilégier l’accumulation du capital on a fini par faire sauter toutes les protections sociales, la recherche forcenée du profit s’est traduite par le démantèlement des services sociaux, et en particulier des services de santé, par la concentration dans les pays à bas coût de main d’œuvre de l’ensemble des productions vitales pour notre société. Les Etats se sont désarmés au profit des marchés, dérégulant à tour de bras et conduisant à cette situation sanitaire incontrôlable. Et comme il faut des noms, les coupables sont les patrons et leurs obligés, les pouvoirs politiques de droite comme de gauche qui ont conduit le monde où il est aujourd’hui. Les solutions? Nationaliser à tour de bras tout ce qui est stratégique, faire payer les riches pour financer la crise, augmenter massivement les salaires, bref appliquer le programme que Jean-Luc Mélenchon et sa France insoumise proposent vainement à chaque élection. Ou écouter le revenant Montebourg qui explique en Une de Libération que c’est “l’Austérité qui se paye aujourd’hui en morts dans nos hôpitaux”. Et tant pis si “l’austérité” et “l’ultra-libéralisme” dénoncés par les uns et les autres se traduisent par un record mondial de dépenses sociales et les milliards de déficits publics accumulés depuis vingt ans. Les faits sont têtus mais la quête de vérité ne craint pas la contradiction.

Pour les écologistes, l’aubaine (seulement d’un point de vue doctrinal) Covid 19, est tout aussi réelle. Cette crise est un rappel à l’ordre ultime: “la prochaine pandémie est prévisible” si nous ne rompons pas avec “le déni de la crise écologique”, explique encore Libération en s’appuyant sur une tribune de spécialistes de l’écologie. Seraient en cause plein-mêle, l’extension des terres cultivables, l’industrialisation, la régression des espèce sauvages… Toutes dérives qui promettraient des fléaux toujours plus inattendus, et pourquoi pas un équivalent de… la grippe espagnole de 1918. Sur ce plan des pandémies en tout cas, on notera que la crise écologique ne date pas vraiment du remembrement agricole, de l’extension des pesticides, ni même… des excès du libéralisme. Mais enfin il est plus que temps de se mettre à l’abri comme nous l’explique le collapsologue Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement de Lionel Jospin, qui a déjà créé son refuge près de Rennes en espérant survivre à l’effondrement de notre civilisation.

Du côté des partis traditionnels c’est un peu plus compliqué. Bien sûr la gauche est tentée par l’argument de l’effondrement du modèle ultra-libéral, qu’est supposée encourager l’action du président Macron, l’ennemi N°1 du peuple. Mais côté affaiblissement des services publics… le dossier n’est pas bon. C’est Marisol Touraine, ministre de la santé de François Hollande, qui mit fin au stockage des masques sanitaires, elle-aussi qui assuma, après ses prédécesseurs de droite, la baisse du budget des hôpitaux… Alors même si l’amnésie est une vertu cardinale de l’homme ou la femme politique, il n’est pas si facile de dénoncer un désengagement de l’Etat dont on fut l’artisan. Mais cela n’empêche évidemment pas de trouver dans l’épidémie la preuve que le macronisme, cela ne marche pas.

A droite il n’est pas facile non plus de retomber sur ses pieds. La critique de l’ultra-libéralisme c’est pas vraiment un bon argument à défendre. Alors, après avoir prôné l’union nationale face au virus ennemi, on en revient aux fondamentaux. Quand tout va mal, c’est qu’il y a trop d’Etat, trop de fonctionnaires, trop de réglementations, trop de taxes. Et comme le gouvernement est d’un camp opposé l’Etat a évidemment tout faux. Exemple: Philippe Doute-Blazy appelle à signer une pétition pour imposer à l’Etat d’autoriser le recours à un médicament n’ayant pas fait ses preuves! Un comble pour une ancien ministre de la santé! Des élus locaux qui ont réussi à se procurer des masques sanitaires, et les réservent à leurs administrés, s’opposent à leur réquisition par l’Etat qui veut en réserver la priorité aux personnels médicaux et aux malades… Et si l’on a perdu la maîtrise de notre stock stratégique médical, à l’époque ou Xavier Bertrand était ministre de la santé de Nicolas Sarkozy (il dit qu’il n’y est pour rien), et successeur de Roselyne Bachelot qui avait constitué le stock en question sous la risée générale, c’est d’abord parce que les entreprises françaises sont ensevelies sous les charges et sont donc obligées de se délocaliser. Bref nos productions stratégiques partent à l’étranger… parce qu’il y a toujours trop d’Etat.

On l’aura compris, le Covid 19 dont chacun affirme bien haut qu’après lui “rien ne sera plus comme avant !”, est devenu l’argument ultime pour ne surtout pas remettre en question ses choix doctrinaires, et les assumer de façon encore plus dogmatique.

Pourtant il y a évidemment de quoi réfléchir et remettre nos modèles en question dans cette crise du coronavirus. Qui peut contester, qu’on y mesure les limites d’une mondialisation des échanges en mal de régulation sanitaire, sociale et environnementale. Qu’il est nécessaire de redéfinir le champ et les modalités de l’intervention de l’Etat dans le domaine économique, en sortant de la simple alternative: faire soi-même ou laisser-faire. On peut maintenir sur le territoire, au moins européen, les productions stratégiques en quantité suffisante, sans pour autant nationaliser les entreprises (par exemple en jouant sur les charges des entreprises). Et il ne suffira pas de s’assurer la disponibilité de masques et médicaments, ou d’obtenir que la Chine interdise de consommer pangolins et chauve-souris, pour éviter la prochaine crise. La nécessaire réorganisation de notre système hospitalier est elle-aussi, en premier lieu, mise en évidence par la crise.

Sur ce plan, il n’est pas contestable, et tous le reconnaissent, y compris les principaux artisans de la baisse du budget de l’hôpital, la question des moyens est réelle. On a vu à quel point les personnels indispensables aux soins d’urgence étaient en nombre insuffisant en cas d’afflux de patients. La question d’une rémunération attractive, à la hauteur de leur dévouement, est aussi posée, évidemment. Mais dans le même temps on a pu constater une baisse de la fréquentation des urgences parfois de moitié, y compris les week-ends, pendant la période d’épidémie, ce qui semble démontrer que le problème d’organisation du réseau de soins en amont de l’hôpital, avancé comme argument par l’ex-ministre Agnès Buzyn, est réel. Parmi tous ceux qui n’ont pas fréquenté les urgences, par crainte d’y rencontrer le virus, on peut supposer que la plupart auront, ou auraient, trouvé une réponse satisfaisante à leur problème en dehors du cadre hospitalier. C’est donc bien toute notre organisation de santé (privé-public, hôpital-médecine de ville, médecins- auxiliaires de santé…) qu’il faudra remettre à plat après la crise.

Mais pour que tout cela puisse se faire de façon constructive, et sans crise, il faudra que chacun tempère un peu les enthousiasmes idéologiques tirés d’une crise effectivement sans précédent. Et se souvienne que la médecine malgré ses incertitudes reste une science, qui demande pour être maîtrisée… un certain apprentissage.

Une nouvelle Europe après le virus?

Evidemment cela peut paraître indécent de parler de l’après-crise, alors que des milliers de personnes décèdent chaque jour du Coronavirus. Alors que personne n’est capable de prévoir la fin de l’épidémie, que l’on est même pas sûr de tout savoir sur son commencement, en Chine. Mais il faut en parler! Car parmi les certitudes que l’on peut partager aujourd’hui il y a celle de la crise économique sans précédent qui nous attend au sortir de l’épreuve. Jamais depuis la deuxième guerre mondiale l’économie mondiale n’avait été ainsi mise quasiment à l’arrêt pendant plusieurs semaines.

Le redémarrage économique sera difficile et coûteux. Pour la France bien sûr. La mise au chômage partiel de dizaines de milliers de salariés va annuler en quelques semaines des mois d’efforts de rigueur budgétaire de l’Etat. Les timides progrès obtenus face au chomage vont se trouver probablement neutralisés par les plans de licenciements, inévitables, ou opportuns, pour bien des entreprises après une telle période d’inactivité. Il faudra bien, le président l’a promis, revoir les rémunérations des professionnels de santé à la mesure de l’effort qu’ils auront accompli, au risque de leur propre vie, pour sauver celle des autres. Il faudra un plan d’ampleur pour relocaliser l’industrie pharmaceutique, pour moderniser les hôpitaux, il faudra aider les secteurs économiques qui auront été les plus sinistrés… Ce sont de véritables travaux d’Hercule qui attendent les dirigeants lorsque le virus aura été éradiqué. Pour les mener à bout il faudra un effort national historique. Mais cela ne suffira pas.

La bataille post épidémique passera forcément par l’Europe. Seule, la France aurait bien du mal à s’en sortir. Mais ce serait bien pire pour d’autres, les Italiens qui étaient déjà en crise avant l’arrivée du virus, et ont été les plus durement touchés en Europe, après avoir subi en première ligne aux côtés de la Grèce la crise migratoire générée par l’impuissance collective à mettre fin à la guerre en Syrie. Les Espagnols aussi qui ont d’ores et déjà payé un si lourd tribut en vies humaines. Le miraculeux redressement économique qu’avait connu le Portugal ces derniers mois ne devrait pas non plus résister à ce nouveau choc. Sans une réponse collective et solidaire, l’Europe connaîtra probablement une crise sans précédent.

Or l’Europe ne nous a pas habitués aux réponses collectives et solidaires. A l’exception du moment de la crise de 2008 où il a fallu sauver le système bancaire, les européens ont surtout démontré ces dernières années leur incapacité à prendre en charge collectivement les difficultés auxquelles ils font face. On pense évidemment à la crise migratoire, et au recul historique et honteux du droit d’asile en Europe, malgré la courageuse prise de position initiale d’Angela Merkel. Mais aussi à la crise sociale qui a durement éprouvé les peuples grec, espagnol ou portugais, et où le chacun pour soi s’est élevé au rang de devise européenne. Ou l’on a puni avant d’aider, sanctionné avant de soutenir, appauvri plutôt qu’assisté.

Demain tous les pays d’Europe seront face à un même défi: reconstruire d’abord leur système de santé, et plus généralement leur économie. Quel rôle jouera l’Union dans cette bataille qui devra mobiliser des milliards d’euros pour aboutir? Le même qu’hier? Le rôle du gendarme qui sanctionne les dépenses sociales jugées excessives? Du banquier qui profite de la faiblesse des plus atteints par la crise pour prélever des taux d’intérêt exorbitants? On a sans doute pas oublié à Athènes les visites éclair de ceux qu’on appelait “la Troïka” (FMI Banque centrale européenne et Commission) et qui venaient exiger de l’Etat grec une baisse des retraites ou du salaire minimum, en échange du droit de celui-ci à s’endetter un peu plus à des taux d’intérêt d’usuriers! Si les choses se déroulent à nouveau ainsi, si la crise économique qui s’annonce après la crise sanitaire, frappe une fois encore les pays les plus faibles et renforce les plus forts, alors les démocrates d’Europe ne pourront plus contenir les courants populistes. Alors, il sera impossible de maintenir l’illusion d’un destin commun du continent. Et l’on verra les dirigeants Chinois, Russes et Américains se disputer les dépouilles de l’Union européenne, à grand renfort de dollars.

Bien sûr le pire n’est pas certain! Mais la difficulté des discussions en cours peuvent laisser craindre que l’Union ne soit pas disposée à changer de paradigme, pour laisser un petit peu plus de place dans son modèle de pensée libéral, à la solidarité. Cette solidarité qu’on n’a pas manifesté, ou si peu, face à la crise économique et sociale dans les pays du Sud, face aux arrivées de centaines de milliers de réfugiés que leur exode dramatique conduisait inexorablement vers ces mêmes pays du sud européen, ou encore… face au virus venu de Chine.

Stoppez le massacre!

Quelle époque! Dans quels temps sommes nous entrés? La République des Lumières est malade, gangrenée par les violences, rongée par les ambitions personnelles, menacée par les rancœurs.

Il y a d’abord les évènements qui alimentent sans fin la chronique politique et dont la logique n’est pas toujours lisible pour l’électeur moyen. Le renoncement de Benjamin Griveaux, fauché en plein vol par la publication de vidéos privées, par exemple, ou encore le dépôt par l’opposition de 41000 amendements au parlement pour tenter d’empêcher les députés de voter la réforme des retraites. Il y a la ministre de la Santé qui démissionne de son poste en pleine crise hospitalière, pour… voler au secours du parti du président, en déroute à Paris, tandis que le premier ministre lui-même se met en tête de liste au Havre, pour préparer sa piste d’atterrissage, alors qu’il est toujours aux commandes à Matignon.

Et puis il y a les micro-faits, les évènements plus ou moins anecdotiques, mais qui jettent une lumière crue sur la crise que nous traversons. Ces tags sur la permanence de campagne du même Edouard Philippe sur lesquels on peut lire “Dégage Doudou, Le Havre est à nous”, inscription “signée” par de nombreux autocollants de la CGT… Ces coupures de courant de quartiers entiers au nom d’un combat syndical qui est devenu politique. Ces sabotages ou destructions de biens publics ou privés que l’on pare d’un pompeux “désobéissance civile” quand il s’agit parfois simplement de vandalisme. Ou encore ces réunions publiques impossibles à tenir du fait de la présence d’opposants à la réforme des retraites ou à la dégradation climatique. Ou ces débats annulés dans les universités, sur la pression de minorités vindicatives. Et puis, il y a la marée de haine sur les réseaux sociaux, ou tout échange politique finit dans l’injure et/ou la menace, où des hommes politiques peuvent promettre à leurs adversaires d’un jour de les traduire demain devant des tribunaux populaires. Enfin, il y a aussi ces députés d’opposition qui se livrent à un simulacre de lynchage du président de la République sous les fenêtres de l’Assemblée Nationale, justifiant ainsi par avance toutes les formes de violence populaire… tandis que le ministre de l’intérieur en personne se livre à des allusions déplacées à la vie privée d’un responsable d’un parti politique.

Et pendant ce temps là, toutes les radios et télévisions donnent la parole à un individu dont les principaux faits de gloire, au delà d’une plainte pour violence sexuelle en Russie, sont de s’être exhibé cloué au sol par le scrotum sur la Place Rouge, et surtout, d’avoir mis en ligne les vidéos sexuelles privées d’un homme politique français pour provoquer sa chute. Et l’individu peut, devant les micros complaisants, dénoncer l’absence de liberté d’expression dans notre pays, et annoncer de prochaines exactions du même acabit.

Comment en est-on arrivé là?

On peut toujours dire que ce n’est pas nouveau. Que le débat politique en France a souvent été polémique, voire violent, qu’il y a déjà longtemps que presque tous les coups sont permis, que les dizaines de milliers d’amendements de la France Insoumise et du Parti communiste, ne constituent pas tout à fait un record, et qu’en 2006, l’opposition de l’époque avait fait mieux pour le projet de privatisation de GDF… Que Fillon lui aussi a été victime de “révélations” plus ou moins avérées, même si celles-ci concernaient sa vie publique plus que sa vie privée. Que la violence et la diffusion de fake-news sont au menu des réseaux sociaux depuis qu’ils existent. Certes, mais le sentiment que quelque chose de nouveau est en train de se jouer, demeure.

L’impression que tous les garde-fous ont finalement sauté. Que tous les principes peuvent être transgressés au nom d’un combat ultime et supérieur: la lutte pour le pouvoir. En prenant la place que se partageaient depuis des décennies la droite et le Parti socialiste, Emmanuel Macron pensait réconcilier droite et gauche, il a bouleversé les codes. En moins de trois années d’exercice du pouvoir, il s’est attiré la haine de l’ensemble de ses concurrents. L’enjeu principal de la vie politique pour les trois quarts de l’échiquier politique national, est maintenant d’abattre Macron, unique objet de leur ressentiment. C’est leur seul programme connu à cette heure! Mais notre République ne prévoit pas que l’on puisse planter la tête d’un président au bout d’une pique à l’issue d’une manifestation de rue. Elle prévoit tout au plus que prenne sa place celui qui saura convaincre une majorité d’électeurs à la prochaine présidentielle.

Alors on se rabat sur les symboles, les simulacres… les injures ou les menaces. Tous les coups sont permis pour ébranler l’édifice macronien. Mélenchon promet une “guerre de tranchée” contre la réforme des retraites. Certains de ses affidés manifestent en lynchant symboliquement une effigie du président, tandis que d’autres tentent de lui interdire l’accès à un théâtre… On ne compte plus les permanences politiques dégradées, ou les menaces de mort adressées à des élus. Et face à cette offensive, le quart de la classe politique qui soutient encore le parti du président, répond du tac au tac, jusqu’à l’outrance, atteinte par Christophe Castaner, ministre de l’intérieur, évoquant sur Twitter la vie privée du patron du PS Olivier Faure, par ailleurs son ancien ami. La crise institutionnelle est bien là.

Qui pourra stopper le massacre? Rétablir l’autorité, mais aussi l’impartialité, de l’Etat? Un ministre de l’intérieur n’a pas à se mêler de la vie privée de ses opposants politiques. Un premier ministre devrait consacrer tout son temps à sa charge nationale, et s’épargner les joutes électorales locales. Une députée, n’a pas à se livrer à un simulacre de lynchage d’un président de la République. Les élus de la République, doivent respecter les institutions au sein desquelles ils se sont fait élire, même s’ils y sont minoritaires. Les médias n’ont pas à offrir une tribune à un hors la loi qui prétend s’attaquer publiquement à la vie privée des élus de la République, et doivent se garder d’être simplement à la remorque des réseaux sociaux. En démocratie, les hommes politiques unanimes doivent défendre becs et ongles la liberté de réunion et d’expression de chacun d’entre eux. La violence doit être condamnée par tous, jamais encouragée, même par ceux qui n’ont que peu d’espoir de l’emporter dans les urnes. La politique ne doit pas tourner à la guerre civile…

Sinon… il ne faudra pas faire mine de s’étonner ou de chercher des coupables le jour où les populistes l’auront emporté sur les démocrates.

Dérive autoritaire ou crise institutionnelle?

“Comment appeler un pays dans lequel vous avez une majorité de l’opposition qui s’exprime contre une réforme et que le gouvernement passe en force?” C’est Manon Aubry, la députée européenne de la France Insoumise qui pose la question. Tout en faisant la réponse: “il y a des dérives autoritaires!”. On hésite entre consternation et franche rigolade. Oui, dans une démocratie parlementaire, ce n’est pas “la majorité de l’opposition” qui fait la loi, mais bien la majorité du parlement. Et il se trouve qu’elle est favorable au projet de réforme des retraites défendu par le gouvernement.

Cela étant dit, le fait de disposer d’une majorité absolue au parlement, ne suffit bien sûr pas à légitimer l’ensemble des actions du gouvernement. Dans le cas d’espèce, on constatera que le projet de retraite par points figurait au programme du Président de la République, et qu’il a été validé, à quatre reprises par les électeurs. Et si, selon le raisonnement en cours dans l’opposition, le vote du second tour de la présidentielle devait probablement autant au rejet de Marine Le Pen, qu’à l’adhésion au programme d’Emmanuel Macron, ce sont bien les électeurs qui ont choisi en toute connaissance de cause de lui donner une majorité suffisante au parlement pour appliquer son programme. Sauf à considérer que les électeurs sont des idiots, on doit bien admettre que le projet de réforme a été validé dans les urnes.

On pourra objecter qu’il n’était alors pas connu dans tous ses détails, c’est vrai. Ou encore qu’il a été très mal expliqué, c’est tout aussi vrai. Que les tergiversations au sujet de la période de transition des régimes spéciaux vers le régime général ont obscurci le débat… Ou encore que le bras de fer autour de l’âge pivot, avec la CFDT, aurait pu être évité en discutant plus ou mieux, en amont. On pourra évidemment regretter que le projet n’ait pas bénéficié d’un consensus politique minimal, qu’une partie de l’opposition n’ait pas apporté son soutien sur au moins certaines mesures du projet qui correspondaient de fait à leur ADN politique. Par exemple sur le choix de supprimer les régimes spéciaux pour une partie de la droite qui projetait en cas d’accession au pouvoir d’en faire de même. Ou encore la taxation des hauts revenus sans contrepartie, et l’ouverture du régime général aux agriculteurs par exemple, pour la gauche. En tout cas, rien ne peut justifier qu’au terme de plusieurs mois de concertation on en soit arrivé à un tel niveau de violence.

Violence contre les personnes d’abord. Lorsque des militants de la CGT décident de priver d’électricité une partie de la population pour se venger de n’avoir pu imposer leur point de vue dans la rue, il s’agit bien d’une violence faite aux personnes, injustifiable. Lorsque certains empêchent débats et réunions publiques de se tenir par la force, il s’agit de violences faite aux personnes. Lorsque le siège d’un syndicat est envahi par des militants d’un autre syndicat, il s’agit bien de violences faite aux personnes. Comme quand on empêche par la force un député de tenir une réunion ou qu’on menace lui-même ou sa famille.

On pourra évidemment noter qu’en d’autres temps, dans d’autres périodes de tension, de tels dérapages violents avaient déjà lieu. C’est exact. Mais la nouveauté c’est le soutien public, et donc la légitimation, dont bénéficient ces actes de violence. Depuis plusieurs semaines, l’opposition, en particulier l’opposition de gauche et d’extrême-gauche ont soutenu ces actes de violence. On a vu des députés aux côtés de militants syndicaux qui tentaient d’empêcher les non-grévistes de travailler, par la force et les injures. De façon systématique, on considère dans l’opposition de gauche que le seul véritable fautif des violences est le gouvernement qui refuse de céder aux protestataires. Et les médias ont complaisamment ouvert grand leurs micros à ceux qui faisaient la promotion de ces actions illégales.

Or pour un élu du peuple, dénoncer une dérive autoritaire du gouvernement, revient en effet à encourager la violence, car si l’on est en dictature, alors la révolte est légitime. C’est évidemment un point crucial, sur lequel il convient de se pencher.

Comme on vient de le voir, parler de dictature à propos du choix d’une majorité élue démocratiquement d’imposer une réforme qui figurait dans son programme n’est pas recevable. La réforme actuellement présentée, aussi imparfaite ou mal expliquée soit-elle, intervient au terme d’un cycle de concertations de plusieurs mois auquel certaines organisations syndicales ont accepté de participer, où chacune aura eu l’opportunité de faire entendre ses points de vue. Il faudra chercher ailleurs les signaux de la dérive autoritaire.

Par exemple, selon les nombreux opposants à Emmanuel Macron, dans la violence de la répression qui se serait abattue sur les protestataires, gilets jaunes ou syndicalistes. Là encore il faut relativiser les choses. S’il est vrai qu’il y a eu plus de blessés dans les manifestations qu’il n’y en avait eu ces dernières années, on doit aussi constater qu’il y a eu plus de manifestations que jamais depuis douze mois et qui se sont systématiquement soldées par des affrontements avec les forces de l’ordre. Cela n’excuse pas les abus d’usage de la force, mais explique sans doute leur fréquence. Un mauvais choix de tactique de maintien de l’ordre expliquerait-il ces violences excessives? Possible. Mais difficile à trancher tant la nouveauté de ces douze derniers mois, est la présence systématique dans les cortèges de manifestants venus ostensiblement pour en découdre. On se souvient qu’après les premières violences sur les Champs Elysées à Paris, fin 2018, la classe politique et les observateurs avaient reproché en cœur à la préfecture de police de ne pas avoir envoyé ses policiers au contact pour éviter les dégradations. On peut en outre observer que depuis plus d’un an on a connu plus de manifestations violentes que n’importe quel pays, plus de dégradations publiques, plus de provocations à l’égard des forces de l’ordre, plus de jours de grève… sans que l’Etat tente de restreindre en quoi que ce soit nos libertés.

S’il est donc légitime de dénoncer chaque excès de violence des forces de police, et de regretter une certaine bienveillance de la justice à l’égard de leurs auteurs, il n’y a évidemment pas là non plus de quoi instruire un procès en “dérive autoritaire” du régime.

En fait, s’il y a un péril autoritaire quelque part, c’est peut-être dans les institutions même de la cinquième république. Dans ce mode de scrutin majoritaire qui favorise l’exercice solitaire du pouvoir en offrant à chaque président une armée de députés qui lui sont redevables de leur présence au parlement. Et donne aux autres pour seule raison d’être l’opposition systématique. Dans cet alignement des échéances électorales législative et présidentielle qui interdit la cohabitation, et dispense de rechercher ces compromis politiques qui donnent son sens à la vie démocratique. Si l’Etat ne valorise pas la recherche du consensus, l’esprit de négociation, alors le consentement de la population se délite, pour laisser la place au seuls sentiments d’injustice, et d’impuissance.

Désaligner les échéances en rétablissant un mandat plus long pour le président, éventuellement non renouvelable; introduire une dose significative de proportionnelle contraignant le président élu à rechercher des consensus pour réformer, et permettant ainsi aux minorités d’influer sur la politique menée; créer une ou des assemblées de citoyens qui puissent être force de proposition; franchir un pas supplémentaire dans la décentralisation en responsabilisant plus les élus locaux tout en luttant contre le cumul des mandats dans le temps et en leur donnant le temps de leur mandat les moyens de s’y consacrer pleinement… Les pistes d’amélioration sont nombreuses, rétablir à la fois l’autorité de l’Etat et le dialogue social et politique ne sera pas chose simple… Mais la crise institutionnelle est bien là, il va falloir s’y atteler.

Le gouvernement dos au mur

Le gouvernement peut-il, doit-il, céder? C’est évidemment la question du moment. Si l’on prend pour argent comptant les rodomontades des responsables syndicaux de la SNCF, eux ne sont pas disposés à céder. “Donc ce sera la guerre totale a annoncé Laurent Brun le secrétaire général de la CGT cheminots, jusqu’à la fin. La SNCF sera par terre mais l’appareil sera debout”. L’appareil, c’est celui du syndicat, qui est évidemment au centre des enjeux du jour. Au delà du maintien d’avantages acquis, plus que la défense du statut des cheminots, ce qui se joue c’est bien la capacité de l’appareil de la CGT a se revitaliser. Le syndicat est en perte de vitesse, le combat perdu de la loi travail lui a coûté sa place de premier syndicat de France, ravie par la CFDT. Le conflit des régimes spéciaux est donc pour la centrale la mère de toutes les batailles, l’heure du quitte ou double? Que le gouvernement renonce à réformer les régimes spéciaux et cela sera probablement le jackpot, au prochaines élections professionnelles. Que la CGT soit obligée de plier, voire, pire, que la CFDT obtienne seule des concessions, et Philippe Martinez aura définitivement raté son opération de redressement. Et il n’est pas sûr que les militants suivent leur direction sur la voie annoncée par Laurent Brun: “La seule sortie possible, c’est la révolution”

Drôle de stratégie. Les progrès de la CFDT dans les élections professionnelles semblaient pourtant plus résulter d’une attitude de modération de ses dirigeants, correspondant mieux aux attentes des salariés. Tenter de reconquérir le cœur des salariés par la surenchère extrémiste et le retour à un positionnement purement politique, en prônant “la révolution”, semble voué à l’échec. Quel que soit le niveau d’inquiétude, et le degré d’exaspération, qui se sont manifestés pendant la crise des gilets jaunes, les salariés dans leur majorité ne sont sans doute pas disposés à choisir la fuite en avant, et la politique du pire que prône aujourd’hui la centrale de Philippe Martinez. Chacun a compris depuis longtemps que casser l’activité économique ne peut être un objectif, et fait autant voire plus de mal aux salariés, qu’au gouvernement et au “grand patronat” honni.

Du côté de la CFDT, le pari du refus est beaucoup plus subtil. En refusant l’âge pivot prévu dans la réforme, tout en répétant son accord pour un régime universel de retraite, Laurent Berger a placé son pion de façon optimale sur l’échiquier social. Il manifeste son intransigeance sur un point largement symbolique. L’âge pivot de 64 ans n’est pas si éloigné de l’âge moyen de départ à la retraite actuel qui est de 63,4 ans pour le régime général. Quand à l’âge à partir duquel un salarié touche sa retraite à taux plein quelle que soit son nombre de trimestre, il est actuellement de 65 ou 67 ans selon la date de naissance. Simplement, introduire 64 ans comme référence, alors que l’âge légal de départ est aujourd’hui de 62 ans c’est évidemment pour les salariés agiter un chiffon rouge. Laurent Berger a compris le profit qu’il pouvait tirer d’une position souple sur les régimes spéciaux, mais intransigeante sur le chiffon rouge des 64 ans. Que le gouvernement lui cède sur ce point, et il apparaîtra comme le sauveur de la retraite à 62 ans. Et cela, même s’il sait, comme tout le monde, que ce n’est qu’un répit, et que de toutes façons la durée de cotisation ne peut que s’allonger à l’avenir. Qu’il finisse par négocier un compromis sur ce point, en obtenant une meilleure prise en compte de la pénibilité par exemple dans le calcul de cet âge pivot, et il aura conforté son image de syndicaliste modéré mais exigeant.

De l’autre côté de l’échiquier, le président et son gouvernement sont dans la nasse. Pour reprendre l’initiative -après une ouverture laborieuse, plombée par une mauvaise gestion du calendrier, ayant maximisé l’incertitude et donc les angoisses des salariés offrant ainsi aux grévistes un soutien public inespéré- il n’ont qu’une marge de manœuvre limitée.

Première option, comme aux échecs, le gambit, le sacrifice du premier-ministre. Le président désavoue Edouard Philippe, retire son projet de réforme, et se trouve un nouveau premier-ministre. C’est évidemment la pire des solutions pour Emmanuel Macron qui marquerait ainsi probablement la fin de ses ambitions réformatrices, et l’échec de son quinquennat. Il ne lui resterait plus alors qu’à expédier les affaires courantes, jusqu’à une présidentielle qui pourrait profiter à Marine Le Pen, à moins qu’un sauveur improbable ne se lève d’un côté ou l’autre d’une opposition exsangue.

Deuxième option, maintenir la réforme des régimes spéciaux, en faisant quelques compromis pour retarder et/ou compenser son application aux salariés actuels, et céder sur l’âge pivot, en renvoyant la question du financement aux calendes grecques. Sur le fond, la solution aurait l’avantage de rassurer les salariés du régime général qui craignent le glissement de 62 à 64 ans, tout en menant à bien, même si ce n’est qu’à terme, l’unification des régimes. Elle aurait trois inconvénients. Primo elle ne serait pas très honnête, puisqu’elle reviendrait à renvoyer à une réforme ultérieure les mesures nécessaires à l’équilibrage financier de notre système de retraite. Deuxio, elle pourrait rejoindre l’option précédente en ce qui concerne le devenir du premier ministre qui s’est fortement engagé sur cet âge pivot. Enfin elle dresserait de son vivant une statue à Laurent Berger, consacré dans un rôle de premier opposant, et de référent moral auprès de l’ensemble de la gauche, ce qui ne ferait pas forcément les affaires du pouvoir sur d’autres dossiers, notamment ceux de l’immigration où le leader syndical s’est déjà engagé, en particulier contre les quotas d’immigration proposés par le gouvernement.

Reste enfin l’option de la résistance. Maintenir le projet, malgré les grèves, les manifestations, et les attaques, qui près d’un mois après le début de la contestation ne faiblissent pas.

Hier, c’est sur la mesure ouvertement redistributive du projet, le maintien d’une cotisation de solidarité sans contrepartie au delà de 100000 euros de revenus, que se concentraient les attaques. Difficile de la contester dans son principe puisqu’elle conduira les plus aisés à financer pour partie la retraite des plus modestes. Alors on fait le procès des intentions perverses qui sont forcément dissimulées derrière l’affichage social. Cette mesure serait en fait destinée à satisfaire les compagnies d’assurance, et fonds de pension américains, en poussant les revenus supérieurs à 100000€ à souscrire des assurances complémentaires privées. CQFD! Une fois de plus Emmanuel Macron démontrerait ainsi sa filiation honteuse avec le “Grand Capital”.

Dans ce contexte, l’option “droit dans ses bottes”, assortie de quelques concessions, forcément insuffisantes toutefois pour les syndicats, reste sans doute la seule qui demeure pour un président qui a placé tout son crédit sur sa capacité à résister aux pressions, et dont l’avenir politique serait sans doute ruiné par une retraite en rase campagne. Mais c’est un choix qui n’est pas sans risque, à l’heure où la société française se fracture de plus en plus profondément, et où le sens de la mesure, et la recherche du consensus, ont largement cédé le terrain dans le débat public, à la violence verbale, et à toutes les dérives haineuses… La promesse présidentielle d’apaiser la société française sera sans doute plus difficile encore à tenir que… celle de réformer le système de retraites.

La guerre à outrance n’est pas pour me déplaire. La seule sortie possible, c’est la révolution.

Un pari à haut risque

C’est fait! On connaît maintenant les tenants et les aboutissants de la réforme des retraites imaginée par le gouvernement. Il reste encore des points à préciser et éclaircir, mais la mécanique d’ensemble apparaît. Et il faut bien reconnaître qu’elle est sophistiquée. Le gouvernement a tenté de répondre par avance à toutes les inquiétudes, celles des femmes, des fonctionnaires, des carrières morcelées, mais aussi, plus généralement, de tous ceux qui pouvaient vivre comme une injustice un “changement de règles en cours de partie”.

La période de transition était inévitable, mais on ne pouvait pas non plus attendre que tous les salariés actuels aient atteint l’âge de la retraite pour changer de système. Du coup, la mécanique qui semblait si simple dans les discours de campagne d’Emmanuel Macron -chaque euro cotisé donne les mêmes droits quel que soit la profession- prend des allures d’usine à gaz. Prévoir sa retraite à venir tient du calcul de l’âge du capitaine… et une partie des dispositions, encore négociables avec les partenaires sociaux, peut encore évoluer. Il paraît que le Président a demandé au gouvernement de mettre au point au plus tôt une outil de simulation pour que chacun puisse s’y retrouver… Ce ne sera pas du luxe! Mais on peut douter que cela suffise à désamorcer à la colère sociale.

Jusqu’à présent la colère en question prenait surtout l’allure d’une défense des “privilèges” d’une minorité de salariés, ceux qui bénéficient des régimes spéciaux. De fait, malgré quelques appels à la “grève générale”, seuls les secteurs concernés par le passage au régime général, principalement SNCF, RATP et enseignants, avaient cessé le travail. Et l’ on pouvait penser que la stratégie du gouvernement était de circonscrire le débat autour de la question du maintien des régimes spéciaux, pour désamorcer la grogne, en misant sur la lassitude de l’immense majorité des citoyens non concernés par ces régimes. D’ailleurs, de nombreuses voix, y compris parmi les soutiens du gouvernement, appelaient le Premier ministre à se concentrer sur la question de principe, égalitaire, d’unification des régimes, en évitant les sujets qui fâchent tout le monde, et en particulier celui du financement.

Ils n’ont pas été entendus. En annonçant le principe d’un “âge pivot” à 64 ans, c’est à dire d’un recul de l’âge à partir duquel la retraite sera à taux plein, sans “malus”, Edouard Philippe après avoir longuement détaillé sa recette du régime à points, mijotée aux petits oignons, pour éviter de léser quiconque -à l’exception des régimes spéciaux- a mis les pieds dans le plat. Et la réaction ne s’est pas fait attendre: les quelques syndicats qui avaient jusqu’ici évité de rejoindre les protestataires, CFDT et CFTC en particulier, ont appelé à leur tour à manifester la semaine prochaine. Laurent Berger, le patron de la CFDT, qui aurait pu fournir un appui au gouvernement dans la mise en place d’un régime de retraite par points dont il approuve le principe, a annoncé aussitôt que “la ligne rouge a été franchie”. Edouard Philippe a beau maintenant l’appeler à la négociation, l’affaire semble bien mal engagée.

Pourquoi avoir fait ce choix? Est-ce l’interaction de quelques chromosomes hérités de son géniteur politique, Alain Juppé, qui ont soudain raidi le Premier ministre dans ses bottes (1)? Plus sérieusement, on peut penser que, comme il s’en est justifié sur TF1, il ne se sentait pas autorisé à présenter une réforme sans en expliquer le financement. Le récent rapport du Comité d’Orientation des Retraites prédit en effet un déficit du régime de retraite compris entre 8 et 17 milliard d’euros en 2025. Comment présenter une réforme qui compte de nombreuses avancées sociales, et en particulier une garantie de retraite minimale à 1000€ pour une carrière pleine, et une intégration des artisans ou agriculteurs dans le régime général, sans expliquer comment le système se finance? Et donc, sans confirmer que le départ à la retraite effectif, et à taux plein, ne serait pas fixé à 62 mais 64 ans. Manifestement Edouard Philippe a fait le choix de l’honnêteté, mais sans doute pas sans quelques arrière-pensées.

Hier soir, dans les rangs de la majorité nombreux étaient ceux qui pointaient une faute tactique. On aurait pu effectivement se contenter d’une réforme structurelle historique, qu’aucun gouvernement n’avait osé précédemment entreprendre, et remettre à plus tard les problèmes de financement… Voire laisser la partie financement, c’est à dire allongement de la durée de cotisation à un gouvernement suivant, il reste du temps d’ici 2025. C’est ce que réclamait Laurent Berger en échange d’un soutien passif. Le leader de la CFDT aurait pu en effet appuyer une réforme dont l’objectif premier est l’uniformisation des régimes, en s’appuyant sur les avancées sociales contenues d’ores et déjà dans le projet, mais il ne peut évidemment donner l’impression à ses troupes d’être celui grâce à qui chacun devrait travailler deux ans de plus!

Mais faire ce choix tactique, ne serait pas allé non plus sans effet pervers pour le pouvoir. Même si la droite s’oppose, par principe, au projet de réforme, les voix sont pour l’instant modérées. On peut imaginer l’argument que lui aurait fourni, une impasse sur le financement du projet. Les François Baroin ou Xavier Bertrand, que les sondages placent en pole-position de la droite, auraient fait leur miel d’une démonstration d’inconséquence financière du gouvernement. Or nous sommes à mi-mandat d’Emmanuel Macron et chacun a déjà les yeux rivés sur 2022. Les enquêtes d’opinion montrent que la popularité du Président se maintient grâce à l’électorat de droite. Après l’épisode gilets jaunes, et la réforme des retraites, le Président ne peut guère compter sur un regain de popularité à gauche pour le porter une nouvelle fois à l’Elysée en 2022. Il y avait donc un vrai risque à se mettre à dos l’électorat de droite en paraissant comme laxiste sur le plan financier, au moment où toute la gauche est vent debout contre la réforme.

Le choix de mêler dans le même projet réforme structurelle et allongement de la durée du travail est sans doute tactique, donc. Mais pas sans risque. Avec l’entrée en rébellion de la CFDT, le gouvernement est isolé. Si la CFDT va au delà des déclarations de principe et mobilise dans la rue le 17 décembre, voire appelle à la grève, le Premier ministre pourrait se retrouver réellement “Juppéisé”. Et le grand cru réformateur tourner au vinaigre. Dans ce cas la défaite serait terrible, sur le plan tactique, bien sûr, mais aussi et surtout sur le fond, en renvoyant pour le coup aux calendes grecques toute réforme structurelle de notre système de retraite.

(1) On a prêté, à tort, à Alain Juppé la volonté affirmée de rester “droit dans ses bottes” au moment de la grande grève de 1995, mais la phrase ne se rapportait pas au conflit social en cours.

Problèmes d’horloges

Dés le départ, avant même son élection, Emmanuel Macron se voulait “maître des horloges”, comme il l’expliquait sur France 2 en avril 2017 pour illustrer son refus de répondre à toutes les initiatives de Marine Le Pen. Et c’est légitime. Tout gouvernant tente de rester maître du calendrier qui concerne son action et de ne pas se laisser avaler par les exigences médiatiques, ou les urgences syndicales. Mais c’est pourtant sans doute un terrain sur lequel il n’a pas vraiment brillé.

Dès le début, il y a eu une première embardée: la réduction des APL de 5€. La démarche conduisant à cette réduction – le constat que les APL profitent d’abord aux propriétaires, qui justifient ainsi le montant parfois exorbitant des loyers qu’ils réclament aux étudiants – était fondée. La mesure prise en conséquence totalement incompréhensible, et surtout en décalage total avec le temps de l’opinion. Il était évidemment indéfendable de baisser les APL au moment où se mettait en place une mesure, la transformation de l’ISF, qui, de fait, permettait aux plus riches de payer moins d’impôts. Contre-temps absolu. Et il y en a eu d’autres.

Tout aussi spectaculaire a été l’annonce de la hausse de la fiscalité sur le gasoil à un moment où le pétrole flambait. Erreur de timing là encore qui n’est pas pour rien dans les déclenchement du mouvement des gilets jaunes. Et ce déphasage de la politique de réformes est tout aussi sensible aujourd’hui avec la réforme des retraites.

Certes, le gouvernement se tient à son credo: Emmanuel Macron l’a promis, on le fait! Mais là encore le “maître des horloges” s’est pris les pieds dans le tapis. Car on en arrive à une situation ubuesque, où le pays entier est en grève contre une réforme dont on ne connaît pas encore le contenu exact, puisque le premier-ministre ne devrait rendre ses conclusions que dans quelques jours.

Comment analyser ce décalage de phase, entre l’action et la réaction? Cette anticipation qui mouvement social sur la politique? Il y a plusieurs raisons et elles ne doivent pas tout au gouvernement. Du côté des syndicats, et en particulier ceux de la RATP qui ont donné le timing, la date du 5 décembre n’était pas neutre. C’est le 5 décembre 1995 qu’une mobilisation d’un millions de personnes était venu à bout du projet de réforme d’Alain Juppé. A l’époque le régime spécial de la RATP était déjà en cause. Et, ajoute-t-on du côté des grévistes, le premier ministre d’aujourd’hui, Edouard Philippe, se dit lui-même émule de celui de l’époque, Alain Juppé.

La deuxième raison tient aussi sans doute pour partie au précédent de 1995. Alors qu’Alain Juppé avait annoncé sa réforme sans avoir vraiment négocié au préalable, le gouvernement s’est appliqué à conduire les négociations avec les syndicats, du moins ceux qui acceptaient la discussion, avant d’annoncer le contenu définitif de la réforme. C’est donc au nom de la poursuite de cette consultation, que le gouvernement a refusé de détailler son plan avant la date du 5 décembre. Position défendable, mais totalement contre-productive. Alors que la négociation doit permettre de réduire la mobilisation contre le projet, pour peu que certains amendements proposés par les syndicats soient retenus, l’opacité totale du projet à la date de la mobilisation ne peut que renforcer celle-ci. Comme personne ne sait précisément ce qu’il adviendra de sa future retraite, chacun peut craindre le pire. Et l’on voit fleurir les simulateurs bidons, et les prédictions les plus catastrophistes, qui ne peuvent qu’accroître l’angoisse des salariés, en particulier ceux du secteur public.

Si la CGT, qui refusait de participer aux négociations, ne pouvait évidemment en respecter le calendrier, pour le gouvernement, anticiper sur les réunions en cours pour annoncer le projet avant le 5 septembre aurait eu deux inconvénients: d’une part donner le sentiment à ceux qui ont accepté de négocier que leur avis compte moins qu’une menace de grève, et puis surtout, laisser penser que ce sont la CGT et l’opposition qui déterminent le rythme du travail gouvernemental. Retour du syndrome du “Maître des horloges”.

Reste une troisième raison possible pour ce choix de calendrier: le gouvernement aurait choisi d’attendre de constater l’état de la mobilisation avant de mettre le point final à son projet, afin de pouvoir lâcher du lest au dernier moment en cas de mobilisation massive. Tactique possible mais perdante. Agir ainsi serait une façon de préparer déjà une reddition en rase campagne.

Il est trop tôt pour savoir si la pression de la rue conduira ou pas le gouvernement à changer son calendrier. Mais on est forcé de constater que l’affaire est assez mal engagée, et qu’il y a urgence. L’horloge tourne, que le gouvernement le veuille ou pas, et faute de savoir faire très vite la transparence sur son projet, et rassurer -ou pas- ceux qui se sentent menacés en fournissant un outil de simulation précis et fiable à chacun, le pouvoir se met en danger et risque de démontrer une fois de plus qu’il est impossible de réformer en profondeur le système de retraite français.