Dérive autoritaire ou crise institutionnelle?

“Comment appeler un pays dans lequel vous avez une majorité de l’opposition qui s’exprime contre une réforme et que le gouvernement passe en force?” C’est Manon Aubry, la députée européenne de la France Insoumise qui pose la question. Tout en faisant la réponse: “il y a des dérives autoritaires!”. On hésite entre consternation et franche rigolade. Oui, dans une démocratie parlementaire, ce n’est pas “la majorité de l’opposition” qui fait la loi, mais bien la majorité du parlement. Et il se trouve qu’elle est favorable au projet de réforme des retraites défendu par le gouvernement.

Cela étant dit, le fait de disposer d’une majorité absolue au parlement, ne suffit bien sûr pas à légitimer l’ensemble des actions du gouvernement. Dans le cas d’espèce, on constatera que le projet de retraite par points figurait au programme du Président de la République, et qu’il a été validé, à quatre reprises par les électeurs. Et si, selon le raisonnement en cours dans l’opposition, le vote du second tour de la présidentielle devait probablement autant au rejet de Marine Le Pen, qu’à l’adhésion au programme d’Emmanuel Macron, ce sont bien les électeurs qui ont choisi en toute connaissance de cause de lui donner une majorité suffisante au parlement pour appliquer son programme. Sauf à considérer que les électeurs sont des idiots, on doit bien admettre que le projet de réforme a été validé dans les urnes.

On pourra objecter qu’il n’était alors pas connu dans tous ses détails, c’est vrai. Ou encore qu’il a été très mal expliqué, c’est tout aussi vrai. Que les tergiversations au sujet de la période de transition des régimes spéciaux vers le régime général ont obscurci le débat… Ou encore que le bras de fer autour de l’âge pivot, avec la CFDT, aurait pu être évité en discutant plus ou mieux, en amont. On pourra évidemment regretter que le projet n’ait pas bénéficié d’un consensus politique minimal, qu’une partie de l’opposition n’ait pas apporté son soutien sur au moins certaines mesures du projet qui correspondaient de fait à leur ADN politique. Par exemple sur le choix de supprimer les régimes spéciaux pour une partie de la droite qui projetait en cas d’accession au pouvoir d’en faire de même. Ou encore la taxation des hauts revenus sans contrepartie, et l’ouverture du régime général aux agriculteurs par exemple, pour la gauche. En tout cas, rien ne peut justifier qu’au terme de plusieurs mois de concertation on en soit arrivé à un tel niveau de violence.

Violence contre les personnes d’abord. Lorsque des militants de la CGT décident de priver d’électricité une partie de la population pour se venger de n’avoir pu imposer leur point de vue dans la rue, il s’agit bien d’une violence faite aux personnes, injustifiable. Lorsque certains empêchent débats et réunions publiques de se tenir par la force, il s’agit de violences faite aux personnes. Lorsque le siège d’un syndicat est envahi par des militants d’un autre syndicat, il s’agit bien de violences faite aux personnes. Comme quand on empêche par la force un député de tenir une réunion ou qu’on menace lui-même ou sa famille.

On pourra évidemment noter qu’en d’autres temps, dans d’autres périodes de tension, de tels dérapages violents avaient déjà lieu. C’est exact. Mais la nouveauté c’est le soutien public, et donc la légitimation, dont bénéficient ces actes de violence. Depuis plusieurs semaines, l’opposition, en particulier l’opposition de gauche et d’extrême-gauche ont soutenu ces actes de violence. On a vu des députés aux côtés de militants syndicaux qui tentaient d’empêcher les non-grévistes de travailler, par la force et les injures. De façon systématique, on considère dans l’opposition de gauche que le seul véritable fautif des violences est le gouvernement qui refuse de céder aux protestataires. Et les médias ont complaisamment ouvert grand leurs micros à ceux qui faisaient la promotion de ces actions illégales.

Or pour un élu du peuple, dénoncer une dérive autoritaire du gouvernement, revient en effet à encourager la violence, car si l’on est en dictature, alors la révolte est légitime. C’est évidemment un point crucial, sur lequel il convient de se pencher.

Comme on vient de le voir, parler de dictature à propos du choix d’une majorité élue démocratiquement d’imposer une réforme qui figurait dans son programme n’est pas recevable. La réforme actuellement présentée, aussi imparfaite ou mal expliquée soit-elle, intervient au terme d’un cycle de concertations de plusieurs mois auquel certaines organisations syndicales ont accepté de participer, où chacune aura eu l’opportunité de faire entendre ses points de vue. Il faudra chercher ailleurs les signaux de la dérive autoritaire.

Par exemple, selon les nombreux opposants à Emmanuel Macron, dans la violence de la répression qui se serait abattue sur les protestataires, gilets jaunes ou syndicalistes. Là encore il faut relativiser les choses. S’il est vrai qu’il y a eu plus de blessés dans les manifestations qu’il n’y en avait eu ces dernières années, on doit aussi constater qu’il y a eu plus de manifestations que jamais depuis douze mois et qui se sont systématiquement soldées par des affrontements avec les forces de l’ordre. Cela n’excuse pas les abus d’usage de la force, mais explique sans doute leur fréquence. Un mauvais choix de tactique de maintien de l’ordre expliquerait-il ces violences excessives? Possible. Mais difficile à trancher tant la nouveauté de ces douze derniers mois, est la présence systématique dans les cortèges de manifestants venus ostensiblement pour en découdre. On se souvient qu’après les premières violences sur les Champs Elysées à Paris, fin 2018, la classe politique et les observateurs avaient reproché en cœur à la préfecture de police de ne pas avoir envoyé ses policiers au contact pour éviter les dégradations. On peut en outre observer que depuis plus d’un an on a connu plus de manifestations violentes que n’importe quel pays, plus de dégradations publiques, plus de provocations à l’égard des forces de l’ordre, plus de jours de grève… sans que l’Etat tente de restreindre en quoi que ce soit nos libertés.

S’il est donc légitime de dénoncer chaque excès de violence des forces de police, et de regretter une certaine bienveillance de la justice à l’égard de leurs auteurs, il n’y a évidemment pas là non plus de quoi instruire un procès en “dérive autoritaire” du régime.

En fait, s’il y a un péril autoritaire quelque part, c’est peut-être dans les institutions même de la cinquième république. Dans ce mode de scrutin majoritaire qui favorise l’exercice solitaire du pouvoir en offrant à chaque président une armée de députés qui lui sont redevables de leur présence au parlement. Et donne aux autres pour seule raison d’être l’opposition systématique. Dans cet alignement des échéances électorales législative et présidentielle qui interdit la cohabitation, et dispense de rechercher ces compromis politiques qui donnent son sens à la vie démocratique. Si l’Etat ne valorise pas la recherche du consensus, l’esprit de négociation, alors le consentement de la population se délite, pour laisser la place au seuls sentiments d’injustice, et d’impuissance.

Désaligner les échéances en rétablissant un mandat plus long pour le président, éventuellement non renouvelable; introduire une dose significative de proportionnelle contraignant le président élu à rechercher des consensus pour réformer, et permettant ainsi aux minorités d’influer sur la politique menée; créer une ou des assemblées de citoyens qui puissent être force de proposition; franchir un pas supplémentaire dans la décentralisation en responsabilisant plus les élus locaux tout en luttant contre le cumul des mandats dans le temps et en leur donnant le temps de leur mandat les moyens de s’y consacrer pleinement… Les pistes d’amélioration sont nombreuses, rétablir à la fois l’autorité de l’Etat et le dialogue social et politique ne sera pas chose simple… Mais la crise institutionnelle est bien là, il va falloir s’y atteler.

Le gouvernement dos au mur

Le gouvernement peut-il, doit-il, céder? C’est évidemment la question du moment. Si l’on prend pour argent comptant les rodomontades des responsables syndicaux de la SNCF, eux ne sont pas disposés à céder. “Donc ce sera la guerre totale a annoncé Laurent Brun le secrétaire général de la CGT cheminots, jusqu’à la fin. La SNCF sera par terre mais l’appareil sera debout”. L’appareil, c’est celui du syndicat, qui est évidemment au centre des enjeux du jour. Au delà du maintien d’avantages acquis, plus que la défense du statut des cheminots, ce qui se joue c’est bien la capacité de l’appareil de la CGT a se revitaliser. Le syndicat est en perte de vitesse, le combat perdu de la loi travail lui a coûté sa place de premier syndicat de France, ravie par la CFDT. Le conflit des régimes spéciaux est donc pour la centrale la mère de toutes les batailles, l’heure du quitte ou double? Que le gouvernement renonce à réformer les régimes spéciaux et cela sera probablement le jackpot, au prochaines élections professionnelles. Que la CGT soit obligée de plier, voire, pire, que la CFDT obtienne seule des concessions, et Philippe Martinez aura définitivement raté son opération de redressement. Et il n’est pas sûr que les militants suivent leur direction sur la voie annoncée par Laurent Brun: “La seule sortie possible, c’est la révolution”

Drôle de stratégie. Les progrès de la CFDT dans les élections professionnelles semblaient pourtant plus résulter d’une attitude de modération de ses dirigeants, correspondant mieux aux attentes des salariés. Tenter de reconquérir le cœur des salariés par la surenchère extrémiste et le retour à un positionnement purement politique, en prônant “la révolution”, semble voué à l’échec. Quel que soit le niveau d’inquiétude, et le degré d’exaspération, qui se sont manifestés pendant la crise des gilets jaunes, les salariés dans leur majorité ne sont sans doute pas disposés à choisir la fuite en avant, et la politique du pire que prône aujourd’hui la centrale de Philippe Martinez. Chacun a compris depuis longtemps que casser l’activité économique ne peut être un objectif, et fait autant voire plus de mal aux salariés, qu’au gouvernement et au “grand patronat” honni.

Du côté de la CFDT, le pari du refus est beaucoup plus subtil. En refusant l’âge pivot prévu dans la réforme, tout en répétant son accord pour un régime universel de retraite, Laurent Berger a placé son pion de façon optimale sur l’échiquier social. Il manifeste son intransigeance sur un point largement symbolique. L’âge pivot de 64 ans n’est pas si éloigné de l’âge moyen de départ à la retraite actuel qui est de 63,4 ans pour le régime général. Quand à l’âge à partir duquel un salarié touche sa retraite à taux plein quelle que soit son nombre de trimestre, il est actuellement de 65 ou 67 ans selon la date de naissance. Simplement, introduire 64 ans comme référence, alors que l’âge légal de départ est aujourd’hui de 62 ans c’est évidemment pour les salariés agiter un chiffon rouge. Laurent Berger a compris le profit qu’il pouvait tirer d’une position souple sur les régimes spéciaux, mais intransigeante sur le chiffon rouge des 64 ans. Que le gouvernement lui cède sur ce point, et il apparaîtra comme le sauveur de la retraite à 62 ans. Et cela, même s’il sait, comme tout le monde, que ce n’est qu’un répit, et que de toutes façons la durée de cotisation ne peut que s’allonger à l’avenir. Qu’il finisse par négocier un compromis sur ce point, en obtenant une meilleure prise en compte de la pénibilité par exemple dans le calcul de cet âge pivot, et il aura conforté son image de syndicaliste modéré mais exigeant.

De l’autre côté de l’échiquier, le président et son gouvernement sont dans la nasse. Pour reprendre l’initiative -après une ouverture laborieuse, plombée par une mauvaise gestion du calendrier, ayant maximisé l’incertitude et donc les angoisses des salariés offrant ainsi aux grévistes un soutien public inespéré- il n’ont qu’une marge de manœuvre limitée.

Première option, comme aux échecs, le gambit, le sacrifice du premier-ministre. Le président désavoue Edouard Philippe, retire son projet de réforme, et se trouve un nouveau premier-ministre. C’est évidemment la pire des solutions pour Emmanuel Macron qui marquerait ainsi probablement la fin de ses ambitions réformatrices, et l’échec de son quinquennat. Il ne lui resterait plus alors qu’à expédier les affaires courantes, jusqu’à une présidentielle qui pourrait profiter à Marine Le Pen, à moins qu’un sauveur improbable ne se lève d’un côté ou l’autre d’une opposition exsangue.

Deuxième option, maintenir la réforme des régimes spéciaux, en faisant quelques compromis pour retarder et/ou compenser son application aux salariés actuels, et céder sur l’âge pivot, en renvoyant la question du financement aux calendes grecques. Sur le fond, la solution aurait l’avantage de rassurer les salariés du régime général qui craignent le glissement de 62 à 64 ans, tout en menant à bien, même si ce n’est qu’à terme, l’unification des régimes. Elle aurait trois inconvénients. Primo elle ne serait pas très honnête, puisqu’elle reviendrait à renvoyer à une réforme ultérieure les mesures nécessaires à l’équilibrage financier de notre système de retraite. Deuxio, elle pourrait rejoindre l’option précédente en ce qui concerne le devenir du premier ministre qui s’est fortement engagé sur cet âge pivot. Enfin elle dresserait de son vivant une statue à Laurent Berger, consacré dans un rôle de premier opposant, et de référent moral auprès de l’ensemble de la gauche, ce qui ne ferait pas forcément les affaires du pouvoir sur d’autres dossiers, notamment ceux de l’immigration où le leader syndical s’est déjà engagé, en particulier contre les quotas d’immigration proposés par le gouvernement.

Reste enfin l’option de la résistance. Maintenir le projet, malgré les grèves, les manifestations, et les attaques, qui près d’un mois après le début de la contestation ne faiblissent pas.

Hier, c’est sur la mesure ouvertement redistributive du projet, le maintien d’une cotisation de solidarité sans contrepartie au delà de 100000 euros de revenus, que se concentraient les attaques. Difficile de la contester dans son principe puisqu’elle conduira les plus aisés à financer pour partie la retraite des plus modestes. Alors on fait le procès des intentions perverses qui sont forcément dissimulées derrière l’affichage social. Cette mesure serait en fait destinée à satisfaire les compagnies d’assurance, et fonds de pension américains, en poussant les revenus supérieurs à 100000€ à souscrire des assurances complémentaires privées. CQFD! Une fois de plus Emmanuel Macron démontrerait ainsi sa filiation honteuse avec le “Grand Capital”.

Dans ce contexte, l’option “droit dans ses bottes”, assortie de quelques concessions, forcément insuffisantes toutefois pour les syndicats, reste sans doute la seule qui demeure pour un président qui a placé tout son crédit sur sa capacité à résister aux pressions, et dont l’avenir politique serait sans doute ruiné par une retraite en rase campagne. Mais c’est un choix qui n’est pas sans risque, à l’heure où la société française se fracture de plus en plus profondément, et où le sens de la mesure, et la recherche du consensus, ont largement cédé le terrain dans le débat public, à la violence verbale, et à toutes les dérives haineuses… La promesse présidentielle d’apaiser la société française sera sans doute plus difficile encore à tenir que… celle de réformer le système de retraites.

La guerre à outrance n’est pas pour me déplaire. La seule sortie possible, c’est la révolution.

Un pari à haut risque

C’est fait! On connaît maintenant les tenants et les aboutissants de la réforme des retraites imaginée par le gouvernement. Il reste encore des points à préciser et éclaircir, mais la mécanique d’ensemble apparaît. Et il faut bien reconnaître qu’elle est sophistiquée. Le gouvernement a tenté de répondre par avance à toutes les inquiétudes, celles des femmes, des fonctionnaires, des carrières morcelées, mais aussi, plus généralement, de tous ceux qui pouvaient vivre comme une injustice un “changement de règles en cours de partie”.

La période de transition était inévitable, mais on ne pouvait pas non plus attendre que tous les salariés actuels aient atteint l’âge de la retraite pour changer de système. Du coup, la mécanique qui semblait si simple dans les discours de campagne d’Emmanuel Macron -chaque euro cotisé donne les mêmes droits quel que soit la profession- prend des allures d’usine à gaz. Prévoir sa retraite à venir tient du calcul de l’âge du capitaine… et une partie des dispositions, encore négociables avec les partenaires sociaux, peut encore évoluer. Il paraît que le Président a demandé au gouvernement de mettre au point au plus tôt une outil de simulation pour que chacun puisse s’y retrouver… Ce ne sera pas du luxe! Mais on peut douter que cela suffise à désamorcer à la colère sociale.

Jusqu’à présent la colère en question prenait surtout l’allure d’une défense des “privilèges” d’une minorité de salariés, ceux qui bénéficient des régimes spéciaux. De fait, malgré quelques appels à la “grève générale”, seuls les secteurs concernés par le passage au régime général, principalement SNCF, RATP et enseignants, avaient cessé le travail. Et l’ on pouvait penser que la stratégie du gouvernement était de circonscrire le débat autour de la question du maintien des régimes spéciaux, pour désamorcer la grogne, en misant sur la lassitude de l’immense majorité des citoyens non concernés par ces régimes. D’ailleurs, de nombreuses voix, y compris parmi les soutiens du gouvernement, appelaient le Premier ministre à se concentrer sur la question de principe, égalitaire, d’unification des régimes, en évitant les sujets qui fâchent tout le monde, et en particulier celui du financement.

Ils n’ont pas été entendus. En annonçant le principe d’un “âge pivot” à 64 ans, c’est à dire d’un recul de l’âge à partir duquel la retraite sera à taux plein, sans “malus”, Edouard Philippe après avoir longuement détaillé sa recette du régime à points, mijotée aux petits oignons, pour éviter de léser quiconque -à l’exception des régimes spéciaux- a mis les pieds dans le plat. Et la réaction ne s’est pas fait attendre: les quelques syndicats qui avaient jusqu’ici évité de rejoindre les protestataires, CFDT et CFTC en particulier, ont appelé à leur tour à manifester la semaine prochaine. Laurent Berger, le patron de la CFDT, qui aurait pu fournir un appui au gouvernement dans la mise en place d’un régime de retraite par points dont il approuve le principe, a annoncé aussitôt que “la ligne rouge a été franchie”. Edouard Philippe a beau maintenant l’appeler à la négociation, l’affaire semble bien mal engagée.

Pourquoi avoir fait ce choix? Est-ce l’interaction de quelques chromosomes hérités de son géniteur politique, Alain Juppé, qui ont soudain raidi le Premier ministre dans ses bottes (1)? Plus sérieusement, on peut penser que, comme il s’en est justifié sur TF1, il ne se sentait pas autorisé à présenter une réforme sans en expliquer le financement. Le récent rapport du Comité d’Orientation des Retraites prédit en effet un déficit du régime de retraite compris entre 8 et 17 milliard d’euros en 2025. Comment présenter une réforme qui compte de nombreuses avancées sociales, et en particulier une garantie de retraite minimale à 1000€ pour une carrière pleine, et une intégration des artisans ou agriculteurs dans le régime général, sans expliquer comment le système se finance? Et donc, sans confirmer que le départ à la retraite effectif, et à taux plein, ne serait pas fixé à 62 mais 64 ans. Manifestement Edouard Philippe a fait le choix de l’honnêteté, mais sans doute pas sans quelques arrière-pensées.

Hier soir, dans les rangs de la majorité nombreux étaient ceux qui pointaient une faute tactique. On aurait pu effectivement se contenter d’une réforme structurelle historique, qu’aucun gouvernement n’avait osé précédemment entreprendre, et remettre à plus tard les problèmes de financement… Voire laisser la partie financement, c’est à dire allongement de la durée de cotisation à un gouvernement suivant, il reste du temps d’ici 2025. C’est ce que réclamait Laurent Berger en échange d’un soutien passif. Le leader de la CFDT aurait pu en effet appuyer une réforme dont l’objectif premier est l’uniformisation des régimes, en s’appuyant sur les avancées sociales contenues d’ores et déjà dans le projet, mais il ne peut évidemment donner l’impression à ses troupes d’être celui grâce à qui chacun devrait travailler deux ans de plus!

Mais faire ce choix tactique, ne serait pas allé non plus sans effet pervers pour le pouvoir. Même si la droite s’oppose, par principe, au projet de réforme, les voix sont pour l’instant modérées. On peut imaginer l’argument que lui aurait fourni, une impasse sur le financement du projet. Les François Baroin ou Xavier Bertrand, que les sondages placent en pole-position de la droite, auraient fait leur miel d’une démonstration d’inconséquence financière du gouvernement. Or nous sommes à mi-mandat d’Emmanuel Macron et chacun a déjà les yeux rivés sur 2022. Les enquêtes d’opinion montrent que la popularité du Président se maintient grâce à l’électorat de droite. Après l’épisode gilets jaunes, et la réforme des retraites, le Président ne peut guère compter sur un regain de popularité à gauche pour le porter une nouvelle fois à l’Elysée en 2022. Il y avait donc un vrai risque à se mettre à dos l’électorat de droite en paraissant comme laxiste sur le plan financier, au moment où toute la gauche est vent debout contre la réforme.

Le choix de mêler dans le même projet réforme structurelle et allongement de la durée du travail est sans doute tactique, donc. Mais pas sans risque. Avec l’entrée en rébellion de la CFDT, le gouvernement est isolé. Si la CFDT va au delà des déclarations de principe et mobilise dans la rue le 17 décembre, voire appelle à la grève, le Premier ministre pourrait se retrouver réellement “Juppéisé”. Et le grand cru réformateur tourner au vinaigre. Dans ce cas la défaite serait terrible, sur le plan tactique, bien sûr, mais aussi et surtout sur le fond, en renvoyant pour le coup aux calendes grecques toute réforme structurelle de notre système de retraite.

(1) On a prêté, à tort, à Alain Juppé la volonté affirmée de rester “droit dans ses bottes” au moment de la grande grève de 1995, mais la phrase ne se rapportait pas au conflit social en cours.

Problèmes d’horloges

Dés le départ, avant même son élection, Emmanuel Macron se voulait “maître des horloges”, comme il l’expliquait sur France 2 en avril 2017 pour illustrer son refus de répondre à toutes les initiatives de Marine Le Pen. Et c’est légitime. Tout gouvernant tente de rester maître du calendrier qui concerne son action et de ne pas se laisser avaler par les exigences médiatiques, ou les urgences syndicales. Mais c’est pourtant sans doute un terrain sur lequel il n’a pas vraiment brillé.

Dès le début, il y a eu une première embardée: la réduction des APL de 5€. La démarche conduisant à cette réduction – le constat que les APL profitent d’abord aux propriétaires, qui justifient ainsi le montant parfois exorbitant des loyers qu’ils réclament aux étudiants – était fondée. La mesure prise en conséquence totalement incompréhensible, et surtout en décalage total avec le temps de l’opinion. Il était évidemment indéfendable de baisser les APL au moment où se mettait en place une mesure, la transformation de l’ISF, qui, de fait, permettait aux plus riches de payer moins d’impôts. Contre-temps absolu. Et il y en a eu d’autres.

Tout aussi spectaculaire a été l’annonce de la hausse de la fiscalité sur le gasoil à un moment où le pétrole flambait. Erreur de timing là encore qui n’est pas pour rien dans les déclenchement du mouvement des gilets jaunes. Et ce déphasage de la politique de réformes est tout aussi sensible aujourd’hui avec la réforme des retraites.

Certes, le gouvernement se tient à son credo: Emmanuel Macron l’a promis, on le fait! Mais là encore le “maître des horloges” s’est pris les pieds dans le tapis. Car on en arrive à une situation ubuesque, où le pays entier est en grève contre une réforme dont on ne connaît pas encore le contenu exact, puisque le premier-ministre ne devrait rendre ses conclusions que dans quelques jours.

Comment analyser ce décalage de phase, entre l’action et la réaction? Cette anticipation qui mouvement social sur la politique? Il y a plusieurs raisons et elles ne doivent pas tout au gouvernement. Du côté des syndicats, et en particulier ceux de la RATP qui ont donné le timing, la date du 5 décembre n’était pas neutre. C’est le 5 décembre 1995 qu’une mobilisation d’un millions de personnes était venu à bout du projet de réforme d’Alain Juppé. A l’époque le régime spécial de la RATP était déjà en cause. Et, ajoute-t-on du côté des grévistes, le premier ministre d’aujourd’hui, Edouard Philippe, se dit lui-même émule de celui de l’époque, Alain Juppé.

La deuxième raison tient aussi sans doute pour partie au précédent de 1995. Alors qu’Alain Juppé avait annoncé sa réforme sans avoir vraiment négocié au préalable, le gouvernement s’est appliqué à conduire les négociations avec les syndicats, du moins ceux qui acceptaient la discussion, avant d’annoncer le contenu définitif de la réforme. C’est donc au nom de la poursuite de cette consultation, que le gouvernement a refusé de détailler son plan avant la date du 5 décembre. Position défendable, mais totalement contre-productive. Alors que la négociation doit permettre de réduire la mobilisation contre le projet, pour peu que certains amendements proposés par les syndicats soient retenus, l’opacité totale du projet à la date de la mobilisation ne peut que renforcer celle-ci. Comme personne ne sait précisément ce qu’il adviendra de sa future retraite, chacun peut craindre le pire. Et l’on voit fleurir les simulateurs bidons, et les prédictions les plus catastrophistes, qui ne peuvent qu’accroître l’angoisse des salariés, en particulier ceux du secteur public.

Si la CGT, qui refusait de participer aux négociations, ne pouvait évidemment en respecter le calendrier, pour le gouvernement, anticiper sur les réunions en cours pour annoncer le projet avant le 5 septembre aurait eu deux inconvénients: d’une part donner le sentiment à ceux qui ont accepté de négocier que leur avis compte moins qu’une menace de grève, et puis surtout, laisser penser que ce sont la CGT et l’opposition qui déterminent le rythme du travail gouvernemental. Retour du syndrome du “Maître des horloges”.

Reste une troisième raison possible pour ce choix de calendrier: le gouvernement aurait choisi d’attendre de constater l’état de la mobilisation avant de mettre le point final à son projet, afin de pouvoir lâcher du lest au dernier moment en cas de mobilisation massive. Tactique possible mais perdante. Agir ainsi serait une façon de préparer déjà une reddition en rase campagne.

Il est trop tôt pour savoir si la pression de la rue conduira ou pas le gouvernement à changer son calendrier. Mais on est forcé de constater que l’affaire est assez mal engagée, et qu’il y a urgence. L’horloge tourne, que le gouvernement le veuille ou pas, et faute de savoir faire très vite la transparence sur son projet, et rassurer -ou pas- ceux qui se sentent menacés en fournissant un outil de simulation précis et fiable à chacun, le pouvoir se met en danger et risque de démontrer une fois de plus qu’il est impossible de réformer en profondeur le système de retraite français.

Le difficile art de gouverner

J-2 avant l’apocalypse. Après jeudi, plus rien ne sera comme avant, nous annoncent les médias en cœur. La France sera paralysée, le peuple dans la rue, contre la réforme des retraites, et plus largement l’ensemble de l’œuvre réformatrice d’Emmanuel Macron et de son gouvernement. On devrait entrer dans un mouvement de grève illimitée, voire de grève insurrectionnelle, aime-t-on croire à la France Insoumise.

Les médias n’ont pas créé la crise

Evidemment, casser le thermomètre n’a jamais fait tomber la température de personne. Il serait donc idiot et injuste d’accuser les médias qui semblent par avance se réjouir de l’accélération du mouvement social, d’être à l’origine de ce dernier. Ce n’est pas sur les plateaux télé qu’il faut chercher la cause d’une grogne qui semble aujourd’hui parcourir l’ensemble des professions, des générations, et des classes sociales. C’est prêter bien du pouvoir aux piliers de bistrots télé, que de penser que les diatribes qu’ils mettent en scène pour faire de l’audience, déterminent les convictions de leur public.

Par exemple, lorsque Thomas Piketty, l’économiste mué en bateleur d’estrades télévisuelles, prétend que demain la réforme des retraites, prévoit de faire cotiser dix fois moins (2,8% au lieu de 28%) les plus riches… ceux qui gobent le mensonge et le répercutent sur les médias sociaux, sont ceux qui étaient déjà convaincus de la malveillance du gouvernement. On peut tout au plus s’interroger sur le professionnalisme des journalistes qui l’interviewent et ne trouve rien à dire face au mensonge doctement proféré sur leur plateau “d’information”.

Non, le pouvoir aurait tort de penser que les médias sont responsables de la crise. Ils l’ont certes entretenue, peut-être amplifiée, par souci d’audience, mais ne l’ont pas créée.

Contre tout!

A la veille du 5 décembre nous sommes tous face à une vérité qui dépasse la complaisance médiatique: la France entière est contre tout! Ou plus exactement, il existe sur tous les sujets des groupes d’opposition organisés. Groupes aux intérêts disparates, souvent contradictoires, mais que la classe politique non-gouvernante toutes tendances politiques confondues, a choisi de fédérer pour arriver à ses fins: prendre ou reprendre le pouvoir. En fait ce n’est pas Emmanuel Macron qui démontre que le clivage droite-gauche est périmé mais bien l’opposition, unie pour s’opposer par tous moyens sur tous sujets, et au prix de toutes les contorsions idéologiques, au pouvoir en place.

C’est ainsi que la gauche peut manifester avec les islamistes, comme avec le Front National selon les sujets. Que la droite peut dénoncer aux côtés du PS des mesures qui figuraient dans le programme de son candidat. Et s’afficher contre la privatisation des aéroports ou de la Français des Jeux, ou la suppression des régimes spéciaux, toutes mesures qu’elle esquissa mais ne put mener à terme lorsqu’elle était aux affaires. Et que le Rassemblement National peut se prétendre le défenseur des plus modestes, des exclus, des laissés pour compte, sous les yeux d’une gauche muette.

Mais là encore l’explication ne suffit pas. Si les partis d’opposition se rallient par opportunisme à tous les mouvements de colère, des gilets-jaunes aux hôpitaux en passant par les enseignants, les étudiants ou les cheminots, ils ne les créent pas pour autant. Chaque mouvement de colère et d’indignation existe par lui-même, de façon légitime en général. La crise du système hospitalier ne date certes pas d’hier, elle doit beaucoup à l’incurie des gouvernements successifs plus souvent enclins à céder au lobbying syndical ou médical qu’à anticiper sur les besoins du public, mais elle explose aujourd’hui, bien réelle. La crise de confiance des enseignants, est certes due pour une grande part à la valse des ministres et des programmes qui vont avec depuis des décennies, et à l’incapacité toute française de se doter d’une politique d’éducation pérenne, dont la trajectoire ne dépende pas des soubresauts électoraux, mais elle est bien là. La colère contre la réforme des retraites doit tout au choix des politiques successifs de s’assurer la paix sociale en laissant s’installer, ou perdurer, des inégalités de traitement devenues de plus en plus injustifiables. Comme l’explosion des loyers qui pénalise financièrement les étudiants, a atteint au fil des ans un niveau peu supportable en particulier à Paris, et résulte de l’insuffisance des politiques du logement. Mais si l’ensemble des colères converge maintenant, dans un précipité chimiquement instable et donc potentiellement explosif, il y a forcément d’autres raisons.

Le poids des réseaux sociaux

L’une d’elles est sans doute le développement des réseaux sociaux. Qui donne, avec la complicité de médias à leur remorque, une ampleur nationale voire universelle à tous les comportements d’opposition. Qu’une poignée de militants décident pour dénoncer la société de consommation de bloquer un magasin de la marque Apple un jour de soldes et de filmer leur “happening” (avec leur iPhone!) pour mettre la vidéo sur les réseaux sociaux, et un grand débat national s’installe sur l’interdiction des journées de soldes à consonance anglo-saxonnes. Ce n’est plus le nombre de personnes concernées, ni les enjeux, ni même le sujet de la mobilisation, mais bien le côté spectaculaire et visuel de l’action d’agit-prop qui compte. Les médias étant là pour reprendre et diffuser les images les plus choc, les partis d’opposition pour se rallier à des mouvements de colère “populaire” qui ont leur part de justification.

En soi la récupération de tous les mouvements d’agitation même ultra-minoritaires, voire quasi-sectaires, par les partis politiques n’est pas condamnable, elle est même traditionnelle. Elle pourrait même être constructive, si à chacune de ces manifestations de colères, réelles ou feintes, les hommes politiques toutes tendances confondues se mettaient autour d’une table pour tenter d’imaginer les réformes qui permettraient de répondre au mieux aux frustrations qui s’expriment dans la rue. Mais ce n’est pas le cas. Si le clivage traditionnel gauche-droite a pris un coup de vieux, les réflexes politique n’ont pas évolué pour autant: le gouvernement agit, ou n’agit pas d’ailleurs c’est selon, l’opposition de toutes façons condamne, en attendant en prédateur de pouvoir défaire ce qui est fait par la majorité d’un moment. C’est ainsi depuis des décennies, et c’est en train de prendre un tour extrêmement dangereux.

Car dès lors que les partis d’opposition modérés qui ont fait vivre l’alternance prédatrice à la française depuis le début de la 5eme République, se retrouvent ensemble dans l’opposition systématique au pouvoir en place, sans pour autant qu’on puisse les imaginer gouverner ensemble, ils consolident l’idée que la seule alternative possible est l’extrême-droite. Et comme dans le même temps ils s’allient à elle de fait pour s’opposer au pouvoir, et valident ainsi l’usurpation par elle du combat social, ils nourrissent chaque jour un peu plus la menace. Lorsque la gauche accepte que l’extrême-droite défile à ses côtés contre la politique sociale du gouvernement, elle la propulse de fait vers le pouvoir. Renoncer, fût-ce temporairement, à combattre l’extrême-droite qui n’a jamais engendré que l’injustice, la violence et le malheur pour les plus faibles dans tous les pays du monde, au prétexte que la priorité est d’avoir la peau de Macron, c’est faire le lit de Marine le Pen et de ses amis.

Trouver une autre réponse au ressentiment

Evidemment, il y a une autre explication à la convergence des mécontentements. C’est la difficulté que manifeste le pouvoir à influer, au delà de la réalité, sur le ressenti des citoyens. Lorsque Mélenchon dit “le peuple a toujours raison”, il n’a tort que sur un point, c’est sur le fait qu’il s’approprie de façon tout à fait illégitime l’expression de la parole du peuple en question. Pour le reste, l’effet d’une politique c’est d’abord du ressenti. Et là, on est obligé de constater que le ressenti n’est pas bon. Même si l’impact des réseaux sociaux et des médias n’est pas neutre sur le sentiment d’injustice ou de frustration, ou plutôt justement, à cause de cet effet d’amplification, il est d’autant plus essentiel de s’attaquer à ce ressenti. En écoutant plus la parole des corps intermédiaires, et les voix des opposants lorsqu’elles sont forces de proposition, en prenant le temps et les moyens d’expliquer mieux les tenants et les aboutissants de la politique menée, en recréant des rapports moins systématiquement antagoniques avec les médias, en cherchant à recréer du consensus autour de quelques thèmes d’intérêt général, bref en comprenant que la valeur de ce quinquennat ne se mesurera pas seulement aux résultats objectifs de sa politique, au nombre d’emplois créés ou aux résultats du commerce extérieur, mais bel et bien à l’idée que s’en feront les électeurs. En commençant par tous ceux qui, à tort ou à raison, s’estiment aujourd’hui lésés par sa politique et auxquels il faut tendre la main sans renoncer à réformer… L’art difficile de gouverner.

Sans doute conscient de cet enjeu, le pouvoir a jusqu’ici eu essentiellement des réponses institutionnelles. Une réforme du comité économique et social pour le rendre plus représentatif de la parole des citoyens, un “grand débat” qui aura permis surtout de constater le talent d’orateur du président, ou encore une convention citoyenne pour le climat… C’est un peu court et ne suffira pas à servir d’antidote à la frustration qui monte de façon manifeste, qu’elle soit justifiée ou non, dans la plupart des couches de la population.

Confusion générale

Nous sommes entrés dans une ère de confusion totale. Longtemps la parole politique a eu une certaine solennité. On attendait des grandes émission d’actualité du week-end, où les hommes politiques devaient s’expliquer devant des journalistes, les clefs de compréhension de la vie politique et donc des évolutions prévisibles de la société. Et puis les réseaux sociaux sont arrivés, et ont de fait démonétisé la parole politique. 280 signes sur Twitter peuvent aujourd’hui peser aussi lourd dans l’opinion qu’une heure de débat télévisé ou radio-diffusé face aux journalistes d’un grand média. Alors, la plupart des hommes et femmes politiques multiplient les interventions sur twitter. A tort et à travers, à propos de tout et n’importe quoi. Pour avoir une chance d’être repris sur les chaînes d’information en continu, qui sont elles-mêmes condamnées heure après heure à créer l’illusion de l’actualité, il faut en lâcher un maximum. Et si possible des messages bien saignants, la mauvaise foi est bienvenue, l’outrance et la caricature, des gages de succès. Un exemple en est Olivier Faure qui distille quotidiennement sur tous les sujets d’actualité ses attaques contre Emmanuel Macron et son gouvernement, sans sembler remarquer que depuis qu’il a pris la direction du Parti socialiste, les intentions de vote en faveur de son parti baissent au même rythme que son activité sur internet.

Et Jean-Luc Mélenchon est à loger à la même enseigne, à la fois pour l’incontinence numérique et pour la réduction d’électorat. A force de chercher la prise de position la plus décoiffante, on en vient à perdre la tête. Exemple: la récente prise de position du leader des insoumis sur la chute du mur de Berlin, qui devient dans sa bouche une “annexion” pure et simple de la RDA par la RFA. On cherche quelle logique peut conduire à proférer une telle bêtise, qui rejoint le discours des nostalgiques de l’extrême droite d’Allemagne de l’Est. Sans doute la volonté de dénoncer sans relâche la domination du capitalisme allemand sur une Europe asservie? Mais il y a bien là une perte de repères, l’expression d’une confusion des valeurs. La chute du mur de Berlin marqua d’abord la libération d’un peuple opprimé pendant des décennies, privé de liberté par un régime tyrannique, comment un homme de gauche peut-il faire semblant de l’oublier? Juste pour créer une polémique et faire le buzz?

Evidemment, ils ne sont pas les seuls. Et ce n’est pas non plus l’apanage de l’opposition, à La République en Marche aussi, on twitte plus vite que son ombre. Et souvent avec le même manque de discernement. Témoin cette campagne sur twitter pour inonder la toile de messages de soutien à… la candidature de Macron en 2022! Tout cela crée un climat d’hystérie détestable. Tout le monde insulte tout le monde. Le débat politique se limite de fait à une litanie de petites phrases, souvent extraites de leur contexte -en fait la plupart du temps il n’y a même pas de contexte, puisque la totalité de la pensée de l’auteur doit tenir dans les 280 signes réglementaires. On est entré dans une ère d’équivalence généralisée. Tout vaut tout. Tout le monde prend la parole sur tout. Un tweet d’un leader gilet jaune prend la même importance que la dernière déclaration présidentielle. Chacun peut accuser chacun de ce qu’il veut. Extrême-gauche et extrême-droite peuvent se retrouver complaisamment dans la lutte contre le pouvoir. Personne n’a rien à prouver. Il suffit d’affirmer. Et l’ensemble des médias et de la classe politique sont tombés dans le panneau.

Et l’on atteint sans doute un acmé, sur la question de la laïcité et de l’Islam, avec l’appel de l’extrême gauche et d’une partie de la gauche à manifester contre “l’islamophobie”, c’est à dire pour exiger le respect de l’Islam. Ce sont les mêmes qui défilaient il y a 4 ans pour défendre le droit de blasphémer. Et qui se retrouvent aujourd’hui aux côtés de ceux qui mènent une véritable bataille politique pour imposer dans la sphère publique le fait religieux, leur vision rétrograde de la société, leur machisme soi-disant d’origine divine… Lorsque le combat politique se laisse attirer sur le terrain du religieux, il y a péril. On peut estimer que les femmes doivent être libres de porter ce qu’elles veulent sur la tête, et ailleurs, sans défendre pour autant des supposées traditions islamiques. On peut défendre l’égalité des droits de tous, fondement de la République, dénoncer les discriminations lorsqu’il y en a, sans tomber dans le piège de ceux pour qui la dénonciation de l’islamophobie est d’abord un programme politique. Ceux qui tentent de fédérer une partie de la population française, les personnes de confession musulmane, devenues “communauté” dont l’identité se réduirait à la croyance, et au statut de victime potentielle des “autres” et de l’Etat, et cela pour mieux imposer une vision rétrograde et dominatrice de leur religion. Un communautarisme qui, pour attirer les soutiens, mélange allègrement dans son discours de défense de la religion toutes les valeurs traditionnelles de la gauche républicaine: anti-racisme, anti-colonialisme, féminisme…

Comment ne pas voir que lorsque des militants de gauche acceptent qu’un parallèle soit fait par certains de leurs alliés d’un jour, entre la situation des musulmans en France aujourd’hui, avec celle des juifs sous l’occupation, tous les repères sont perdus. La confusion est alors générale.

Le casse-tête catalan

Quatre nuits consécutives de violences à Barcelone. Certes le sujet intéresse peu de ce côté-ci des Pyrénées, beaucoup moins que la façon dont s’habillent les femmes musulmanes. Mais on a peut-être franchi un cap de plus dans la tension en Catalogne, et le spectre du terrorisme indépendantiste ressurgit.

Ça intéresse moins les Français d’abord parce que le gouvernement, comme les autres gouvernements européens – à l’exception notable des Belges qui hébergent l’ex-président de Catalogne en exil – se garde bien de s’en mêler. L’Union européenne est une Europe des états, et aucun état ne souhaite se mêler des affaires intérieures des autres, sous réserve que le droit européen soit respecté. De fait, les indépendantistes catalans avaient essayé au moment de la crise de 2017 et du référendum d’indépendance illégal, d’obtenir un arbitrage européen. Mais en vain. D’un bout à l’autre de l’Union le discours est le même: il s’agit d’une affaire intérieure espagnole. Et l’on comprend que le gouvernement français souhaite éviter de créer un précédent en se mêlant de la crise catalane, au risque de subir un retour de boomerang à propos de la Corse, par exemple.

Ça intéresse moins ensuite, parce que le sujet est peu propice aux polémiques nationales sur les réseaux sociaux. Et aux positions outrancières, catégoriques et définitives. Pas facile de prendre simplement position pour Madrid ou pour Barcelone. Pour l’Etat central ou en faveur des autonomistes. Bien sûr le droit à l’autodétermination des peuples bénéficie toujours de la sympathie. Après tout ce que veut le peuple doit ou devrait toujours faire loi. Et les pouvoirs centraux peuvent toujours être soupçonnés de chercher à écraser les minorités. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Selon les sondages 44% des Catalans seulement seraient favorables à une indépendance. Et puis, chacun sait le lourd tribut payé par l’Espagne aux revendications indépendantistes basques pendant plusieurs décennies. L’Espagne est une démocratie et quelle que soit la sympathie que l’on ait pour les catalans, on peut comprendre que le pouvoir politique estime que sa mission première est de préserver l’intégrité nationale.

Voilà pour les généralités. Et puis il y a la réalité des choix politiques des uns et des autres. La dérive des indépendantistes dont le nationalisme tourne à la haine des autres (espagnols), la rigidité du gouvernement de Madrid, qui s’est montré incapable d’apaiser le conflit en offrant une porte de sortie acceptable à ceux qui réclamaient d’abord plus d’autonomie. Jusqu’à ce verdict de la cour suprême condamnant 9 responsables politiques catalans à des peines de prison comprises entre 9 et 13 ans, (le procureur avait réclamé jusqu’à 25 ans de prison) pour “sédition”. Comment accepter qu’en Europe en 2019, des opposants politiques au pouvoir en place puissent être condamnés à de longues années de prison pour avoir voulu organiser un référendum illégal? Comme s’ils se rendaient compte eux-mêmes de l’énormité de leur sentence, et de son caractère anachronique, les juges de la Cour Suprême ont écrit dans leur verdict: « ce n’est pas à nous d’offrir, ni même de suggérer ou d’insinuer, des solutions politiques à un problème aux profondes racines historiques ».

En tout cas l’effet ne s’est pas fait attendre. La Catalogne est en ébullition depuis quatre jours, et l’on parle pour ce vendredi d’une manifestation monstre à Barcelone. Le nouveau président de région, Quim Torra, qui a remplacé Carles Puigdemont, en exil en Belgique et sous le coup d’un mandat d’arrêt international, condamne certes les violences qui ont déjà fait plus d’une centaine de blessés, mais veut un nouveau référendum et promet à son tour l’indépendance pour 2021. Il n’est pas sûr qu’il parvienne à ramener à la non-violence les jeunes qui harcèlent depuis quatre jours les forces de police – sous la responsabilité du gouvernement Catalan – et dénoncent une “trahison” du pouvoir local. Hélas, la situation actuelle peut faire craindre une évolution “à la Basque” du mouvement indépendantiste catalan qui depuis 1991 est resté à l’écart du terrorisme, choisissant la voie de la désobéissance civique et pacifique.

Le gouvernement de Madrid cherche bien sûr une autre voie de sortie. Mais elle parait bien difficile à trouver. Les lourdes condamnations prononcées cette semaine ne sont pas un gage d’ouverture. Et la poursuite des violences pourrait le conduire à faire monter encore d’un cran la tension. Les partis de droite réclament au premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, une reprise en main immédiate. C’est à dire une prise de contrôle des forces de l’ordre actuellement sous la responsabilité de la région, voire une suspension totale du statut d’autonomie. Evidemment, la sortie ne se situe pas de ce côté. Répondre à la revendication d’indépendance par la suppression de l’autonomie, ne mènerait nulle part. Au contraire, c’est sans doute seulement en remettant sur la table le statut d’autonomie qu’il est peut-être possible de trouver une issue pacifique.

Le statut d’autonomie dont bénéficie la Catalogne est moins avantageux que celui du Pays-Basque. Le gouvernement basque a la capacité de lever directement l’impôt et de négocier avec Madrid sa participation au fonctionnement de l’Etat. A l’inverse le gouvernement catalan reçoit ses ressources de l’Etat central qui lève l’impôt sur le territoire Catalan comme dans les autres régions espagnoles à l’exception du Pays Basque. Or les Catalans sont convaincus d’être spoliés par Madrid. Lorsqu’ils calculent, en tout égoïsme, ce que payent en impôts les habitants de leur région et qu’ils le comparent à ce que leur reverse l’Etat central, il en concluent que leur région, riche, finance les régions les plus pauvres d’Espagne. On pourrait répondre simplement que cela s’appelle la solidarité nationale. Mais hors de Barcelone, les économistes contestent le calcul lui-même, et Madrid estime que le traitement fiscal de la Catalogne est plus qu’équitable. Donner aux Catalans le même statut qu’aux Basques est d’autant moins simple pour le pouvoir central que la région catalane représente 19% du PIB, contre 6% pour le Pays-Basque.

C’est pourtant sur le contenu de cette autonomie qu’il faudra bien trouver un compromis. On voit mal comment l’Espagne pourrait revivre dans quelques mois la crise de 2015. Empêcher par la force un nouveau référendum, emprisonner à nouveau des leaders politiques qui représentent au moins 44% des électeurs d’une région, parait tout à fait sans issue. De même une reprise en direct de la gestion de la Catalogne par l’Etat ne pourrait que générer de nouvelles violences. Alors que les espagnols sont appelés à élire leurs députés pour la deuxième fois en 6 mois, la quatrième en 4 ans, l’instabilité politique à Madrid semble peu propice à une résolution rapide et pacifique de la crise catalane.

Dérive anti-communautaire

Une fois de plus retour au syllogisme et donc à la logique de bistrot: tous les musulmans ne sont pas des terroristes islamistes, mais tous les terroristes islamistes sont musulmans, donc si l’on met les musulmans sous surveillance on viendra à bout du terrorisme. En termes plus présentables, on dit: chacun doit être “vigilant aux signaux faibles de radicalisation” chez son voisin, son collègue, son élève, son prof… pour alerter les services compétents. Au départ, on dit bien qu’il ne s’agit pas de délation mais bien de “vigilance”, qu’on ne veut stigmatiser personne et tout et tout, qu’il s’agit juste de tous se sensibiliser aux risques liés au terrorisme… A l’arrivée cela donne au choix: un ministre, celui de l’éducation qui plus est, qui suggère de se méfier des petits garçons qui ne veulent pas donner la main aux petites filles à la récré, ou encore une université, celle de Cergy Pontoise, qui distribue à ses enseignants un pense-bête permettant de détecter les personnes en cours de radicalisation, par exemple ceux qui portent une barbe sans moustache, une djellaba, ou même… un pantalon trop court!

Bien sûr l’université a retiré son pense-vraiment-très-bête et le ministre a clarifié sa pensée, qu’on avait sans doute mal interprétée. Mais enfin voilà, la boite de pandore est ouverte. En appelant à la vigilance au lendemain de l’attentat à la préfecture de police, Emmanuel Macron a lui-même donné le la. Sous prétexte de lutter contre le communautarisme qui nourrirait en son sein le terrorisme, on est en pleine dérive… anti-communautaire. Et bien sûr la question du voile est ressortie aussi-sec de la boite où l’avait temporairement rangée la loi de 2004. Et chacun y va de son idée sur le sujet. Et l’on reparle d’élargir le champ de la loi qui interdit le voile à l’école, en interdisant aux mamans qui accompagnent les sorties scolaires de s’habiller comme elles le souhaitent, et d’interdire aussi le voile aux étudiantes, voire même encore pour les plus extrémistes de le bannir tout simplement dans “l’espace public”… Du pain béni pour les islamistes radicaux.

La dérive qu’on pouvait craindre est bien là. Une fois de plus, la peur s’avère très mauvaise conseillère. Une fois de plus par crainte du terrorisme islamique on stigmatise les musulmans, une fois de plus on entre dans la logique des terroristes islamistes, en faisant semblant de croire que leur sale guerre, est une guerre de religion. Et on fait donc leur jeu. Pourquoi les Frères Musulmans et autres islamistes radicaux organisent-ils à intervalle régulier des provocations du genre manif pour le burkini à la piscine municipale, ou candidature “spontanée” d’une personne voilée pour un poste de vendeuse dans une boutique de sous vêtements? Simplement pour atteindre ce résultat. Provoquer le rejet et donc faire la preuve de l’ostracisme. Démontrer l’impossibilité pour les musulmans de s’intégrer dans la société française. Et dont la légitimité de leur combat. Et nous tombons dans le panneau. Nous fonçons tête baissée dans la muleta.

Chaque fois qu’un prof de Cergy ou d’ailleurs s’inquiètera d’un pantalon qui n’arrive qu’à mi-mollet, d’une djellaba ou d’une barbe sans moustache, loin de lutter contre le communautarisme et donc éventuellement la radicalisation, il renforcera la sentiment d’exclusion, d’incompatibilité, et donc… le communautarisme. Comment peut-on prétendre obtenir un recul du communautarisme, quand la nation entière est appelée à se mobiliser contre les “signaux faibles” qui borneraient la frontière entre la religion musulmane et le terrorisme? Cette mobilisation de chacun pour surveiller la façon dont son voisin pratique sa religion est indigne, contraire à nos valeurs, dangereuse pour les libertés, et en plus contre-productive, puisqu’elle ne peut que faire le jeu des extrémistes.

Le péril turc

La guerre de Syrie est relancée. L’armée turque a franchi sa frontière pour une opération baptisée cyniquement “source de paix”. L’objectif du président turc Erdogan: prendre possession d’une zone tampon de 30 km sur 200 environ, en territoire kurde syrien, pour en chasser les Kurdes de Syrie, qui sont alliés aux PKK, le parti des Kurdes de Turquie, et y installer des camps pour y parquer les syriens chassés de leur pays et réfugiés en Turquie. C’était attendu depuis que Donald Trump avait – d’un tweet, comme d’habitude – bouleversé la donne dans la région en lâchant ouvertement ses alliés d’hier.

Une trahison indigne! Pendant des mois les Kurdes ont été seuls ou presque à se battre sur le terrain contre Daesh. C’est à ces combattants et combattantes que l’occident doit en grande partie la chute du califat autoproclamé d'”Etat Islamique”. Les armes à la main, les combattants kurdes ont défendu leur région autonome autoproclamée depuis 2016. Mais ils ont aussi défendu l’Occident, en reprenant village après village le territoire conquis par le soi-disant califat. Et lorsque les derniers bastions de Daesh sont tombés c’est encore à eux que l’on a confié, de fait, la prise en charge d’une grande part des prisonniers islamistes dont nous ne voulions pas encombrer nos tribunaux et nos prisons.

Deux messages sur twitter et un communiqué

Bien sûr, c’est d’abord la faute à Trump et à sa politique étrangère à courte-vue et coups de tête. Les forces américaines étaient là pour garantir la paix dans cette zone du nord de la Syrie, s’en retirer c’était ouvrir grand la porte à Erdogan. On peut supposer qu’en annonçant le retrait américain, le président des USA espérait faire oublier quelques heures la procédure d’empêchement à laquelle il fait face. Mais les occidentaux n’en sont pas quitte pour autant. Et la France en particulier. En recevant les combattants kurdes à deux reprises depuis deux ans, pour leur apporter le soutien de la France dans leur combat contre Daesh, en réitérant ce soutien lundi dernier alors que les moteurs des chars turcs chauffaient déjà, Emmanuel Macron s’est mis en première ligne. Sur le plan diplomatique. Il a fait connaître sa réprobation et demandé une réunion exceptionnelle du Conseil de Sécurité. Mais on voit mal comment il pourrait aller au delà des mots. Il n’est évidemment pas question d’intervenir militairement contre les forces turques. On devra se cantonner probablement à une condamnation de principe de l’ONU et à la fourniture d’assistance humanitaire aux populations civiles qui seront les premières victimes de la sale guerre d’Erdogan.

C’est que Erdogan est un allié encombrant, mais un allié tout de même. Malgré la tyrannie qu’il exerce dans son pays, la persécution des opposants politiques, des journalistes, de magistrats et policiers qui osent s’opposer à lui… D’abord son pays fait partie de l’Otan. Ensuite, la Turquie sert de zone tampon pour éviter l’afflux de migrants venus de Syrie vers le territoire européen. Plus de 3,5 millions de syriens se sont réfugiés dans le pays depuis le début de la guerre. Les européens payent pour que les Turcs gardent les réfugiés. 1,5 milliards d’euros au printemps dernier.

Aujourd’hui entre les deux alliés le cœur européen balance. D’un côté un pays qui sert de frontière extérieure à l’Europe pour enrayer l’afflux de réfugiés. De l’autre un peuple qui a payé un lourd tribut dans la guerre contre Daesh, et qui détient des centaines de djihadistes, souvent originaires d’Europe, et dont on craint qu’ils reviennent semer la terreur dans nos pays. Un sacré dilemme, pour les occidentaux. Que Donald Trump a tranché à sa façon, en deux messages sur twitter et un communiqué publié sous la pression des sénateurs de son parti. Le premier message annonçait le retrait des troupes américaines de la zone ouvrant la porte à Erdogan, le second promettait à la Turquie de l’anéantir économiquement si elle dépasse les limites acceptables… par lui! Le communiqué, en réaction au déclenchement de l’opération, précise que les Etats-Unis ont fait savoir à la Turquie que l’attaque n’est finalement “pas une bonne idée”.

Le retour des djihadistes?

En attendant d’hypothétiques sanctions américaines, on a donc l’invasion. Et les protestations de principe… Poutine allié lui aussi de fraiche date de la Turquie, contrats d’énergie et d’armement oblige, aurait conseillé à Erdogan de “bien réfléchir avant l’intervention”… Bref, personne ne semble ni vouloir ni savoir arrêter Erdogan. A nos risques et périls.

Car au delà des souffrances des populations civiles, du caractère illégal de cette intervention turque, du côté immoral de la trahison d’un allié, les risques que fait courir cette intervention sont considérables. D’abord, les Kurdes ont déjà annoncé qu’ils ne pourraient pas continuer à surveiller les djihadistes qu’ils détiennent, tout en se défendant contre l’agression turque. Il faudra donc que les occidentaux récupèrent rapidement leurs ressortissants actuellement détenus par les Kurdes, avant qu’ils ne s’évanouissent dans le paysage syrien. Ensuite, on peut supposer que le désordre qui va s’installer dans la région va fournir une opportunité aux factions djihadistes pour se reconstituer et reprendre leurs activités terroristes. Certes la Turquie, promet de rétablir la sécurité, mais on voit mal comment l’armée d’Erdogan pourrait parvenir à rétablir l’ordre dans le chaos syrien, alors qu’on peut supposer que les Kurdes, et sans doute ce qu’il reste de l’armée de Bachar Al Assad vont tout faire pour l’en chasser…

En quelques heures Donald Trump vient peut-être de réussir un coup de maître diplomatique: relancer la guerre en Syrie et offrir un second souffle à Daesh… Chapeau bas!

Cherche désespérément détecteur de radicalisation

Une fois de plus nous voilà plongés dans le drame, l’horreur… et la polémique. L’assassinat de sang froid de 4 personnes à la préfecture de police par un “fou”, de dieu ou d’autre chose, est totalement insupportable. D’autant plus insupportable qu’il se produit dans un lieu qui devrait être un havre de sécurité, au cœur même de notre dispositif de lutte contre le terrorisme.

D’où l’émotion, et la polémique. Comment se fait-il? Qu’on n’ait pas pressenti le drame avant qu’il arrive, que le ministre de l’Intérieur n’en ait rien su, qu’on puisse donner accès aux dossiers de la lutte anti-terroriste à quelqu’un qui n’aurait en 2015, pas condamné l’attentat contre Charlie Hebdo, qui, parait-il, ne serrerait plus la main des femmes… On veut une enquête parlementaire, ou judiciaire, ou les deux, le ministre doit démissionner, il nous faut des responsables! Et le gouvernement, pris en défaut, promet de renforcer les outils de “détection d’éventuels signes de radicalisation” parmi les personnels de la préfecture de police.

Quand rationalité et humanité sont anéantis par la fureur meurtrière

En fait, pour prévenir, il faudrait d’abord comprendre. Analyser ce que sont ces “trous noirs” qui de temps à autre apparaissent dans l’actualité de nos sociétés pourtant si raisonnables, contre toute attente logique, engloutissant toute rationalité, pour laisser la place à la folie meurtrière d’un individu qui décide d’anéantir des gens autour de lui au nom d’une exigence supérieure au respect de la vie, d’une haine que seule la violence et la mort peuvent satisfaire, et qui signe ainsi son passage dans une autre dimension. Un autre côté où il n’y a plus de valeurs morales, où la rationalité comme l’humanité elle-même ont disparu, anéanties par une fureur meurtrière qui ne doit, dès lors qu’il y a passage à l’acte, plus rien à aucune cause imaginaire ou réelle, mais tout à l’anéantissement de l’humain chez l’individu. Et le diagnostic est le même qu’il s’agisse de l’acte d’un terroriste islamiste, d’un suprémaciste blanc, ou d’un antisémite.

La tentation est forte, évidemment, de confondre le discours de pacotille des terroristes et la cause de leurs actions. De considérer que l’acte terroriste, qui ne peut par essence être rattaché à aucune démarche rationnelle, résulte d’une forme de croyance religieuse excessive, quant celle-ci n’est que la justification commode du basculement dans la folie meurtrière, et la quête de sens d’un acte d’auto-destruction. De prendre en quelque sorte l’effet pour la cause. Et donc de se lancer dans la traque des signes extérieurs de radicalisation chez les gens qui pratiquent la religion musulmane, en espérant enrayer ainsi le terrorisme. A partir d’un syllogisme simple: tous les musulmans ne sont pas des terroristes islamistes, mais tous les terroristes islamistes sont musulmans, donc la lutte contre le terrorisme commence par une mise sous contrôle de l’islam.

Dangereuse dérive

En joignant cette déduction au sacro-saint principe de précaution, on en vient à la préconisation de la détection systématique de toute tendance à la radicalisation des musulmans, en amont de tout acte illicite. En clair, si vous êtes musulman, il deviendrait légitime pour la puissance publique, mais aussi pour votre employeur, vos amis, votre famille de surveiller avec attention tout signe qui pourrait laisser supposer qu’une radicalisation de votre islam est en cours… Signe qui devrait évidemment être signalé au plus tôt aux forces de police. Ne plus oublier de serrer la main d’une femme dans la rue, ne pas prier en dehors des lieux de culte, ne tenir aucun propos ambigu qui puisse laisser entendre qu’on n’est pas vraiment “Charlie”, éviter les déclarations anti-israéliennes… Pour éviter de créer la suspicion. La mise sous surveillance des musulmans serait-elle le prix à payer du principe de précaution?

N’exagérons rien! Il ne s’agit pas de surveiller tout le monde mais seulement ceux qui sont à des postes sensibles. A la préfecture de police par exemple. L’idée que des individus se trouvant potentiellement au bord de la bascule vers la folie meurtrière puissent travailler dans un service chargé de lutter contre le terrorisme est évidemment insupportable. On va donc demander aux responsables de la police de traquer de façon encore plus intense les éventuels potentiels radicalisés dans leurs rangs. Par précaution! Mais ce qui est vrai pour la police ne l’est-il pas aussi pour nos enfants? Ne doit-on pas être encore plus vigilant pour dépister à temps l’éventuelle radicalisation d’enseignants? Et plus globalement dans toutes les administrations… Sachant que la radicalisation, on l’a déjà vu, peut arriver à tout moment.

C’est ainsi, partant de la volonté de sécurité et du principe de précaution, qu’une logique implacable pourrait nous conduire, si nous nous laissions entraîner, si notre nation perdait son sang-froid face à une poignée de terroristes potentiels, à limiter l’accès des musulmans à la fonction publique! Pas par haine, non! Juste par principe de précaution! Ca ne vous rappelle rien?