Mélenchon, les gilets jaunes, et la « remontada »

C’est la semaine des deux samedis. Deux manifs pour le prix d’une. Il faut dire que gilets jaunes et insoumis, espéraient profiter du 1er mai, et du défilé syndical, pour voir remonter le niveau de la mobilisation contre le gouvernement, qui était en baisse samedi dernier pour l’acte 24, déjà placé par Mélenchon sous le signe de la “convergence des luttes”. En se joignant au défilé traditionnel du 1er mai, les gilets jaunes et la France Insoumise espéraient faire nombre… et choc, puisque les gilets jaunes appelaient sur internet les black blocs à se joindre à eux.

Evidemment, le patron de la France Insoumise qui manifestait au calme, à Marseille, pourra se féliciter d’un grand premier mai, faire comme si la “convergence des luttes” qu’il prône expliquait ce succès, et déplorer les violences, en faisant de Christophe Castaner le responsable de la dérive violente des auto-proclamés “émeutiers”. Mais c’est plutôt sur sa stratégie elle-même qu’il devrait s’interroger.

Depuis de nombreuses semaines, le patron de la France Insoumise appelle ses troupes à participer aux manifs des gilets jaunes. Il est le seul responsable politique important à avoir fait ouvertement ce choix. Les autres se contentent de faire état de leur compréhension à l’égard du mouvement, tout en dénonçant la violence, et sans lier leur sort à celui-ci. Le choix de Jean-Luc Mélenchon, illustré par la présence systématique de ses lieutenants dans les cortèges du samedi, est un choix risqué. Car le mouvement s’essouffle, et sa capacité de mobilisation restant très limitée, il ne peut espérer inverser à lui tout seul la dynamique de déclin, et donner, grâce à ses militants, un second souffle à un mouvement, qui en retour, pourrait le porter vers l’avant. Ses appels réitérés à amplifier la protestation hebdomadaire n’ont pas permis jusqu’ici d’en arriver à cette “l’insurrection populaire” dont il rêve, et donc , à l’inverse, l’emprisonnent lui-même, semaine après semaine, dans une spirale d’échec.

Les sondages sur les résultats des européennes diffusés quotidiennement, traduisent cette logique déclinante dans laquelle se trouve enfermée la France Insoumise. Multiplier des appels à la mobilisation, non suivis d’effets, marginalise toujours un peu plus le parti de Mélenchon. On peut d’ailleurs supposer que ce choix tactique hasardeux, n’est pas pour rien dans les turbulences qui agitent depuis plusieurs semaines son entourage, et qui ont conduit à de brusque départs de certains militants, et à la remise en question publique de son leadership. A moins d’un mois d’un scrutin important, choisir une position de rupture institutionnelle brutale, en contestant la démocratie représentative, n’est pas forcément le meilleur argument de campagne, et doit donc irriter ceux qui autour de lui souhaitent s’épargner un échec cuisant aux européennes. Or les instituts de sondage lui prédisent maintenant un résultat à un chiffre le 26 mai prochain, soit la moitié à peine de son score du 23 avril 2017.

Cette dérive n’est pas sans rappeler celle de Podemos, le parti de gauche radicale espagnole de Pablo Iglesias. Celui-ci partait en 2016 d’une position qui en faisait l’étoile montante de la politique espagnole, avec 21% de l’électorat et 71 députés sur 350 (avec son allié Gauche Unie). Il vient pourtant de perdre 29 sièges dans l’élection législative du week-end dernier. La sanction de trois ans d’errements stratégiques, de polémiques internes, de contestations d’un leadership jugé arrogant… Après avoir misé sur un refus des compromis qui devait lui permettre de “surpasser” les sociaux-démocrates du PSOE, et le conduire au pouvoir, Pablo Iglesias a dû annoncer dimanche son intention de négocier l’entrée de Podemos dans un gouvernement dirigé par les socialistes…

Mélenchon a toujours considéré Podemos comme une source d’inspiration. Comme la démonstration que les partis populistes de gauche radicale étaient appelés à prendre la relève des partis sociaux-démocrates en Europe, comme porteurs de projets d’émancipation populaire en rupture radicale avec le libéralisme économique. Et de fait, la dynamique qui le portait pendant la campagne du premier tour de 2017 semblait irrésistible. Au point qu’il a sans doute imaginé à un moment qu’il allait l’emporter. La suite, c’est un double échec électoral, présidentiel puis législatif, qui l’a conduit sur une position de rupture totale, contre Emmanuel Macron bien sûr, mais aussi contre les autres forces de gauche, coupables selon lui de ne pas s’être ralliées. Après la tactique des mots doux et de la bienveillance politique affichée pendant la campagne présidentielle, la France insoumise affiche depuis une attitude de rupture absolue sur tous les sujets, justifiée par une certitude répétée ad nauseam que la seule légitimité est celle du “peuple” dont le mouvement de Mélenchon serait l’incarnation politique. D’où les appels récurrents à l’insurrection, à une démission du président élu, et un soutien sans nuances à des gilets jaunes dont il apparaît pourtant nettement qu’ils ont pour une bonne part d’entre eux plus d’affinité avec l’autre extrême, celle de Marine Le Pen.

Mélenchon parviendra-t-il à s’extraire de cette spirale perdante pour donner à nouveau du sens à son mouvement, une stratégie claire, compréhensible de ses militants, et de ses électeurs, pour enrayer la double hémorragie? Pour l’instant il semble plutôt s’installer dans le déni. En réponse aux mauvais sondages, la France Insoumise annonçait il y a un mois son intention de… faire ses propres sondages! Au lendemain du scrutin espagnol de ce week-end, Jean-Luc Mélenchon a félicité Pablo Iglesias, qui venait de perdre 1,5 million de voix (mais avait fait un peu moins pire que certains sondages ne l’annonçaient), en louant une formidable “remontada”… Pour la remise en question, il faudra repasser.


Après la conférence de presse: une sortie par le haut?

C’est fait. Emmanuel Macron a coché la case “conférence de presse”, cet exercice rituel de tous les présidents auquel il se refusait jusqu’ici. En attendait-il une amélioration de ses relations avec les journalistes, qu’il risque bien d’être déçu. La quinzaine de questions posées pendant l’heure et demie que dura l’échange, a laissé tout le monde sur sa faim, journalistes comme téléspectateurs. Il faut dire que les heureux élus qui l’interrogèrent semblaient tétanisés par l’enjeu, à l’exception de la journaliste allemande qui permit au président de donner sa vision de la relation franco-allemande, les autres semblaient plus préoccupés par le contenu de leur questions, que par l’importance des réponses. Jusqu’à la caricature pour les journalistes de BFM TV et C news, Apolline de Malherbe et Laurence Ferrari, venues pour montrer à leurs consœurs et confrères qu’elles n’avaient pas froid aux yeux, et osaient l’impertinence à l’égard du président, et en avaient visiblement elles-mêmes “la boule au ventre”. On l’aura compris l’exercice de conférence de presse tenait plus du monologue, de l’exposé, que de l’échange, tant la plupart des questions des journalistes, à l’inverse de celles des participants au Grand Débat, semblaient déconnectées à la fois du quotidien des Français, et des réformes annoncées par Emmanuel Macron.

En fait, sans surprise, l’enjeu réel de la conférence de presse pour les médias était la mise en scène des réactions des oppositions de tout crin, qui piaffaient depuis que les projets présidentiels avaient fuité dans la presse. Avec une question centrale, déjà posée sur tous les plateaux avant même les annonces: que vont faire les gilets jaunes?. Et de fait les réactions des dits gilets jaunes, comme des différentes oppositions, ont été à la hauteur prévue: “des mesurettes”, “de petites miettes”, “de l’enfumage”, “un bras d’honneur”… Bref, on va pouvoir continuer les émissions du samedi en direct-live depuis les nuages de lacrymogènes!

Le “rituel” du samedi

Qui pouvait imaginer qu’il en soit autrement? Cinq mois après, les quelque 30000 personnes qui continuent à défier les forces de police ne parviennent plus à formuler un contenu revendicatif commun cohérent, si l’on excepte la départ du Président de la République élu, et le changement des institutions. Elles ne parviennent même pas à se choisir des représentants, et semblent craindre toute forme d’organisation qui ressemble à une normalisation. Après 23 semaines, la manif du samedi n’a plus de véritable finalité, elle semble être devenue chez les intéressés un rituel existentiel. On imagine sans peine ce que le retour à une “vie normale”, aura de difficile, de douloureux. Et l’arrêt du mouvement ne dépend donc pas ou plus de telle ou telle mesure que pourrait annoncer le gouvernement.

Bien sûr ce constat ne dédouane pas pour autant le pouvoir. On peut toujours penser à posteriori que l’Etat a failli en se montrant impuissant à résoudre la question au moment où l’expression revendicative des débuts du mouvement était encore gérable et négociable. Au moment où les offres de médiation, celle de la CFDT en particulier, ont été repoussées par lui. S’il est seul ou presque aujourd’hui face à ce mouvement incontrôlable, si personne ne sait plus comment refermer la boîte de Pandore, c’est aussi parce qu’Emmanuel Macron a cru pouvoir s’en sortir tout seul, sans l’aide des corps intermédiaires, dont c’est le rôle de mettre de l’huile dans les rouages, de faciliter le fonctionnement des courroies de transmission, bref de faire vivre ce consensus minimal, nécessaire à la vie en société.

Sur ce plan le Président dit avoir changé, si l’on a bien compris son intervention en conférence de presse. L’humain va être remis au centre de la politique. Les corps intermédiaires vont être mis à contribution. Les citoyens vont être plus associés, et mieux représentés, les pouvoirs des élus locaux renforcés. Bref, cette revitalisation de la vie démocratique, qui figurait dans son programme présidentiel, est maintenant, enfin, à l’ordre du jour… En attendant que les gilets jaunes aient repris goût aux week-ends en famille, la sortie par le haut est sans doute dans cette direction.

Un mois par convaincre les électeurs… de voter

Encore un mois. Ou plutôt, plus qu’un mois! Le 26 mai nous voterons pour envoyer des députés au Parlement européen. Une trentaine de jours de campagne… la dernière ligne droite. Alors on en est où?

La bataille entre les différentes listes est féroce en ce moment. Autour d’un principal clivage politique de “fond” : est-il acceptable pour la démocratie que Nathalie Loiseau, tête de liste la République en Marche se soit présentée, il y a 35 ans, à une élection étudiante sur une liste fortement colorée d’extrême droite? C’est depuis deux jours le sujet principal dans la campagne! Depuis que Mediapart a fait cette “révélation”, déjà publiée un mois plus tôt par le journal d’Extrême-droite Minute. Nathalie Loiseau est sommée par tous ses rivaux, de l’extrême-droite à l’extrême gauche, et par tous les commentateurs et chroniqueurs de s’en justifier 35 ans après.

Gageons que dans quelques années, lorsque les historiens se pencheront sur cette période, ils auront de quoi être surpris. Car au moment ou forces politiques et commentateurs se rejoignent pour faire de cette inquisition sur le passé d’une femme politique, un temps fort de la campagne électorale européenne, Vladimir Poutine réunit dans ses terres annexées de Crimée des délégations de partis populistes d’extrême-droite européens, avec une participation remarquée d’un représentant de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Parce que dans le même temps, Marine Le Pen et le leader d’extrême-droite italien Matteo Salvini peaufinent leur stratégie européenne commune avec l’objectif de rassembler dans le futur parlement européen un groupe de populistes réunissant tous les adversaires de l’UE, afin d’en paralyser le fonctionnement. Et que Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, chef du mouvement international d’extrême droite “The movement”, ayant l’oreille de Marine Le Pen, poursuit son offensive en Europe en créant prés de Rome une “Académie pour La Défense de l’Occident judeo-chrétien” où devraient être formées les futures forces “souverainistes” du continent, en réponse à “la menace de l’Islam”…

Il n’empêche, l’essentiel reste ce que faisait la candidate LREM, il y a 35 ans! Mais soyons honnête, l’affaire Mediapart vs Loiseau, n’est pas la seule polémique qui mobilise les candidats. Il y a aussi celle qui agite la gauche: Mélenchon est-il un “Thatcher de gauche”, comme l’en accuse la tête de liste socialiste, Raphaël Glucksmann, au moment ou le leader de la France Insoumise tente une nouvelle fois de rassembler toute la gauche autour de lui, ou est-ce que le candidat du PS ne serait qu’un “tchatcheur ou un catcheur de foire” comme le répondent les insoumis pour défendre leur président. On est confondu face à tant de créativité sémantique…

Pendant ce temps chaque jour apporte son nouveau sondage qui met en tête dans un mouchoir LREM et le Rassemblement National, mais qui prédit surtout une participation autour de 40% à peine, le véritable score des candidats en campagne, toutes listes confondues.

Il ne leur reste que 30 jours pour inverser la tendance, et mobiliser autour de leur projet pour l’Europe, s’ils en ont un..

Qui veut limiter la liberté d’informer?

Convenons d’abord d’éviter dans l’article qui suit les amalgames et invectives, et essayons de répondre calmement à la question qui agite le microcosme numérique ces dernières quarante-huit heures: la liberté d’informer est-elle gravement menacée sur le territoire français?

Examinons d’abord les faits. Un journaliste autoproclamé (il ne travaille pas pour un média reconnu comme tel, ni pour une agence de presse agréée mais est vidéaste indépendant) a une altercation avec la police au cours d’une manifestation qu’il est en train de “couvrir”. Suite à un jet de grenade en sa direction qu’il juge injustifié, il demande à être mis en relation avec un commissaire de police, mais se fait rabrouer puis bousculer par un policier. Il répond à son tour par un doigt d’honneur à l’adresse des forces de l’ordre, qui procèdent à son interpellation et à son placement en garde à vue. Il est ensuite présenté à un juge qui le met en examen pour participation à une manifestation violente, et injure à l’encontre des représentants de la loi. Le magistrat le soumet, dans l’attente d’un procès, à un contrôle judiciaire strict lui interdisant de participer aux futures manifestations de gilets jaunes.

Quelques mots du contexte. Gaspard Glanz, le vidéaste en question, s’est spécialisé dans la traque des exactions policières, dans les manifestations, à Paris pour les gilets jaunes, à Nantes pendant les altercations entre zadistes et forces de l’ordre, ou encore à Calais. Il a déjà été condamné plusieurs fois, en particulier pour vol d’un talkie-walkie de CRS, et injures envers les forces de l’ordre en raison de messages publiés sur internet. Il est donc bien connu de la police, où il est détesté, et jugé dangereux puisqu’il fait l’objet d’une “fiche S”. Ajoutons que l’affaire intervient le jour même ou certains manifestants “conseillaient” aux policiers… de “se suicider”.

Vrai ou faux journaliste?

Première question posée par l’énoncé des faits: Gaspard Glanz doit-il être considéré comme un “vrai” journaliste, et aurait-il dû bénéficier à ce titre d’une quelconque immunité? Vrai ou faux journaliste, chacun peut en juger, nul ne peut en décider. Le journalisme est une activité consistant à informer le public en lui apportant des éléments de compréhension de la réalité. Chacun peut donc se proclamer journaliste et en faire son activité principale ou accessoire, même lorsqu’il s’agit d’une forme de militantisme politique. On peut toutefois observer que la plupart des organes de presse se réfèrent dans leur activité journalistique à des règles de déontologie (charte de Munich, charte d’éthique professionnelle des journalistes du Syndicat National des journalistes, Droits et usages des journalistes de la presse quotidienne régionale…) sans qu’il existe pour autant d’organisme de contrôle de la déontologie. L’obtention de la carte de journaliste, qui équivaut pour les diverses institutions à un label professionnel, sanctionne le fait de tirer plus de la moitié de ses revenus, d’activités journalistiques exercées dans le cadre d’entreprises de presse reconnues, ou d’agences de presse agréées, ce n’est pas le cas de l’Agence Taranis News créée par Gaspard Glanz.

Carte ou pas, le fait d’être journaliste n’offre aucune immunité et ne dispense en aucun cas de respecter la loi. Dans une manifestation, le fait d’afficher sa qualité de journaliste, par le port d’un brassard par exemple, doit éviter en cas de violences d’être pris pour cible par les forces de police, mais ne donne aucune prérogative, ni celle de parler à un gradé, ni évidemment d’insulter les forces de l’ordre.

Le “cadeau” des juges

Les faits reprochés à Gaspard Glanz ce week-end justifient-ils le traitement qui lui a été fait? L’interpellation à la suite de son attitude injurieuse, que la bousculade préalable ne justifiait pas, était logique. La mise en garde à vue peut être discutée, la gravité des faits ne la nécessitait pas forcément. Le contrôle judiciaire destiné à l’empêcher de poursuivre son activité dans les semaines qui viennent paraît lui tout à fait exagéré et sans doute contre-productif.

Primo l’activité de Gaspard Glanz ne met rien ni personne en danger. Nul n’est obligé de visionner ses vidéos ou lire ses commentaires. Chacun est libre d’ailleurs de les critiquer s’il le souhaite. Lui interdire de se rendre à Paris le samedi parce qu’il a fait un doigt d’honneur à des policiers est manifestement une restriction injustifiée de sa liberté. Deuxio, et paradoxalement, c’est un “cadeau” inespéré que lui font les magistrats. Videaste inconnu en dehors d’un cercle assez restreint de militants d’extrême-gauche, il va pouvoir devenir symbole vivant d’une supposée tyrannie policière du pouvoir, de la remise en question des libertés. Cela, simplement en venant se faire arrêter à Paris le samedi. Et les juges ne se seront laissé qu’un choix: l’incarcérer pour violation de son contrôle judiciaire et en faire un martyr de la liberté d’expression plus emblématique encore.

Alors dernière question: le sort fait à l’animateur de Taranis News, marque-t-il une volonté du pouvoir de museler la presse, une “atteinte à la liberté d’informer”, comme le dénonce le SNJ? Est-ce “le signe qu’un pouvoir autoritaire s’installe”, selon les mots de Jean-Luc Mélenchon? Voire un glissement vers une forme de dictature? Là, il faut reprendre son souffle et la raison. Les médias français ouvrent grand leurs micros et leurs colonnes à tous les opposants au gouvernement depuis des mois. Certains mènent un combat sans relâche contre le pouvoir, c’est évidemment leur droit. Radios ou télévisions peuvent sans risquer la moindre poursuite diffuser des appels à la violence et à l’insurrection chaque semaine ou presque en invitant sur leurs plateaux tous les apprentis émeutiers. Sur chaque manifestation ce n’est pas un mais cent journalistes qui sont à l’affut des éventuelles violences policières. Le président et son gouvernement subissent un feu permanent d’une majorité de chroniqueurs ou humoristes (il y a bien sûr des exceptions)… C’est sans doute dur pour les nerfs de celles et ceux qui sont au pouvoir ou qui ont la charge du maintien de l’ordre… Mais c’est un système formidable, c’est la démocratie!

Le spleen du journaliste

Vraiment pas simple de nos jours le métier de journaliste! C’est vraiment plus ce que c’était… Avant, vous preniez une info, soit que vous l’ayez dénichée, soit qu’elle soit arrivée jusqu’à vous, vous la recoupiez, la vérifiiez, vous en analysiez les tenants et aboutissants, vous faisiez réagir les personnes concernées, et hop, vous publiiez le tout et la messe était dite. C’était le bon vieux temps, comme disent les vieux cons, dont je fais sans doute partie. Aujourd’hui, l’info on la trouve partout. De la vraie, de la fausse, de l’imaginaire, de l’engagée, de la fantasmée, de la complotisée… elle arrive de Facebook, de twitter, d’instagram, d’un copain, d’un cousin, d’un voisin… elle est toute chaude, y’a plus qu’à la résumer dans une “punchline” bien saignante, une formule qui décoiffe, et qui fera un maximum de buzz et donc un maximum de points dans la course à l’audience. Surtout si l’on parvient à prendre de vitesse les concurrents, là c’est le super bonus. Et ainsi se constitue à l’intention des rédactions une nouvelle hiérarchie de l’info.

Tout en haut, au top de la pyramide on trouve la violence policière sur gilet-jaune -ou son symétrique la violence sur policier de la part de “casseurs infiltrés dans un cortège de gilets jaunes pacifiques réclamant une amélioration de leur pouvoir d’achat”- ça marche aussi, talonnée par la déclaration anti-Macron d’une personnalité du monde culturel révoltée par la dérive du régime, ou qui a son avis sur le délai de reconstruction de Notre Dame de Paris, et bien sûr toute anecdote concernant le dénommé Benalla. Toute personne ayant aperçu le dit Benalla, resquillant une place dans la file d’attente d’une boulangerie, ou échangeant un sourire complice avec un homme politique, de préférence à proximité du palais de l’Elysée, gagne un bon pour une participation à une demi-douzaine de plateaux télé et radio pour y répondre aux questions d’un ou une journaliste à qui il pourra livrer son opinion sur la dérive monarchique de la “macronie”.

Ce n’est pas si compliqué en fait. Et n’allez pas croire que quiconque vous dicte une opinion. Le contenu lui-même n’est pas essentiel. Positif ou négatif, voire même simplement objectf… L’essentiel c’est que votre papier fasse référence à Macron, Monsieur ou Madame, peu importe, ou à l’Elysée, c’est pas mal non plus, et on ne peut que conseiller les formules du genre “on explique à l’Elysée …” ou “on reconnaît dans l’entourage du Président…” et ensuite vous remplissez les pointillés à votre guise, personne ne pourra vous contredire. L’important c’est la punchline. Exemple: “Macron au bout du rouleau!”, ça c’est le titre. “Selon certains de ses proches qui se seraient confiés à quelques uns de leurs amis, le président serait fatigué“, ça, c’est l’info!

Mais depuis l’avènement de Macron, le journaliste doit faire aussi face à des situations d’une extrême complexité. Prenez par exemple l’affaire de la cathédrale. Imaginez la situation du journaliste qui a déjà préparé son panel -un mix équilibré d’opposants de gauche, opposants de droite et gilets-jaunes, plus un député de la République en Marche, pour répondre à la question: les propositions de Macron peuvent-elles mettre fin à la colère des gilets jaunes? Tout est prêt et patatras, Notre-Dame s’enflamme et Macron annule la diffusion de son discours. “Comment faire réagir à des annonces qui existent sur une vidéo – c’est pas du “fake”- mais qui n’ont pas été faites, puisque la vidéo du président n’a pas été diffusée. Sacré casse-tête, sans compter que ce président qui n’aime pas les journalistes pourrait tout aussi bien changer ses annonces par la suite… juste pour les piéger. Si on ne veut pas se faire griller par la concurrence… il faut ruser. Par exemple. Titre: “Macron n’a pas convaincu!” Info: M.N., un des leaders des gilets jaunes, interrogé à propos des annonces que devait faire Macron, selon certaines rumeurs, dans son discours annulé, nous déclare: “il se fout de nous, c’est que des mesurettes!”

Reconnaissez qu’à ce stade, on mérite largement notre niche fiscale!

PS: de nombreux journalistes font leur métier quotidiennement de façon tout à fait professionnelle, heureusement, ils me pardonneront, j’espère, mon ironie amère. Hélas le spectacle médiatique met plutôt en avant les autres, ceux pour qui c’est le buzz qui prime.

Trop c’est trop!

Mercredi matin. Jour 2 après l’incendie de Notre Dame de Paris. Sur télés et radios, cela reste le sujet quasi-unique. Oubliés les gilets-jaunes, le Grand Débat, ainsi évidemment que des faits d’actualité mineurs comme la guerre au Yémen ou la famine au Soudan du sud. Avec deux angles principaux. Primo, est-il possible de reconstruire le toit et la flèche en 5 ans comme l’a souhaité hier soir Emmanuel Macron, est-il crédible ou pas? Et chaque média de convoquer d’improbables experts en construction de cathédrale pour nous éclairer sur la crédibilité du Président. Deuxième sujet de débats, tables rondes, et autres confrontations d’estrade: les riches qui promettent des donations pharamineuses ne se foutent-ils pas de nous, puisque grâce aux exonérations fiscales, c’est en fait notre argent qu’ils proposent?

Trop c’est trop! Dans le feu de l’émotion, on a tous tremblé devant les flammes assassines, reçu un choc avec la chute de la flèche. On a tous aimé s’entendre rappeler la place de Notre Dame dans notre Histoire. On s’est remémoré Gina Lollobrigida et Anthony Quinn, pour les uns, le Bossu de Notre Dame ou Assassin’s Creed pour d’autres… on a même pu reprendre en main dans la foulée avec nostalgie quelques pages de Victor Hugo (il paraît qu’Amazon a fait des ventes record). Et puis après… ça devrait suffire! Laissons travailler les enquêteurs, (histoire de tordre le coup à toutes les hypothèses complotistes), ceux dont le métier est de rebâtir, qui nous diront le moment venu combien de temps cela prendra. Laissons aussi les riches et les moins riches se mobiliser ou pas et profiter ou pas des avantages fiscaux généreusement distribué par l’Etat. La question de la remise en question des niches fiscales mérite d’être traitée plus sérieusement qu’en enfilant les anathèmes vengeurs sur l’air des lampions.

Trop c’est trop, parce qu’il ne faudrait pas confondre un moment d’émotion partagée avec un drame national. Il ne faudrait pas convoquer la nation blessée, en invoquant le devoir d’unité nationale, à chaque catastrophe. Il faut maintenant passer à autre chose. Nous avons volontiers affirmé “je suis Charlie” lorsque le fanatisme religieux assassinait des journalistes et dessinateurs. Malgré tout le respect dû à notre grande Histoire, à l’incommensurable Victor Hugo et aux remarquables bâtisseurs de cathédrales, on ne nous fera pas crier “je suis Notre Dame”.