Hôpital: un malaise structurel

Tout le monde aime les médecins et infirmier(e)s hospitaliers, c’est une affaire entendue. Tout le monde soutient donc leurs revendications lorsqu’ils réclament plus de moyens, particulièrement aux urgences. Les “people” qui cosignent une lettre ouverte à Emmanuel Macron, en forme de pétition en faveur de l’hôpital, ont donc raison. Comme tout le monde, ils pensent qu’il faut secourir médecins et infirmières qui sont là pour nous secourir et nous maintenir en vie, parfois au prix d’exploits médicaux, et se plaignent de n’avoir pas les moyens de le faire. La santé de tous est évidemment une grande cause nationale, et doit être prioritaire. Il se trouve d’ailleurs qu’elle l’est, ça tombe bien!

Un système de soins généreux et équitable

Sans ressortir les clichés sur le meilleur système de santé du monde, on peut faire quelques constats. Primo, la part des dépenses de santé restant à la charge des ménages Français est de 7,5% seulement. Aucun pays de l’OCDE ne fait mieux! Bien sûr tout cela est financé par cotisations et mutuelles, qui sont in fine payées par le public. Mais il suffit de comparer la situation d’un malade du cancer dans notre pays, pris en charge intégralement pour des soins de pointe, et celle d’un américain obligé de s’endetter pour sauver sa peau (les frais médicaux sont la première cause de faillite personnelle aux USA), pour mesurer la performance du système français.

Au delà du taux de remboursement, la France n’a pas non plus à rougir du niveau de ses dépenses totales. Sans être record, elles sont au dessus de la moyenne européenne avec 11,1% du PIB. Bien sûr on peut toujours faire plus et mieux lorsque la santé de la population est en jeu. D’ailleurs le gouvernement vient de renoncer à rétablir l’équilibre des comptes de la sécurité sociale dans l’immédiat. Le déficit tournera autour de 5 Milliards d’euros cette année et la suivante. L’équilibre est reporté à 2023… au prochain quinquennat, impact de la crise des gilets jaunes oblige. Certes, mais tout cela ne change pas la condition des personnels hospitaliers, répondront les syndicats comme les généreux pétitionnaires.

Budgets: le dialogue de sourds

Qu’en est-il exactement de la situation des hôpitaux? Des chiffres d’abord. L’autorisation de dépense des hôpitaux sera cette année en croissance de 2,1%, contre 2,3% en 2019. Les deux chiffres s’additionnant, c’est beaucoup sur deux ans selon Madame Buzyn, la ministre. Pas du tout, répondent les syndicats. La croissance naturelle des dépenses étant supérieure à 4%, cette “progression” de leur budget reviendrait à demander aux hôpitaux 800 millions d’économies supplémentaires. Cela ressemble à un dialogue de sourd, et on comprend que cela débouche sur une grève de la moitié des services d’urgence.

Si l’on essaye de faire la part des choses, on peut noter que le taux de “croissance naturelle” mis en avant par les professionnels de santé correspond à un maintien du processus de soins en l’état. C’est à dire que si l’on continue à faire fonctionner l’hôpital comme il fonctionne jusqu’ici, il faudra 4% de moyens financiers en plus pour répondre à la demande de soins. Mais chacun a eu l’occasion de constater pour lui-même ou l’un de ses proches, que l’hospitalisation évolue, que l’on pratique de plus en plus d’opérations en ambulatoire, c’est à dire en renvoyant les patients le soir même chez eux, où ils sont pris en charge par la médecine de ville. Les pratiques hospitalières évoluant, il est logique que les besoins financiers s’y adaptent. D’autant que le gouvernement, pour tenter de résoudre la crise des urgences, a adopté un plan qui devrait pousser encore plus loin cette logique de chirurgie ambulatoire. La prise en charge à domicile étant beaucoup plus confortable pour le patient, et moins coûteuse pour la sécurité sociale, que le maintien à l’hôpital. Il n’est donc pas illogique que le gouvernement souhaite investir en priorité pour favoriser la synergie entre hôpital et médecine de ville. C’est le sens du plan présenté par la ministre pour répondre à la crise des urgences.

Encore plusieurs années de pénurie

Il est aussi utile de s’intéresser à ce que recouvrent exactement les chiffres. Au delà des formules convenues du genre “Grenelle de la Santé” ou “Plan Marshall pour l’hôpital”, les grévistes des urgences et les pétitionnaires réclament la création massive de lits supplémentaires et de postes dans les hôpitaux. Notons que la création de lits en soi ne rime à rien, s’il n’y a pas le personnel médical nécessaire autour. Or c’est bien là le problème. Le personnel médical n’est pas là. Pas par manque de créations de postes, mais par manque de candidats. On est obligé de faire travailler dans les hôpitaux des médecins étrangers, en CDD, pour faire face à la pénurie de médecins. C’est la conséquence de l’application obtuse, pendant des années, d’un numerus clausus dans les études médicales, par la volonté, ou l’inertie, conjointe de professionnels de santé désireux initialement de contrôler l’accès à la profession, et de gouvernements incapables d’anticiper sur la démographie médicale. Le numerus clausus a été levé, mais il faut une dizaine d’années pour former un médecin, et l’on devrait donc retrouver un équilibre de l’offre et de la demande d’ici une décennie. En attendant, il faut faire avec une situation de pénurie, qui varie selon les régions. Au nom du libéralisme, par refus d’imposer des contraintes aux médecins, dont la clientèle est pourtant solvabilisée par la collectivité, on a laissé se créer un peu partout des déserts médicaux. Dans certaines régions, les patients ne peuvent même plus trouver un médecin traitant lorsque le leur prend sa retraite… Et la pénurie pourrait encore s’aggraver si les pays européens qui nous fournissent en médecins se décident à prendre des mesures pour les garder chez eux. Ce que tente déjà de faire la Roumanie, qui leur garantit maintenant des salaires nettement supérieurs aux salaires moyens du pays, pour les conserver.

Du coup, “créer des lits” à l’hôpital n’est donc pas si simple, même si l’on est prêt à y mettre le prix. En revanche, pour progresser, il faut aussi se poser quelques questions difficiles. Et d’abord celle de l’organisation. Comment décharger les services d’urgence, en renvoyant les patients pour lesquels c’est plus logique vers la médecine de ville? Pense-t-on réellement que tous les services hospitaliers soient tous en même temps débordés dans la même proportion? Poser la question c’est déjà avoir la réponse. Evidemment la situation varie beaucoup d’un service à l’autre, d’un moment à l’autre. Mais aussi d’un plateau à l’autre. Il n’est pas rare de voir qu’on fasse les mêmes opérations en privé et en public, parfois avec les mêmes chirurgiens, mais un effectif médical et paramédical variant du simple au double. Chacun a pu constater en fréquentant les hôpitaux que dans certains services on est bien souvent loin du plein emploi des personnels. Il y a donc évidemment un problème de réorganisation. De réaffectation des effectifs au profit des services qui en ont le plus besoin, les urgences en particulier. De mobilité à l’intérieur de l’hôpital. De redéfinition des besoins service par service, pour tenir compte de la pénurie temporaire de personnel. Ce n’est pas faire insulte aux personnels soignants, qui dans l’ensemble se démènent autant qu’ils le peuvent, que de l’envisager.

Bien sûr les hôpitaux n’ont pas attendu les journalistes ou les pétitionnaires pour se réorganiser. Un peu partout les responsables se démènent pour répondre au mieux à la demande de soins. Les personnels sacrifient leurs temps libres, parfois même leur propre santé, par dévouement.

Mais la réorganisation massive qu’exige une situation extrêmement critique pour plusieurs années encore, est trop souvent bloquée par les inerties syndicales, et les égoïsmes corporatistes ou personnels. Il est indispensable que tous les acteurs du dossier, l’Etat comme les organisations syndicales et professionnelles, acceptent d’aborder cette question de la réorganisation générale de notre système de soins sans arrière-pensée, dans l’hôpital et hors de l’hôpital, en combinant le public et le privé, les soins à l’hôpital et les soins à domicile… pour préserver un système qui reste d’une efficacité, d’une générosité et d’une équité exceptionnelles. Et qui le restera si on lui en donne les moyens… pas seulement financiers.

Tchernobyl sur Seine

“On veut la vérité” ont scandé les manifestants qui tentaient ce lundi de coincer le préfet de la Seine-maritime venu apporter des explications aux élus locaux. “Le gouvernement ne dit pas la vérité…” accuse le leader écologiste Yannick Jadot. Quelle vérité? Par définition, celle qu’on ignore. Celle qu’on nous cache. C’est bien connu, le gouvernement cache toujours la vérité. On l’a bien vu à l’époque de l’accident nucléaire de Tchernobyl! Le gouvernement avait alors tenté de faire croire que le nuage radioactif s’était arrêté à nos frontières. Et il avait fallu tout l’acharnement d’une militante écologiste, Michèle Rivasi pour qu’une autre “vérité”, beaucoup plus inquiétante, transparaisse. Cette même députée écologiste qui s’est depuis lancée dans de nouveaux combats: toujours pour faire jaillir “la vérité”… sur les dangers de la vaccination, ou les bienfaits de l’homéopathie… Personne n’est parfait!

La vérité c’est encore ce que prétendent dévoiler les bricoleurs du dimanche qui ont fomenté quelques fakes sur internet: trottoirs de Rouen jonchés d’oiseaux morts, ou geysers noirâtres à la sortie des robinets. Des “fake-news” repris des milliers de fois. Il est heureusement assez facile de démonter ces grossiers mensonges, et les sites et rubriques de vérification des informations font le travail.

On attend bien sûr beaucoup plus d’un gouvernement. Il doit tout d’abord analyser les conséquences de l’accident pour tenter d’y remédier. Il doit ensuite prendre les mesures de protection des populations qui découlent des résultats des premières analyses. En veillant à la sécurité des plus fragiles, et en particulier des enfants des écoles. Sans en faire trop pour ne pas déclencher la panique. Dans le même temps, il faut prévoir d’indemniser les agriculteurs qui subissent les mesures de précaution, interdictions de commercialisation, confinement des élevages. Il faut également vérifier que le site dangereux est maintenant sécurisé, lancer les enquêtes nécessaires pour comprendre le déroulement de l’accident, et prendre pour le futur des mesures de prévention.

Mais tous cela n’est rien. Juste le travail basique, qui bien sûr ne va jamais assez vite. Non, le plus compliqué, voire l’impossible pour l’Etat, c’est de prouver qu’il dit la vérité! Pour cela le premier ministre promet la transparence absolue. Mais évidemment ce n’est qu’une promesse. Le public ne pourra en mesurer la réalité que le jour où l’on dévoilera les informations que le gouvernement lui a cachées. En attendant, le plus simple pour chacun est donc de partir du principe que le gouvernement ment! C’est ce que font les opposants. Y compris ceux qui pourraient quand-même s’autoriser quelque remise en question: les élus des communes concernées, qui auraient pu s’inquiéter plus tôt du risque que faisait encourir cette usine Seveso située aux portes de Rouen. Mais qu’importe, pour l’heure, le sujet qui remue les foules, c’est d’abord “qu’est-ce qu’on nous cache”?

Evidemment, lorsque les écologistes pointent que le gouvernement malgré ses promesses de transparence n’a pas fourni la liste exacte des produits que contenait le hangar explosé, ils n’ont pas vraiment tort. S’il y a transparence totale, il faut tout dire! Mais ce n’est pas sans risque. Si l’on explique demain qu’ont brûlé dans l’usine Lubrizol des substances hautement toxiques, mais qu’elles n’ont pas contaminé l’atmosphère, personne ne voudra le croire. Et l’on accusera plus encore le gouvernement de mentir. En se contentant de livrer les résultats d’analyse qui lui parviennent, celui-ci a tenté d’informer sans déclencher de panique. Pas facile, il faut le reconnaître, à l’heure ou toutes les chaines de télévision ont a disposition des experts en tout qui sont disposés à prédire le pire en toutes circonstances. Avec la liste de produits qui doit maintenant être fournie, et qui sont forcément dangereux puisque l’usine est classée Seveso, en quelques heures, les “experts” vont probablement nous dresser le tableau d’apocalypse de ce qui attend les habitants de la région.

Donc, en résumé, l’équation que doit résoudre le gouvernement pourrait être résumée d’une formule: comment donner au public suffisamment d’éléments pour qu’il se sente correctement informé, sans fournir de grain à moudre aux prédicateurs du pire, qui font le buzz plus surement que les véritables experts, sur les chaînes d’info? Ou encore comment protéger au mieux les populations sans provoquer la panique?

Et c’est là qu’intervient le “principe de précaution”. Depuis la canicule de 2003 et l’hécatombe qu’elle provoqua (19000 morts selon l’Inserm) en pleines vacances du gouvernement, tous les ministres savent ce qu’il peut en coûter de ne pas anticiper l’improbable, de ne pas prévoir l’imprévisible. L’excès de précautions vaut toujours mieux que l’imprévoyance. Donc en l’espèce, devant l’inconnu que représentent les conséquences éventuelles de l’incendie de l’usine rouennaise, il faut non seulement anticiper les éventuelles conséquences à moyen et long terme, mais aussi et surtout, prouver qu’on les anticipe, qu’on se donne les moyens d’y parer. Chacun veut savoir. Ou sait déjà: “les substances dégagées ont pu intoxiquer et potentiellement rendre terriblement malades des salariés ou des habitants”, estime Yannick Jadot. Qui fournit au passage sa préconisation pour ce genre de situations: dès l’explosion on aurait dû “confiner la population dans les transports en commun…” Et le leader écologiste, en attendant d’avoir l’occasion de mettre en œuvre ses préconisations “espère que la justice va sérieusement les (le gouvernement) cartonner!”.

Bon, Il est dans son rôle. On suggèrera tout de même à Yannick Jadot, d’attendre qu’on en sache un peu plus, avant de clouer tout le monde au pilori, et de sonner le tocsin. Il faut certes tout prévoir, mais l’avènement du pire n’est jamais tout à fait certain.

Progressisme ou barbarie?

Quand dans le monde entier des manifestants défilent pacifiquement pour une meilleure prise en compte par les états des défis du réchauffement climatique, à Paris, on casse des vitrines, on brûle des poubelles, on se bat avec la police qui noie la manifestation sous les gaz lacrymogènes, au point de décourager les manifestants les plus pacifiques. Pourquoi en sommes nous là? Pourquoi depuis près d’un an tous nos samedis après-midi sont-ils rythmés par cocktails molotovs, grenades de désencerclement et tirs de flash-balls? Evidemment à ces questions il est bien difficile de trouver une réponse unique et définitive.

Le plus simple, en première approche, serait de considérer que c’est une spécificité française. Un trait culturel propre à notre peuple, une sorte de fascination pour la résistance et la rébellion, qui ferait de nous des gens incapables de nous exprimer autrement que de façon conflictuelle, pour qui toute revendication portée pacifiquement serait vouée à l’échec. Un peuple qui serait, en toutes circonstances, et quels que soient ses dirigeants, destiné à l’insatisfaction, à la frustration et au déclin. Une sorte de mal français qui expliquerait que nous serions seuls au monde à savoir à quel point notre situation est désespérée, et nécessite le recours à la violence pour lutter contre une injustice suprême: être né français.

Evidemment, c’est un peu court, et cela ne permet pas vraiment de comprendre, tout au plus de se débarrasser d’une question encombrante. Tout comme une explication qui réduirait les violences du samedi à des excès des forces de l’ordre poussées par un pouvoir politique avide de violence, désireux d’imposer une dictature et incapable d’entendre les revendications légitimes du peuple, ne nous éloignerait pas non plus de la caricature, et ne faciliterait donc pas la compréhension.

On ne prouve pas le bonheur

On peut tout d’abord observer que la multiplication des manifestations violentes les samedi depuis près d’un an, est une nouveauté. Le pays avait connu des manifs violentes dans le passé, quand les blackblocs s’appelaient “autonomes” ou “anarchistes”, et tentaient de se greffer sur tous les cortèges pour y exprimer violemment leur rejet du “système”, quand les jeunes de banlieues “montaient” sur la capitale pour casser quelques vitrines ou abri-bus… Mais jamais sur un tel rythme, pendant aussi longtemps, et de façon aussi partagée.

Au delà de la fréquence et de l’intensité -même si le mouvement décline de façon accélérée, il ne faudra pas oublier que les premiers samedis, à l’automne dernier, mirent des dizaines de milliers de personnes dans la rue- ce qui fait la spécificité de la vague présente, c’est bien la diversité des participants. Avec les gilets jaunes on a découvert une violence non ou mal politisée, émanant de gens que rien ne prédestinait à se retrouver un jour dans la situation du lanceur de pavés ou de cocktails Molotov. Des retraités, des petits commerçants, des employés, des fonctionnaires, des étudiants… unis par un sentiment de déclassement, et convaincus de vivre dans un monde ou les nantis ne cessent de s’enrichir aux dépens des laissés pour compte, où les générations à venir seront forcément plus malheureuses que les précédentes. Un sentiment de déclassement polymorphe, plutôt incohérent, où se mêlent les colères et revendications les plus contradictoires. On exige plus de redistribution mais moins d’impôts. Plus de démocratie, mais le départ immédiat des responsables politiques démocratiquement élus. On dénonce pêle-mêle les riches, les hommes politiques, la police, la justice, mais aussi parfois les juifs ou les francs-maçons, le libre échange ou les immigrés, le libéralisme et l’overdose d’Etat… Tous responsables de la dégradation des conditions de vie du “Peuple” que l’on est convaincu de représenter.

Evidemment, opposer à ce mal-être diffus des statistiques sensées démontrer que tout ne va pas si mal, et que les choses vont même plutôt mieux, est tout à fait vain. On ne prouve pas le bonheur, on le ressent ou pas.

Un face à face mortifère

Deuxième constat, celui du vide politique. Jamais depuis un demi-siècle la vie politique n’avait été aussi déstructurée. Les partis politiques traditionnels ont été atomisés, décrédibilisés. Incapables pour l’instant de retrouver une dynamique, et donc condamnés dans l’immédiat, faute de leaders et de programmes crédibles, à une opposition systématique et stérile au gouvernement. Cette disqualification des oppositions s’est faite tout d’abord au profit d’un parti “neuf”, la République en Marche, qui ne dispose pour l’instant que d’une très faible assise populaire, et d’élus le plus souvent inexpérimentés. Un parti pas ou peu implanté dans les régions. Et donc en difficultés pour faire remonter les aspirations et frustrations, laissant donc le gouvernement sans sondes pour évaluer la réalité du climat social. Et cet effondrement s’est fait aussi au profit des populistes du Front National, pour qui l’exacerbation des tensions tient lieu de stratégie politique.

Nous voilà donc conduits à un face à face entre “progressistes” plutôt éloignés de la réalité quotidienne des Français, et “populistes” prêts à monter les uns contre les autres pour créer peu à peu le chaos qui pourrait les mener au pouvoir… Ce face à face, s’il persistait, serait mortifère pour la démocratie.

Face à cette implosion de la sphère politique, les autres corps intermédiaires, syndicats et associations, auraient pu incarner un nécessaire contre-pouvoir et assurer ainsi une continuité de la vie démocratique. Mais le gouvernement a semblé depuis deux ans chercher à affaiblir les uns et les autres. Chaque fois que l’occasion lui était offerte de les associer étroitement à l’élaboration de ses projets de réforme, Emmanuel Macron a choisi l’affirmation rigide de l’autorité, plutôt que la souplesse de la concertation. A cet égard, l’incapacité à mobiliser les associations de défense de l’environnement à ses côtés dans la mise en place de la politique de lutte contre le dérèglement climatique, a pesé bien lourd dans la naissance du mouvement des gilets jaunes. Faute d’influer sur la politique menée par le gouvernement, syndicats et associations se trouvent donc réduits aujourd’hui à multiplier les appels à la mobilisation de rue pour se faire entendre, avec évidemment, du fait de l’usure, un succès de plus en plus limité, et pour eux et elles aussi une perte de crédibilité accélérée.

Dès lors que les partis politiques semblent incapables de porter un espoir de changement, au moins dans l’immédiat, pour ceux qui s’estiment à tort ou à raison laissés pour compte… et en l’absence de corps intermédiaires influents susceptibles de faire aboutir des revendications… il était logique que la contestation s’installe dans la rue, et tourne à la rébellion. Lorsque les corps intermédiaires ne sont plus là pour le faire vivre, le consentement du peuple aux contraintes économiques et sociales se délite. Le sentiment d’être seul, abandonné, face à l’arbitraire de l’Etat, est destructeur, et conduit aux comportements les plus extrêmes. La multiplication des violences hebdomadaires en découle. Mais aussi la glorification de la désobéissance civile par des associations et syndicats privés de leur rôle d’influence.

La police, entre déni de l’Etat et accusations outrancières

A ce stade, la situation devient critique. Quand la violence devient routine, la rébellion titre de gloire, le consensus social est menacé. Des forces de police usées, excédées, de ce rôle répressif qui se substitue semaine après semaine à l’ensemble de leurs missions de protection de la société, perdent leur discernement. Soucieux de ne pas les décourager, alors que leurs conditions de travail se dégradent du fait de l’état de protestation permanente, le gouvernement évite de procéder aux recadrages nécessaires, et soutient ses policiers en toutes circonstances, laissant ainsi prospérer l’impression d’un usage abusif délibéré de la force, face auquel une solidarité des manifestants pacifiques avec les plus violents deviendrait légitime. Une spirale de la violence est enclenchée, qui conduit inévitablement à une aggravation du désordre et donc à la ruine de l’autorité de l’Etat.

Ce discrédit de l’Etat est accéléré par les prises de positions politiques des opposants. Qui oublient leur vocation à exercer un jour ou l’autre le pouvoir, pour joindre leur voix au choeur de la dénonciation hebdomadaire des violences policières. Entre déni d’un gouvernement qui sanctuarise la police en rejetant par avance toute critique de l’action policière, et dénonciation systématique d’opposants qui font mine de voir chaque samedi, sur les Champs Elysées, les prémices de la mise en place d’une dictature à la française, la voie est balisée pour toutes les provocations. Une mention spéciale à ce stade à Jean-Luc Mélenchon, qui en qualifiant les policiers de “barbares” et en faisant mine de croire qu’ils seraient prêts à attenter à sa vie, jette un peu plus d’huile sur le feu et brouille encore les repères démocratiques.

Comment sortir de cette mauvaise passe? Comment retrouver un peu de raison? Comment ne pas y perdre l’envie, voire le droit, de manifester pacifiquement? Sans doute pour le gouvernement, en remettant à plat les stratégies de maintien de l’ordre. Il n’est pas normal que l’intervention de la police, nécessaire lorsque l’ordre public est menacé, se solde de façon systématique par des blessures graves pour les manifestants. La gestion “au contact” des manifestants violents a montré ses limites. Dans le même temps, le pouvoir doit sortir de son impuissance à fabriquer du consensus autour de ses projets de réforme. L’absence durable et systématique de consentement à l’action qu’il mène le conduirait dans une impasse. Pour l’opposition politique, il est urgent de retrouver des repères, et de reprendre quelque distance vis à vis de l’action violente. Encourager des manifestants qui détruisent chaque samedi Abribus et vitrines est une voie sans issue. Et qui ne leur permettra ni de se refaire une crédibilité vis à vis des électeurs, ni de peser sur les réformes en cours. Les uns et les autres doivent retrouver le chemin du dialogue et de la confrontation pacifique et constructive des idées. C’est à cette condition que le niveau de violence diminuera, que les réformes auront une chance d’aboutir, et que revivront des alternatives politiques nous permettant de sortir du choix manichéen entre “progressisme” et barbarie.

Débattre de l’immigration? Oui, si…

La boite de Pandore est rouverte. Plus exactement elle ne fut jamais hermétiquement close, mais Emmanuel Macron vient de l’ouvrir en grand. “Il faut regarder le sujet de l’immigration en face” a-t-il déclaré devant les élus de la République en Marche. Avant de préciser qu’il ne fallait pas que LREM se comporte “comme un parti bourgeois” ignorant les préoccupations des “classe populaires”. Le Président évite les périphrase et les ellipses. Le propos est direct, assumé. Selon lui, “le droit d’asile est détourné… les demandes d’asile n’ont jamais été aussi hautes”… Et les habitants des quartiers les plus défavorisés en subissent les conséquences.

Evidemment, les réactions politiques n’ont pas tardé. Et pas surpris non plus par leur contenu. Pour la gauche, le jugement est sans nuances: Macron choisit d’oublier les principes républicains pour braconner sur les terres de Marine Le Pen… “A reprendre les angles du RN , le président Macron qui se posait en rempart est devenu une passerelle” commente sans attendre le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Pour l’intéressée, la patronne du Rassemblement National, les prises de position d’Emmanuel Macron sont “purement électoralistes”, et visent à piller son fonds de commerce.

Le creuset des migrations successives

Les arguments sont connus, et rodés depuis des années, ils resservent à l’identique à chaque fois qu’un politique rouvre la boite. Lorsque Michel Rocard explique que la France n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde, mais doit en prendre sa part… Lorsque Sarkozy tente de lancer son débat national sur “l’identité nationale”, ou encore lorsque François Hollande refuse son soutien à Angela Merkel qui ouvre en grand les frontières de son pays aux réfugiés, laissant son premier ministre Manuel Valls, condamner la politique d’ouverture allemande…

Premier élément de langage: l’immigration n’est pas un “problème”, c’est une “chance” pour notre pays, qui s’est constitué dans le creuset de vagues d’immigration successives. Au delà de la posture, facile, c’est évidemment vrai. Nul ne peut contester que la France ne serait pas ce qu’elle est sans les immigrations russes, sans les migrants des pays de l’Est, d’Italie ou d’Espagne. Jamais notre industrie automobile n’aurait pu se développer sans l’apport des travailleurs immigrés du Maghreb. C’est bien sûr sa grandeur d’avoir accueilli les juifs venus de l’Est fuyant le nazisme, ou les espagnols tentant d’échapper au sud à la dictature franquiste. On pourrait aussi parler de l’accueil des boat-people fuyant le communisme. Tout cela est vrai, mais le rappeler sert le plus souvent à empêcher le débat. Cela installe en quelque sorte un tabou. Un interdit absolu: poser la question de l’immigration, c’est nier l’héritage des lumières, de la déclaration universelle des droits de l’homme, de la tradition humaniste de la France…

Pire, ouvrir un débat sur l’immigration, c’est ouvrir la porte au racisme et à la xénophobie. Et il est bien vrai que le malaise provoqué par la présence d’immigrés en nombre, et partagé avec ou sans raisons, par les deux tiers des français nous disent les sondages (étude annuelle “Fractures françaises” Ipsos Sopra-Steria pour Le Monde), ce “malaise” affiché de plus en plus ouvertement, n’a pas rien à voir avec le rejet de l’autre. La gêne ressentie face à une famille affirmant par sa tenue vestimentaire sa différence culturelle, et son appartenance religieuse, ne peut être exonérée d’une forme de xénophobie. Là encore, on trouve des éléments de langage protecteurs. Le rejet du voile devrait tout au féminisme, et rien au rejet de la différence. C’est pour les défendre qu’on voudrait interdire le voile aux femmes musulmanes, nous disent les plus humanistes… Mais la volonté d’uniformiser les comportements, jusque dans la tenue vestimentaire, a du mal à passer pour du progressisme.

Le poids des images dramatiques

Ensuite, il y a le poids du drame, et des images. La première image qui vient à l’esprit quand l’on commence à parler des migrations, c’est celle de ces corps repêchés en Méditerranée. De ces exilés de la peur subissant viols et tortures dans des camps Lybiens. De ces hommes, femmes et enfants s’entassant sur des radeaux percés pour échapper à la misère et aux violences, et tenter de gagner l’Eldorado européen. Ouvrir le débat sur l’immigration c’est donc d’abord répondre du déni d’humanité que constitue le sort fait à ces migrants. Répondre de l’indifférence des pays riches face à la situation des migrants fuyant aujourd’hui des guerres qu’ils ont déclenchées ou tolérées, demain les conséquences d’un réchauffement climatique qu’ils ont provoqué.

Et puis il y a les statistiques. Celles que met en avant Emmanuel Macron: celle des demandes d’asile en France, 122 743 en 2018 en hausse de près de 22 % par rapport à 2017, et cela alors que les entrées en Europe diminuent. Ou encore, le nombre toujours croissant de mineurs isolés. Et puis il y a les autres: avec 2,4% d’européens et 4,6% de non-européens, la France se trouve en dessous de la moyenne de l’OCDE pour la générosité de son accueil (Chiffres 2017 – Eurostat). Et malgré la croissance des demandes d’asile, celles-ci restent inférieures à celles qu’enregistrait l’Allemagne l’an dernier. Pour reprendre la citation de Michel Rocard, nous n’avons apparemment pas tout à fait pris notre part.

Et surtout, il y a les conditions d’intégration des immigrés en France. Pas vraiment dignes, pour le coup, du pays des Lumières. Et c’est là que le débat mérite de s’installer. Comment faire pour garantir des conditions de vie décentes à tous les migrants, et en commençant par les demandeurs d’asile? Ceux-ci doivent être pris en charge du premier jour de leur arrivée au jour de la décision concernant leur asile. Comment éviter la multiplication des situations de clandestinité lorsqu’il y a refus de l’asile? Si la reconduite à la frontière des déboutés est nécessaire, comment éviter d’interminables séjours dans ces prisons qui n’osent pas dire leur nom que sont les centres de rétention? Comment respecter le droit à l’éducation des enfants de demandeurs d’asile sans créer des situations dramatiques et traumatisantes lorsque leurs parents sont déboutés, et qu’il faut les expulser?

Une immigration choisie ?

Mais évidemment les questions sont tout aussi cruciales pour les autres, les migrants économiques. Eux -aussi ont droit à des conditions de vie décentes. Comment décider qui a le droit de chercher un asile économique en France, et qui n’y a pas droit? Comment choisir? Uniquement de façon intéressée, c’est à dire en accueillant ceux qui peuvent être le plus utile au pays? C’est comme cela qu’on accueille à bras ouvert les médecins, qui viennent remédier à notre impéritie, en suppléant au manque de médecins français. Mais c’est comme cela aussi que l’on se livre à un véritable pillage dans les pays moins développés que le nôtre, qui forment des médecins pour nous, et n’en ont plus pour se soigner eux-mêmes. Ne devons nous pas accueillir aussi, au moins pour compenser ce que nous leur prenons, des gens qui ont plus besoin de nous que nous d’eux, et qui seraient sans doute prêts à rester dans leur pays s’ils y voyaient la moindre chance de vivre dignement?

Qu’avons nous fait jusqu’ici pour aider les pays qu’ils fuient à leur proposer une véritable alternative? Là encore les statistiques, celles de l’aide au développement, sont cruelles pour nous, comme pour les autres pays développés. Où sont passés les milliards promis? Combien d’instituts technologiques avons nous créé, ou contribué à créer, en Afrique pour permettre aux jeunes d’étudier chez eux, plutôt que de venir chez nous, où les entreprises européennes récupèrent les meilleurs, une fois formés, spoliant de fait leurs pays d’origine. Où en sont les engagements pris et repris par les pays développés pour aider au développement? Selon le rapport de l’ONU sur le développement durable 2018, un milliard de personnes n’ont pas encore l’électricité… Et le nombre de personnes sous alimentées dans le monde, après avoir régressé, s’est remis à augmenter de 777 millions en 2015 à 815 millions en 2016.

Toutes ces questions méritent d’être débattues sans tabou. D’accord pour réfléchir sur des quotas d’immigration dans notre pays, si dans le même temps nous faisons réellement ce que nous pouvons pour aider ceux que nous refusons à trouver un avenir digne chez eux. Si dans le même temps nous sommes capables d’accueillir dignement tous ceux qui sont sur notre territoire, et de leur donner une place à part entière au sein de la Nation. Si nous savons revenir sur la politique de ghettoïsation qui a été menée de fait pendant des décennies. Depuis cette époque où l’on trouvait normal que des cités soient réservées à la population d’origine étrangère, où les autobus ne circulaient plus après 21 heures, où l’on ne trouvait parfois pas un bistrot, où les équipements collectifs dépérissaient… Où, curieusement, le taux de chômage était le double de la moyenne. Où, sans surprise, se sont développés communautarisme et délinquance qui provoquent aujourd’hui le “malaise” qu’Emmanuel Macron voudrait prendre en compte. Enfin si nous savons parler de toutes ces questions sans stigmatisation, sans flatter les plus bas sentiments qui se trouvent on le sait au fond de la boite de Pandore et ne demandent hélas qu’à en sortir. Car cela, Marine Le Pen le fait très bien.

Ne tirez pas sur le juge !

C’est extraordinaire! A l’issue d’un de ces triples axels que l’actualité politique parfois nous réserve, on retrouve Jean-Luc Mélenchon défendant la présomption d’innocence de… Richard Ferrand. Soutenant même que le responsable la République en Marche n’a pas à démissionner de sa fonction de président de l’Assemblée Nationale malgré sa mise en examen pour “prise illégale d’intérêt”, qui pourrait résulter d’un “piège” qu’on lui aurait tendu. Pas facile à suivre mais on y arrive! L’objectif immédiat est de démontrer que le pouvoir judiciaire est au service de l’exécutif qui l’utilise pour imposer peu à peu une dictature de fait. Cela, afin de disqualifier par avance ce que les juges pourraient décider à l’issue de son propre procès (celui de Mélenchon) qui débute dans moins d’une semaine.

Pour préparer sa défense, dans un premier temps, Jean-Luc Mélenchon a fait un voyage en Amérique latine qui lui a permis de dénoncer aux côtés de l’ex-président Lula, et des différents partis de gauche de la région, la multiplication des “procès politiques”, assimilant son cas, contre toute raison, à celui de l’ex-président brésilien incarcéré pour corruption. La suite, on l’a découvert il y a quarante-huit heures, c’est la publication d’un livre “Et ainsi de suite… Un procès politique”. Le livre sera publié le jour même du procès des responsables de la France Insoumise et servira de réquisitoire contre la justice qui les poursuit pour débarrasser le pouvoir politique d’un adversaire dangereux. Comme au Brésil!

L’Internationale des juges

A Rio comme à Paris, les juges organiseraient des procès politiques. Mélenchon évoque même une véritable internationale des juges visant à écarter dans tous les pays du monde les oppositions aux pouvoirs en place. Et le président de la France Insoumise d’évoquer “l’opération Condor” qui vit dans les années 70 les services secrets de différents pays d’Amérique latine s’entendre pour assassiner les opposants aux régimes dictatoriaux de la région, avec le soutien de la CIA. Rien que ça!

Pour Lula, la question de l’acharnement judiciaire reste ouverte. Mais pour Mélenchon c’est plus compliqué. D’abord, il est toujours libre. Ensuite, lorsqu’il prétend que la justice pratique la règle du deux poids deux mesures, il a raison, mais cela a joué plutôt en sa faveur: on peut se demander quel justiciable pourrait plaquer au mur – comme on le voit sur les vidéos diffusées- un procureur de la République dans l’exercice de ses fonctions, sans finir la journée en garde à vue. Même si d’autres passages de l’enregistrement vidéo concerné montrent que les responsables de la France Insoumise ont par moment retrouvé leur lucidité et leur calme, le procès politique sera difficile à plaider. Mais surtout, il va lui être difficile de démontrer que la justice s’acharne particulièrement sur lui, au moment où l’on annonce le début du procès Fillon, pour le printemps, et surtout où les juges mettent en examen le Président de l’Assemblée Nationale, proche s’il en est, d’Emmanuel Macron, ou envoient Patrick Balkany en prison.

Du coup, La France Insoumise est contrainte au grand écart. Le cas de Jean-Luc Mélenchon serait comparable à certains égards à celui de François Fillon, affirme toute honte bue, Raquel Garrido l’ancienne porte-parole de la France Insoumise, ex-avocate de Jean-Luc Mélenchon, et actuelle chroniqueuse sur LCI: le procès Fillon serait programmé par les juges en pleine prochaine campagne pour les municipales, afin de nuire à l’opposition de droite… Hier, personne n’avait encore osé toutefois appeler Patrick Balkany, incarcéré dans l’après-midi, en renfort pour illustrer la multiplication des procès politiques par la justice française…

Dans la main du pouvoir judiciaire?

Il faut croire que Jean-Luc Mélenchon craint vraiment le résultat de son procès -qui pourrait se traduire par son inéligibilité à la prochaine présidentielle- pour en arriver à soutenir le très honni Richard Ferrand, dans le but d’en faire un argument de défense.

Campé sur ses positions, celui-ci n’en attendait sans doute pas tant. Ce renfort inattendu ne pourra que le convaincre un peu plus de nous jouer Fort Chabrol au Palais Bourbon. Pour lui, il ne s’agit évidemment pas de dénoncer un complot politique, mais d’invoquer l’indépendance du pouvoir législatif, qui aurait toute légitimité, du fait de l’élection à empêcher le pouvoir judiciaire d’empiéter sur ses prérogatives. Et donc, aussi longtemps qu’il n’est pas condamné, le président de l’Assemblée Nationale pourrait continuer à officier… En somme, à l’inverse de Jean-Luc Mélenchon, Richard Ferrand ne nous dit pas que les juges sont des “menteurs”, mais simplement qu’ils se trompent, lorsqu’au terme de 13 heures d’interrogatoire, ils le mettent en examen, et que surtout, leur doutes et leurs convictions n’ont pas à être pris en considération par la représentation nationale, tant que le procès n’aura pas eu lieu, car “les parlementaires n’ont pas à être dans la main de l’autorité judiciaire…”. Qu’en somme il est banal et sans réelle importance que des juges remettent en question l’honnêteté du quatrième personnage de l’Etat.

Certes, il n’est pas le premier à se maintenir à son perchoir envers et contre les juges. Avant lui Henri Emmanuelli et Laurent Fabius avaient été dans la même situation. Pour être exact on pourra préciser que le premier était mis en cause pour une affaire du financement du PS mais ne se voyait reprocher aucun enrichissement personnel, tandis que le second était mis en cause pour un retard dans la diffusion en France d’un test qui aurait permis d’éviter la contamination de nombreuses personnes par le biais de la transfusion sanguine. Dans le cas du président actuel de l’Assemblée, les faits que lui reprochent les juges – avoir organisé l’enrichissement de sa compagne aux dépens des Mutuelles de Bretagne, une société d’assurance dont il était le directeur général- reviennent clairement à remettre en cause son honnêteté. Bien sûr ses défenseurs invoqueront le fait qu’il ne s’agit pas d’argent public… Mais dès lors qu’il y a mise en examen, il y a bel et bien soupçon de malhonnêteté sur la personne qui est chargée de superviser la fabrication de la loi. Quelle que soit l’issue d’un procès futur, celui-ci devrait donc s’en mettre au moins temporairement à l’écart, par simple respect pour la fonction que la République lui a confiée.

Dans les deux cas, celui de Mélenchon comme celui de Ferrand, ce qui est en jeu c’est la possibilité pour les juges d’accomplir leur mission au service de la nation, dans la sérénité, même lorsqu’ils ont à s’intéresser à des personnages publics, à l’abri des accusations complotistes des uns, ou du simple mépris pour leurs décisions de la part des autres. Ce sont les fondements mêmes de notre système républicain qui sont en cause.

Le homard et l’alpiniste

Un été meurtrier! On avait débuté la trêve estivale avec “l’affaire de Rugy” on va la terminer, s’il n’y a pas d’évènement “majeur” d’ici quinze jours, avec “l’affaire de la vraie-fausse escalade d’Eric Woerth”. Rien à voir, bien sûr. Dans un cas une série d’accusations d’actes de prévarication variés, dans l’autre la mise en cause d’une photo publiée par l’intéressé le représentant dans la position avantageuse de l’alpiniste au maximum de son effort. Et pourtant on est tenté de rapprocher les deux “affaires”. Car dans les deux cas il s’est trouvé des journalistes pour mettre en doute sans vérifier, accuser sans preuves, ou tourner en dérision sans savoir, et apporter du crédit à de simples rumeurs, et dans les deux cas au nom du droit à la vérité du public. Et dans les deux cas, internet en général, et Facebook et Twitter en particulier, ont joué un rôle central d’amplificateur.

Soyons clair, il n’est pas indispensable, ni même simplement nécessaire, de prendre la défense de l’homme politique François de Rugy. Son itinéraire n’en fait pas forcément le parangon de la rectitude en politique. Mais personne n’est parfait!

Haro sur le homard

En revanche, quand on s’interroge en journaliste, on ne peut qu’être surpris par le déroulement des faits. Et tout d’abord par l’attaque initiale de Mediapart. Parmi les faits que le journaliste Fabrice Arfi pensait avoir à lui reprocher -des repas privés fastueux aux frais de l’Assemblée Nationale, une utilisation frauduleuse de ses indemnités de député, le bénéfice illicite d’un appartement à vocation sociale, ou encore des travaux inutiles et dispendieux dans son ministère- il a choisi de lancer son offensive en attaquant par le homard! Et par le fait que le président de l’Assemblée de l’époque ait puisé dans les caves, de prestige, du Palais Bourbon, au lieu d’acheter son vin chez l’épicier du coin. Ce choix ne peut s’expliquer que par la volonté de réaliser au plus vite le maximum de buzz, de profiter de l’amplificateur internet pour obtenir la chute du ministre. Et de fait en quelques heures le mot “homard” était sans doute le mot le plus cité de l’année sur internet.

La suite c’est la dynamique classique de synergie entre réseaux sociaux et médias. Plus les réseaux sociaux vibrionnent, et plus le sujet prend de l’importance pour les journaux, radios et télés. Plus les médias reprennent -aucun ne s’est privé de publier la photo des homards en question, fournie complaisamment au journaliste de Mediapart par un ou une des invité(e)s de François de Rugy, ne les ayant sans doute pas bien digérés- plus le buzz s’accroit sur les réseaux . Sans doute soucieux de préserver la hauteur de la fonction de journaliste, Mediapart a bien expliqué que le homard en question ne posait problème que parce qu’il était consommé à titre privé, avec des amis, aux frais de l’Assemblée, mais l’argument est bien léger dans la mesure où il sera difficile d’établir que lorsque le Président de l’Assemblée Nationale reçoit à dîner, fût-ce pour partie des gens qu’il connaissait au préalable, il sort du cadre de son mandat. En tout cas le message explicite résultant de la publication était bien: ” le président de l’Assemblée se gave de homard et de bon vin pendant que les Français triment”. C’est ainsi que les réseaux sociaux l’ont perçu et c’est sur ce thème classique des samedis de gilets-jaunes, du “toujours les mêmes qui se gavent” qu’ils s’en sont donnés à cœur joie, l’ampleur de l’indignation ayant finalement conduit le ministre à la démission.

Deuxième surprise de cette affaire, le caractère apparemment erroné des autres accusations. Le logement social n’en était pas un, mais simplement un logement dont le propriétaire avait profité de la loi Scellier qui permet de défiscaliser une grande partie de l’investissement, et était tenu à ce titre de louer à quelqu’un disposant de revenus inférieurs à ceux de François de Rugy au moment de la location. Donc pas d’abus apparent de François de Rugy, mais éventuellement du propriétaire du logement qu’il louait. Quant aux indemnités que le député vert de l’époque aurait utilisé pour payer une cotisation à son parti, et qui lui auraient permis d’obtenir une réduction d’impôts, il semble avéré depuis, d’une part qu’il a remboursé les sommes, d’autre part, qu’il n’a pas bénéficié de réduction fiscale à ce titre… François De Rugy ayant porté plainte, les juges devraient avoir à démêler le vrai du faux.

Sans prendre parti sur le fond de la critique à l’égard de l’ex-ministre de l’environnement, et donc sans préjuger de sa propension ou pas à abuser des privilèges qu’a pu lui offrir la République, on peut se demander comment Mediapart, dont on peut regretter le caractère partisan, mais qui a montré aussi son professionnalisme dans bien des circonstances, a pu ainsi se jeter dans cette affaire. On imagine qu’au départ la photo de homard est une vengeance personnelle. Que l’info sur les cotisations payées avec les indemnités vient des Verts qui n’ont pas pardonné à François de Rugy son ralliement à Emmanuel Macron. Mais enfin, la vérification n’était pas si difficile à obtenir… François de Rugy prétend que Mediapart ne lui a laissé qu’une douzaine d’heures pour répondre aux accusations avant publication et qu’il n’a pas eu le temps de le faire. On ne peut non plus exclure qu’il ait eu la tentation de ne pas se défendre, et de laisser Mediapart se fourvoyer, pour mieux pouvoir se blanchir ensuite. Mais dans l’affaire, c’est quand même lui qui a perdu son ministère!

L’explication tient sans doute pour partie dans une phrase prononcée par le journaliste de Mediapart au cœur de l’affaire: “De Rugy aurait dû démissionner après nos premières révélations…” Et là le rubicon est franchi. Ce que revendique Mediapart c’est ni plus ni moins que le pouvoir de faire démissionner un ministre. Le journaliste, comme dépositaire de la morale publique, devient justicier, et la divulgation d’une information par lui doit inévitablement conduire le mis en cause à s’effacer, au nom de la transparence démocratique. Vision évidemment inacceptable. La démocratie a besoin de juges, de procureurs, et de journalistes, mais pas de justiciers! Les journalistes livrent des faits, si possible vérifiés. Les procureurs enquêtent, les juges disent le droit, et éventuellement sanctionnent. Et les réseaux sociaux commentent! Un monde dans lequel les journalistes auraient le pouvoir, avec la complicité des réseaux sociaux, de défaire les gouvernements, avant même que la justice ait pu vérifier l’exactitude de leurs informations serait bien dangereux. Si l’on se réfère à l’affaire du Watergate, emblématique pour la profession, et qui n’aurait jamais débouché sur la démission de Nixon sans le travail des journalistes du Washington Post, c’est seulement après la mise en place d’une commission d’enquête au parlement, après des mois d’accumulation d’éléments de preuves par un juge, et le lancement d’une procédure de destitution, que le président américain démissionna. Pas le lendemain de la première publication du Washington Post.

Des articles nés du buzz pour faire le buzz

Evidemment on est très loin de tout cela avec la photo d’Eric Woerth. On est dans l’anecdote pure, et pour tout dire dans l’insignifiance, tant la photo concernée n’aurait pas mérité la publication de la moindre ligne. La plupart des gens en effet se moquent éperdument de savoir si Eric Woerth est ou pas un alpiniste émérite… Mais l’affaire nous parle elle aussi du métier de journaliste. Dans le cas en question, on constate que les réseaux sociaux à partir d’un certain niveau de buzz, c’est à dire de multiplication des réactions, génèrent de façon quasi-automatique des sujets dans les médias professionnels. Et que ceux-ci, sans doute pour éviter d’être en reste, reprennent à leur compte telles quelles les rumeurs et analyses les plus fantaisistes, pour peu qu’elles fassent le buzz. Ainsi on a vu des médias tout à fait sérieux, par exemple le Huffington post ou La Dépêche du Midi, trancher le sujet en reprenant tels quels les arguments pseudo-techniques des internautes, problèmes de gravité, corde pas tout à fait tendue, personnages debout en arrière-plan – cela rappelle les discours complotistes sur la conquête de la Lune- avant de conclure: “Eric Woerth semble être plutôt à quatre pattes”. Et il a suffi, quelques heures plus tard que le guide ayant accompagné Eric Woerth, confirme l’authenticité de la photo, prise par lui-même, pour que tout le monde fasse machine arrière -sans d’ailleurs d’autres preuves qu’un message twitter du guide en question- et déclare l’angle de la photo authentique!

Tout cela est assez attristant pour la profession, qui a décidément du mal à exister à côté des réseaux sociaux, sans y perdre son âme, ou plutôt sa déontologie. En un été les médias, qui sont déjà jugés peu crédible par le public si l’on en croit le baromètre Kantar-La Croix (38% de confiance pour la télévision, 44% pour la presse écrite) auront sans doute encore perdu de leur crédit.

Au printemps l’ensemble de la profession, sociétés de journalistes et syndicats, s’était mobilisé en faveur d’un journalisme de rue, consistant à se balader dans les manifestations en tentant de filmer les violences pour les restituer ensuite sur internet en soutien d’un discours purement militant, en général d’extrême-gauche. C’est précisément cette pente sur laquelle se sont engagés les journalistes qui est un danger mortel pour la profession et la démocratie. Faute de redéfinir leur positionnement, vis à vis de l’activisme politique -en traçant clairement la frontière entre militantisme et professionnalisme- mais aussi vis à vis des réseaux sociaux -en prenant le contre-pied du suivisme systématique qui est actuellement pratiqué par la plupart d’entre eux- les journalistes continueront de s’auto-dévaloriser, de perdre leur crédit, et donc de mettre en danger la démocratie, qui a plus que jamais besoin de médias indépendants et impartiaux, à l’ère de la “post-vérité” et de l’infox tous azimuts.

Qui veut manger avec le diable prépare sa longue cuiller…

Donc, exit Marion Marechal Le Pen du carnet de bal de Geoffroy Roux de Bézieux. La nouvelle sainte-patronne de l’extrême droite et de la droite extrême réunies, ne foulera pas le parquet du bal annuel du patronat. L’honneur du Medef est sauf. En quelques heures la tempête soulevée sur internet a eu raison des velléités de son patron d’accorder à la nièce de Jean-Marie Le Pen un brevet de respectabilité économique. Marion Maréchal Le Pen, qui tente depuis quelques temps de faire oublier la fin de son patronyme, avait été dans un premier temps invitée à une table ronde sur le thème « La grande peur des mal-pensants, pourquoi les populistes sont populaires ? » Une polémique s’en était suivie, les élus LREM invités par le Medef ayant annoncé leur désistement, Laurence Parisot l’ancienne patronne du mouvement ayant elle-même condamné cette invitation. GRB a donc renoncé à inviter tout représentant de l’extrême-droite… comme de La France Insoumise, pour tenir compte de “l’interprétation politique qui est faite du projet de débat sur la montée des populismes”. Traduction libre des propos de GRB: les tenants de la pensée unique ont eu raison de sa volonté de dialogue et de réflexion.

Les républicains à la recherche de leur ancrage

L’affaire n’est évidemment pas anodine. Au delà des convictions personnelles du patron des patrons, sur lesquelles on se gardera de spéculer, la question de la légitimité du rejet des populismes est posée. Peut-on encore prétendre ériger un coupe-feu entre extrême droite et reste du monde politique, quand le Rassemblement National est en tête aux élections européennes, quand le populisme finit par concerner aussi l’extrême-gauche, et une partie de la droite traditionnellement modérée. Ce débat que voulait avoir le Medef au sein de son université d’été, d’autres l’ont déjà tranché, et c’est certainement beaucoup plus inquiétant que le débat lui-même et la liste de ses intervenants.

D’autres, c’est d’abord la quinzaine d’élus des Républicains qui ont diné avec Marion Maréchal Le Pen la semaine dernière. Pas de responsable du parti ex-gaulliste bien sûr, mais quelques seconds couteaux assez représentatifs: un sénateur Sébastien Meurant, et un député, Xavier Breton, membre du bureau politique de LR tout comme son collègue Sébastien Pilard, qui figurait sur la liste du parti aux européennes. Mais il ne faut pas voir le mal partout. Les intéressés certifient rester fidèles à la ligne de leur parti en échangeant des idées avec les membres du Front National, tout en excluant tout accord. Les sujets d’échange d’idées en question étaient ce soir là la privatisation d’Aéroports de Paris, le projet de loi sur la bioéthique, ou encore l’immigration. Malgré toutes les protestations de bonne foi des intéressés, le diner en question ne pouvait que susciter un certain malaise à la tête du parti. Si la porte-parole des LR, Laurence Saillet, a estimé “qu’on n’exclut pas pour un dîner”, le président du Sénat Gérard Larcher considère lui que les intéressés “se sont mis d’eux-mêmes en dehors de leur formation politique”.

Débat de fond au sein du parti Les Républicains que les dérives de Laurent Wauquiez, viennent de secouer sévèrement et qui ne sait plus tout à fait où est son ancrage? Oui, mais question d’opportunité aussi. A quelques mois des élections municipales il n’est pas certain que le parti, en déroute aux européennes ait quelque chose à gagner à un rapprochement de l’extrême-droite qui pourrait leur aliéner définitivement et complètement le centre-droit. Alors que les transferts pré-électoraux de la droite vers le centre macronien se multiplient, l’exode pourrait bien s’accélérer.

Mais à quoi joue Marion Maréchal Le Pen? Il semble acquis qu’elle n’entrera pas immédiatement en conflit avec sa tante, mais a annoncé un soi-disant “retrait” de la vie politique, pour se consacrer à la création d’une “grande école” dont le principal atout semble être de rassembler dans ses intervenants toutes les tendances de l’extrême-droite… Steve Bannon ne s’y est d’ailleurs par trompé qui tente de créer une école du populisme en Italie et promet de chercher des synergies avec l’institut de Marion Maréchal Le Pen. En fait, la nièce du patriarche xénophobe et antisémite semble se positionner pour le coup d’après. Comprendre d’après la présidentielle de 2022. Avec un projet ambitieux: réaliser la grande fédération de la droite extrême et de l’extrême droite afin de faire sauter le plafond de verre qui semble interdire pour l’instant au Front National de prendre le pouvoir. Thierry Mariani, ancien ministre de Jacques Chirac a montré la voie en rejoignant le parti de Marine Le Pen. Nul doute que d’autres suivront, parmi ceux qui revendiquent aujourd’hui simplement le droit de diner et d’échanger des idées avec l’une ou l’autre des Le Pen, ou au delà, parmi tous ceux qui commencent à craindre pour leur mandat dont le renouvellement ne parait plus être garanti par l’appartenance aux Républicains.

Coexistence désarmée aux extrêmes?

Dans le même temps, l’extrême droite déploie ses manœuvres vers une autre cible, l’extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon. Alors qu’on vient d’apprendre que le patron de la France Insoumise et quelques uns de ses proches devraient comparaître à l’automne devant le tribunal correctionnel pour s’être opposés à la justice lors d’une perquisition de leurs locaux, le Front National vole à leur secours et dénonce le harcèlement dont ils seraient victimes. Et, surprise, Jean-Luc Mélenchon se félicite publiquement du soutien de Nicolas Bay, député européen du RN, et en profite pour dénoncer le manque de solidarité de la gauche!

Si la revendication de ce soutien est surprenante de la part du leader de la France Insoumise, l’attitude de l’élu d’extrême droite est en revanche claire. Dans la perspective des élections à venir, et tout d’abord des municipales, on va rechercher une forme de coexistence désarmée, sinon pacifique, avec la France Insoumise, afin de permettre aux électeurs d’extrême-gauche d’exprimer leur anti-macronisme viscéral en votant pour les candidats du Rassemblement national au second tour. Et ce report de voix n’est pas invraisemblable, loin s’en faut. Dans un sondage publié début juin, l’IFOP révélait que dans l’hypothèse d’un nouveau second tour de présidentielle entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, 60% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon du premier tour seraient disposés à donner leur voix pour la candidate d’extrême-droite. Bien sûr l’hypothèse reste très théorique à 3 ans des élections présidentielles. Et les débats qui ne manqueront pas d’agiter d’ici là la vie politique, par exemple autour de la PMA, pourraient bien conduire chacun à réaffirmer plus fermement ses principes, et donc, espérons-le, mettre en évidence le fossé infranchissable qui sépare le populisme de la France Insoumise de celui de l’extrême-droite.

En attendant, la stratégie de diabolisation des populistes d’extrême-droite prend l’eau de toutes parts. Le patron des patrons Geoffroy Roux de Bézieux ne s’y était pas trompé. La montée des populismes dans la vie politique va nous occuper encore un certain temps, et la morale en politique risque de s’en trouver sérieusement mise à l’épreuve. Il a simplement eu le tort de se croire autorisé à jeter tout de suite le bébé avec l’eau du bain.

La République et les provocateurs voilés

C’est reparti pour un tour! L’été arrive et avec lui le burkini, ce maillot de bain intégral à l’usage de celles qui veulent se baigner en cachant leur corps. Depuis “l’affaire” de l’été 2016, la question resurgit régulièrement. A l’époque la polémique était partie d’une provocation d’une télévision australienne qui avait “organisé” le refoulement d’une jeune femme porteuse d’un burkini d’une plage de Villeneuve-Loubet, pour démontrer à ses auditeurs le racisme des Français. S’en était suivi une chasse au burkini sur les plages de France, de nombreux maires prenant des arrêtés municipaux pour l’interdire, avant d’être recadrés par les tribunaux. Cette année, le burkini rebondit à la piscine de Grenoble.

C’est un happening aquatique qui relance la machine. Un groupe de 7 jeunes femmes, militantes de l’islam politique, venant se baigner par surprise en burkini pour dénoncer une supposée discrimination à leur encontre. Depuis, la polémique est repartie, et internet résonne de l’écho des anathèmes, injures et excommunications diverses, prononcées par adeptes et ennemis du droit à porter le voile des femmes musulmanes. L’affaire est devenue en quelques heures une question politique majeure, déchaînant la passion de tous. Peut-on interdire à des femmes de se baigner sous prétexte qu’elles ne veulent le faire qu’en cachant leur corps? Doit-on accepter cette intrusion de l’islamisme politique dans nos piscines? Il faut préciser que l’ambiguïté du maire de Grenoble Eric Piolle, confirmant qu’il ferait appliquer le règlement qui interdit le burkini dans les piscines publiques de sa ville, mais précisant qu’il était ouvert à l’autorisation de tenues plus “couvrantes” que le simple maillot de bain, pour protéger la peau du soleil (sic), n’a pas contribué à clarifier le débat.

Liberté de s’habiller à son gré

Si l’on évite la polémique et qu’on essaye de revenir aux valeurs essentielles on peut relever quelques points. Primo au nom du principe de liberté, chacun doit pouvoir se vêtir comme il l’entend dans l’espace public, exception consensuelle étant faite d’une part pour la nudité intégrale, réservée à certaines plages dédiées à cet effet, d’autre part pour les tenues dissimulant le visage, qui sont réprimées par la loi. Les femmes ou hommes, quelles que soient leurs motivations, ont donc la liberté de se baigner habillés sur les plages de France. L’Etat n’a pas vocation a réglementer les tenues vestimentaires.

Mais attention, nous dit-on, certaines femmes ne sont pas libres mais sont contraintes par frères, maris, ou entourage à se couvrir dans la rue comme au bain. Interdire le port de ces tenues, voile ou burkini, serait donc un moyen de lutter contre l’oppression subie par ces femmes. Evidemment, cette pression existe, pour au moins une partie des femmes concernées, c’est une réalité que l’on ne peut nier, et que l’on est évidemment en droit de dénoncer. Mais il n’appartient pas à la société de légiférer dans ce domaine, privé, dès lors qu’il n’existe ni plainte de victimes, ni violences avérées. Que le voile soit une manifestation de l’aliénation des femmes sous prétexte religieux ne fait pas de doute, et le combat de femmes iraniennes pour leur liberté en témoigne. Mais le religieux est et doit rester dans une société laïque une sphère privée, et l’Etat n’a pas à prétendre légiférer sur les religions, fût-ce sur leurs dimensions les plus archaïques et répressives. A l’exception évidemment des violences exercées par les adultes sur les enfants. L’excision rituelle, véritable mutilation exercée par des adultes sur des enfants, est ainsi bannie à juste titre. Et l’on pourrait peut-être traiter à la même enseigne la circoncision rituelle.

La même loi pour tous

Deuxième principe: l’égalité face à la loi. S’il est interdit de se baigner en vêtement couvrant, short par exemple, dans les piscines au nom de l’hygiène, cela doit s’appliquer à tous et toutes sans distinctions d’origine ou de religion. Donc soit on démontre que le port de vêtements dans une eau de baignade commune et non renouvelée (eau de piscine vs eau de mer) ne pose plus, contrairement à ce qui était admis jusqu’ici, aucun problème d’hygiène (grâce aux progrès en matière de désinfectants?), et c’est valable pour tout type de vêtement… soit on en reste là.

Question subsidiaire: la République doit-elle contourner le problème en organisant des séances de baignade spécifiques, réservées à certaines femmes qui se baigneraient habillées sans que cela pose de problème d’hygiène… du fait de leur religion? La réponse est comprise dans la question. Lorsque le maire de Grenoble, écologiste de gauche, demande à l’Etat de s’emparer du problème, il ne fait que se défausser de ses responsabilités. L’Etat n’a pas à organiser des séances de baignade semi-publiques compatibles avec tel ou tel culte religieux, ou décréter un compromis sur certaines tenues plus conformes que d’autres aux règles d’hygiène… morale. Si la piscine est un lieu public, elle est ouverte à tous, avec les mêmes règles, sans prise en compte de considérations religieuses.

Cela dit, le maire de Grenoble et les autres élus ne sont pas débarrassés pour autant du problème. Il y a longtemps que l’on a compris, que la stratégie des islamistes politiques, et de leur bras armé le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), était de créer à intervalle régulier ce type d’incident dans le but de fédérer, communautariser, des musulmans, dont on peut imaginer que la plupart ne souhaitent rien d’autre que vivre est toute tranquillité, dans leur pays, en respectant les règles de la République. On se souvient de cette jeune femme voilée prétendant se faire embaucher comme vendeuse chez Etam, spécialiste du déshabillé et de la lingerie sexy, pour mieux dénoncer ensuite une discrimination à l’embauche… Il est évident que chaque polémique publique engendrée par ce type de provocations renforce la position de ces militants de la religion, qui peuvent trouver dans chaque appel à l’interdiction du voile islamique, dans chaque stigmatisation réelle ou supposée de l’islam, du grain à moudre pour leur chapelle. Pour renforcer un communautarisme religieux, il n’y a évidemment rien de plus efficace que le sentiment de persécution. Pour lutter contre, sans doute pas de meilleure attitude que l’application stricte et sans complaisance de la même loi pour tous sur le territoire de la République laïque.

La réforme aux forceps ?

Laurent Berger est en colère! Interrogé par Libération, le patron de la CFDT juge que dans le projet gouvernemental concernant l’assurance chômage tout est à jeter. Il ne lancera pas pour autant son syndicat dans un vaste mouvement de protestation, pour éviter de démonétiser un peu plus l’action syndicale. Mais la colère est bien là. Selon lui le plan du gouvernement n’est qu’un plan d’économies, dont les plus faibles, les plus précaires, feront les frais.

Les bouteilles à moitié vides étant souvent à moitié pleines, il est difficile de lui donner raison ou tort. C’est à l’usage qu’on verra si ces mesures, prises d’abord pour redresser les comptes de l’Unedic, mais qui sont aussi supposées lutter contre la précarité de l’emploi, se traduiront par une amélioration sur le front du chômage, ou simplement par une dégradation de la situation personnelle des chômeurs. On pourra toutefois d’ores et déjà observer, que l’allongement de la période de rechargement des droits de 4 à 6 mois, risque, si les mesures contre l’emploi précaire ne portent pas leurs fruits, d’enfoncer dans la pauvreté certaines personnes qui ne parviennent pas à décrocher mieux que des contrats ponctuels très courts. De même durcir les critères permettant de sanctionner un refus de poste de la part d’un chômeur, et renforcer les sanctions en question, apparaîtra comme une mesure parfaitement inique, si dans le même temps Pôle emploi n’est pas en mesure de proposer à chacun de réelles offres d’emploi ou de formation.

En attendant on peut faire un premier constat, qui s’impose comme une évidence: une fois de plus, le gouvernement réforme sans soutien de la société civile, même si les mesures sont, on peut l’imaginer, assez populaires chez les Français qui ont du travail. C’est la faute aux partenaires sociaux, répond-on du côté du pouvoir. Bien sûr. Les partenaires sociaux avaient la possibilité de parvenir à un accord entre eux que le gouvernement aurait entériné. Ils n’y sont pas parvenus. Mais le gouvernement n’est pas pour rien lui-même dans l’échec, puisqu’il exigeait que l’accord entre partenaires permette d’une part de réaliser des économies significatives -les syndicats n’étaient pas chauds- et prévoie d’autre part la mise en place un système de bonus-malus pour pénaliser les contrats courts -le patronat n’en voulait pas. Comme on dit dans ce cas là, face à l’échec de la négociation, l’Etat a pris ses responsabilités. C’est son rôle, mais ce faisant le pouvoir creuse un peu plus le fossé entre lui et la société réelle.

Sauf à imaginer que le choix ait été dès l’origine d’imposer cette réforme des conditions d’indemnisation du chômage juste pour rouler des mécaniques, et démontrer que malgré la crise des gilets jaunes, le pouvoir n’a peur de rien et impose sa volonté -on ne peut l’exclure alors que s’annonce l’autrement plus importante réforme des retraites- on aurait manifestement pu faire autrement.

Le déficit de l’assurance chomage prévu pour 2019 était, indépendamment des nouvelles mesures, de 1,9 milliards d’euros. Le retour à l’équilibre, toujours à législation constante, était prévu, selon l’Unedic pour la fin de l’année 2020. Même si le gouvernement estimait ces prévisions trop optimistes, il n’y avait donc pas d’urgence financière. On aurait donc sans doute pu tenter de négocier avec les partenaires sociaux un compromis acceptable, sinon par tous, du moins par une partie d’entre eux. De façon à éviter une fois de plus cet affichage déplorable d’un projet de réforme rejeté par toutes les parties prenantes, syndicats comme patronat.

Certes dans son interview Laurent Berger ne promet pas l’apocalypse. Il admet qu’il y a eu une vraie concertation sur le projet de réformes des retraites en préparation. Mais il alerte: “si le gouvernement a la même logique à l’égard de nos propositions que sur ce précédent dossier (celui de l’assurance chomage), c’est-à-dire d’en avoir rien à faire, évidemment, nous serons en opposition…”

Un avertissement que le gouvernement devrait entendre. Pour éviter que le projet de réformes des retraites à venir, qui est évidemment cardinal pour lui, ne contribue un peu plus à exacerber les tensions… Réformer est utile, et difficile, certes. Mais il serait absurde et dangereux de choisir à chaque fois pour le faire, la voie la plus clivante.

ADP: un référendum pour quoi faire?

Faut-il privatiser Aéroports de Paris? Chacun va forcément devoir se faire un avis sur le sujet puisque l’opposition, droite et gauche réunies, a décidé d’en faire un nouveau référendum anti-Macron. Le précédent, les élections européennes, n’ayant pas vraiment été une réussite, en dépit du succès du parti de Marine Le Pen.

A vrai dire, il n’est pas simple de se faire un point de vue catégorique sur le sujet. Un point de vue qui permette de répondre par oui ou par non à la question posée.

En premier lieu se pose un problème de principes. Selon qu’on est plutôt pour ou plutôt contre, on pourra opposer deux principes, contradictoires. Le premier, c’est la nécessité pour l’Etat de contrôler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un service public. C’est le point de vue de la gauche. Seul l’Etat du fait de sa neutralité financière serait à même d’assurer une égalité d’accès des citoyens aux services essentiels, celui du transport par exemple. A ce principe, qui évidemment a du sens, mais a déjà largement été battu en brèche au fil des privatisations successives, on peut en opposer un autre: le rôle de l’Etat ne serait pas de gérer des entreprises fussent-elles en charge de services publics, mais simplement de réglementer et contrôler ces activités essentielles pour les citoyens. Un principe qui est en général plutôt défendu par la droite, à part dans le cas d’Aéroports De Paris, où visiblement l’envie de faire subir un échec à Macron, à travers le projet de Référendum d’Initiative Partagée l’a emporté pour les amis de Laurent Wauquiez sur les convictions habituelles.

Aucun de ces deux principes opposés n’a pleinement été appliqué jusqu’ici, ni par la gauche, qui n’a pas lésiné depuis quelques dizaines d’années sur les privatisations (30 milliards d’euros pour le seul Lionel Jospin, qui est en outre à l’origine du désengagement partiel de l’Etat d’Air France ou de France Télécom), ni par la droite qui a laissé l’Etat continuer à gérer plusieurs entreprises, dont l’intérêt public n’est pas tout à fait évident, comme lorsqu’il s’agit par exemple des jeux d’argent. S’agissant d’Aéroports de Paris, la dimension de service public est claire puisqu’on peut penser que sont en jeu plusieurs thèmes essentiels: l’accès de chacun aux moyens de transport, la sécurité du transport aérien, la sécurité des frontières ou encore le rayonnement de la France dans le monde… Mais on pourra constater aussi que gérer ADP c’est aussi et surtout gérer d’immenses galeries marchandes dont l’enjeu public n’est pas très évident.

Des aéroports plutôt rentables

Or seule l’activité commerciale serait concernée par le projet de privatisation, tout ce qui concerne la sécurité restant sous la responsabilité de l’Etat. S’il en était ainsi, les principes auxquels la gauche est attachée ne seraient donc pas particulièrement violentés. Reste à s’interroger sur l’opportunité du projet.

Car les galeries marchandes des aéroports sont aujourd’hui plutôt bien gérées, sous la houlette de l’Etat, puisque ADP réalise des profits importants.La question est donc: l’Etat doit-il renoncer à sa participation dans une entreprise rentable, qui contribue à alimenter ses caisses, au profit d’une société privée qui devrait, espère-t-on, investir pour développer les aéroports parisiens et les mettre au niveau de leurs grands rivaux internationaux, mais qui distribuera ses revenus à ses actionnaires et risque de n’agir que dans leur intérêt. N’est-on pas sur le point de brader une partie du patrimoine de la Nation, au profit d’intérêts privés?

Sur cette question de l’opportunité, on doit noter que le produit de la vente d’ADP, et de la Française des Jeux, qui est aussi concernée, est supposé alimenter un fonds d’investissement pour l’innovation. La question de l’opportunité peut donc être posée en ces termes: l’Etat doit-il privilégier une gestion de père de famille en utilisant au fil de l’eau dans son budget les ressources, bien utiles, générées par les titres d’ADP ou la Française des Jeux, ou plutôt renoncer à ces dividendes réguliers pour privilégier l’alimentation immédiate et massive d’un fonds qui permette à la France d’investir vite et fort dans les nouvelles technologies pour préparer l’avenir. Chacun peut avoir un avis, ou pas, sur le sujet. On peut remarquer toutefois que ceux qui protestent contre le fait que l’on “brade les bijoux de famille”, sont souvent les mêmes qui réclament un investissement massif de l’Etat dans l’innovation en particulier dans le domaine énergétique.

Quel enjeu pour le peuple souverain?

Reste la question du référendum d’initiative partagée et donc de la légitimité démocratique de la décision du parlement de privatiser ces entreprises. Sur ce plan, le Conseil Constitutionnel a tranché: bien que la loi interdise de remettre en question par cette procédure une loi promulguée depuis moins d’un an, la procédure ayant été engagée avant que la loi ait été promulguée a été jugée conforme. C’est évidemment un artifice juridique auquel le Conseil Constitutionnel s’est complaisamment rallié. L’esprit de la loi était d’empêcher que démocratie directe et démocratie représentative puissent entrer en conflit, en permettant à la minorité au parlement de bloquer par cette voie un texte adopté par la majorité. C’est bien ce qui se produit aujourd’hui, puisque, compte-tenu des délais de mise en œuvre, il s’écoulera au moins un an avant que le texte puisse être mis en œuvre, référendum ou pas.

Au delà de la polémique juridique, on peut enfin se demander quelle est la signification politique de ce projet de référendum. Dans la mesure où l’on admettra que le principe fondamental de défense des services publics n’est pas fondamentalement remis en cause par la commercialisation des activités commerciales d’ADP, est-il raisonnable de demander aux électeurs de décider de l’opportunité économique que représente cette privatisation? Y a-t-il un enjeu tel qu’il soit légitime d’en appeler au peuple souverain? Evidemment non. L’enjeu réel -qui fait que droite et gauche, malgré leurs positions opposées sur la question des privatisations, ont pu se retrouver dans cette affaire- c’est de porter un coup au chef de l’Etat.

De la part de la gauche on comprend que le coup tenté est à portée fortement symbolique. Attaquer Emmanuel Macron sur ce projet, c’est nourrir le procès en ultra-libéralisme qui lui est fait. C’est mettre en évidence sa volonté supposée de brader les intérêts de la France au profit d’intérêts privés. Bref, c’est poursuivre la campagne ininterrompue que mène la gauche depuis 2017 contre ce “président des riches élu par effraction”.

De la part de la droite, l’argumentaire est beaucoup plus réduit. D’autant que la reprise des privatisations figurait au programme présidentiel de François Fillon. Là il s’agit manifestement d’une démarche strictement politicienne visant à affaiblir le Président avant les prochaines échéances électorales, et sans doute d’une manifestation d’auto-défense des sénateurs, majoritairement de droite, qui se sentent menacés par les projets présidentiels de réforme constitutionnelle.

Du coup, avant même un éventuel référendum sur le sujet des privatisations, qui n’interviendra que si les oppositions parviennent à rassembler 4,7 millions de signatures sur leur projet, la campagne qui s’ouvre et qui va durer neuf mois pendant lesquels les promoteurs du projet vont tenter de convaincre le maximum de Français de signer, va focaliser une fois de plus les oppositions, gauche et droite confondues, sur un seul sujet: Emmanuel Macron. Et elles continueront sans doute dans le même temps à se plaindre de la présidentialisation du régime et de la polarisation de la vie politique sur le couple LREM-FN. Quel que soit le résultat, il n’est pas certain qu’à la fin PS, LR ou Insoumis en sortent gagnants.