A J-10, méfie-toi de tes amis!

A l’approche de l’échéance la campagne européenne s’accélère. Toujours sans vraiment confronter les projets, mais plutôt les postures. Chacun tente de renvoyer ses concurrents dans les cordes, en l’attaquant, non pas vraiment sur son programme, mais plutôt sur sa façon d’être, de faire campagne, sur son passé… ou sur ses relations.

En se référant à l’intensité des polémiques sur internet, on pourrait résumer le thème de la semaine d’une formule: “à dix jours de l’échéance prends garde à tes amis!”

Le faux ami et le mauvais génie

A chacun les siens, et à chacun ses emmerdements. Pour Marine Le Pen, il y a un faux-ami et un mauvais génie. Le faux ami, c’est ce député néo-nazi estonien, à qui elle a accordé de bonne grâce un selfie dans une posture symbolique des mouvements suprémacistes blancs. La présidente du Rassemblement National affirme qu’elle ignorait la signification du geste que son “ami” lui proposait de faire de concert avec lui. C’est sans doute vrai. Elle a probablement été piégée. En revanche elle aura bien du mal à expliquer qu’elle ignorait qui était l’individu, néo-nazi de notoriété publique, raciste revendiqué. Indépendamment de la gestuelle, poser avec lui pour un selfie n’était sans doute pas la meilleure façon de rassurer ces électeurs qu’elle espère attirer d’ici l’élection sur sa ligne politique simplement anti-macron. Le mauvais génie de Marine Le Pen c’est Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump, venu sur le continent pour dit-il, “planter un pieu dans le cœur de l’Europe”, et qu’elle a rencontré à plusieurs reprises. La semaine dernière l’émission de France2 “envoyé spécial” révélait que le propre compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot, avait invité l’activiste américain à venir participer à leurs côtés, à Paris, à des réunions “secrètes” en compagnie de hauts fonctionnaires. Là encore cela tombe bien mal. Donner l’impression de comploter avec un homme qui dit ouvertement qu’il est en guerre contre l’Europe”, n’est pas l’idéal pour quelqu’un qui se prétend le dernier rempart de la République Française contre le parti de l’Etranger!

La boule puante

Pour Jean-Luc Mélenchon ce sont plutôt les anciens amis qui posent problème. Après le départ d’un de ses plus proches, Thomas Guenolé, qui avait claqué la porte à la mi-avril, en dénonçant ses comportements d’autocrate, et le mélange des genres entretenu avec sa compagne Sophia Chirikou, c’est un élu régional du parti, animateur de sa campagne présidentielle qui le quitte pour appeler à voter… Front National! La pilule n’est pas facile à avaler. L’élu en question, Andréa Kotarac, avait déjà jeté le trouble en répondant à une convocation de Poutine, pour un rassemblement des populistes européens en Crimée. Il expliquait alors que sa présence aux côtés du Front National pour soutenir le maître du Kremlin, n’était pas un problème pour la France Insoumise, et Jean-Luc Mélenchon n’avait pas jugé utile de le démentir. Il doit le regretter amèrement. Car aujourd’hui, la seule défense possible du patron de la France Insoumise est sur le registre de la “trahison”, voire du complot: “Kotarac est le nom d’une boule puante de fin de campagne. Un coup monté”. Monté par qui? Il n’a pas osé préciser. Mais cet épisode pourrait contribuer à faire réduire encore la peau de chagrin de son électorat potentiel.

Pas touche à la statue du commandeur

Dans le cas de Raphaël Glucksmann, on ne peut même pas dire qu’il s’agisse de ses amis. Les gens qui se mettent aujourd’hui en travers de sa route, déjà bien étroite, sont des anciens ministres socialistes, ministres à une époque ou lui-même était bien loin du Parti socialiste, ignorant alors sans doute qu’il pourrait un jour être appelé à le représenter. Mais aujourd’hui quand il parle, c’est le PS qui s’exprime par sa bouche, ainsi l’a voulu la nouvelle direction du Parti socialiste emmenée par Olivier Faure. Et quand il s’attaque à la statue du commandeur, en dénonçant l’attitude de François Mitterrand lors de la guerre d’extermination du Rwanda, qualifiant le président socialiste de “complice du génocide”, le banc et l’arrière banc du Parti socialiste se révolte. Les 23 anciens ministres socialistes réclament des excuses ou à tout le moins une mise au point d’Olivier Faure se désolidarisant de son poulain. Evidemment ça fait désordre. Auprès des militants qui hésitaient déjà à s’aligner en rang derrière l’essayiste, qui n’est pas du sérail, et apparait plus comme un représentant de la bourgeoisie éclairée parisienne que du “peuple de gauche”. Et cela met dans l’embarras le premier secrétaire sommé par les caciques de son parti de désavouer son poulain à deux semaines du scrutin. Et qu’importe la vérité historique et les questions légitimes que pose l’aveuglement du Président de la République de l’époque et son obstination à soutenir les auteurs du génocide. Ces questions, Raphaël Glucksmann les soulève à raison. Mais l’enjeu du moment, c’est l’élection européenne.

L’Europe, comme le reste, c’est Lui

Dans le camp majoritaire c’est pas non plus la grande joie. Nathalie Loiseau sait depuis le jour de son annonce, maladroite, d’entrée en campagne, que pour ses amis de La République En Marche, malgré ses qualités, et en particulier sa connaissance des dossiers, elle ne fait pas rêver comme tête de liste européenne. La plupart d’entre eux ne rate pas une occasion, anonymement, de parler de son absence de charisme, voire pire. Et les nouveaux amis qui se rallient à son manque de panache ne sont pas non plus forcément un cadeau. Quand on dirige une liste appelée “Renaissance” et que l’on doit se glorifier d’être rejoint, par Jean-Pierre Raffarin qu’on croyait définitivement rangé de la politique, ou Daniel Cohn Bendit qui a annoncé sa retraite en 2014, voire par Robert Hue qu’on ne présente plus, ou se réjouir du soutien sans vote de Michel Barnier, qui après dix années à Bruxelles rêve de transformer son poste de commissaire européen, en présidence de la commission européenne… Difficile de plaider le renouveau! Sauf à miser sur son meilleur atout, le président Macron. Donc finalement, on met le président sur les affiches, on parle même d’un meeting… Nathalie Loiseau continue à faire le job, elle ne ménage pas sa peine, mais l’Europe c’est finalement d’abord l’affaire du Président… comme le reste. Comme Sarkozy en 2009 qui se plaignait (ou se réjouissait), déjà, de devoir tout faire lui-même…

Bref, la politique, l’approche des élections, c’est pas vraiment une sinécure… mais ils en redemandent tous!

Guerre au Yémen: le bal des hypocrites

Le cargo saoudien qui devait récupérer au Havre une cargaison d’armes françaises, et s’est finalement détourné vers l’Espagne, vient nous faire oublier un instant la politique nationale, ses petites phrases, ses polémiques à deux balles, ses insultes, anathèmes, et menaces, ses indignations feintes et surjouées, pour nous faire regarder un peu ailleurs. Vers une vraie situation dramatique, scandaleuse, la guerre civile au Yémen. Déjà 10 000 morts selon l’ONU (7 fois plus selon certaines ONG), la famine menace directement 80% de la population, et l’ONU estime que 16 millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau potable. Un peuple martyrisé, dans une guerre qui le concerne à peine, où les populations civiles sont les otages impuissants des rivalités entre puissances, et les victimes indirectes du cynisme qui prévaut dans les relations internationales.

Au départ, il y a une quinzaine d’années, il y avait une guerre civile locale. Une région du Nord à majorité chiite entrant en rébellion contre un pouvoir central tyrannique et corrompu. Depuis 2015, l’affaire a tourné au conflit indirect entre les deux puissances régionales, Iran et Arabie-Saoudite, qui rivalisent sur la scène moyen-orientale par populations civiles interposées. Alors que les Iraniens, chiites, soutiennent et arment les rebelles, l’Arabie saoudite et ses alliés arabes, sunnites, écrasent le pays sous un tapis de bombes, pour tenter de réinstaller au pouvoir le président “légal” Abd Rabbo Mansour Hadi actuellement réfugié à Riyad. C’est un conflit ethnique, une guerre de religion entre chiites et sunnites, et un bras de fer entre entre Téhéran et Riyad, qui refusent l’un comme l’autre, malgré l’absurdité de cette guerre, de paraître reculer devant le rival. C’est aussi un conflit où une fois de plus la communauté internationale fait la démonstration de son impuissance, de son indifférence, voire du cynisme de ses dirigeants.

Impuissance à imposer aux parties le respect du droit international humanitaire. Hôpitaux et ambulances sont régulièrement bombardés. Depuis 5 mois, l’ONU tente en vain d’obtenir la démilitarisation de la ville d’Hodeida, pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire. Un accord a été signé entre les parties en décembre dernier, mais il n’est toujours pas appliqué.

Indifférence des opinions occidentales plus préoccupées par leurs problématiques nationales que par le drame vécu dans un pays ou la famine tue chaque jour des enfants, quand ils ne succombent pas aux bombes sur le chemin de l’école ou à l’hôpital.

Cynisme enfin, dont la palme revient au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane qui remettait l’an dernier un chèque de 930 millions de dollars au secrétaire général de l’ONU pour financer l’aide au Yémen, que les bombardements de son aviation empêchent d’arriver aux populations qui en ont besoin… Mais il n’est pas le seul! L’attitude des gouvernements qui continuent à fournir des armes aux belligérants, tout en les appelant à faire la paix, la France par exemple, méritent largement de figurer au palmarès. Et l’argumentaire de défense d’Emmanuel Macron qui dit “avoir la garantie que les armes françaises ne sont pas utilisées contre les populations civiles”… pourrait faire sourire si la situation n’était pas si dramatique.

Certains pays, dont l’Allemagne ont interdit tout nouveau contrat de vente de matériel à l’Arabie-Saoudite depuis l’exécution d’un journaliste saoudien dans les locaux de l’ambassade d’Arabie Saoudite à Ankara. Mais sans vraiment empêcher les industriels allemands, de poursuivre leur business à partir de filiales à l’étranger. La France, elle, prétend s’en tenir au respect à la lettre des accords internationaux qui interdisent de vendre des armes lorsqu’elles risquent d’être utilisées contre des populations civiles. Or la ministre Florence Parly certifie ne « pas avoir de preuve que les armes françaises font des victimes civiles…. » Et semble démentie par une note de ses services, classée secret-défense, qui a fuité dans la presse. Cette affaire, c’est un peu le bal des hypocrites.

Il faut reconnaître que la transparence et les ventes d’armes ne font pas bon ménage. Quand on est le troisième exportateur mondial d’armes et qu’on entend le rester -il y a des milliers d’emplois à la clef- on est bien obligé de faire des « concessions ». Il est évident que si vous vendez des armes à des clients, mais que vous stoppez les livraisons -quand ils en ont besoin- pour protéger les populations civiles qu’ils bombardent… il va être difficile de convaincre… La vente d’armes éthique… c’est un peu comme la bienveillance en politique.

Vite, une image !

L’affaire de La Pitié Salpétrière est un excellent révélateur d’un mal qui ronge notre époque, dévore nos médias comme nos hommes et femmes politiques, démonétise peu à peu la réflexion, et exacerbe toutes les tensions sociales. Un mal qui semble irrésistible, qui renverse cul par dessus tête les esprits et les corps, qui limite chaque jour un peu plus le champ de nos raisonnements, devenu peau de chagrin, qui cantonne le réel dans un espace incertain délimité par les différents murs d’images que nous proposent, et nous imposent, les différents opérateurs de communication. Le réel n’est plus appréhendable qu’à travers le prisme fourni par les distributeurs d’images, qui n’ont d’autre finalité que capturer à chaque instant, au maximum, nos attentions devenues ressource principale de la sphère marchande.

C’est un culte. Celui de la vitesse, ou plutôt de l’instantanéité. Et de l’image, qui est devenue la seule représentation objective de la réalité. Il faut savoir, tout, tout de suite, et c’est la video qui délivre l’information sur le monde. C’est la juxtaposition des vidéos qui fait le sens. L’analyse ou le commentaire du réel étant ramenées à la mise en projection des images à travers une grille de valeurs morales et/ou politiques.

Déroulons donc l’exemple de l’affaire qui nous préoccupe tous depuis 48 heures. Première information: une video de la directrice de l’hôpital qui dénonce une intrusion de manifestants dans le service d’urgence mettant en danger la vie des patients, et s’étant soldée par une dégradation d’un service de l’hôpital. Elle est dans son rôle. Il reste à enquêter pour en savoir plus. Mais enquêter demande du temps, alors, on brûle les étapes. Le ministre de l’intérieur n’attend pas que ses services aient remonté leurs propres infos, et dénonce “l’attaque” d’un service hospitalier d’urgence. Un grand media, sous le titre “ce qui s’est vraiment passé…” compile à la va-vite les images qui lui ont été transmises par les dizaines de manifestants porteurs d’un casque de moto marqué “presse” et d’une camera ou d’un téléphone (“si vous avez des images/video ou témoignages sur les événements, nous les transmettre…”), et conclut qu’il n’y a pas eu d’attaque. Il sera confirmé un peu plus tard, toujours par une video, filmée de l’intérieur de l’hôpital, qu’une intrusion dans l’hôpital de manifestants tentant d’échapper aux forces de l’ordre a été évitée par le personnel médical. Ce qui permet au “journaliste d’investigation” Edwy Plenel par simple confrontation de la “preuve video” filmée à l’hôpital, avec les images de Christophe Castaner parlant “d’attaque”, de dénoncer “un mensonge d’Etat de plus”. Les politiques des oppositions de tous bord, n’ayant plus qu’à ponctuer le récit d’un appel à la démission du ministre de l’intérieur.

Comment expliquer le fourvoiement du ministre de l’intérieur? A-t-il été mal informé, a-t-il simplement voulu exploiter au plus vite un évènement qui l’arrangeait? Les manifestants qui ont enfoncé un portail fermé à clef pour échapper à la police pouvaient-ils ignorer qu’ils entraient dans un hôpital? Les policiers ont-ils délibérément poussé les manifestants vers cette cour? Qui s’est introduit dans les locaux pour dégrader un service et voler du matériel ? N’y aurait-il pas eu deux actions distinctes quasi-simultanées? L’affaire intervient-elle avant ou après l’ordre de dispersion de la manifestation? Mais plus encore, comment mettre fin à ces violences du samedi? Quel est leur sens, leur finalité? Comment offrir une sortie à ces milliers de gilets jaunes piégés depuis 24 semaines dans une logique insurrectionnelle sans issue, qu’exploitent les oppositions d’extrême droite comme d’extrême gauche? Pour les journalistes, comment traiter ces évènements sans les amplifier? Pour les politiques, comment cesser de mettre de l’huile sur le feu? On répondra sans doute à ces questions à un moment ou un autre, ou pas. Mais elles sont de peu d’importance. L’affaire est déjà bouclée. En 24 heures. Laissons la conclusion à Libération: “La fake-new venait de l’Intérieur!”.

Et attendons les prochaines images, qui déclencheront la prochaine polémique… Peut-être dès samedi prochain, où les réseaux sociaux seront envahis de leur moisson hebdomadaire d’images saccadées, pas cadrées, prises par la nuée de “reporters de rue”, qui s’interposent entre policiers et manifestants, sous la fière protection de leur casque barré de l’inscription “PRESSE”. Ces spécialistes de l’image video de violence pourront même “toucher le cul du tigre” en allant jusqu’à provoquer les forces de l’ordre, sûrs de leur bon droit depuis qu’ils ont été adoubés par les sociétés de rédacteurs.

Finalement ce n’est pas si surprenant. En prenant la défense sans nuance des “journalistes indépendants”, en tentant de les sanctuariser vis à vis de la police (“les syndicats de journalistes dénoncent les violences…” “les sociétés de rédacteurs et journalistes de 17 médias apportent leur soutien à Gaspard Glanz”…) les journalistes professionnels actent simplement l’évolution de leur métier. Le métier d’informer, consiste maintenant principalement à braquer une caméra sur un évènement en prétendant enfermer dans le cadre celui-ci dans sa globalité. L’Image ne ment pas. Qu’importe si les reporters de rue en question ne font entrer dans leur cadre que les images qu’ils recherchent inlassablement -les violences policières en général- qu’importe s’ils sont des militants politiques, et si leur action de filmer s’inscrit au cœur même de leur pratique militante… Ils sont là juste pour saisir l’instant, et si leurs images font sens, c’est parce qu’elles ont la force du réel. On ne discute plus le sens d’une image.

La pratique journalistique ne parvient pas à résister à cette double pression. Celle du temps d’abord, et donc de l’instantanéité , celle de l’image ensuite. Lorsqu’il interviewe les acteurs d’un évènement, le journaliste tente en recoupant les témoignages, en les contextualisant, de reconstituer les évènements, de leur donner du sens, pour tenter une description du réel rendu compréhensible par ce travail de mise en perspective. Lorsqu’il s’agit de donner du sens dans l’instant à une vidéo qui est supposée contenir l’entièreté du réel, il ne reste plus qu’à commenter en confrontant les images à un filtre moral ou politique, c’est à dire à ses propres préjugés.

C’est un piège cruel qui conduit à un mélange des genres absolu. Après tout, si la vérité est dans le cadre de la caméra, celui qui la porte est par essence un journaliste, puisqu’il rend compte du réel. Aucun critère déontologique n’est supérieur à l’objectivité absolue du cadre de la caméra, et donc de l’image qu’il produit. Celui qui a une caméra est donc parfaitement légitime lorsqu’il écrit au feutre PRESSE sur son casque. Et les chroniqueurs, les commentateurs, les éditorialistes, les reporters, se fondent dans un même métier. Tous les journalistes deviennent producteurs ou commentateurs d’images.

Le premier antidote à ce mal qui est venu à l’esprit des journalistes est le “fact-checking”. Excellente idée évidemment, nécessaire pour qu’on puisse s’y retrouver et démêler les fake-news des véritables informations, les images les plus “truquées” des moins “truquées”, la pure propagande de l’information authentique. Mais il atteint ses limites. Lorsque par exemple, il est pratiqué par des militants politiques. Ou encore comme on l’a vu, dans l’affaire qui nous préoccupe, lorsque la vérification se limite à une compilation d’images vidéos. Est-ce qu’on peut interpréter un évènement comme celui de l’irruption des manifestants à l’hôpital de La Salpétrière, en le réduisant à une question: “les manifestants qui ont monté l’escalier menant au service de réanimation ont-ils ou pas attaqué le service en question?” C’est la pression de l’urgence, la nécessité d’apporter des réponses instantanées aux attentes du public, de capturer son attention avant qu’il ne bascule vers un autre centre d’intérêt, d’alimenter la machine à polémiquer, qui conduit à poser la question dans ces termes. Et évidemment seule la vidéo peut apporter une réponse dans les délais. Mais cela implique souvent de renoncer à comprendre!

Mélenchon, les gilets jaunes, et la « remontada »

C’est la semaine des deux samedis. Deux manifs pour le prix d’une. Il faut dire que gilets jaunes et insoumis, espéraient profiter du 1er mai, et du défilé syndical, pour voir remonter le niveau de la mobilisation contre le gouvernement, qui était en baisse samedi dernier pour l’acte 24, déjà placé par Mélenchon sous le signe de la “convergence des luttes”. En se joignant au défilé traditionnel du 1er mai, les gilets jaunes et la France Insoumise espéraient faire nombre… et choc, puisque les gilets jaunes appelaient sur internet les black blocs à se joindre à eux.

Evidemment, le patron de la France Insoumise qui manifestait au calme, à Marseille, pourra se féliciter d’un grand premier mai, faire comme si la “convergence des luttes” qu’il prône expliquait ce succès, et déplorer les violences, en faisant de Christophe Castaner le responsable de la dérive violente des auto-proclamés “émeutiers”. Mais c’est plutôt sur sa stratégie elle-même qu’il devrait s’interroger.

Depuis de nombreuses semaines, le patron de la France Insoumise appelle ses troupes à participer aux manifs des gilets jaunes. Il est le seul responsable politique important à avoir fait ouvertement ce choix. Les autres se contentent de faire état de leur compréhension à l’égard du mouvement, tout en dénonçant la violence, et sans lier leur sort à celui-ci. Le choix de Jean-Luc Mélenchon, illustré par la présence systématique de ses lieutenants dans les cortèges du samedi, est un choix risqué. Car le mouvement s’essouffle, et sa capacité de mobilisation restant très limitée, il ne peut espérer inverser à lui tout seul la dynamique de déclin, et donner, grâce à ses militants, un second souffle à un mouvement, qui en retour, pourrait le porter vers l’avant. Ses appels réitérés à amplifier la protestation hebdomadaire n’ont pas permis jusqu’ici d’en arriver à cette “l’insurrection populaire” dont il rêve, et donc , à l’inverse, l’emprisonnent lui-même, semaine après semaine, dans une spirale d’échec.

Les sondages sur les résultats des européennes diffusés quotidiennement, traduisent cette logique déclinante dans laquelle se trouve enfermée la France Insoumise. Multiplier des appels à la mobilisation, non suivis d’effets, marginalise toujours un peu plus le parti de Mélenchon. On peut d’ailleurs supposer que ce choix tactique hasardeux, n’est pas pour rien dans les turbulences qui agitent depuis plusieurs semaines son entourage, et qui ont conduit à de brusque départs de certains militants, et à la remise en question publique de son leadership. A moins d’un mois d’un scrutin important, choisir une position de rupture institutionnelle brutale, en contestant la démocratie représentative, n’est pas forcément le meilleur argument de campagne, et doit donc irriter ceux qui autour de lui souhaitent s’épargner un échec cuisant aux européennes. Or les instituts de sondage lui prédisent maintenant un résultat à un chiffre le 26 mai prochain, soit la moitié à peine de son score du 23 avril 2017.

Cette dérive n’est pas sans rappeler celle de Podemos, le parti de gauche radicale espagnole de Pablo Iglesias. Celui-ci partait en 2016 d’une position qui en faisait l’étoile montante de la politique espagnole, avec 21% de l’électorat et 71 députés sur 350 (avec son allié Gauche Unie). Il vient pourtant de perdre 29 sièges dans l’élection législative du week-end dernier. La sanction de trois ans d’errements stratégiques, de polémiques internes, de contestations d’un leadership jugé arrogant… Après avoir misé sur un refus des compromis qui devait lui permettre de “surpasser” les sociaux-démocrates du PSOE, et le conduire au pouvoir, Pablo Iglesias a dû annoncer dimanche son intention de négocier l’entrée de Podemos dans un gouvernement dirigé par les socialistes…

Mélenchon a toujours considéré Podemos comme une source d’inspiration. Comme la démonstration que les partis populistes de gauche radicale étaient appelés à prendre la relève des partis sociaux-démocrates en Europe, comme porteurs de projets d’émancipation populaire en rupture radicale avec le libéralisme économique. Et de fait, la dynamique qui le portait pendant la campagne du premier tour de 2017 semblait irrésistible. Au point qu’il a sans doute imaginé à un moment qu’il allait l’emporter. La suite, c’est un double échec électoral, présidentiel puis législatif, qui l’a conduit sur une position de rupture totale, contre Emmanuel Macron bien sûr, mais aussi contre les autres forces de gauche, coupables selon lui de ne pas s’être ralliées. Après la tactique des mots doux et de la bienveillance politique affichée pendant la campagne présidentielle, la France insoumise affiche depuis une attitude de rupture absolue sur tous les sujets, justifiée par une certitude répétée ad nauseam que la seule légitimité est celle du “peuple” dont le mouvement de Mélenchon serait l’incarnation politique. D’où les appels récurrents à l’insurrection, à une démission du président élu, et un soutien sans nuances à des gilets jaunes dont il apparaît pourtant nettement qu’ils ont pour une bonne part d’entre eux plus d’affinité avec l’autre extrême, celle de Marine Le Pen.

Mélenchon parviendra-t-il à s’extraire de cette spirale perdante pour donner à nouveau du sens à son mouvement, une stratégie claire, compréhensible de ses militants, et de ses électeurs, pour enrayer la double hémorragie? Pour l’instant il semble plutôt s’installer dans le déni. En réponse aux mauvais sondages, la France Insoumise annonçait il y a un mois son intention de… faire ses propres sondages! Au lendemain du scrutin espagnol de ce week-end, Jean-Luc Mélenchon a félicité Pablo Iglesias, qui venait de perdre 1,5 million de voix (mais avait fait un peu moins pire que certains sondages ne l’annonçaient), en louant une formidable “remontada”… Pour la remise en question, il faudra repasser.


Après la conférence de presse: une sortie par le haut?

C’est fait. Emmanuel Macron a coché la case “conférence de presse”, cet exercice rituel de tous les présidents auquel il se refusait jusqu’ici. En attendait-il une amélioration de ses relations avec les journalistes, qu’il risque bien d’être déçu. La quinzaine de questions posées pendant l’heure et demie que dura l’échange, a laissé tout le monde sur sa faim, journalistes comme téléspectateurs. Il faut dire que les heureux élus qui l’interrogèrent semblaient tétanisés par l’enjeu, à l’exception de la journaliste allemande qui permit au président de donner sa vision de la relation franco-allemande, les autres semblaient plus préoccupés par le contenu de leur questions, que par l’importance des réponses. Jusqu’à la caricature pour les journalistes de BFM TV et C news, Apolline de Malherbe et Laurence Ferrari, venues pour montrer à leurs consœurs et confrères qu’elles n’avaient pas froid aux yeux, et osaient l’impertinence à l’égard du président, et en avaient visiblement elles-mêmes “la boule au ventre”. On l’aura compris l’exercice de conférence de presse tenait plus du monologue, de l’exposé, que de l’échange, tant la plupart des questions des journalistes, à l’inverse de celles des participants au Grand Débat, semblaient déconnectées à la fois du quotidien des Français, et des réformes annoncées par Emmanuel Macron.

En fait, sans surprise, l’enjeu réel de la conférence de presse pour les médias était la mise en scène des réactions des oppositions de tout crin, qui piaffaient depuis que les projets présidentiels avaient fuité dans la presse. Avec une question centrale, déjà posée sur tous les plateaux avant même les annonces: que vont faire les gilets jaunes?. Et de fait les réactions des dits gilets jaunes, comme des différentes oppositions, ont été à la hauteur prévue: “des mesurettes”, “de petites miettes”, “de l’enfumage”, “un bras d’honneur”… Bref, on va pouvoir continuer les émissions du samedi en direct-live depuis les nuages de lacrymogènes!

Le “rituel” du samedi

Qui pouvait imaginer qu’il en soit autrement? Cinq mois après, les quelque 30000 personnes qui continuent à défier les forces de police ne parviennent plus à formuler un contenu revendicatif commun cohérent, si l’on excepte la départ du Président de la République élu, et le changement des institutions. Elles ne parviennent même pas à se choisir des représentants, et semblent craindre toute forme d’organisation qui ressemble à une normalisation. Après 23 semaines, la manif du samedi n’a plus de véritable finalité, elle semble être devenue chez les intéressés un rituel existentiel. On imagine sans peine ce que le retour à une “vie normale”, aura de difficile, de douloureux. Et l’arrêt du mouvement ne dépend donc pas ou plus de telle ou telle mesure que pourrait annoncer le gouvernement.

Bien sûr ce constat ne dédouane pas pour autant le pouvoir. On peut toujours penser à posteriori que l’Etat a failli en se montrant impuissant à résoudre la question au moment où l’expression revendicative des débuts du mouvement était encore gérable et négociable. Au moment où les offres de médiation, celle de la CFDT en particulier, ont été repoussées par lui. S’il est seul ou presque aujourd’hui face à ce mouvement incontrôlable, si personne ne sait plus comment refermer la boîte de Pandore, c’est aussi parce qu’Emmanuel Macron a cru pouvoir s’en sortir tout seul, sans l’aide des corps intermédiaires, dont c’est le rôle de mettre de l’huile dans les rouages, de faciliter le fonctionnement des courroies de transmission, bref de faire vivre ce consensus minimal, nécessaire à la vie en société.

Sur ce plan le Président dit avoir changé, si l’on a bien compris son intervention en conférence de presse. L’humain va être remis au centre de la politique. Les corps intermédiaires vont être mis à contribution. Les citoyens vont être plus associés, et mieux représentés, les pouvoirs des élus locaux renforcés. Bref, cette revitalisation de la vie démocratique, qui figurait dans son programme présidentiel, est maintenant, enfin, à l’ordre du jour… En attendant que les gilets jaunes aient repris goût aux week-ends en famille, la sortie par le haut est sans doute dans cette direction.

Un mois par convaincre les électeurs… de voter

Encore un mois. Ou plutôt, plus qu’un mois! Le 26 mai nous voterons pour envoyer des députés au Parlement européen. Une trentaine de jours de campagne… la dernière ligne droite. Alors on en est où?

La bataille entre les différentes listes est féroce en ce moment. Autour d’un principal clivage politique de “fond” : est-il acceptable pour la démocratie que Nathalie Loiseau, tête de liste la République en Marche se soit présentée, il y a 35 ans, à une élection étudiante sur une liste fortement colorée d’extrême droite? C’est depuis deux jours le sujet principal dans la campagne! Depuis que Mediapart a fait cette “révélation”, déjà publiée un mois plus tôt par le journal d’Extrême-droite Minute. Nathalie Loiseau est sommée par tous ses rivaux, de l’extrême-droite à l’extrême gauche, et par tous les commentateurs et chroniqueurs de s’en justifier 35 ans après.

Gageons que dans quelques années, lorsque les historiens se pencheront sur cette période, ils auront de quoi être surpris. Car au moment ou forces politiques et commentateurs se rejoignent pour faire de cette inquisition sur le passé d’une femme politique, un temps fort de la campagne électorale européenne, Vladimir Poutine réunit dans ses terres annexées de Crimée des délégations de partis populistes d’extrême-droite européens, avec une participation remarquée d’un représentant de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Parce que dans le même temps, Marine Le Pen et le leader d’extrême-droite italien Matteo Salvini peaufinent leur stratégie européenne commune avec l’objectif de rassembler dans le futur parlement européen un groupe de populistes réunissant tous les adversaires de l’UE, afin d’en paralyser le fonctionnement. Et que Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, chef du mouvement international d’extrême droite “The movement”, ayant l’oreille de Marine Le Pen, poursuit son offensive en Europe en créant prés de Rome une “Académie pour La Défense de l’Occident judeo-chrétien” où devraient être formées les futures forces “souverainistes” du continent, en réponse à “la menace de l’Islam”…

Il n’empêche, l’essentiel reste ce que faisait la candidate LREM, il y a 35 ans! Mais soyons honnête, l’affaire Mediapart vs Loiseau, n’est pas la seule polémique qui mobilise les candidats. Il y a aussi celle qui agite la gauche: Mélenchon est-il un “Thatcher de gauche”, comme l’en accuse la tête de liste socialiste, Raphaël Glucksmann, au moment ou le leader de la France Insoumise tente une nouvelle fois de rassembler toute la gauche autour de lui, ou est-ce que le candidat du PS ne serait qu’un “tchatcheur ou un catcheur de foire” comme le répondent les insoumis pour défendre leur président. On est confondu face à tant de créativité sémantique…

Pendant ce temps chaque jour apporte son nouveau sondage qui met en tête dans un mouchoir LREM et le Rassemblement National, mais qui prédit surtout une participation autour de 40% à peine, le véritable score des candidats en campagne, toutes listes confondues.

Il ne leur reste que 30 jours pour inverser la tendance, et mobiliser autour de leur projet pour l’Europe, s’ils en ont un..

Qui veut limiter la liberté d’informer?

Convenons d’abord d’éviter dans l’article qui suit les amalgames et invectives, et essayons de répondre calmement à la question qui agite le microcosme numérique ces dernières quarante-huit heures: la liberté d’informer est-elle gravement menacée sur le territoire français?

Examinons d’abord les faits. Un journaliste autoproclamé (il ne travaille pas pour un média reconnu comme tel, ni pour une agence de presse agréée mais est vidéaste indépendant) a une altercation avec la police au cours d’une manifestation qu’il est en train de “couvrir”. Suite à un jet de grenade en sa direction qu’il juge injustifié, il demande à être mis en relation avec un commissaire de police, mais se fait rabrouer puis bousculer par un policier. Il répond à son tour par un doigt d’honneur à l’adresse des forces de l’ordre, qui procèdent à son interpellation et à son placement en garde à vue. Il est ensuite présenté à un juge qui le met en examen pour participation à une manifestation violente, et injure à l’encontre des représentants de la loi. Le magistrat le soumet, dans l’attente d’un procès, à un contrôle judiciaire strict lui interdisant de participer aux futures manifestations de gilets jaunes.

Quelques mots du contexte. Gaspard Glanz, le vidéaste en question, s’est spécialisé dans la traque des exactions policières, dans les manifestations, à Paris pour les gilets jaunes, à Nantes pendant les altercations entre zadistes et forces de l’ordre, ou encore à Calais. Il a déjà été condamné plusieurs fois, en particulier pour vol d’un talkie-walkie de CRS, et injures envers les forces de l’ordre en raison de messages publiés sur internet. Il est donc bien connu de la police, où il est détesté, et jugé dangereux puisqu’il fait l’objet d’une “fiche S”. Ajoutons que l’affaire intervient le jour même ou certains manifestants “conseillaient” aux policiers… de “se suicider”.

Vrai ou faux journaliste?

Première question posée par l’énoncé des faits: Gaspard Glanz doit-il être considéré comme un “vrai” journaliste, et aurait-il dû bénéficier à ce titre d’une quelconque immunité? Vrai ou faux journaliste, chacun peut en juger, nul ne peut en décider. Le journalisme est une activité consistant à informer le public en lui apportant des éléments de compréhension de la réalité. Chacun peut donc se proclamer journaliste et en faire son activité principale ou accessoire, même lorsqu’il s’agit d’une forme de militantisme politique. On peut toutefois observer que la plupart des organes de presse se réfèrent dans leur activité journalistique à des règles de déontologie (charte de Munich, charte d’éthique professionnelle des journalistes du Syndicat National des journalistes, Droits et usages des journalistes de la presse quotidienne régionale…) sans qu’il existe pour autant d’organisme de contrôle de la déontologie. L’obtention de la carte de journaliste, qui équivaut pour les diverses institutions à un label professionnel, sanctionne le fait de tirer plus de la moitié de ses revenus, d’activités journalistiques exercées dans le cadre d’entreprises de presse reconnues, ou d’agences de presse agréées, ce n’est pas le cas de l’Agence Taranis News créée par Gaspard Glanz.

Carte ou pas, le fait d’être journaliste n’offre aucune immunité et ne dispense en aucun cas de respecter la loi. Dans une manifestation, le fait d’afficher sa qualité de journaliste, par le port d’un brassard par exemple, doit éviter en cas de violences d’être pris pour cible par les forces de police, mais ne donne aucune prérogative, ni celle de parler à un gradé, ni évidemment d’insulter les forces de l’ordre.

Le “cadeau” des juges

Les faits reprochés à Gaspard Glanz ce week-end justifient-ils le traitement qui lui a été fait? L’interpellation à la suite de son attitude injurieuse, que la bousculade préalable ne justifiait pas, était logique. La mise en garde à vue peut être discutée, la gravité des faits ne la nécessitait pas forcément. Le contrôle judiciaire destiné à l’empêcher de poursuivre son activité dans les semaines qui viennent paraît lui tout à fait exagéré et sans doute contre-productif.

Primo l’activité de Gaspard Glanz ne met rien ni personne en danger. Nul n’est obligé de visionner ses vidéos ou lire ses commentaires. Chacun est libre d’ailleurs de les critiquer s’il le souhaite. Lui interdire de se rendre à Paris le samedi parce qu’il a fait un doigt d’honneur à des policiers est manifestement une restriction injustifiée de sa liberté. Deuxio, et paradoxalement, c’est un “cadeau” inespéré que lui font les magistrats. Videaste inconnu en dehors d’un cercle assez restreint de militants d’extrême-gauche, il va pouvoir devenir symbole vivant d’une supposée tyrannie policière du pouvoir, de la remise en question des libertés. Cela, simplement en venant se faire arrêter à Paris le samedi. Et les juges ne se seront laissé qu’un choix: l’incarcérer pour violation de son contrôle judiciaire et en faire un martyr de la liberté d’expression plus emblématique encore.

Alors dernière question: le sort fait à l’animateur de Taranis News, marque-t-il une volonté du pouvoir de museler la presse, une “atteinte à la liberté d’informer”, comme le dénonce le SNJ? Est-ce “le signe qu’un pouvoir autoritaire s’installe”, selon les mots de Jean-Luc Mélenchon? Voire un glissement vers une forme de dictature? Là, il faut reprendre son souffle et la raison. Les médias français ouvrent grand leurs micros et leurs colonnes à tous les opposants au gouvernement depuis des mois. Certains mènent un combat sans relâche contre le pouvoir, c’est évidemment leur droit. Radios ou télévisions peuvent sans risquer la moindre poursuite diffuser des appels à la violence et à l’insurrection chaque semaine ou presque en invitant sur leurs plateaux tous les apprentis émeutiers. Sur chaque manifestation ce n’est pas un mais cent journalistes qui sont à l’affut des éventuelles violences policières. Le président et son gouvernement subissent un feu permanent d’une majorité de chroniqueurs ou humoristes (il y a bien sûr des exceptions)… C’est sans doute dur pour les nerfs de celles et ceux qui sont au pouvoir ou qui ont la charge du maintien de l’ordre… Mais c’est un système formidable, c’est la démocratie!

Le spleen du journaliste

Vraiment pas simple de nos jours le métier de journaliste! C’est vraiment plus ce que c’était… Avant, vous preniez une info, soit que vous l’ayez dénichée, soit qu’elle soit arrivée jusqu’à vous, vous la recoupiez, la vérifiiez, vous en analysiez les tenants et aboutissants, vous faisiez réagir les personnes concernées, et hop, vous publiiez le tout et la messe était dite. C’était le bon vieux temps, comme disent les vieux cons, dont je fais sans doute partie. Aujourd’hui, l’info on la trouve partout. De la vraie, de la fausse, de l’imaginaire, de l’engagée, de la fantasmée, de la complotisée… elle arrive de Facebook, de twitter, d’instagram, d’un copain, d’un cousin, d’un voisin… elle est toute chaude, y’a plus qu’à la résumer dans une “punchline” bien saignante, une formule qui décoiffe, et qui fera un maximum de buzz et donc un maximum de points dans la course à l’audience. Surtout si l’on parvient à prendre de vitesse les concurrents, là c’est le super bonus. Et ainsi se constitue à l’intention des rédactions une nouvelle hiérarchie de l’info.

Tout en haut, au top de la pyramide on trouve la violence policière sur gilet-jaune -ou son symétrique la violence sur policier de la part de “casseurs infiltrés dans un cortège de gilets jaunes pacifiques réclamant une amélioration de leur pouvoir d’achat”- ça marche aussi, talonnée par la déclaration anti-Macron d’une personnalité du monde culturel révoltée par la dérive du régime, ou qui a son avis sur le délai de reconstruction de Notre Dame de Paris, et bien sûr toute anecdote concernant le dénommé Benalla. Toute personne ayant aperçu le dit Benalla, resquillant une place dans la file d’attente d’une boulangerie, ou échangeant un sourire complice avec un homme politique, de préférence à proximité du palais de l’Elysée, gagne un bon pour une participation à une demi-douzaine de plateaux télé et radio pour y répondre aux questions d’un ou une journaliste à qui il pourra livrer son opinion sur la dérive monarchique de la “macronie”.

Ce n’est pas si compliqué en fait. Et n’allez pas croire que quiconque vous dicte une opinion. Le contenu lui-même n’est pas essentiel. Positif ou négatif, voire même simplement objectf… L’essentiel c’est que votre papier fasse référence à Macron, Monsieur ou Madame, peu importe, ou à l’Elysée, c’est pas mal non plus, et on ne peut que conseiller les formules du genre “on explique à l’Elysée …” ou “on reconnaît dans l’entourage du Président…” et ensuite vous remplissez les pointillés à votre guise, personne ne pourra vous contredire. L’important c’est la punchline. Exemple: “Macron au bout du rouleau!”, ça c’est le titre. “Selon certains de ses proches qui se seraient confiés à quelques uns de leurs amis, le président serait fatigué“, ça, c’est l’info!

Mais depuis l’avènement de Macron, le journaliste doit faire aussi face à des situations d’une extrême complexité. Prenez par exemple l’affaire de la cathédrale. Imaginez la situation du journaliste qui a déjà préparé son panel -un mix équilibré d’opposants de gauche, opposants de droite et gilets-jaunes, plus un député de la République en Marche, pour répondre à la question: les propositions de Macron peuvent-elles mettre fin à la colère des gilets jaunes? Tout est prêt et patatras, Notre-Dame s’enflamme et Macron annule la diffusion de son discours. “Comment faire réagir à des annonces qui existent sur une vidéo – c’est pas du “fake”- mais qui n’ont pas été faites, puisque la vidéo du président n’a pas été diffusée. Sacré casse-tête, sans compter que ce président qui n’aime pas les journalistes pourrait tout aussi bien changer ses annonces par la suite… juste pour les piéger. Si on ne veut pas se faire griller par la concurrence… il faut ruser. Par exemple. Titre: “Macron n’a pas convaincu!” Info: M.N., un des leaders des gilets jaunes, interrogé à propos des annonces que devait faire Macron, selon certaines rumeurs, dans son discours annulé, nous déclare: “il se fout de nous, c’est que des mesurettes!”

Reconnaissez qu’à ce stade, on mérite largement notre niche fiscale!

PS: de nombreux journalistes font leur métier quotidiennement de façon tout à fait professionnelle, heureusement, ils me pardonneront, j’espère, mon ironie amère. Hélas le spectacle médiatique met plutôt en avant les autres, ceux pour qui c’est le buzz qui prime.

Trop c’est trop!

Mercredi matin. Jour 2 après l’incendie de Notre Dame de Paris. Sur télés et radios, cela reste le sujet quasi-unique. Oubliés les gilets-jaunes, le Grand Débat, ainsi évidemment que des faits d’actualité mineurs comme la guerre au Yémen ou la famine au Soudan du sud. Avec deux angles principaux. Primo, est-il possible de reconstruire le toit et la flèche en 5 ans comme l’a souhaité hier soir Emmanuel Macron, est-il crédible ou pas? Et chaque média de convoquer d’improbables experts en construction de cathédrale pour nous éclairer sur la crédibilité du Président. Deuxième sujet de débats, tables rondes, et autres confrontations d’estrade: les riches qui promettent des donations pharamineuses ne se foutent-ils pas de nous, puisque grâce aux exonérations fiscales, c’est en fait notre argent qu’ils proposent?

Trop c’est trop! Dans le feu de l’émotion, on a tous tremblé devant les flammes assassines, reçu un choc avec la chute de la flèche. On a tous aimé s’entendre rappeler la place de Notre Dame dans notre Histoire. On s’est remémoré Gina Lollobrigida et Anthony Quinn, pour les uns, le Bossu de Notre Dame ou Assassin’s Creed pour d’autres… on a même pu reprendre en main dans la foulée avec nostalgie quelques pages de Victor Hugo (il paraît qu’Amazon a fait des ventes record). Et puis après… ça devrait suffire! Laissons travailler les enquêteurs, (histoire de tordre le coup à toutes les hypothèses complotistes), ceux dont le métier est de rebâtir, qui nous diront le moment venu combien de temps cela prendra. Laissons aussi les riches et les moins riches se mobiliser ou pas et profiter ou pas des avantages fiscaux généreusement distribué par l’Etat. La question de la remise en question des niches fiscales mérite d’être traitée plus sérieusement qu’en enfilant les anathèmes vengeurs sur l’air des lampions.

Trop c’est trop, parce qu’il ne faudrait pas confondre un moment d’émotion partagée avec un drame national. Il ne faudrait pas convoquer la nation blessée, en invoquant le devoir d’unité nationale, à chaque catastrophe. Il faut maintenant passer à autre chose. Nous avons volontiers affirmé “je suis Charlie” lorsque le fanatisme religieux assassinait des journalistes et dessinateurs. Malgré tout le respect dû à notre grande Histoire, à l’incommensurable Victor Hugo et aux remarquables bâtisseurs de cathédrales, on ne nous fera pas crier “je suis Notre Dame”.


Vertiges de la politique

Les semaines se suivent et se ressemblent. Comme tous les samedis, quelques dizaines de milliers de personnes ont manifesté. Comme d’habitude, les manifestations ont tourné à l’affrontement avec les forces de l’ordre, principalement à Clermont-Ferrand cette fois -ci. Eric Drouet, le pas vraiment mais presque leader des gilets jaunes, adresse maintenant un ultimatum à la République. Si les revendications des gilets jaunes (le rétablissement de l’ISF? la mise en place du RIC? la destitution d’Emmanuel Macron?) n’ont pas été satisfaites le 15 mars à minuit, il appellera la France entière à “monter sur Paris” le 16 mars. Evidemment Jean-Luc Mélenchon se joint à l’appel en donnant rendez-vous ce jour là aux Champs Elysées à tous ceux qui veulent se joindre à «ce jour de paroxysme de l’engagement politique sur des sujets qui exigent la fin du système économique dans lequel nous vivons». Bref, la révolution est prévue pour le 16 mars prochain, foi de Drouet et Mélenchon. Et tant pis si à chacun de ses actes de foi dans le caractère révolutionnaire et novateur du mouvement des gilets jaunes… la France Insoumise perd quelques points de plus dans les sondages. Et tant pis encore si ce même Eric Drouet dit son attirance politique pour… François Asselineau. La logique jaune donne le vertige.

Heureusement, on a l’affaire Benalla pour oublier cinq minutes les gilets jaunes. L’individu en question est maintenant en prison. On ne le plaindra ni ne l’accablera. Dans le monde réel, c’est une affaire entre les juges et lui. Dans le microcosme médiatique, c’est d’abord un succès de Mediapart. Le média d’investigation qui a fourni aux juges le motif de son incarcération -la violation de son contrôle judiciaire-en rendant public un enregistrement illégal d’une conversation privée entre l’ex-conseiller de Macron et un de ses amis, qu’il lui était interdit par les juges de fréquenter. Le contenu de la conversation en question? Un business de surveillance, des contrats de protection pour un ou des oligarques russes. En quoi cela justifie-t-il la violation par des journalistes de leurs conversations privées, et la publication d’enregistrements illégaux? Parce que cela pourrait démontrer que Benalla se livrait déjà à son business quand il était encore à l’Elysée, et cela viendrait donc étayer la conviction du journaliste Edwy Plenel, qui jure qu’il a déniché “l’affaire d’Etat” qui va faire tomber son ennemi intime Emmanuel Macron. L’enjeu vaut bien le renoncement à quelques principes de déontologie journalistique… Le directeur de Mediapart n’a pas digéré l’humiliation que lui imposa le président devant des millions de téléspectateurs en lui rappelant, le 15 avril 2018, en réponse à ses attaques sur la complaisance gouvernementale pour la fraude fiscale, que Mediapart s’était lui-même soustrait à ses obligations vis à vis du fisc en auto-réduisant son taux de TVA à un niveau qui lui semblait plus juste…

Quelle réforme institutionnelle?

Mais l’affaire Benalla n’est pas une affaire d’Etat seulement parce que Mediapart s’en occupe et qu’elle lui fournit l’occasion d’oublier quelques principes déontologiques. Elle l’est aussi parce que la commission d’enquête du Sénat vient de rendre son avis sur l’affaire. Un avis sans surprise et sans nuance. L’opposition étant majoritaire au Sénat, la commission sénatoriale a fait son boulot d’opposition et attaqué l’Elysée, qui évidemment à bien des choses à se reprocher dans ce dossier. C’est la règle du jeu. L’opposition est là pour s’opposer, et naturellement l’Elysée ne tiendra donc aucun compte des recommandations des sénateurs puisqu’ils sont l’opposition. Mais comment ne pas voir dans cette affaire, au delà de la dénonciation, légitime, des errements et de la faiblesse passées du pouvoir vis à vis de Benalla, une étape de la bataille autour de la réforme constitutionnelle.

On le sait, le programme d’Emmanuel Macron prévoit la réforme du Sénat et à tout le moins la réduction du nombre de sénateurs. Evidemment les sénateurs ont tout à y perdre. En attaquant violemment l’Elysée aujourd’hui, ils tentent de se mettre à l’abri pour demain d’une réforme qui serait inévitablement interprétable comme une vengeance de l’exécutif. Mais au delà des intérêts très particuliers des sénateurs (la justice a commencé à enquêter sur un soupçon de détournement de fonds organisé dans le passé par la majorité de droite) la question du rôle de la Haute assemblée est posée. A l’heure où droite et gauche de gouvernement sont très affaiblies, où les extrêmes semblent se rejoindre dans un populisme débridé sur fond d’antiparlementarisme des gilets jaunes, le Sénat apparaît comme la seule force d’opposition démocratique organisée. Et il est évidemment indispensable que cette opposition existe et s’exprime.

Tant que le mode de scrutin majoritaire offre de façon mécanique, du fait de l’alignement des échéances, des majorités parlementaires en béton  aux présidents élus, le Sénat apparait comme un contre pouvoir indispensable, par son mode de désignation -émanation indirecte des scrutins locaux- qui assure sa déconnection vis à vis des grandes vagues d’opinion nationales. Il est certes à réformer, mais certainement pas à supprimer, ou à museler, sauf à adopter un mode de scrutin législatif strictement proportionnel, et déconnecté de la présidentielle, qui évite les ras de marée majoritaires, mais qui créerait le risque, réel, d’instabilité institutionnelle.

Sinon, si la seule opposition au pouvoir du moment se résume à des formations ultra-minoritaires au parlement, et qui pour tenter d’exister font assaut de populisme sur tous les sujets; s’il n’existe pas d’opposition constructive capable et soucieuse de confronter ses idées et ses projets avec celles et ceux du pouvoir exécutif pour rechercher les inévitables compromis qui permettront au pays de progresser de façon durable; si l’on reste dans ce “spoil system” à la française dans lequel à chaque changement de pouvoir à l’Elysée, les lois et réformes qu’ont subies les citoyens, auxquelles ils n’ont pas eu le temps de s’habituer,  sont balayées comme autant de dépouilles ennemies pour laisser la place aux convictions et lubies de leurs successeurs désireux de marquer à leur tour l’histoire… le temps d’un mandat… Alors le pays réel continuera à s’opposer à ses élites coupées des réalités, et les gilets jaunes ou verts ou bleus s’inventeront encore des samedis de révolte stérile… La vague de dégagisme qui a conduit Emmanuel Macron à l’Elysée l’en chassera, les taux de participation aux élections baisseront d’un cran de plus, et les partis populistes grappilleront encore des points chez les électeurs auquel ils n’apporteront aucune solution, mais simplement un exutoire périodique.

Lois inutiles et réformes de circonstances

C’est ainsi. Comme une loi fondamentale de l’action politique depuis que l’on a choisi d’ aligner les échéances électorales, pour éviter les cohabitations : les majorités règnent sans partage et enchaînent les lois inutiles et les réformes de circonstances pour marquer le pays de leur empreinte tant qu’elles en ont le loisir. Car lorsque le débat de fond est éclipsé, au profit de la polémique stérile et des discours de haine, le pouvoir perd l’indispensable recul qui permet de gérer les passions dans la durée, en évitant les chausse-trapes idéologiques, et l’arrogance des vainqueurs.  Et de ce point de vue les dernières semaines nous ont gâtés.

On passera assez vite sur l’obligation d’afficher dans chaque salle de classe, de chaque école de la République, les drapeaux européens et français, ainsi que les misérables paroles de notre hymne national (il n’est jamais trop tôt pour parler à nos enfants du “sang impur” de nos ennemis). Cela resterait anecdotique si cela ne renvoyait à chacun un curieux sens des priorités législatives.

Mais il y a plus. Du côté des réformes de circonstances, on est en train une fois de plus de taper très fort. Avec une loi limitant la liberté de manifester. Une loi inutile, absurde et dangereuse. On a cru pouvoir invoquer le succès des lois anti-hooligans pour la justifier. Mais c’est absurde, la comparaison n’a pas de sens. Les violences des hooligans peuvent être aisément cernées puisqu’elles ont lieu à l’occasion d’évènements sportifs connus,  sont l’œuvre de supporters fanatiques faciles à repérer puisque très assidus par nature, et que l’objet de leur violence est toujours le même: le supporter ennemi. Le mouvement des gilets jaunes nous montre, ou nous confirme, que les violences générées à l’occasion des manifestations sont beaucoup moins contrôlables. En quelques samedis d’hiver, le mythe des “casseurs professionnels” a été ramené à sa juste place. Oui ils existent, oui, ils profitent des manifestations pour se livrer à des violences, mais on ne peut résumer les violences à leur action. Il suffit de suivre la litanie des procès pour violences de ces dernières semaines, pour se rendre compte que les casseurs sont aussi des gilets jaunes “normaux”. Des gens blessés, ayant le sentiment d’être laissés pour compte, qui franchissent le rubicon séparant la manifestation pacifique de l’action destructrice, simplement parce qu’ils sont pris par la dynamique d’une foule en colère. Sans doute également parce qu’ils sont conscients de la vanité de leurs protestations sans but précis, et qu’ils se sont sentis encouragés par une quasi unanimité médiatico-politique en leur faveur… Mais aussi, ces dernières jours, parce que le déclin de leur mouvement, le désamour des citoyens pour leur cause hebdomadaire laisse toute la place à la rancœur, voire à la haine et donc la violence. Imaginer que ces violences seront contenues par l’interdiction de manifester qui sera signifiée à l’un ou l’autre d’entre eux, plus ou moins au hasard, est naïf. Penser qu’un résultat aussi incertain légitime une restriction de la liberté de manifester par l’administration, indépendamment de tout délit et donc de toute décision de justice, est dangereux, et contraire aux fondements de notre état de droit.

Et on ne s’arrêtera sans doute pas là. En réponse à l’inquiétude légitime de tous, face à la multiplication récente d’actes d’antisémitisme, Emmanuel Macron a promis de nouvelles mesures et en particulier l’adoption d’une définition de l’antisémitisme qui prenne en compte l’antisionisme. Si l’on s’en tient à la définition en question, celle de “l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste”,  le fait de tenir collectivement les personnes de confession juive pour responsables des actions de l’Etat d’Israël ou le fait de nier le droit à l’existence d’Israël, doivent être assimilés à de l’antisémitisme. Sur le principe on ne peut qu’être d’accord. Tous ceux qui plaident pour la disparition d’Israël mêlent le plus souvent dans leur haine le gouvernement israélien et l’ensemble des personnes de confession juive. On ne devrait pas pouvoir contester le droit des juifs et non-juifs vivant en Israël à l’autodétermination. Et l’invocation de “l’anti-sionisme” masque souvent très mal une haine des juifs qui ne doit pas tout aux exactions du gouvernement israélien.

Et alors? Est-ce que ce constat doit conduire à modifier le code pénal? N’est-ce pas simplement le rôle du juge, dans le cadre de nos lois, de rechercher le caractère antisémite éventuel d’une prise de position ou d’une action dirigée en principe contre l’Etat d’Israël? Vouloir codifier la chose risque de façon quasi-inévitable de conduire à la définition d’un nouveau délit d’opinion, et donc à une nouvelle restriction de la liberté d’expression. Sera-t-on demain suspecté d’antisémitisme dès lors que l’on dénoncera publiquement la colonisation des territoires palestiniens ? Ou que l’on soutiendra l’ONG israélienne “Rabbins pour les droits de l’Homme” qui tente de s’opposer aux expulsions de palestiniens dans les territoires occupés et dénonce les dérives discriminatoires du gouvernement israélien ? Les dégâts collatéraux risquent évidemment de l’emporter sur l’utilité supposée d’un élargissement du champ d’action des lois qui permettent d’ores déjà de lutter contre les propos antisémites publics et contre les appels à la haine.

Bien sûr cette restriction des libertés ne transformerait pas notre pays en dictature, pas plus que celle à venir concernant les propos haineux sur internet… Mais peu à peu, à force d’empiler les carcans les uns sur les autres, on risque de donner le sentiment de vouloir restreindre la liberté d’expression des oppositions, et cela est totalement contre-productif, alimente le ressentiment et la haine, nourrit les colères du samedi en leur donnant une apparence de légitimité, et nous éloigne encore un peu plus de la démocratie apaisée et bienveillante qui seule peut nous garantir contre les dérives intolérantes et populistes… Par exemple celles qui nous promettent la révolution pour le 16 mars.