Le ministre et la manif anti-juges

On n’adhérera pas forcément au jugement de Jean-Luc Mélenchon qui dénonce, avec son habituel sens de la nuance, « une manifestation au caractère ostensiblement factieux ». Mais on doit bien reconnaître avec lui que le happening policier devant l’Assemblée Nationale pose un problème. Pas tant par la présence de dizaines de milliers de policiers réclamant plus de sévérité de la part de la justice, mais par la complaisance dont ils ont bénéficié de la part de la classe politique -presque- dans son ensemble.

Bien sûr organiser un rassemblement de soutien à la police après la mort d’un policier abattu dans l’exercice de ses fonctions n’est pas condamnable, et il parait même tout à fait légitime d’y participer. Les policiers font un métier difficile et dangereux. Attaques terroristes (18 dirigées contre les forces de l’ordre ces dix dernières années), agressions sur le terrain (+40% en 10 ans) augmentation du caractère violent des manifestations (dont évidemment les manifestants sont aussi victimes) témoignent d’une aggravation de la situation, et d’une dégradation du respect dont bénéficient les forces de l’ordre. Naturellement, les “affaires” de violences policières, n’ont pas contribué non plus à améliorer l’image des policiers. Mais on peut comprendre le sentiment d’incompréhension des forces de police. On peut également comprendre leurs critiques à l’égard de la justice. Que des syndicats de policiers dénoncent un supposé “laxisme judiciaire”, est aussi vieux que la police. Quand un policier se donne du mal, et prend des risques, pour arrêter un délinquant, on peut supposer qu’il rêve de le retrouver au bagne, et que la sanction lui parait toujours trop légère. Sans compter que les délais dans lesquels les condamnations sont prononcées est forcément frustrant pour ceux dont le rôle est de maintenir l’ordre au quotidien.

Une onction ministérielle difficile à justifier

Mais tout cela ne peut justifier le soutien de l’ensemble de la classe politique (excepté les Insoumis de Mélenchon) à une manifestation de policiers dénonçant le “laxisme judiciaire”. Et encore moins la présence, fut-elle brève et motivée par la compassion, du Ministre de l’Intérieur à la dite manifestation. La séparation des pouvoirs est un fondement de la République et de la démocratie. Comment des élus de la Nation peuvent-ils s’associer à un mouvement de contestation globale, de principe, de l’action de la justice? A une tentative de pression sur les députés- le rassemblement avait lieu devant l’Assemblée Nationale? Comment le responsable d’un parti politique de gouvernement, Olivier Faure, patron des socialistes, peut-il suggérer que les policiers doivent avoir un “droit de regard” sur les décisions de Justice? (A sa décharge on doit préciser qu’il a depuis la manifestation fait machine arrière et concédé une «expression malheureuse»). Mais pire encore, comment Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, peut-il s’associer à une telle démarche et donc laisser entendre qu’il trouve que la justice de son pays, sous la houlette de son collègue Garde des Sceaux, n’est pas à la hauteur? Et le moins surprenant n’a pas été ce communiqué annonçant que le gouvernement venait de déposer, le jour même de la manifestation, un amendement prévoyant de porter de 22 ans à 30 ans la peine de sûreté pour les personnes condamnées à perpétuité pour un crime commis contre un policier ou un gendarme !

Chacun pourra penser ce qu’il veut de l’impact de la longueur des peines sur l’évolution de la criminalité. Juger que ces 8 ans de plus pour les assassins de policiers changeront ou pas le taux de récidive, ou auront ou pas un effet fortement dissuasif… Sur la méthode, cela ressemble fortement à une illustration du “en même temps” prôné par Emmanuel Macron en toutes circonstances, qui conduit parfois le gouvernement à se prendre les pieds dans le tapis.

Un « vieux truc has been »?

Au moment même où le Garde Des Sceaux défend avec talent et conviction une réforme de la Justice intitulée “Confiance dans l’institution judiciaire” destinée à améliorer son fonctionnement dans un respect strict de son indépendance et des droits et libertés des justiciables, en multipliant le recours aux alternatives à la prison… le gouvernement donne le sentiment “en même temps” de donner suite aux complaintes anti-justice des syndicats de policiers les plus virulents, tandis que le ministre de l’Intérieur rassure ces derniers de sa présence. Quel télescopage! Quelle confusion! Illustrée par la présence au coude à coude dans le cortège de représentants de l’extrême-droite et de cadres des partis républicains, et par le dérapage verbal d’Olivier Faure jetant le bébé républicain avec l’eau du bain démagogique.

Non, la séparation des pouvoirs n’est pas, comme le dit judicieusement Raphaël Glucksman, élu socialiste européen, «un vieux truc has been». La police doit rester à sa place, ses syndicats jouer librement leur rôle de défense corporatiste légitime, mais le gouvernement doit faire respecter scrupuleusement le principe d’indépendance de la Justice. Il n’est pas possible en même temps de défendre les principes républicains, de se prétendre en première ligne du combat contre l’antirépublicanisme du Rassemblement National, et de donner le spectacle d’un pouvoir prêt à renier ces mêmes principes pour donner des gages à des syndicats de policiers, dont une partie ne craint pas de montrer ses affinités pour l’extrême droite. En revanche, il doit être possible d’écouter le malaise policier, de procéder à la nécessaire réforme de fond du fonctionnement de l’institution judiciaire à laquelle travaille le Garde des Sceaux, d’afficher sa fermeté vis à vis de la délinquance et son soutien à la police et… en même temps de démontrer encore et toujours que les principes républicains ne sont pas solubles dans la démagogie.

La cuisine et le funambule

Tambouille politicienne ou dépassement de clivages politiques périmés? Piège tendu à la droite ou Front Républicain? Il y a évidemment de tout cela dans le choix fait par le Premier Ministre, et donc Emmanuel Macron, de retirer la liste LREM aux élections régionales en PACA pour soutenir le président LR de région sortant, Renaud Muselier.

C’est d’abord un coup politique destructeur! Au lendemain de l’annonce, les Républicains se trouvent divisés comme jamais. Contraints bien sûr de retirer l’investiture de leur parti à la majorité sortante de la région, ce qu’à fait Christian Jacob, président des Républicains dès dimanche soir, et donc de perdre une des six régions qu’ils dirigent (en comptant la région Ile de France présidée par la “dissidente” Valérie Pécresse). Obligés d’envisager, comme le fait Eric Ciotti -qui cache de moins en moins sa proximité avec le RN de Marine Le Pen- l’exclusion du “traitre”. Mais un “traitre” qui n’est pas tout seul. Avec lui, toute son équipe, qui gère la région PACA, et les maires de Toulon et Nice. Mais aussi le maire LR de Toulouse Jean-Luc Moudenc qui soutient l’initiative du président de PACA… Ça risque de faire beaucoup de monde à virer! Mais l’application de la discipline n’est pas le seul problème auquel va être confronté le parti de Christian Jacob et Eric Ciotti. Dans l’immédiat, le problème qui va se poser est celui de la présence au scrutin. C’est assez simple d’excommunier la liste sortante, mais cela pose la question de la constitution d’une nouvelle liste LR. Les Républicains parviendront-ils avant le 20 juin, date du premier tour, à constituer une liste alternative? Pas sûr, d’autant que les candidats pour partir à l’assaut de la forteresse Muselier ne se bousculent pas. Eric Ciotti a autre chose à faire, et David Lisnard, qui était pressenti, se trouve très bien dans sa ville de Cannes, en attendant éventuellement la présidentielle. Parce qu’évidemment, affronter d’une part la majorité sortante, soutenue par LREM, d’autre part le FN, c’est le casse-pipe assuré.

Une alliance en bonne et due forme

A un an de la présidentielle, Emmanuel Macron a donc choisi d’ébranler les plaques tectoniques de la politique française. Face à un risque de rapprochement tendanciel entre la droite et l’extrême-droite, incarné entre autres par Eric Ciotti, qui affirmait la semaine dernière “ce qui nous sépare du Rassemblement National, c’est la capacité de gouverner”, le parti du président précipite une clarification à droite. Alors qu’en région Bourgogne-Franche-Comté, la liste de droite a annoncé son alliance avec Debout La France, le parti de Nicolas Dupont Aignan, ex-allié de Marine Le Pen, sans susciter de réaction de l’état-major de LR, l’initiative de Renaud Muselier va contraindre les ténors des Républicains et leurs alliés du centre à se prononcer plus clairement sur leurs relations avec l’extrême-droite. Déchirements, voire explosion prévisibles, et affaiblissement certain de la droite dans la perspective des échéances nationales de l’an prochain.

Au delà de la “cuisine” visant à affaiblir l’opposition de droite pour préparer l’élection présidentielle, la question de principe posée est celle du Front Républicain. C’est au nom de la lutte contre l’extrême-droite que LREM justifie son coup de Trafalgar. Le parti présidentiel pointe le risque, réel, de voir le RN l’emporter en PACA et s’étonne de voir les LR et Xavier Bertrand dénoncer un Front Républicain qu’ils ont accepté en 2015 lorsque le PS avait retiré ses listes pour permettre leur victoire.

Mais les choses sont un peu plus subtiles. Le Front Républicain, tel qu’il se pratique habituellement, consiste pour un candidat ou une liste à se retirer entre deux tours -alors qu’il ou elle peut se maintenir- pour empêcher une victoire du parti de Marine Le Pen en favorisant un concurrent plus républicain. Cela n’implique pas une adhésion à une autre politique que la sienne. C’est ce qui s’était passé en 2015 au profit de Xavier Bertrand dans le Nord et Christian Estrosi alors tête de liste en PACA. Ici, on est dans un autre cas de figure. Il s’agit d’une véritable alliance de premier tour qui conduira la République en Marche à cogérer la région aux côtés de Renaud Muselier. C’est donc bien une recomposition du paysage politique, plus qu’un simple réflexe républicain. Après quatre ans de mandat présidentiel marqués par le conflit permanent entre LR et parti présidentiel, la brèche parait immense. On comprend évidemment la colère des dirigeants LR pour qui c’est un véritable coup au cœur de l’identité même de leur parti. Indépendamment des questions de proximité idéologique ou pas, l’alliance en PACA est beaucoup plus déstabilisante pour LR qu’un accord local avec le parti de Nicolas Dupont Aignan.

Un Rubicon pour les électeurs de Macron?

Est-ce que cette alliance surprise sera gagnante pour les intéressés? Ce n’est pas certain. Le pari recèle une part de risque pour les deux partenaires. Pour Renaud Muselier d’abord qui risque de voir une partie de son électorat, troublée par ce ralliement du parti présidentiel, basculer vers le Rassemblement National, sans que les voix apportées par LREM suffisent à compenser. Les sondages placent actuellement le RN en tête au premier tour avec 30 à 33% des voix. Evidemment l’apparition d’une liste concurrente LR compliquerait encore les choses pour le président de région sortant et favoriserait sans doute une victoire de Thierry Mariani, lui-même transfuge des Républicains et tête de liste du Rassemblement National. Pour le parti d’Emmanuel Macron, le risque de l’incompréhension est tout aussi réel. Avec ce ralliement à une liste de droite, les électeurs auront peut-être le sentiment qu’un Rubicon vient d’être franchi. Le “ni de droite ni de gauche”, prend des allures de: à droite toutes! A moins que le président n’arrive très très vite à recrédibiliser son “en même temps”, en donnant des gages à son électorat de gauche, il pourrait perdre plus que gagner dans l’affaire, et renforcer les préventions de ceux qui le soutiennent encore mais craignent de le voir chercher sa réélection auprès de l’électorat de droite. L’équilibre de sa stratégie de recomposition politique est extrêmement instable. Il va lui falloir beaucoup de subtilité pour convaincre son public de gauche que le ralliement à Renaud Muselier n’est pas un renoncement. D’autant que le président de PACA, grand soutien de Didier Raoult et de sa poudre de perlimpinpin n’a pas ménagé le président et le gouvernement durant la crise sanitaire.

Au delà du résultat des élections régionales en PACA, et du risque de voir une région française passer sous le contrôle du Rassemblement national, c’est donc déjà la présidentielle qui se joue. Pour chercher à être réélu, le président sortant tentera certes de s’appuyer sur son bilan, de profiter d’une éventuelle sortie réussie de la crise sanitaire, mais devra aussi crédibiliser cette voie médiane de la recomposition politique qu’il propose aux Français pour l’avenir, mais qui reste bien théorique pour l’instant. Entre conséquences de la crise sanitaire et climat politique détestable, le chemin ressemble à une corde raide qui lui demandera de confirmer son talent de funambule.

Quel débat politique !

Qui a eu cette idée folle de réduire le mandat présidentiel à 5 ans et de faire élire les députés dans la foulée de la présidentielle? L’histoire ne le dit pas. Elle précise juste que Jacques Chirac et son premier ministre de cohabitation Lionel Jospin en ont été les ordonnateurs, que le Conseil constitutionnel a trouvé ça très bien, et que 18,55% des électeurs français -cela ne fait pas lourd- consultés par référendum, ont voté pour! Et depuis, on rame!

On rame d’abord pour sortir de la campagne électorale. On ne sait plus si c’est la prochaine qui commence, ou la précédente qui se poursuit, la classe politique tous partis confondus semble en campagne permanente. On rame pour faire vivre le débat démocratique avec une assemblée élue dans la foulée de la présidentielle, et représentant donc -c’est logique et fatal dans ce système électoral- principalement le camp du président, et une opposition minorée, humiliée, renvoyée à son échec présidentiel, et donc -on peut aussi le comprendre- peu encline à construire autre chose qu’un projet pour battre le président sortant à la prochaine. On rame sur les plateaux-télé pour faire de l’audience en donnant la prime à la caricature, à l’excès, voire à la violence politique, pour animer un morne débat politique de quelques invectives et polémiques bien senties. On rame pour trouver quelques miettes de consensus sur les sujets les plus vitaux pour la nation, entre deux condamnations totales et définitives de tout ce qui vient du camp adverse. On rame pour remettre quelques valeurs sur pieds, quand le débat politique les met toutes cul par dessus tête.

Le meilleur allié de l’extrême-droite c’est toujours l’Autre!

Drôle d’époque! Faute de débats d’idées, chacun se contente de faire le procès du voisin, et adversaire politique. Faute de projet construit et validé par un élan qu’il soit de gauche, de droite, ou d’ailleurs, il ne reste plus qu’à dénoncer les intentions, forcément scandaleuses, qu’on prête aux autres, voire leur identité elle-même. Des Insoumis à la droite en passant par les soutiens d’Emmanuel Macron et le Parti socialiste, le mot d’ordre est le même: tous ce qui n’est pas d’accord avec moi est d’extrême-droite, ou fait le jeu de l’extrême-droite. C’est pratique! Ça permet de faire simple! Pour les soutiens d’Emanuel Macron, la France Insoumise autant que Les Républicains, ou les socialistes, font le jeu de Marine Le Pen dans leur combat sans relâche pour affaiblir le Président. Pour les autres, c’est précisément ce dernier qui joue avec le feu en reprenant les idées du Rassemblement National lorsqu’il lutte contre l’islam politique, se préoccupe de sécurité, ou même ne réagit pas assez vite sur les réseaux sociaux à une tribune pathétique de généraux de réforme se rêvant en fin de carrière en grand uniforme de putschistes… Bref le meilleur allié de Marine Le Pen, c’est toujours l’Autre. Le macroniste, l’insoumis, le socialiste, le Républicain… Elle, n’a plus qu’à rester tapie dans son coin, à laisser les autres s’écharper, en espérant à la fin toucher les dividendes.

Et dans cette hystérisation de la vie publique, la désignation de l’ennemi n’est plus seulement seulement une affaire de choix politique, mais aussi une question d’identité. Des antiracistes interpellent des “racisés”, comme ils disent, parce qu’ils font le jeu des “blancs” et ne partagent pas leur obsession de la race, en les traitant de “nègres de maison”. Des militantes féministes appellent les femmes à se “délivrer du mâle” au nom du “génie lesbien”. Quant à l’écologiste Julien Bayou, secrétaire national du parti écologiste EELV, il appelait il y a quelques jours son électorat à se mobiliser contre “les boomers”, c’est à dire tous ceux qui ont plus de 55 ans et qui sont supposés s’être “gavés” pendant des années en détruisant la planète sans scrupule… Dis-moi quand tu es né et je te dirai si tu es ami ou ennemi! Depuis, le leader écologiste s’est excusé pour une “erreur”, commise… par un collaborateur (!), mais a nourri les critiques de ceux qui dénoncent les “khmers verts”, soupçonnés de vouloir établir une véritable dictature écologique. Et les écologistes ripostent en dénonçant des attaques venues de l’extrême-droite… c’est à dire… de l’entourage présidentiel. CQFD.

Cette dialectique, qui prétend toujours opposer le camp du Bien à celui de la tyrannie, qui conduit chacun à amalgamer adversaires, rivaux, et ennemis dans un même opprobre, conduit à réduire dramatiquement le champ du débat politique. Au point qu’à un an de la présidentielle, la seule question qui semble se poser, si l’on écoute les analystes politiques, et tenanciers de plateaux-télé est: qui acceptera de voter pour ce président mal aimé lorsqu’il se retrouvera face à Marine Le Pen au second tour? Instituts de sondages et commentateurs patentés ne cessent en effet de nous promettre un second tour présidentiel à l’image de celui de 2017. Comme si le 1er tour était un tour pour rien, un simulacre de démocratie, dans lequel on demanderait leur avis aux gens pour amuser la galerie, en sachant très bien qu’à la fin, les nominés au second tour seront… les mêmes que la dernière fois. Ce n’est pas la première fois que les uns et les autres se hasardent à nous assurer que les jeux sont faits un an en avance, ils jouent à chaque élection leur rôle d’oracles avec plus ou moins de succès.

Une question de popularité ?

Pour les candidats supposés de l’opposition républicaine, en revanche, dénoncer par avance un duel Macron-Le Pen au second tour, voire annoncer par avance quel bulletin ils déposeront dans l’urne dans ce cas de figure -front républicain ou pas?-, c’est accréditer l’idée que les jeux sont faits. Un terrible aveu d’impuissance à convaincre. En suppliant leur électorat putatif de ne pas donner ses voix à Emmanuel Macron pour éviter le duel en question, ils jouent déjà perdant à un an de l’élection. Leur stratégie semble se limiter à taper à bras raccourcis sur le président sortant pour tenter de prendre sa place dans le duel annoncé avec Marine Le Pen. Chacun d’entre eux se promettant de rassembler dans un an à son profit ce “front républicain” qui a jusqu’ici empêché l’extrême-droite, la vraie, d’accéder au pouvoir, et a favorisé l’avènement de leur ennemi Macron. Au risque de laisser penser que pour eux l’affaire est déjà perdue, et qu’à tout prendre une victoire de Marine Le Pen serait plutôt un meilleur présage pour… la présidentielle suivante. Du coup, le jugement de l’ex-premier ministre Edouard Philippe qui dit trouver que « la qualité du débat public décroit considérablement », résonne comme un gentil euphémisme. Le cynisme, l’intolérance, la détestation réciproque, semblent avoir pris le pas sur toute autre forme de confrontation politique, mettant en péril l’avenir de notre démocratie.

Comme on ne peut condamner globalement les hommes et femmes qui s’engagent en politique, il ne reste plus, en désespoir de cause, qu’à accuser notre système électoral. Ce que fait sans nuances Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociale et directeur de l’observatoire de l’Opinion de la Fondation Jean Jaures, proche du Parti socialiste, qui nous explique: « Il faut réformer le système électoral : à l’heure actuelle on va se retrouver au deuxième tour de la présidentielle avec les 2 politiciens les plus détestés de France, il faut réfléchir à un système qui nous éviterait d’être dans cette situation ». Quelle étrange formule! Monsieur Bristielle découvre que le succès attire la détestation, et que celui qui obtient une majorité relative des scrutins au premier tour n’est pas aimé par tous ceux qui ont voté pour un autre candidat, qui sont forcément plus nombreux puisque sa majorité n’est que relative. Il rêve d’un système dans lequel les électeurs choisiraient au premier tour les candidats les plus populaires… Pourquoi pas un simple sondage de popularité? Pour choisir les mieux aimés -papa gâteau, maman modèle, executive woman, ou gendre idéal- pour entrer en compétition au second tour? On mettrait évidemment en compétition plusieurs instituts pour prendre ensuite la moyenne des résultats… On pourrait même interdire aux candidats (sélectionnés par exemple au cours d’une soirée télévisée) de parler de leur programme politique pendant la période de sondage pour éviter de fausser les mesures de popularité. Ça nous laisserait enfin une chance d’avoir Nicolas Hulot comme président, voire Jean-Jacques Goldman ou Sophie Marceau…

Un peu d’instabilité pour plus de démocratie

Non, le système consistant à envoyer au second tour les deux candidats qui ont obtenu au premier le plus de votes en leur faveur reste, avec ses imperfections, bien adapté, aux exigences d’une démocratie, même lorsque la participation décroit, ce qu’on ne peut bien sûr que regretter. En revanche il mérite sans doute d’être amélioré. En revenant sur ce timing électoral -mandat de 5 ans et élection du parlement dans la foulée de la présidentielle- qui transforme l’Assemblée Nationale en simple chambre d’enregistrement des desiderata du président. En permettant aussi aux différents courants de pensée d’être mieux représentés au parlement. La proportionnelle n’a pas bonne presse en France, discréditée par les errements de la 4ème république. Mais créer un peu d’instabilité ne peut pas nuire aujourd’hui, le système est pénalisé par sa rigidité, son caractère prévisible. La vitalité du débat politique a besoin de confrontation productive. L’obligation, pour un président de négocier avec son opposition pour avancer, et pour tous d’accepter le dialogue, ne serait pas forcément un handicap pour le pays. La possibilité pour les minorités de peser réellement sur les choix de la majorité ne serait pas, loin s’en faut, une régression démocratique. Au contraire, il faut sortir le pouvoir de son isolement, donner plus de place à tous ceux qui portent les voix, disparates, voire dissonantes de la société civile. En quittant des yeux quelques minutes les enquêtes d’opinion, et résultats d’audience des télévisions, et en acceptant l’idée que les réseaux sociaux, pour utiles qu’ils soient, n’offrent qu’un écho lointain et déformé du monde réel. En cessant d’agir comme si le combat politique était une lutte sans merci du camp du Bien contre le Mal.

Prudence! Cachez ce vaccin…

En suspendant “au moins jusqu’à jeudi…”, on ne sait pas bien, l’administration du vaccin Astra Zeneca, Emmanuel Macron a-t-il fait preuve 1) de prudence, 2) d’excès de précaution, 3) de précipitation, 4) de lâcheté, 5) d’un souci de cohésion européenne, 6) de dépendance à l’égard d’Angela Merkel, 7) de versatilité? 8) de tartufferie? … On pourra compléter les hypothèses manquantes.

Une chose est en tout cas certaine, la campagne de vaccination française contre la Covid 19 vient de prendre un sérieux coup de massue. Et elle n’avait pas besoin de ça! Après les polémiques sur le calendrier de démarrage trop lent, la mise en cause de la négociation européenne groupée, la contestation de la priorité donnée aux personnes les plus âgées et fragiles, les retards de livraison des fournisseurs, la méfiance des soignants à l’égard du vaccin… on pouvait difficilement faire pire. Suspendre la vaccination par précaution, en invoquant des pathologies (thromboses) apparues dans la population vaccinée à un niveau équivalent à celui que l’on observe hors contexte de vaccination, parait tout simplement absurde. Et destructeur! Quelle crédibilité pour tous ceux, médecins en premier lieu, qui tentent de convaincre depuis des semaines les patients que le vaccin est sans danger? Pour le ministre de la Santé et le Premier-ministre qui, la veille encore, réitéraient leur confiance dans le vaccin AstraZeneca? Pour l’Agence Européenne du Médicament qui doit se réunir dans la semaine sur le sujet mais affirme d’ores et déjà que le bénéfice du vaccin dans la prévention du covid l’emporte largement sur les effets indésirables? Pour l’Agence nationale de sécurité des médicaments, qui partage l’avis de l’Agence européenne, et souligne que jusqu’ici peu de cas de troubles de la coagulation ont été constatés en France, et qu’aucun décès n’est à signaler? Sans parler du discrédit jeté dans chaque famille sur ceux qui avaient réussi à convaincre leurs aînés de se faire vacciner.

Comment expliquer cette réaction en chaîne de la peur? Tant qu’on en était à la Bulgarie et la Norvège, on pouvait se moquer de leur fébrilité. Et puis, en une journée, l’Allemagne, l’Italie et la France ont basculé dans la psychose. Avec aussi peu d’arguments que la veille où l’on affirmait aussi bien à Berlin qu’à Paris qu’il n’y avait pas de problème Astra-Zeneca. Si l’on prenait les études sur les effets secondaires des vaccins contre la rougeole ou le tétanos, on arriverait sans doute à un tableau plus alarmant que celui de la vaccination contre le Covid 19. Si l’on se cantonnait aux études des problèmes circulatoires dans la population, on découvrirait chez les femmes qui prennent la pilule contraceptive, et bien sûr chez les adeptes de l’apéritif quotidien ou du tabac, des statistiques bien plus alarmantes que celles d’AstraZeneca. Et pourtant après avoir répété à l’envi que seule une campagne rapide et complète de vaccination était à même de nous sortir de la situation effroyable dans laquelle le coronavirus a plongé le monde entier, on a décidé en choeur de saboter la campagne en question. C’est complètement dingue!

Du coup l’onde de choc touche aussi l’idée européenne elle-même. Que les Allemands aient prévenu ou mis Emmanuel Macron devant le fait accompli ne change pas grand chose. Dès lors que l’Allemagne avait décidé de faire jouer un supposé principe de précaution, la France estimait qu’elle n’avait plus qu’à suivre. Et ce suivisme ne grandit pas la construction européenne. Si l’Union s’affiche comme une alliance des frilosités, une internationale de la peur, une réduction de la communauté au plus petit dénominateur commun, celui de la précaution, elle aura du mal à redonner de l’envie à ses citoyens.

Bien sûr les campagnes médiatiques incendiaires auxquelles on assiste depuis le début de l’épidémie ont de quoi refroidir les décideurs les plus vaillants. Les perquisitions chez les ministres dans le cadre d’une enquête sur le traitement de la pandémie, ne doivent pas les rassurer. Rester seuls en Europe à utiliser AstraZeneca, même avec le soutien des experts médicaux, n’était pas sans risque juridique pour les membres du gouvernement, qui ne sont pas protégés par l’immunité présidentielle. Sans doute tous ces éléments ont pesé dans le choix fait par Emmanuel Macron. Mais au final on retiendra surtout que le choix de suspendre la vaccination, fut-ce pour quelques jours, en pleine épidémie, se traduira forcément, mécaniquement, par des pertes de vies humaines, alors même qu’aucun décès en France n’a encore pu être simplement mis en relation avec le vaccin. Sans compter l’effet d’aubaine pour les adversaires de la vaccination, et donc l’effet dissuasif pour les gens qui ne sont pas encore vaccinés… Le “principe de précaution”, qui revient à inciter les responsables à s’abstenir de toute décision dont il n’a pas été scientifiquement établi qu’elle était d’une innocuité totale, est une fois encore renvoyé à son absurdité: la seule “précaution” valable contre les dangers de la vie… finalement, c’est la mort!

Islamo-folie

La guerre fait rage. Du moins celle des mots: “islamo-gauchisme” contre “islamophobie”. 600 universitaires, parmi lesquels la crème de nos chercheurs en sciences sociales dénoncent une « chasse aux sorcières », et appellent à la démission de leur ministre de tutelle Frédérique Vidal. C’est sans précédent! Il faut dire que celle-ci s’est salement pris les pieds dans le tapis. En annonçant qu’elle allait demander une enquête au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, elle a déclenché une véritable tempête. Au point de se faire rabrouer par le Président de la République, qui lui a rappelé qu’en ces temps de pandémie elle a mieux à faire pour l’Université que contrôler l’orthodoxie des travaux de recherche. Et le CNRS a eu tôt fait de lui répondre par une fin de non-recevoir: « l’islamo-gauchisme n’est pas une réalité scientifique… » Circulez, il n’y a rien à voir! Tandis qu’une partie des éditorialistes dénonçaient un virage à l’extrême -droite du pouvoir…

Et pourtant, les certitudes en béton de la direction du CNRS, ou les rappels à l’orthodoxie de gauche, ne suffiront pas à tuer le sujet. La « réalité scientifique » reste une notion assez relative, voire tout à fait subjective en matière de sciences sociales. Et sans englober toutes les démarches de recherche dans un même opprobre, on peut constater qu’une partie des travaux qui ont le vent en poupe, peuvent être rattachés au wokisme américain, cet état d’esprit dit « éveillé », qui conduit à traiter tous les sujets à travers le prisme de l’oppression des minorités, diverses, par une majorité supposée, elle, univoque… blanche, masculine et hétérosexuelle. Ainsi en va-t-il des notions de “racisme systémique”, de “domination blanche”, d’études “postcoloniales”, un ensemble d’approches venant à faire de la couleur de peau croisée avec le genre, le critère principal du déterminisme social, et donc une assignation définitive à situation de chacun dans la société française contemporaine… Cet engouement tient au moins autant de l’engagement militant des chercheurs que des travaux académiques. Ainsi Antoine Petit, lui-même directeur du CNRS estimait-il en 2019 dans la préface d’un ouvrage du groupe Achac, spécialisé dans l’étude du fait postcolonial: « La “race” devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme-femme ». Discours militant d’extrême-gauche? Sans doute, mais les chercheurs cherchent à comprendre le monde, et il faudrait être idiot pour le leur reprocher… dans la mesure où ils n’essayent pas d’imposer leur vision de la réalité.

De tous temps les sciences humaines et sociales, très développées chez nous, ont été un terrain d’investigation privilégié des opposants à l’ordre social existant. Et c’est tant mieux! C’est grâce aux nombreux débats lancés par ces chercheurs, souvent militants anti-capitalistes, que notre société a évolué et continuera à évoluer. Vouloir restreindre la recherche à quelques sujets consensuels, et non polémiques, serait nier le sens même de la recherche en sciences sociales. Il n’y a donc évidemment pas lieu d’enquêter sur les domaines de recherche, pour vérifier leur éventuelle “neutralité”. La seule “neutralité” que l’on puisse réclamer au CNRS est celle de l’institution, qui ne doit pas imposer de limites idéologiques aux champs de recherche, ou laisser certains types de recherches devenir hégémoniques.

Reste la question de départ posée par la ministre: “l’islamo-gauchisme”, finalement c’est quoi? Si l’on se perd en polémiques sur l’origine du terme (venu de l’extrême-droite ou pas?), on doit admettre que le concept est pour le moins flou et ne veut pas dire grand chose. Non, il n’y a pas ou jamais eu, de convergence politique entre l’islamisme et le gauchisme, si l’on excepte le cas, marginal, de certains militants anti-impérialistes, Carlos par exemple, venus de l’extrême-gauche, et ayant rallié, souvent au nom de la cause palestinienne, le combat islamiste. L’expression n’a donc pas grand sens.

Si l’on veut dire que certains militants de gauche et d’extrême-gauche, dans leur souci légitime de toujours se trouver du côté des opprimés, font preuve de complaisance à l’égard des organisations islamistes au nom du combat que celles-ci mènent contre l’Etat, ennemi commun, il va falloir trouver d’autres mots. Si l’on veut expliquer que ces défenseurs intransigeants des libertés, et de l’égalité, se retrouvent piégés par leur soutien à toutes les minorités, et amenés à soutenir des mouvements qui infériorisent les femmes et placent les lois de leur religion au dessus de celles de la République, il faut le faire avec plus de nuances. Aucun mouvement de gauche ou d’extrême-gauche ne justifie le recours au terrorisme islamique, c’est la limite, mais aussi l’outrance de l’amalgame entre islamisme et gauchisme. Par contre la gauche et l’extrême-gauche ont le souci, et c’est leur honneur, de veiller à ce que les musulmans ne soient pas persécutés en raison de leur religion, par un état normalisateur, et dénoncent volontiers « l’islamophobie » voire le penchant « d’extrême-droite » supposés de ceux qui tentent de lutter contre l’islamisme politique en imposant à tous l’école de la République, en exigeant un respect des droits des femmes, ou en sanctionnant les discours anti-républicains…

En laissant tomber les invectives -en rangeant le terme “islamo-gauchistes” dans le même tiroir qu'”islamophobes”- on devrait pouvoir rétablir un dialogue, entre ceux pour qui la priorité est la lutte contre le séparatisme d’inspiration religieuse, au nom de l’idéal républicain, et ceux qui défendent inlassablement l’égalité de tous dans notre république… A condition de sortir des postures, et d’oublier cinq minutes les enjeux de basse politique. Mais on en est encore très loin. Au contraire, à quatorze mois de la présidentielle, l’ensemble de la classe politique semble avoir trouvé dans cette controverse “islamo-gauchisme” vs “islamophobie”, une façon de redonner des couleurs au bon vieux clivage gauche-droite que l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron avait semblé reléguer au placard des idées ringardes.

Préparer l’après-covid

Bon, d’accord, on n’est pas encore tiré d’affaire. Le vaccin, il arrive, mais il faudra encore quelques mois pour qu’il nous protège tous du virus. Et encore, si ce dernier ne nous sort pas un tour pendable de son cytoplasme, genre mutation imprévue qui remet tous les compteurs immunitaires à zéro. Mais enfin, il faut rester optimiste! Alors essayons déjà d’imaginer l’après-Covid. C’est à dire plutôt, essayons déjà de lister quelques unes des leçons qu’on pourrait déjà en tirer.

Et pour commencer une évidence: cette pandémie ne sera pas la dernière. Notre société moderne hyper-mondialisée vient de vérifier qu’elle est à la merci d’un virus transfuge de chauve-souris, pangolin, ou autre créature du monde animal. Comme on savait déjà que notre planète était menacée par le réchauffement climatique, que l’évolution de nos modes de consommation et de production conduit à une réduction de la biodiversité, certains ont d’ailleurs eu tôt fait de raccrocher le wagon du Covid 19 au train de nos craintes environnementales. Sans que l’on sache vraiment si cette pandémie devait plus à la dégradation de l’environnement que la grippe espagnole de 1918, ou celle de Hong-Kong en 1968-69. Mais avec une certitude: la multiplication des échanges, la croissance exponentielle du trafic international (sur les 40 dernières années, le transport aérien enregistre une croissance de 600 millions de passagers par an à 4,3 milliards), expliquent au moins pour partie la vitesse et l’universalité de la propagation du virus. Pangolin ou pas, régression de la biodiversité ou pas, nous devons nous attendre à l’avenir à de nouvelles pandémies fulgurantes, qui frapperont tous les pays, toutes les populations, avec des différences, selon les cultures, les niveaux d’équipements sanitaires et de développement économique, mais aussi selon les âges.

S’interroger sur la place faite à la jeunesse dans le devenir de nos sociétés malades

C’est un enseignement important de cette crise. Elle a provoqué une rupture générationnelle. Les principales victimes du virus sont les plus âgés et les plus fragiles. Mais les principales victimes des mesures de lutte contre l’épidémie, en particulier dans les pays occidentaux, sont les plus jeunes. Les seuls remparts que l’on ait trouvé à la propagation du mal, se sont traduits par une restriction importante de l’activité économique, et donc plus particulièrement par une dégradation de la situation de ceux qui sont à la recherche d’un accès au marché du travail. Mais aussi par une restriction des libertés de déplacement, de loisirs, d’études, de rencontres, qui là aussi ont beaucoup impacté la jeunesse. Des moyens financiers ont été mobilisés pour compenser autant que faire se pouvait les difficultés induites par les mesures anti-pandémie, mais on ne fera pas l’économie d’un débat sur la place que notre société réserve à la jeunesse dans l’évolution d’un monde dominé par le réchauffement climatique, l’explosion des dettes, et un poids croissant de la vieillesse et de sa dépendance… Un débat indispensable pour tordre le cou au cynisme, voire aux idées eugénistes, que l’on a vu fleurir sur les réseaux sociaux pendant la crise -pas forcément d’ailleurs de la part des plus jeunes- et qui semblaient s’accommoder de l’idée qu’on pourrait laisser mourir les vieux et les malades, bref les plus faibles, pour améliorer les conditions de vie des plus jeunes. Un choix qui aurait précipité la nation dans une abime moral insondable.

A ce point, il faut parler du rôle des réseaux sociaux qui ont servi de caisse de résonance à toutes les polémiques, les plus justifiées comme les plus indignes, nées autour de la pandémie. Ils ont montré dans cette crise à la fois leur richesse et leur immense capacité de nuisance. Richesse, car ils ont permis à tous les points de vue de s’exprimer sans contraintes, à tous les débats, même les plus farfelus et les moins rationnels, d’avoir lieu, et ont fourni accessoirement aux chaines de télévision en continu un réservoir de commentateurs et intervenants sans limite. Ils ont donné un accès à la communication grand public à des scientifiques, ou supposés tels, qui en étaient éloignés. Aucun sujet, aucune hypothèse, même les plus improbables, n’ont été passés sous silence. Mais évidemment tout cela a eu un prix. Le prix de la polémique permanente, de la violence, de la mauvaise foi, des anathèmes et condamnations, de la propagation de fausses nouvelles, et donc au final pour tous le prix de l’anxiété.

Remettre la recherche de la vérité au centre de l’agora

En fait ce n’est pas tant la nature des réseaux sociaux qui pose problème -être un lieu d’expression libre, sans aucun contrôle ni contrainte, sans tabou ni modération, est leur raison d’être et leur principal intérêt- que la place qu’ils ont prise pendant la crise. Ils sont devenus le centre de gravité, l’axe de rotation du débat public. Parce que les intervenants traditionnels de la réflexion politique et sociale, hommes et femmes politiques, intellectuels, philosophes, journalistes, ont tous ou presque choisi de se retrouver sur ce champ clos pour en découdre. Les réseaux sociaux ont été à la fois porte-voix, tribunes, vitrines des uns et des autres, mais aussi, et c’est sans doute le plus inquiétant, sources d’informations et moyens de propagande. De producteurs d’informations bien des journalistes se sont transformés en simples commentateurs de “tweets” ou de messages Facebook. Les plateaux des télévisions en continu, s’en sont nourris, s’y sont informés, y ont mesuré leur audience, en ont fait l’aune de toute vérité, l’étalon de leur crédibilité. La vérification des faits n’ayant plus cours, ou si peu, on a vu circuler et être commentées, souvent par de vrais journalistes, de fausses informations, des jours durant. Même la vérité scientifique est devenue affaire d’audience et donc de buzz (“X% des français pensent que tel médicament est efficace, ou que le masque est inutile, ou que le confinement n’est pas efficace…”)

Et les hommes et femmes politiques n’ont pas été en reste, qui ont exploité à fond durant cette période la capacité infinie de “shoot and run” (tire et pars en courant!) offerte par les réseaux sociaux et les plateaux télé. L’insulte, l’injure, la contre-vérité voire le mensonge, proférés sur internet ou devant une caméra de BFMTV ou CNews, sont instantanément absorbés, répercutés, amplifiés à l’infini par la capacité de résonance de la toile, puis digérés dans le grouillement des propos sans lendemain, et donnent à ceux qui les profèrent la garantie d’un écho immédiat, d’une audience maximale, mais aussi d’un oubli rapide, justifiant toutes les outrances.

Après la crise il faudra bien s’interroger sur la façon de recréer les conditions d’un débat public plus serein et plus productif que celui qui résulte de la simple association réseaux sociaux/chaines de télévision… Comment remettre la question de la recherche de la vérité au milieu de l’agora?

Recréer de la confiance et donc de l’adhésion

Mais on ne sera pas quitte pour autant. Cette crise n’a pas seulement révélé les faiblesses de nos systèmes d’information, de communication… elle a éclairé crûment le désarroi de citoyens qui ont perdu la confiance. Confiance dans la science, on l’a vu avec l’essor des thèses complotistes les plus farfelues. Confiance dans le corps médical, qu’on a vu se déchirer sans fin sur les plateaux, chaque “spécialiste” tentant de tirer la couverture à lui en démontrant qu’il détient la science infuse. Confiance dans la démocratie, quand toute décision du pouvoir politique n’est plus vécue que comme un fait du prince, et est dénoncée inlassablement par tous sur l’air des lampions. Quand tout choix national est condamné par les élus locaux qui “sont les mieux placés pour savoir”, quand les élus locaux en question confondent politique sanitaire et électoralisme. Quand l’alpha et l’omega du journalisme devient le “micro-trottoir”, réceptacle de tous les mécontentements face à l’action publique sanitaire.

Il va falloir recréer du consensus, retrouver de l’adhésion, rendre aux électeurs un peu de confiance et de fierté dans leurs capacités de choix. Chasser le fantasme qu’une partie de la classe politique déçue de ses propres échecs a elle-même a tenté d’instiller, et qui voudrait que nos dirigeants aient été choisis par d’autres que nous-mêmes.

Pour cela il faudra réformer, fortement. Aller au bout de ces changements qu’on promet, qu’on annonce, qu’on entame, et qu’on ne mène jamais à terme: la dé-professionnalisation de la vie politique, et donc la fin du cumul des mandats dans le temps, la mise au rancard d’un système majoritaire écrasant où seuls les gagnants ont leur mot à dire… l’association plus étroite de la société civile à la mise en œuvre de la politique -en évitant sans doute quelques fausses bonnes idées du genre tirage au sort des représentants du peuple et autres référendums d’initiative citoyenne.

Mais au delà de la confiance dans leur système politique, il faudra rendre aux Français confiance en eux. On a vu tout au long de cette crise la propension française à croire que tout est toujours mieux ailleurs, qu’on vaccine mieux en Israël ou Grande-Bretagne, qu’on protège mieux en Chine, qu’on fait mieux la fête à Madrid, que notre industrie pharmaceutique est nulle, que nos hôpitaux sont sinistrés…

Des projets pour construire à nouveau l’avenir, “quoi qu’il en coûte!

Restaurer un peu de fierté nationale ne sera pas le plus simple. Car à côté d’une frustration chronique typiquement française, d’une propension déraisonnable à la critique systématique et à l’auto-flagellation nationale -accompagnée toutefois, il faut le reconnaître d’un zeste d’arrogance tout aussi français- la crise a mis en évidence des lacunes importantes de notre modèle économique et social. Et d’abord sur ce que nous imaginions être notre point fort: notre système de santé. 125 ans après le décès de Pasteur, l’incapacité de la France à fournir au monde un vaccin efficace contre le Covid est évidemment un drame national. On aura beau s’en consoler en se disant que les enjeux scientifiques sont maintenant à l’échelle européenne et que Allemands ou Anglais ont relevé le gant… le coup est rude. Et doit conduire à sonner le tocsin. La recherche française est à la traîne, et l’Europe ne peut servir plus longtemps de paravent à cette faiblesse. Les politiques publiques menées depuis plusieurs décennies, sont très loin d’avoir renforcé notre potentiel d’innovation scientifique, et donc de construction de l’avenir. Il faut revenir à l’essentiel.

On ne peut à la fois laisser partir pour cause de non-rentabilité les industries traditionnelles de notre territoire au fil des délocalisations, et limiter nos investissements dans les domaines d’excellence. Certes il est trop tard pour disputer à la Chine la suprématie industrielle, mais il est urgent de conserver ou reprendre le leadership dans les technologies les plus avancées. Pour cela il faut lancer, avec nos partenaires européens, un véritable plan de développement scientifique et technologique. Dans le domaine médical, bien sûr, pour être mieux préparés à la prochaine crise sanitaire, mais aussi dans le domaine environnemental, pour répondre aux défis du changement climatique, dans les transports, les télécommunications, mais aussi l’énergie. Qu’avons nous inventé depuis le nucléaire, le TGV et Airbus? Nos laboratoires de recherche, qu’ils soient publics ou privés, doivent redevenir les creusets du monde de demain. L’Union européenne nous offre la taille critique pour peser sur le devenir de la planète, saisissons cette chance! Le plan de relance européen post-covid devra être d’abord scientifique et technologique. Relocaliser les industries d’hier, à l’exception de celles qui sont stratégiques, la pharmacie par exemple, ne peut pas être une finalité. L’enjeu, c’est de localiser chez nous, en Europe, les activités de demain, les projets qui permettront à la planète de ne pas rater le rendez-vous du siècle prochain, et comme on dit en ces temps de dette, il faudra le faire “quoi qu’il en coûte”!

Ligne éditoriale!

On ne rigole pas avec l’inceste! Ni avec la transsexualité! Il y a caricature et caricature! C’est la nouvelle directrice de la rédaction du Monde qui en a décidé ainsi. Non seulement la direction du Monde a choisi de dénoncer la publication d’un dessin de Xavier Gorce, caricaturiste contribuant de longue date à son site internet -sans pour autant supprimer la publication- mais elle a également présenté ses excuses aux victimes d’inceste, aux personnes transgenres, et aux lecteurs en général. Motif: ce dessin pouvait être lu comme une “relativisation de la gravité des faits d’inceste en des termes déplacés vis à vis des victimes et des personnes transgenres”.

La prise de position de la direction du Monde est intéressante à deux points de vue. Primo, elle reproche au dessinateur d’avoir “relativisé” la gravité des faits d’inceste! Mais cette “relativisation” n’est-elle pas l’essence même de la caricature? Si le Monde ne veut plus qu’on “relativise” les choses graves, douloureuses, voire scandaleuses, il va falloir très vite renoncer à la caricature, au dessin lui-même, voire même au journalisme. Mais ce n’est pas tout. Non seulement Xavier Gorce aurait relativisé la gravité de l’inceste, à un moment où l’actualité a permis à chacun de mesurer l’insondable horreur que représentent les agissements des prédateurs familiaux, mais en plus il l’a fait en “termes déplacés”… “vis à vis des victimes et des personnes transgenres”. Là, ce n’est plus la relativisation de la souffrance des victimes qui est seulement en cause, mais bien le non respect d’une minorité de la population, tout à fait respectable au demeurant: les personnes transgenres. Les termes employés à leur égard sont “déplacés”, et donc on leur doit toutes les excuses du Monde, pour cette marque d’irrespect. Utiliser des termes “déplacés” (souhaitons que Caroline Monnot fournisse à ses dessinateurs un guide du parfait placement!) vis à vis d’une de ces minorités pour le respect desquelles le Monde a prouvé son engagement “illustré par de nombreux articles ces derniers mois…” est une grave erreur selon la directrice de la rédaction du Monde. Beaucoup plus que ces titres “punchlines” ne correspondant pas au contenu des articles dont nous gratifie régulièrement le site internet. Plus aussi que certaines enquêtes bâclées et à charge dont la rédaction a parfois le secret. Le problème c’est une caricature dont les propos sont “déplacés”.

Bref, selon la nouvelle doctrine du Monde, les minorités sont taboues. On ne fait pas d’humour sur le sujet. Du moins lorsqu’il s’agit de sexualité. Les sourds, les ambidextres, les mal voyants, les roux, les membres de la secte de ceux qui portent un poulpe sur la tête, chers à Pierre Desproges, ne sont pas concernés. Pas non plus concernées les religions diverses, on reste Charlie! En revanche, même au prétexte de caricature, on n’emploie pas de termes “déplacés” à propos des personnes LGBTQI. C’est une ligne éditoriale qui en vaut une autre…

Qui doit faire la loi sur les réseaux sociaux?

Le blocage du compte personnel de Donald Trump sur les réseaux sociaux constitue-t-il une atteinte à la démocratie et à la liberté d’expression? C’est en tout cas un évènement de première importance. En ce qu’il révèle du niveau de discrédit atteint par l’ex-président des Etats-Unis, après la manifestation de ses supporters au Capitole, mais aussi par la façon dont il consacre la place des réseaux sociaux, et donc des entreprises qui les font exister dans notre vie publique.

Les commentaires sur le sujet -à lire sur les réseaux sociaux évidemment- sont partagés. Contre ce bannissement, on entend principalement la classe politique, toutes tendances confondues. Avec un argument de bon sens: ce n’est pas aux Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) ou à Twitter, qui sont des groupes privés, de se poser en régulateurs de notre vie démocratique. C’est le rôle du législateur et de la justice. Le problème c’est que l’argument cache mal les contradictions. Car dans le même temps, cette même classe politique réclame aux opérateurs privés en question une autorégulation. On demande à Facebook ou Twitter de “modérer” les contenus qu’ils mettent en ligne pour empêcher la diffusion sur leurs réseaux des messages contraires à la loi, discours de haine, injures, propos racistes, par exemple. Un gilet-jaune appelant sur internet à “décapiter” le président de la République devrait ainsi être interdit d’expression par l’opérateur privé, quand un responsable politique appelant à l’insurrection de ces mêmes gilets jaunes serait intouchable, au nom de sa légitimité d’élu! Difficile à défendre!

Au delà des convictions politiques de chacun, ceux qui défendent l’acte de bannissement de Donald Trump le font précisément au nom de l’égalité. Pourquoi les règles de fonctionnement de twitter s’appliqueraient à l’internaute moyen et pas aux hommes politiques? Twitter ou Facebook, entreprises privées, fixent les conditions d’utilisation de leurs réseaux. Chaque internaute les connait et devrait donc les respecter au même titre, qu’il soit puissant ou misérable. De fait, si l’on considère qu’un réseau social est un éditeur de contenu, il devrait être responsable de ce qu’il publie, et donc libre de publier ou non les contenus. Mais là encore les choses ne sont pas si simples. D’une part, la régulation sur les réseaux sociaux, est quasi-inexistante, et les contenus haineux, racistes ou homophobes sont très peu sanctionnés par les opérateurs. De façon très américaine, on est plus facilement sanctionné pour un sein nu que pour une injure homophobe. D’autre part, tenir les opérateurs des réseaux pour responsables des contenus qu’ils diffusent, à la façon d’un éditeur de presse, serait impossible. Par définition, il ne s’agit pas d’éditeurs français, mais de sociétés multinationales et de réseaux transfrontières. Et même si on s’interroge aussi aux Etats-Unis sur les moyens de “maîtriser” un peu mieux les réseaux sociaux, particulièrement après les dérapages trumpiens, une réglementation internationale est peu envisageable.

En fait le problème est ailleurs. Il est dans la crédibilisation des réseaux sociaux, et donc des contenus qu’ils diffusent, opérée depuis plusieurs années, à la fois, par la sphère de l’information, et par la sphère politique. Twitter et Facebook, sont devenus le premier canal de communication des hommes politiques, toutes tendances confondues. Mais aussi la source principale et l’inspiration d’une grande partie des journalistes qui ont renoncé à l’enquête et à la vérification des faits, au profit du commentaire et de la recherche du buzz sur internet. Ceux qui dénoncent à longueur d’année les fake-news diffusées sur les réseaux sociaux, et pas seulement celles de Donald Trump, sont souvent les premiers à utiliser Twitter ou Facebook pour s’adresser à leurs électeurs ou ceux de leurs adversaires, pour séduire lecteurs ou auditeurs. Premiers à en faire des outils de propagande politique, ou de diffusion de polémiques “pièges à clics” comme on dit. Et hommes ou femmes politiques et journalistes ne sont pas hélas les derniers à s’adresser aux réseaux sociaux pour diffuser des informations fausses ou approximatives qu’ils n’oseraient pas assumer dans un autre cadre. Une attaque politique en moins de 280 signes, balancée comme un slogan de foire, une “punchline” comme on dit, engage beaucoup moins qu’un article de fond ou un discours politique public.

Le pouvoir qu’exercent aujourd’hui les opérateurs de réseaux dans la vie publique, en s’autorisant à censurer le président de la première puissance mondiale, est donc celui qu’on leur a donné, et Donald Trump le premier, qui en 2020 arrivait à rédiger en moyenne 800 messages par mois sur Twitter dont une bonne proportion de fausses informations. Mais ce coup d’éclat de Twitter et Facebook, traduit aussi sans doute leur inquiétude. En affichant leur intention de contrôler un peu plus étroitement qu’il ne l’ont fait jusqu’ici, la publication de contenus illégaux, en particulier d’appels à la violence, les réseaux sociaux cherchent sans doute à éviter que la question du contrôle de leur contenu ne vienne ou revienne sur le tapis, et sans doute aussi à amadouer par avance la future administration américaine. Trump lui-même menaçait il y a peu de limiter la protection judiciaire dont bénéficient les réseaux sociaux aux Etats-Unis. En France, au mois de juin dernier la loi contre les contenus haineux n’a pas pu franchir l’obstacle du Conseil constitutionnel. Les “Sages” ont recalé les articles qui imposaient aux opérateurs de retirer les contenus illicites dans un délai de 1 à 24 heures après signalement, selon les cas. Mais le sujet pourrait bien revenir sur le tapis, en France comme ailleurs. Et c’est ce que doivent craindre les opérateurs numériques. Car évidemment, assurer une modération efficace des millions de contenus qu’ils diffusent demanderait des moyens qu’ils n’ont pas envie d’y consacrer.

Nos libertés en péril?

Alors dictature ou pas? C’est la question à la mode qui agite les réseaux sociaux comme les médias. Sommes-nous en train de basculer dans un genre de dictature rampante, qui conduirait le pouvoir à nous confisquer peu à peu nos libertés, à nous priver du droit d’expression, à nous couper de l’accès à la culture, au nom tantôt de la menace sanitaire, tantôt des violences hebdomadaires de la rue, tantôt de la menace terroriste? Et l’on voit se multiplier les points de vue de gens généralement très intelligents et cultivés, professeurs de ceci ou chercheurs en cela, journalistes, médecins ou saltimbanques, dénonçant tout bonnement un Etat policier, voire un retour du fascisme!

Un bâillon pas très serré !

Premier sujet d’inquiétude partagé sur les médias, on tente de “bâillonner la presse” comme s’en plaint le journaliste Jean Quatremer dans Libération. A l’origine de l’accusation de Libé, le fait que lors d’une conférence de presse virtuelle d’Emmanuel Macron à Bruxelles, le nombre de questions des journalistes ait été limité à trois. C’est effectivement peu. Mais un rappel sémantique s’impose. “Baillonner” quelqu’un c’est l’empêcher de parler. Evidemment, Jean Quatremer a pu s’épancher dans les colonnes de son journal pour exprimer sa frustration de n’avoir pu poser lui-même les questions essentielles qu’il avait préparé pour le président français. Personne n’a essayé de le censurer, c’est bien là l’essentiel! Les journalistes peuvent s’exprimer auprès de leurs lecteurs et auditeurs autant qu’ils le souhaitent, informer, analyser, commenter… le plus souvent, en ce qui concerne Libération, à l’encontre du gouvernement. N’est-ce pas ce qu’on appelle la liberté de la presse? Et c’est bien qu’elle puisse s’exercer sans contrainte. On peut bien sûr regretter que Monsieur Quatremer n’ait pas la possibilité de poser la question qu’il souhaite, au moment où il le souhaite, au Président de la République, mais cela nous semblera plus un crime de lèse Quatremer, que de lèse liberté de la presse.

La société française connaît aujourd’hui une transparence en matière d’information sans précédent. Tout le monde, ou presque, peut accéder à un plateau télé ou aux colonnes d’un journal pour y défendre le point de vue de son choix, sans avoir à se soumettre à aucune exigence de respect de l’exactitude des faits. Les hommes et femmes politiques défilent sur les plateaux pour y répondre aux questions rarement complaisantes des journalistes et animateurs qui ne vérifient aucunes de leurs réponses. C’est open bar sur tous les plateaux, les chroniqueurs de tout poil sont en roue libre… Non, la presse n’est pas bâillonnée! Et ce n’est pas à Libé qu’on rappellera que le cérémonial des conférences de presse, qui sont de véritables fabriques de langue de bois, est bien loin d’être l’alpha et l’omega de la recherche d’informations.

Le flou de la loi Sécurité Globale

Oui mais il y a l’article 24! Venons y! Des milliers de personnes ont manifesté pour s’en inquiéter… Est-ce que l’article en question, qui a été pour l’instant gelé pour réécriture, et ne devrait donc pas figurer tel quel dans la version finale de la loi sécurité globale, porte atteinte à la liberté d’informer?

Dans son intention, on ne peut pas le dire: vouloir sanctionner d’une lourde peine le fait de désigner sur internet des policiers à la vindicte publique n’est pas forcément l’expression d’une volonté de restreindre la liberté de la presse. Dans ses effets, on peut le craindre. La peur de la nouvelle sanction pourrait pousser les rédactions à flouter les photos de policiers pour éviter tout problème. Comme on floute les casseurs, pour éviter qu’ils soient reconnus. Dans un cas comme dans l’autre, cette retenue ne parait pas de nature à empêcher la manifestation de la vérité quelle qu’elle soit. Le problème n’est sans doute donc pas dans le texte de loi, qui paraît surtout totalement inutile dans la mesure où il existe déjà dans notre code pénal tous les éléments nécessaires pour sanctionner la volonté de nuire à autrui en général et donc à la police en particulier.

Le problème est celui du déroulement des manifestations ces derniers mois. De la présence de groupes de journalistes auto proclamés, qui s’insèrent dans les manifestations les plus violentes, avec leur téléphone portable ou leurs caméras, sensées leur garantir une immunité vis à vis des violences émanant de policiers, et qui filment à bout touchant les forces de l’ordre pour arriver à décrocher la séquence de violence qui déclenchera l’émotion anti-policière sur les réseaux sociaux, et fera le maximum de buzz. Pour le plus grand bonheur des black blocs et autres casseurs qui s’installent maintenant dans chaque manifestation, et profitent de cette “video-intimidation” de la police pour se livrer à leurs activités destructrices devenues hebdomadaires depuis le début de la crise des gilets jaunes.

Qu’on se comprenne bien, les violences émanant des forces de l’ordre existent. Le choix de confier pour partie le maintien de l’ordre aux policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) qui vivent souvent leur métier dans un climat de guerre civile, celui qui règne dans certaines banlieues entre eux et les délinquants, comme l’illustre le film “Les Misérables”, est évidemment générateur de violences. Le maintien de l’ordre et la lutte contre la criminalité sont deux missions de la police tout à fait différentes. Qui n’exigent pas les mêmes attitudes, les mêmes comportements, ni sans doute la même formation. Et il semble bien que notre police nationale pêche au niveau de la formation. Tout cela nécessite sans doute une remise à plat. Les violences à l’encontre des manifestants existent, en France, comme dans d’autres pays, et elles sont condamnables ici comme ailleurs. On observera toutefois que peu de pays ont connu la succession de manifestations violentes à laquelle les forces de l’ordre françaises ont eu à faire face ces deux dernières années.

Question connexe, mais de première importance: les violences exercées à l’encontre des manifestants ont elles remis en question le droit de manifester en France, et donc porté atteinte à une liberté fondamentale? La réponse est dans le nombre record de cortèges revendicatifs, ou présumés tels, enregistrés sur le territoire ces derniers mois…

Un droit d’asile menacé?

Si l’on en croit les innombrables “lanceurs d’alerte”, la dérive autoritaire du pouvoir ne se traduirait pas qu’à travers son comportement à l’égard de la presse ou la rudesse de ses forces de police, mais aussi à travers son attitude discriminatoire à l’égard des minorités du pays. Cela concerne d’une part les migrants, à qui la République refuserait obstinément un droit à l’intégration, et les musulmans que l’on persécuterait au nom de la lutte contre le terrorisme.

Arrêtons nous quelques minutes sur la question migratoire. On a tous vu ces tentes place de la République à Paris, évacuées sans ménagement par les forces de l’ordre, il y a quelques semaines. Et on s’est évidemment senti mal à l’aise. Doublement mal à l’aise. D’abord parce qu’on ne peut évidemment se satisfaire de voir maltraiter de pauvres gens, dont le seul tort est d’avoir fui la persécution ou la misère dans leur pays pour s’inventer un improbable ailleurs plus réconfortant. Ensuite parce que l’utilisation de leur détresse par des militants associatifs menant un combat politique qui les dépasse complètement, était tout aussi indigne. Installer des migrants sans abris sous des tentes place de la République en sachant évidemment que la police interviendrait pour les évacuer, et en espérant l’incident à filmer qui permettrait de populariser un combat militant, avait plus avoir avec l’agit-prop qu’avec la défense des plus faibles.

Au delà de l’agitation, reste un problème de fond non réglé. Comment concilier notre devoir d’asile avec les limites de nos capacités d’intégration? Comment tolérer que des gens, dont l’aspiration au droit d’asile a été pris en compte dans le cadre d’une procédure en cours, soient abandonnés à la rue? Tout examen d’un dossier de demande d’asile ne devrait-il pas être assorti d’une offre d’abri pour la durée de la procédure? Mais aussi comment concilier la lenteur protectrice de nos procédures judiciaires, et la nécessité d’apporter une réponse rapide à ces gens qui demandent à refaire leur vie chez nous? Après deux ou trois ans de survie sur le territoire français, de décision de justice en recours, peut-on encore mettre un migrant de force dans un avion? Peut-on lui interdire de travailler pendant cette période d’attente, alors qu’on lui permet, et c’est tant mieux, d’envoyer ses enfants à l’école? Et le champ des interrogations ne s’arrête pas au traitement du droit d’asile: comment traiter ceux qui viennent sur notre territoire non pas pour y rester mais dans le seul but de rejoindre une Grande-Bretagne qui ne veut pas d’eux?

Toutes ces questions sont légitimes, demandent des réponses, bien difficiles à élaborer, posent des problèmes humains et moraux, conduisent à nous interroger sur la balance égoïsme/humanisme… mais aucune ne permet pour l’heure de conclure que nous avons définitivement perdu de vue la lumière, et que notre pays s’enfonce dans les ténèbres de l’intolérance et de la xénophobie.

Oui mais, sur le chapitre de la xénophobie, l’affaire de la loi sur le séparatisme pose un vrai problème, nous disent les militants d’une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. Qu’en est-il? Là encore on crie au loup de façon préventive puisque la loi n’est pas connue dans ses détails. Qu’en savons-nous, et cela augure-t-il d’un virage à l’extrême-droite du pouvoir?

Libertés restreintes pour les islamistes?

L’objectif affiché du pouvoir sur cette question est de priver d’oxygène ceux qui utilisent la religion musulmane pour pousser une partie de la communauté française à rejeter les lois de la République, qui selon eux ne feraient pas suffisamment la place à celles de l’Islam. D’empêcher les islamistes qui prêchent la haine et le rejet des principes qui fondent notre République d’avoir pignon sur rue, et de bénéficier de la bienveillance de la Nation. De bloquer également les interventions de pays étrangers, qui par leurs financement d’activités religieuses sur notre territoire, assurent la promotion de l’intolérance islamiste. De s’assurer que tous les enfants de France puissent bénéficier de l’école publique dont le rôle est de former des citoyens, quelle que soit leur religion ou leur absence de religion. De protéger l’intégrité physique et morale des enfants de la Nation, indépendamment des choix religieux de leurs parents. De lutter sans merci contre ceux qui considèrent qu’une opinion religieuse peut légitimement s’exprimer par la violence… Tout cela ne parait pas receler d’atteinte aux principes républicains.

Mais évidemment, la démarche n’est pas sans risque. Les islamistes ont beau jeu de dénoncer un ostracisme à l’égard de la religion musulmane. Et de tenter de mobiliser les musulmans contre ces mesures: le sentiment d’exclusion est un puissant fédérateur. D’autant qu’une partie de la gauche, et l’extrême-gauche, abondent dans leur sens et ne veut voir derrière le projet gouvernemental qu’un dispositif anti-musulmans et donc in-fine xénophobe. C’est évidemment un hiatus dans la réflexion de gauche. Manuel Valls parlait de deux gauches irréconciliables. D’autres veulent voir dans l’ambiguïté de la gauche un “islamo-gauchisme”, selon une formule qui fait florès, mais n’a pas grand sens. L’islamisme et le gauchisme, ou la pensée de gauche en général, n’ont absolument rien de commun. Simplement, à vouloir systématiquement, de façon tout à fait légitime, défendre les minorités contre l’arbitraire du pouvoir, les militants de gauche se sont trouvés piégés. En situation de défendre publiquement, pour certains, les certificats de virginité exigés de certaines jeunes filles musulmanes, et que le gouvernement veut interdire, voire la polygamie, comme un simple fait culturel… Bref, une partie de la gauche se trouve prise dans une contradiction inattendue, entre défense de principe des droits des minorités, et défense des valeurs humanistes qui constituent son ADN.

Et de fait, la marge de manœuvre du législateur est assez étroite. Prendre des mesures efficaces contre l’islamisme radical sans donner aux personnes de religion musulmane l’impression qu’elles sont dans le collimateur de l’action publique ne sera pas simple. S’attaquer au “fonds de commerce” des islamistes sans aller au delà de ce qui est nécessaire, et donc sans verser dans la persécution, non plus. Le faire également sans apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite qui ne rêve que de bouter hors des frontières tous ceux qui ne lui ressemblent pas, ne sera pas facile non plus. Cette voie étroite, n’est certes pas sans risque, mais elle ne constitue pas une régression républicaine. Retirer aux Frères Musulmans et leurs émules les moyens de leur action militante ne constitue pas un recul démocratique.

Les limites des restrictions sanitaires

Evidemment, il en va tout différemment des mesures adoptées dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Chacune constitue indiscutablement une limitation de nos libertés sans précédent par temps de paix. Et ces restrictions apparaissent pour ceux qui les subissent comme autant de manifestations d’un exercice solitaire et absolu du pouvoir. Sans doute ces mesures, probablement nécessaires, auraient elles été vécues différemment si elles avaient pu résulter d’un débat national dans lequel opposition et majorité auraient recherché ensemble, de façon sincère et sans arrières pensées politiciennes, comme c’est le cas dans d’autres pays, les meilleures voies pour protéger les Français les plus fragiles. Mais c’est impossible ici, on le sait. La majorité forte de son surnombre à l’Assemblée Nationale est encline à se passer de dialogue, quand l’opposition, encore sous le coup de son éviction du pouvoir, semble n’envisager sa reconstruction que dans un rejet systématique de tout ce qui vient du gouvernement. Du coup tous ceux qui ne croient pas au péril sanitaire, ou estiment que la mort de quelques dizaines de milliers de personnes fragiles n’est pas une problème majeur pour une nation, voient dans les mesures qui se succèdent l’expression d’un durcissement liberticide du régime.

La complexité de la situation, le caractère inédit de la pandémie, rendent évidemment très difficile l’évaluation des mesures retenues. Fallait-il imposer un couvre-feu et n’est-il pas abusif? Est-il juste de fermer les salles de spectacle et de couper ainsi l’accès à la culture, quand on laisse les gens s’entasser dans les supermarchés? Faut-il vraiment laisser les écoles ouvertes? Chacun a sa réponse, dépendant le plus souvent du groupe social auquel il appartient. Mais dès lors que l’on admet la nécessité de protéger les plus fragiles face à cette pandémie, on n’a plus d’autre choix que de faire confiance aux mesures retenues par le gouvernement et les experts qui l’entourent, en espérant qu’ils ne se trompent pas trop dans leur analyse. A condition évidemment que tout cela ait une fin. Et vite! Et c’est là que le risque de dérive autoritaire existe.

La tentation peut être forte aujourd’hui pour le pouvoir d’anticiper sur les crises futures en se donnant des moyens législatifs “durables” pour restreindre “exceptionnellement” les libertés lorsque c’est nécessaire. Une sorte d’état d’urgence sanitaire (ou pas) potentiel permanent, qu’il ne resterait plus qu’à actionner à la demande, lorsque le pouvoir estime que la situation le justifie, en se contentant d’une validation parlementaire a posteriori acquise d’office ou presque, compte-tenu de notre système électoral. Ce serait évidemment un danger de première grandeur.

Personne ne peut prédire qui demain dirigera ce pays, et si les armes juridiques forgées aujourd’hui par un gouvernement, par ailleurs soucieux de respecter scrupuleusement la légalité républicaine, ne tomberont pas un jour dans les mains de dirigeants moins scrupuleux. Et c’est là, beaucoup plus que sur le floutage, ou pas, de vidéos de policiers en service, que se joue le devenir de notre système démocratique. C’est ainsi l’ensemble des dispositions prévues dans la loi Sécurité Globale, et celles qui composeront la future loi “confortant les principes républicains” qui méritent d’être examinées sous cet angle. L’élargissement des prérogatives des polices municipales, sans obligation de formation ad-hoc ne devrait pas aller de soi. L’éventuelle sous-traitance de missions de la police républicaine vers des sociétés de sécurité privée a de quoi inquiéter. De même l’utilisation de drones de surveillance, prévue elle aussi dans la loi sur la sécurité, devrait être strictement encadrée… Et les mesures destinées à lutter contre l’islamisme ne devront pas pouvoir être détournées de leur finalité, pour permettre en d’autres temps, sous un autre régime, de stigmatiser ou persécuter une partie de la population.

Certes, la France n’a pas éteint les lumières pour devenir un état policier, comme se plaisent à l’affirmer quelques bateleurs de plateaux, mais la vigilance doit demeurer la règle, particulièrement lorsque la gravité et la multiplication des crises risquent de pousser nos dirigeants, dans un souci d’anticipation du danger, au nom du “principe de précaution” -qu’on a malencontreusement inscrit dans la constitution- à prévoir et organiser la suspension, “exceptionnelle”, d’une partie de nos libertés.

Fallait-il confiner ou pas? Un débat dérangeant!

C’est un raisonnement qu’on entend sur les plateaux télé et les réseaux sociaux: le confinement n’aurait servi à rien, et il aurait été la cause d’une véritable désastre, économique, social et moral. Pour étayer leurs propos, les Diafoirus de circonstances font appels aux statistiques qui les arrangent, voire arrangent les statistiques dont ils disposent, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment probantes. Et l’on pourrait prouver, nous dit-on, en comparant différents pays ayant confiné ou pas, décrété un couvre-feu ou pas… que le nombre de morts ne dépend quasiment pas de la politique menée par les différents gouvernement. Nos gouvernants nous auraient donc offert, depuis le printemps, pour leur seul plaisir de diriger nos vies, un show digne d’Ubu, avec leurs couvre-feu, interdictions de faire la fête, et fermeture des petits commerces non essentiels, leurs attestations de déplacements, leurs restrictions d’activité sportive, leurs empaquetage des rayons de supermarchés… j’en passe et des meilleures. Et les premières victimes de ces politiques absurdes, seraient les jeunes, condamnés à la misère économique, à la frustration quotidienne, voire à la dépression et au suicide, alors même qu’ils ne sont pas ou peu menacés par le virus.

Examinons posément les arguments en question. Primo, qu’en est-il de l’efficacité du confinement? Les statistiques nous disent que le taux de contamination baisse depuis qu’il est en place, que l’on a évité une catastrophe annoncée dans les hôpitaux. Emmanuel Macron ne doute pas du lien de cause à effet entre les mesures de restriction des libertés et le ralentissement de l’épidémie. Mais évidemment cela ne prouve rien. Les sceptiques ont un argument tout prêt: c’est le virus qui a eu un coup de mou! Il est moins virulent qu’il ne fut, et le confinement n’y est pour rien. Comme de toutes façons on est sur les plateaux dans le domaine de l’opinion, de la croyance, plus que de la science, chacun peut le penser s’il le souhaite. Observons toutefois que la Suède, longtemps donnée en exemple pour son libéralisme vis à vis de l’épidémie, prend aujourd’hui des mesures coercitives en catastrophe, pour faire face à une deuxième vague très puissante, tandis que la Corée connaît une troisième vague, qui inquiète beaucoup les autorités. En Italie comme en Allemagne, à un niveau moindre, l’épidémie ne semble pas non plus faiblir, et n’est-ce pas Angela Merkel elle même, qui demande aujourd’hui la fermeture de toutes les stations de ski d’Europe?

Plusieurs études ont été effectuées pour tenter d’évaluer le nombre de morts évitées par le confinement, 60000 personnes auraient été épargnées en France grâce au premier confinement au printemps, nous dit une étude, des chercheurs britanniques évaluent eux à 3 millions le nombre de personnes qui auraient trouvé la mort dans le monde sans ces mesures de confinements… Mais évidemment comme personne ne peut mesurer ce qu’il serait réellement advenu si on n’avait rien fait, il s’agit de modèles théoriques, facilement contestables pour qui veut démontrer l’inverse.

Faute de pouvoir mesurer précisément les effets positifs du confinement, il est évidemment plus facile d’en évaluer les effets négatifs. Sur le plan économique d’abord. De façon directe l’interruption quasi-totale de l’activité lors du premier confinement, partielle lors du second, vont coûter très cher au pays. Pour l’instant le recours massif au chômage partiel a limité les licenciements. Mais ce n’est sans doute que partie remise, les entreprises affaiblies pendant la pandémie, licencieront dès que le chômage partiel ne couvrira plus leur baisse d’activité. Certes l’Etat multiplie les primes, allègements de charges, et dédommagements divers pour tenter d’aider les plus fragiles, mais la note finale sera forcément salée. Et retombera forcément sur les générations à venir en venant plomber un peu plus notre dette nationale.

Naturellement, et c’est un des arguments forts de ceux qui dénoncent les mesures sanitaires, les plus fragiles seront en premières lignes. Les jeunes qui ont la malchance d’arriver sur le marché du travail en pleine pandémie, seront gravement pénalisés, au moins pendant quelques mois. Les personnes se trouvant dans des situations précaires -petits boulots, intérim, travail au noir- pourraient bien basculer en grand nombre dans la pauvreté, c’est d’ailleurs de que disent déjà observer les associations humanitaires. Sans oublier les conséquences dans les pays pauvres de la crise économique que vont connaître les pays riches: c’est sans doute en milliers de vies humaines qu’il faudra les comptabiliser.

Mais l’impact n’est évidemment pas seulement économique. Les conséquences sur le moral des citoyens confinés sont loin d’être mineures. Et là encore, les plus précaires sont frappés le plus durement. Une famille entière enfermée dans 50 mètres carrés d’appartement ne vit pas vraiment le même confinement qu’un couple de retraités qui tourne en rond… dans son jardin. Une personne âgée enfermée dans sa chambre d’Ehpad, qui ne reçoit plus de visites de sa famille, ne vit pas la même privation que le cadre d’entreprise contraint à faire du télétravail depuis son canapé. Certaines études démontreraient même que le nombre de dépressions, voire les pulsions suicidaires chez les jeunes, serait en expansion, tant serait insupportable pour eux la frustration de perdre six mois de leur jeunesse, de se sentir isolés, de ne pas pouvoir sortir en boite avec ses amis, ou fréquenter les bars jusqu’à des heures improbables de la nuit.

Tout cela nous mène tout droit à la conclusion qui a le vent en poupe sur les plateaux de télévision: on est en train de sacrifier une génération, les plus jeunes, avec ce confinement et ces privations de liberté, pour sauver quelques années de vie des plus vieux, les “boomers”, qui sont les principales victimes du virus. Et l’on pourrait ajouter pour noircir un peu plus le tableau que cette génération qui arrive aujourd’hui sur le marché du travail, n’aura même pas de retraite décente, lorsqu’elle aura l’âge des “boomers” en question, et peut-être même plus de planète parce que ses ainés l’auront détruite… Au secours!

C’est partiellement vrai. Les plus jeunes font indéniablement les frais de la crise sanitaire. Mais osera-t-on rappeler qu’une génération précédente, celle qui avait 20 ans dans les années 90, devait faire la place dans leurs tendres années à 12 mois de service militaire… pas facile à vivre non plus? Voire même évoquer une génération encore avant pour qui c’était 24 mois en Algérie? On évitera de remonter plus en amont. Comparaison n’est pas raison! Mais il faut tout de même relativiser le traumatisme, réel, subi par les jeunes, victimes indéniables de mesures sanitaires qui étaient principalement destinées à protéger leurs ainés.

Mais quelle était l’alternative aux mesures de privation de libertés? La jouer à la suédoise, et laisser le virus se propager, dans un pays où l’autodiscipline n’est pas le trait culturel dominant, en misant à terme sur l’immunisation collective de la population par contamination du plus grand nombre? Certes, les principales victimes auraient été les plus fragiles. Personnes âgées et malades chroniques y seraient passés en premier. Mais pas seulement! On a appris depuis le début de l’épidémie que le virus pouvait aussi frapper des personnes jeunes, en forme, et leur laisser des séquelles lourdes. On sait aussi que les hôpitaux auraient été débordés, et auraient donc, encore plus qu’il ne l’ont fait, différé le traitement de malades autres que les victimes du coronavirus, condamnant des malades chroniques à une perte de chance de survie. Et tout cela pour un résultat très incertain: personne aujourd’hui ne peut affirmer que l’immunité collective aurait fonctionné, la situation en Suède semble bien démontrer le contraire.

Mais au delà des conjectures épidémiologiques, c’est une question de principe qui est posée. Devait-on sacrifier délibérément la vie des plus fragiles au bien être économique et moral des plus forts? Nous n’étions plus dans la situation des épidémies précédentes où les choix de soigner ou pas se faisaient dans un relatif secret médical. Où les couloirs d’hôpitaux pouvaient être encombrés de cadavres -ce fut le cas pour la grippe de Hong-Kong en 1969- sans que la nation s’en émeuve. Au printemps dernier les choix devaient être faits dans une transparence totale. Si l’on avait décidé, au moment où tous les pays ou presque prenaient des mesures sanitaires rigoureuses, de laisser le virus faire son œuvre, cela aurait été au grand jour. Et c’est la nation dans son ensemble qui aurait eu à assumer ce sacrifice des plus fragiles. Une nation peut-elle se retrouver et se rassembler autour d’un choix d’une telle nature: sacrifier les plus fragiles pour sauver la santé économique et morale de ceux qui restent? Jeter les plus malades par dessus bord pour maintenir le rythme de navigation? Miser sur le renforcement collectif par l’élimination des plus faibles? Quel cauchemar!

Ceux qui se battent contre les mesures sanitaires, au nom du fait que cette maladie concernerait principalement les plus âgés et les malades, et que les mesures de prévention seraient en revanche injustes et désastreuses pour tous les autres, ont-ils bien mesuré les implications de leur combat?