Charivari…

C’était prévisible! L’unité nationale après l’assassinat du professeur Samuel Paty a fait long feu. Et le retour de flamme haineuse est d’une rare violence. C’est l’essayiste Pascal Bruckner, qui n’en est pas à sa première déclaration outrancière, qui accuse sur un plateau de télévision la militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo d’avoir “armé les bras des tueurs de Charlie Hebdo”, ou l’ancien premier ministre Manuel Valls reprochant à Jean-Luc Mélenchon sa “très grande complicité” dans ces assassinats. Ce sont les militants de la France Insoumise qui font semblant de ne pas comprendre que le combat contre l’islam politique n’est pas un combat contre les pratiquants de la religion musulmane et accusent le gouvernement de mener une politique “d’extrême-droite”. C’est le ministre de l’intérieur qui se lance dans une bataille pour le moins ambigüe et en en tout cas hors de propos -à moins qu’il ne s’agisse de sa participation à un jeu de rôles stupide dont le maître du jeu serait à l’Elysée ?- sur la présence des rayons hallal ou casher dans les supermarchés, quand toutes les énergies devraient être concentrées sur le combat contre le radicalisme islamiste. Ce sont les appels au “soulèvement” des musulmans du président de l’association “humanitaire” Barakacity, menacée de dissolution.

Comme d’habitude, les plateaux des chaînes “d’information” en continu, mettent leurs porte-voix à disposition des plus haineux. Et les injures volent: les “islamophobes” voire “racistes” répondent aux “islamo-gauchistes”. C’est précisément tout ce que l’on pouvait craindre qui est en train de se produire. Les uns seraient “complices” de fait de l’extrême-droite, quand les autres “feraient le jeu” des terroristes… Heureusement, dans ce tumulte quelques rares havres de paix et d’intelligence demeurent. Comme ce débat sur le plateau de l’émission “C’est à vous” de France5, entre l’imame Kahina Bahloul et la rabbine Delphine Horvilleur, échangeant sur leur situation de femme dans leur religion respective.

Si les actions gouvernementales pour réduire le poids de l’islam politique, et pourchasser les fauteurs de violence sont nécessaires, c’est évidemment par le dialogue et l’intelligence que l’on fera progressivement évoluer les choses. Que l’on fera retomber cette fièvre autour de la religion, qui tue des innocents, et pourrit le climat démocratique. Et la première preuve d’intelligence serait de ranger les anathèmes au placard des mauvaises idées. Le terme “islamo-gauchisme”, par exemple, ne veut rien dire. Il n’a rien à faire dans le débat public. Il n’y a rien de commun entre l’islam politique et l’extrême-gauche. Il y a simplement des attitudes de certains militants de gauche, extrême ou pas, dont on peut estimer qu’elles font parfois le jeu des islamistes. Qu’elles les renforcent dans leurs positions. Par naïveté parfois, souvent par souci d’être du côté des minorités, en l’occurrence les pratiquants de la religion musulmane, qui seraient ostracisés. Les choses peuvent être désignées ainsi sans chercher à créer une catégorie infamante dans laquelle ranger ces prises de position, que l’on est en droit d’approuver ou de contester. A l’inverse, on peut constater que certains discours ou attitudes de la majorité au pouvoir, certaines injonctions de la droite, à propos des rayons hallal des supermarchés par exemple ou encore du port du voile dans l’espace public, apportent de l’eau aux moulins à haine de l’extrême-droite, sans pour autant ranger automatiquement ceux qui les portent dans la catégorie “fascistes”.

Vœu pieux que tout cela? Peut-être! Il est peut-être déjà trop tard pour que le débat politique s’apaise. Les réseaux sociaux et la télévision H24 ont peut-être créé un effet-cliquet qui interdit le retour en arrière. La recherche systématique d’audience à tout prix -et donc principalement par le scandale- des chaînes de télévision, a peut-être créé un point de non-retour. On le voit avec l’autre débat scandaleux du moment, celui qui concerne le coronavirus. Là encore seules les paroles outrancières trouvent un écho, les discours mesurés n’ont pas droit de cité, tout le monde sait tout, et accuse les autres de favoriser l’épidémie et donc d’être indirectement responsable des décès, qui par incompétence, ou souci exclusif de l’économie, qui par irresponsabilité ou hédonisme. Et les réseaux sociaux amplifient tout ça rendant le débat inaudible et les véritables informations incompréhensibles. Résultat de ce charivari: les mesures de prévention, auxquelles les gens ne croient plus, sont moins respectées, l’épidémie progresse ou rebondit, ou repart, ou connait une deuxième vague ou… peu importent les termes.

Face à ce désordre du débat public, certains préconisent des mesures de régulation. Des interventions vigoureuses du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour rappeler les journalistes à leur devoir, mais tout le monde a pu apprécier la nature inconsistante voire ectoplasmique de l’institution. Ou/et un durcissement des règles de contrôle des contenus sur réseaux sociaux. Mais comment demander aux géants numériques Facebook ou Twitter d’assurer un véritable contrôle sur les contenus qu’ils diffusent en langue française? Même un éditeur de métier comme Mediapart refuse d’assumer la responsabilité des contenus qu’il publie sur ses blogs, sous son logo… Comment exiger d’une société informatique américaine plus de responsabilité sur les innombrables contenus mis en ligne sur leurs plateformes ?

Alors il reste à refaire un vœu pieux. En espérant qu’il ne le reste pas. Qu’émergent, que renaissent, ou se réaffirment, au milieu du flot quotidien audio-visuel et numérique qui nous submerge, des ilots médiatiques à la façon de ce “C’est à vous” du 22 octobre, où la priorité ne va pas au plus scandaleux, où le buzz n’est pas une religion, où (re)nait le souci du contrôle de l’exactitude des faits, où informer redevient un métier à part entière, avec ses règles, sa déontologie, ses exigences… Où l’on valorise la modération et le dialogue plutôt que la polémique et la diatribe… Des havres d’information impartiale, d’échange constructif, vers lesquels peu à peu le public soucieux de s’informer sérieusement pourrait s’orienter… en délaissant les machines à faire du buzz.

Islam radical: un combat de longue haleine

C’est la quadrature du cercle! Comment lutter efficacement contre l’islamisme radical sans pour autant pourrir la vie des millions de musulmans vivant en France, et souhaitant simplement pratiquer leur religion dans le respect des règles de la République? Tous les gouvernements depuis trente ans se sont cassés les dents sur le sujet. Et ont de fait laissé prospérer ceux qui prétendent placer les lois de leur religion, ou du moins l’idée qu’ils s’en font, au dessus de celles de la République.

Quelques combats ont été menés. Contre le voile à l’école, par exemple, ou contre le port de la burka dans l’espace public, mais chacune de ces mesures, vécues par les plus religieux, comme une restriction de leur liberté, a, à l’inverse de l’objectif, souvent permis aux islamistes de raffermir leur influence sur les pratiquants de leur religion, en illustrant la stigmatisation dont ils s’estimaient victimes. Et les militants islamistes ont su pousser leur avantage en maniant la provocation, comme on l’a vu à chaque tentative d’imposer le droit de porter le burkini dans les piscines, de se voiler dans les salles de sport, ou d’obtenir des horaires non mixtes dans les équipements publics… A chacune de ces provocations, les réactions d’indignation des défenseurs de la laïcité, mais aussi l’exploitation politique qui en est faite par des militants politiques de droite plus ou moins extrême tout aussi intolérants que ceux qu’ils combattent, alimentent leur discours victimaire. Au moment d’adopter de nouvelles mesures pour lutter contre cet islamisme politique, le dilemme reste entier. Le risque est réel de nourrir la propagande islamiste, donc in fine de renforcer les militants et associations les plus extrémistes, et de leur permettre d’accroitre l’influence qu’ils exercent sur leurs coreligionnaires.

Mais il ne faut pas renoncer pour autant! La République ne doit plus tolérer qu’un militant religieux puisse prétendre que sa foi le place au dessus des lois. Les pressions, chantages ou menaces contre ceux qui ne suivent pas les dogmes religieux, doivent être sanctionnés. Il n’est pas acceptable qu’un imam soit reçu dans une école publique pour s’y plaindre du contenu d’un enseignement. On ne peut pas laisser quelques émules des Frères Musulmans, organisation islamiste internationale, dicter leur loi aux femmes dans certains quartiers, ou appeler sur internet à la violence contre ceux qu’ils considèrent comme des ennemis de leur religion. Pas non plus accepter que des religieux professent publiquement leur volonté d’asservir les femmes. La loi doit s’appliquer à tous et partout. Et il faut faire en sorte que, malgré les difficultés, les enseignants puissent continuer à former leurs élèves au respect des valeurs de la République, en bénéficiant d’un soutien total, et d’une protection, de l’institution scolaire, et plus largement de la Nation. Et faire taire les menaces! Tout cela est nécessaire si l’on veut un jour pouvoir tourner la page du terrorisme islamiste.

Evidemment, c’est moins facile aujourd’hui qu’hier. Jusqu’à la généralisation des réseaux sociaux, le droit de la presse permettait à la société de se protéger des menaces et appels à la violence, les éditeurs étant entièrement responsables de leurs publications. Avec les réseaux sociaux, il n’y a plus de responsables. Les opérateurs des dits réseaux, estiment ne pas être des éditeurs et donc ne pouvoir être considérés comme responsables des contenus qu’ils diffusent. Il est sans doute nécessaire, même si c’est difficile du fait du caractère trans-frontières de l’internet, d’aller vers une responsabilisation des Facebook, Twitter et autre Instagram. L’appel à la violence, l’incitation à la haine, n’ont pas leur place dans l’espace public, et les réseaux sociaux font partie de l’espace public.

Alors bien sûr, si l’on dissout les associations qui placent ouvertement leurs préceptes religieux ou pseudo-religieux au dessus des lois, si l’on traduit devant la justice, les militants qui tentent dans certains quartiers au nom d’une religion de dicter leur façon de voir à leurs concitoyennes et/ou concitoyens, si l’on sanctionne les menaces proférées au nom d’un Dieu ou d’un prophète sur Facebook ou Instagram, si l’on expulse les étrangers qui prêchent la haine dans notre pays, si l’on retire aux parents la possibilité de former leurs enfants à leur vision réductrice du Monde en les soustrayant aux influences extérieures et aux enseignements de l’école de la République… on risque de donner l’impression de stigmatiser l’islam… Mais comment faire autrement? Aucune autre religion -quoi que l’une ou l’autre ait eu à se reprocher dans le passé- n’est instrumentalisée aujourd’hui par une minorité de militants qui tentent d’imposer leur point de vue, par la pression morale ou la violence, si l’on fait exception de quelques catholiques extrémistes qui tentent, le plus souvent en vain, de faire entendre leur archaïsme, et doivent être également sanctionnés lorsqu’ils se mettent hors la loi.

On l’a vu lorsque le président Macron a fait son discours sur le séparatisme et l’islam politique, la gauche marche toujours sur des œufs lorsqu’il s’agit de ce sujet. La peur, tout à fait honorable, de donner l’impression de discriminer une minorité, conduit à une prudence voire à une tolérance, dont profitent les plus extrémistes. Gageons donc que quelles que soient les mesures adoptées, elles déclencheront, d’abord sur les réseaux sociaux comme toujours, l’indignation des défenseurs intransigeants des libertés formelles, mais aussi les polémiques, dénonciations et procès d’intention. Sachons aussi que les interdictions d’association, expulsions d’individus dangereux, obligation de scolarisation, poursuite judiciaires systématiques des menaces et propos haineux, si elles paraissent des mesures essentielles pour établir des garde-fous et réaffirmer les valeurs de la République, ne suffiront pas! C’est par l’éducation et la culture, grâce à nos enseignants, que l’on fera reculer durablement l’obscurantisme, par le soutien aussi que l’on accordera à ceux qui au sein même de la religion musulmane luttent contre les extrémismes, par l’écho que l’on donnera à leurs prises de position… Cela demandera du courage, mais aussi du temps, sans doute beaucoup de temps.

Les enjeux et dangers du couvre-feu

Allons-y pour le couvre-feu! La décision était attendue, commentée et critiquée sur tous les plateaux télé depuis trois jours. Emmanuel Macron l’a annoncée lui-même à la télévision. Déclenchant ou plutôt amplifiant les réactions les moins rationnelles, les plus passionnelles, comme on nous y a habitués depuis le début de l’épidémie.

Il faut dire que l’imposition d’un couvre-feu n’est pas une mesure anodine. Dans l’inconscient collectif français, couvre-feu rime avec guerre, voire occupation, et cela, même si la mesure d’exception a déjà été utilisée dans les banlieues, à l’époque où elles s’enflammaient tous les soirs, ou encore en Guyane depuis plusieurs mois pour tenter de limiter l’impact de l’épidémie de Covid 19. Mais Paris n’est pas la Guyane. Et imposer un couvre-feu dans la capitale, et les principales métropoles, n’a évidemment pas la même portée. Depuis deux jours les plaintes et cris de colère se multiplient: c’est le spectacle qu’on assassine, la restauration que l’on anéantit, on nous musèle, on nous enferme, on nous prive de nos libertés les plus fondamentales…

Menace sur l’hôpital

En fait la mesure pose d’abord deux questions, évidemment liées: le couvre-feu est-il la réponse la plus pertinente à la situation sanitaire, telle qu’on peut l’appréhender aujourd’hui et permettra-il réellement de freiner l’épidémie à court ou moyen terme? En somme, le jeu en vaut-il la chandelle, faut-il sacrifier nos libertés, et (encore un peu plus) notre prospérité, à la maîtrise d’un virus qui choisit ses victimes principalement parmi les plus âgés et les plus fragiles? Evidemment, ainsi posée la question ne peut que déchainer les passions et appeler les réponses les plus tranchées, voire les plus caricaturales. Sur les plateaux et les réseaux sociaux, les “experts” multiplient les avis, d’autant plus catégoriques et définitifs, qu’ils s’éloignent de leur champ réel de compétence. On peut tout de même essayer d’apporter quelques réponses dépassionnées.

Primo, quelle est la situation que nous décrivent ceux qui ont décidé du couvre-feu ? L’épidémie connait un rebond important, un genre de seconde vague qui se traduit par une croissance exponentielle du nombre des contaminations. Derrière cette croissance se croisent deux phénomènes: d’une part la multiplication des tests jusqu’à 700 000 par semaine, qui mécaniquement se traduit par une progression du nombre de cas. D’autre part l’accélération, réelle, de la propagation du virus, que l’on peut mesurer au taux de positivité des tests en question, passé de 7,5% à plus de 12% en 15 jours. Certes, cet indicateur de Santé Publique France est contesté parce qu’il ne prend en compte que les personnes testées pour la première fois, mais sa progression quotidienne, toutes choses égales par ailleurs, reste significative et inquiétante. De même, la dégradation continue de la situation dans les services hospitaliers est avérée. L’augmentation quotidienne du nombre de patients covid dans les services de réanimation, qui connaissent un taux d’occupation supérieur à 30% (au titre de cette seule maladie) dans certaines métropoles, est inquiétante à double titre. D’une part à cause de la surcharge de travail pour les personnels hospitaliers qui se précise de jour en jour, mais en outre, parce que la place laissée par le covid aux autres pathologies nécessitant un recours aux services de réanimation, réduit au même rythme, et contraint déjà les hôpitaux à différer des soins moins urgents, ce qui pourrait se traduire à terme par une dégradation de l’état sanitaire général du pays, et une aggravation de l’état de santé de patients présentant des pathologies chroniques. Différer les soins d’une personne atteinte d’un cancer, c’est assurément prendre le risque de réduire son espérance de survie. On peut donc admettre que la flambée de ces deux indicateurs, croissance du nombre de cas et taux d’occupation des services de réanimation, exigeait de nouvelles mesures énergiques de la part des pouvoirs publics.

Eviter le confinement?

Mais comment interpréter le choix du “couvre-feu” plutôt que celui d’une autre mesure, le reconfinement par exemple? Si l’on a bien compris, l’objectif est précisément d’éviter autant que faire se peut un reconfinement. Pourquoi? Parce qu’un nouvel arrêt total de l’activité aurait un impact dramatique sur l’économie et donc sur les conditions de vie des Français. On doit déjà s’attendre à une explosion du chômage en lien avec la baisse d’activité dans de nombreux secteurs, à une dégradation de la situation des plus précaires, des plus démunis, un nouveau confinement aggraverait encore les choses, et pourrait nous conduire à une régression économique et sociale d’une extrême gravité. En outre, fermer à nouveau les écoles serait extrêmement pénalisant pour les enfants les moins favorisés. Tout cela parait sensé. Mais si l’on veut contenir l’épidémie, et donc à la fois limiter le nombre de décès, et préserver notre système de santé, il faut impérativement freiner la progression de la contamination, et donc agir prioritairement là où le virus se propage le plus vite, en évitant de se tromper dans le ciblage des mesures.

A cet égard il convient d’examiner ce que disent les statistiques de santé. Beaucoup ont voulu y trouver la preuve que c’est en entreprise et à l’université que se fait principalement la contamination, et donc la démonstration de l’absurdité d’un couvre-feu qui laisse les gens aller au travail, à l’école ou l’université, et leur interdit l’accès à la culture ou aux loisirs nocturnes. De fait les statistiques de Santé Publique France indiquent que 60% des clusters identifiés se trouvent dans les entreprises et les universités. Mais elles précisent également que seulement moins de 10% des cas positifs ont pu être rattachés à un cluster identifié. Pour les autres, c’est à dire l’immense majorité des gens testés positifs, il n’a pas été possible de déterminer l’origine de la contamination. On ne peut donc en déduire comme le font certains, que c’est d’abord au travail que l’on attrape le virus. Dans l’attente de la démonstration du contraire, le port ou l’absence du masque semble être un critère pertinent pour cerner les moments et les situations les plus propices à la diffusion du virus. Par exemple les soirées dans les bars, les restaurants, ou chez des amis, où se retrouvent en grand nombre des gens non masqués.

Une violence calculée, mais un risque réel

Fallait-il pour autant aller jusqu’au couvre-feu touchant un tiers de la population? Une fermeture des bars, dans les métropoles où ce n’était pas déjà le cas, un renforcement des procédures de prévention dans les restaurants, une interdiction des rassemblements de plus de 10 personnes dans les lieux publics, une limitation plus stricte des jauges dans les salles de spectacle… n’auraient-ils pas permis d’atteindre le même objectif en évitant la violence symbolique du couvre-feu. En fait il semble bien que le choix ait été précisément fait, de frapper le plus fort possible, pour tenter de provoquer ou accélérer une prise de conscience de la gravité de la situation. Et il est vrai qu’alors que toutes les chaines de télévision donnent la parole depuis des semaines à de soi-disant experts qui nous expliquent tantôt qu’il n’y aura pas de deuxième vague, tantôt que le masque ne sert à rien, parfois même que l’idéal est de laisser le virus contaminer le plus grand nombre le plus vite possible pour nous immuniser collectivement… il n’était pas inutile de dire la gravité de la situation.

La violence symbolique de la mesure demeure, et la marque qu’elle laissera dans la société française dépend largement de l’issue du combat. Si le couvre-feu permet un réel freinage de la propagation du virus, et donc un retour rapide à la normale, il restera comme une douloureuse mais efficace mise entre parenthèses temporaire de nos libertés. Si à l’inverse il n’apporte pas le soulagement espéré, et débouche, soit sur un reconfinement, soit sur une nouvelle submersion des services hospitaliers, cet épisode de restriction des libertés publiques par le pouvoir exécutif, au nom d’un péril sanitaire, restera comme un dangereux précédent. D’autres périls du même type, ou d’un autre, peuvent nous menacer à l’avenir, d’autres responsables politiques peuvent accéder au pouvoir, et l’on ne peut se satisfaire d’un système dans lequel le pouvoir exécutif a les mains libres, une fois que le parlement a validé l’état d’urgence, de restreindre les libertés à sa convenance. Un système dans lequel les libertés publiques deviendraient en somme la variable d’ajustement des politiques gouvernementales.

Le recours à des mesures collectives de privation des libertés mériterait en lui-même un débat national, public, au parlement et dans la nation, en toute transparence, afin que les citoyens puisse se faire une idée aussi exacte que possible des raisons qui conduisent à cette situation d’exception et qui n’ont pas permis de préserver l’intérêt général par d’autres moyens moins coercitifs…

Liban: Macron dans la fosse aux lions

Evidemment, il savait le risque qu’il prenait. En se précipitant à Beyrouth au lendemain de l’explosion dans le port de Beyrouth, Emmanuel Macron savait bien qu’il s’exposait lourdement. D’une part, nationalement, au feu croisé des critiques de ceux qui lui reprocheraient de se comporter en puissance coloniale, comme de ceux qui le trouveraient plus soucieux de régler les problèmes du Liban que ceux de la France, sans oublier qu’il se trouverait quelques écologistes pour dénoncer un voyage en avion inutile au détriment du climat…

Au niveau international, il devait savoir s’exposer aux réactions d’agacement des dirigeants d’autres puissances qui ne pouvaient que modérément apprécier son immixtion dans le dossier libanais. L’Iran bien sûr, qui considère le Liban comme son pré carré, l’Arabie saoudite également qui s’intéresse à tout ce qui motive les iraniens, mais aussi les Etats-Unis de Trump que le dialogue assumé du président français avec les “terroristes” du Hezbollah, allié de l’ennemi iranien, ne pouvait qu’irriter. Ce sont d’ailleurs bien les Etats-Unis qui ont tenté le plus ouvertement de mettre des bâtons dans les roues du Président français en annonçant des sanctions contre des élus libanais proches du Hezbollah au moment où Emmanuel Macron tentait de convaincre le mouvement chiite de jouer le jeu de la démocratie.

Un échec prévisible

Il s’exposait évidemment aussi tout simplement au risque d’échec. Mettre d’accord les forces politiques libanaises sur un autre sujet que leurs intérêts particuliers était une gageure. Il avait obtenu une promesse de chacun des partis de jouer le jeu et de permettre la formation d’un “gouvernement de mission” chargé de préparer les réformes jugées indispensables pour qu’arrive enfin l’aide internationale dont le Liban a besoin pour se redresser. Mais, tout particulièrement au Liban, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Le Hezbollah -comme il devait déposer les armes depuis la signature de l’accord de Taëf en 1989 et n’en a jamais rien fait- s’est sans grande surprise assis sur la promesse faite à Emmanuel Macron. En exigeant du nouveau premier ministre un droit de désignation des ministres chiites du gouvernement, et en particulier celui des finances, la milice a tué le plan Macron dans l’œuf.

“Une trahison collective!”, s’est insurgé le Président dimanche soir dans sa conférence de presse. Et il n’a pas mâché ses mots à l’égard de la classe politique libanaise dont il a stigmatisé la corruption, et l’irresponsabilité, renvoyant le Hezbollah à sa réalité “d’ armée en guerre contre Israël”… de “milice déchaînée contre les civils en Syrie” prétendant être traité comme “un parti respectable au Liban”. Emmanuel Macron est très en colère, et les responsables politiques libanais ne s’étaient jamais entendu dire leurs quatre vérités par un chef d’Etat étranger de cette façon. Une attitude évidemment risquée mais nécessaire pour éviter que le peuple libanais en colère lui-aussi, n’ait le sentiment d’avoir été trahi… par Emmanuel Macron.

La colère peut-elle être plus efficace que le dialogue? On peut évidemment en douter. Si la plupart des partis libanais continuent à jurer qu’ils sont d’accord pour une mise en œuvre de la feuille de route proposée par le président français, le Hezbollah a fait savoir de son côté que Macron en attaquant le mouvement chiite comme il l’a fait dimanche, avait perdu toute chance de jouer un rôle de médiateur au Liban. Il faut dire que la phrase du président français “le Hezbollah ne doit pas se croire plus fort qu’il n’est” a dû être prise comme une insulte par la milice, qui reste soupçonnée d’être responsable de l’attentat du Drakkar en 1983 à Beyrouth, ayant entraîné la mort de 58 parachutistes français en mission pour l’ONU au Liban. Le chef du Hezbollah a déjà prévu de répondre mardi soir au Président français.

Cette aide internationale dont le Liban a besoin

Après la conférence de presse d’Emmanuel Macron, la presse libanaise (d’après un article du quotidien l’Orient le Jour) semblait partagée. Sans surprise, le quotidien al Akhbar, proche du Hezbollah, reproche au président français d’avoir rejoint le camp des Etats-Unis, qui traitent le Hezbollah comme une organisation terroriste. Tout en se félicitant du discours de vérité du président français, d’autres journaux affichent leur scepticisme face à la situation. De fait, un dénouement positif, permettant à la communauté internationale de venir en aide de façon substantielle au Liban semble encore s’être éloigné. La France était le dernier pays occidental à accepter de dialoguer avec le Hezbollah. La rupture risque de conduire la milice chiite sur une voie d’intransigeance dont le seul débouché pourrait être à nouveau la guerre civile. De son côté, le président libanais Michel Aoun, dit toujours être attaché à l’initiative d’Emmanuel Macron. Mais dans le même temps, celui que le président français n’avait pas non plus épargné pendant sa conférence de presse, n’annonce aucune initiative immédiate pour sortir de la crise. Le sursaut de la classe politique libanaise espéré par le président français d’ici 4 à 6 semaines, semble vraiment très incertain.

Du coup, Macron n’en a-t-il pas trop fait? Fallait-il s’engager comme il l’a fait, puis se risquer à engueuler tout le monde, après l’échec, alors même que les moyens de pression de la France, en particulier sur le Hezbollah, sont très limités? On pourra répondre par une autre question: fallait-il abandonner le peuple libanais à son sort, laisser les partis politiques libanais détourner l’aide internationale à leur profit, tandis que leur pays s’enfonce dans la crise? Laisser venir sans réagir un retour à la guerre civile et les souffrances qui iraient avec pour les libanais? Quels que soient les présidents, la France n’a jamais affiché d’indifférence à l’égard du devenir du Liban. Chaque fois qu’il l’a fallu, la France a tenté de préserver la paix dans le pays. Lorsqu’il a fallu sauver Arafat assiégé dans Beyrouth, ou le président Aoun menacé par les forces syriennes, la France était là. Et Jacques Chirac n’a cessé de se battre pendant son mandat pour le départ des forces syriennes du Liban. Au point que la Syrie de Hafez el Assad reprocha longtemps à la France son “ingérence dans les affaires libanaises”. La France a payé cette attention au prix fort, avec l’attentat du Drakkar.

La France devra peut-être abandonner le Liban à son sort, dans 4 ou 6 semaines, pour le pire… Mais on ne pourra reprocher au Président Macron d’avoir tout essayé pour rester fidèle à cette histoire partagée.

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Covid: le dangereux bras de fer de Marseille

Alors? Vengeance ou mesure de bon sens? Punition ou indispensable précaution? Veut-on faire payer à Marseille son amour irraisonné pour le mage Raoult? Ou encore prendre une lâche revanche après la défaite du PSG? Ou simplement rappeler aux Marseillais que ce sont encore les Parigots qui tiennent les rênes de la France?

La polémique autour des mesures prises par le gouvernement pour tenter d’enrayer la progression du virus dans les Bouches du Rhône pourrait faire sourire si elle n’impliquait un risque sanitaire réel. Que la décision de fermer bars et restaurants de Marseille pendant quinze jours pour limiter la progression du virus soit proportionnée ou exagérée, légitime ou injuste, fondée ou arbitraire, le mal est fait. La révolte des élus locaux contre le gouvernement, voire pour certains d’entre eux, l’appel à la rébellion contre l’arbitraire de l’Etat, viennent de plomber lourdement et durablement, le consentement public aux nécessaires mesures de prévention contre le Covid. Comment espérer en effet dans ce contexte belliqueux, que le public marseillais, dont l’indiscipline est pointée depuis plusieurs semaines, devienne plus raisonnable et prenne mieux en compte les préconisations sanitaires. Tout au contraire, la révolte anti-masques, la défiance à l’égard des mesures barrière, voire le rejet de toute mesure contraignante, peuvent trouver une légitimité dans la guerre picrocholine que l’on vient de rallumer sur le Vieux-Port.

Erreur sanitaire ou pas? Difficile évidemment de trancher sur ce point faute d’une expertise indispensable et impartiale pour en juger. A Marseille on fait valoir que ces derniers jours les taux de contamination étaient légèrement améliorés, que les entrées en réanimation se faisaient moins nombreuses et donc que le moment est mal choisi pour dramatiser les choses. A Paris on affirme que la progression du nombre de cas depuis plusieurs semaines, en particulier chez les jeunes, imposait cette mesure, car les services de réanimation sont en tension et pourraient très vite être débordés. Chaque “camp” met en avant ses experts, qui ne sont évidemment pas d’accord entre eux, on s’y est habitués depuis le début de l’épidémie. Certains invoquent un taux de contamination très élevé dans les bars ou les restaurants. Les autres répondent que puisque les écoles sont ouvertes, il n’y a pas de raison de fermer les bars (???)… Seul un examen attentif de l’évolution du nombre de cas et de la situation hospitalière dans les semaines qui viennent, permettra de juger, a posteriori, de l’opportunité sanitaire de la mesure.

Mais quid de l’opportunité politique? Il est évident que les promesses répétées de gérer la crise en coordination avec les élus locaux, sont pour le coup ramenées au rang de vaines paroles. Les élus locaux de Marseille, la maire et le président du conseil régional en tête dénoncent une décision arbitraire pour laquelle ils n’ont pas été consultés. Le ministre de la Santé rétorque qu’il a téléphoné au premier adjoint de la ville et au président de région avant d’annoncer les mesures. C’est évidemment insuffisant pour justifier d’une concertation. Mais était-elle possible? Le ministre devait-il prendre l’avis de la municipalité -et en tenir compte- quand la maire elle-même -qui pourtant est médecin- et sa deuxième adjointe, ont défendu publiquement, de longue date pour la première, plus récemment pour la seconde, des positions anti-vaccination? Quand les élus de la ville et de la région ont affiché depuis le début de la crise leur foi inébranlable en la médecine du professeur Raoult, et leur soutien à ses pratiques médicales dénoncées par une grande partie de la communauté scientifique? On peut comprendre que la cogestion de la crise avec Madame Rubirola ou Monsieur Muselier n’aille pas de soi pour le ministre et ses conseillers scientifiques qui subissent régulièrement les assauts du “druide marseillais”. Mais en tout cas, la rupture est totale, l’impossibilité d’une gestion coordonnée de la crise par l’Etat et les collectivités locales démontrée.

Reste l’interrogation sur la pertinence générale de ces interdictions, au delà de la spécificité de la situation marseillaise. Faut-il multiplier les interdits et en attendre une amélioration de la situation sanitaire? Restreindre toujours plus les libertés individuelles pour bloquer le virus? Chaque nouvelle mesure coercitive déclenche sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision une nouvelle vague de défiance et de contestation, avec la complicité de journalistes souvent partisans, d’experts qui font plus de politique que de médecine, et “d’influenceurs”, comme on dit aujourd’hui, artistes ou commentateurs professionnels, disposant d’une forte écoute sur les réseaux sociaux. A chaque nouvel interdit, le discours -de facilité- de rejet systématique de toute contrainte trouve une tribune. Dans la bouche d’un journaliste, d’un acteur de cinéma, ou d’un artiste de music-hall… Avec le risque au fil du temps, et de la répétition des remises en question systématiques, de voir encore régresser l’adhésion volontaire du public aux mesures de prévention.

C’est évidemment un piège pour le gouvernement. Le relâchement de la discipline préventive du public le conduit à durcir les mesures destinées à protéger les plus fragiles et à éviter un nouvel engorgement des hôpitaux qui tournerait à la catastrophe -d’ores et déjà on apprend que les hôpitaux de Paris commencent à déprogrammer des interventions chirurgicales prévues pour faire de la place. Mais dans le même temps, chaque mesure coercitive dégrade, en particulier chez les jeunes, l’adhésion aux mesures, et donc accentue le relâchement. Cet engrenage contrainte-relâchement conduit inéluctablement, sauf à ce que l’épidémie s’apaise soudain, à un reconfinement aux conséquences économiques et sociales dramatiques, et qui pourrait en outre s’avérer vain si une majorité, en particulier chez les jeunes, refusaient d’en jouer le jeu.

Comment en sortir? Sans doute en misant un peu plus sur le civisme, en continuant à privilégier la recommandation et le dialogue plutôt que la coercition. En évitant les interdits qui paraissent arbitraires, en expliquant mieux l’impact de chaque mesure… A l’inverse sans doute aussi en étant plus efficace, voire plus punitif, pour imposer le port du masque dans les lieux clos, ou les réunions publiques. Bref en continuant à souffler le chaud et le froid, en fonction des progrès de l’épidémie… et en espérant qu’un vaccin arrivera très vite pour mettre fin à ce capharnaüm.

Des partielles bien sombres

Il est toujours hasardeux d’extrapoler les résultats des élections législatives partielles. Surtout lorsqu’elles ont lieu à 18 mois des élections générales. On a pourtant envie de s’attarder quelques minutes sur celles qui ont eu lieu ce dimanche. 6 circonscriptions étaient concernées, soit à la suite de la démission du titulaire, élu maire entre temps, et préférant le mandat local, soit à la suite du remaniement gouvernemental de l’été, ayant conduit la nouvelle ministre déléguée à la Ville, Nadia Hai, à démissionner de son siège de député pour éviter que le suppléant qu’elle s’était choisi lors des législatives, et qui depuis est poursuivi pour trafic de stupéfiants, puisse prendre sa place à l’Assemblée.

Une exception -si l’on peut dire- parmi les six, la première circonscription du Haut-Rhin où la participation atteint 21%. Dans les cinq autres l’abstention dépasse les 80%, jusqu’à 87% dans le Val de Marne ! Certes, il est habituel que les électeurs boudent les élections partielles, mais à ce niveau, on peut parler de véritable crise démocratique. Comment demander aux citoyens de continuer à croire dans un système de représentation démocratique où les élus finiraient par ne représenter, dans le meilleur des cas, qu’entre 5 et 10% des électeurs de leur circonscription? Evidemment leur légitimité resterait entière, puisque les électeurs restent entièrement libres de leurs choix. Mais à ces niveaux de participation, l’engagement militant, et donc l’efficacité du lobbying, finiraient par compter plus que l’adhésion populaire aux projets.

Le vote obligatoire avec décompte des nuls et des blancs serait-il une solution? Outre le fait qu’il correspondrait peu à la culture française, dans l’état actuel de défiance vis à vis du système démocratique il risquerait simplement de transformer la liberté de ne pas voter en obligation de voter blanc, ce qui conduirait sans doute à un résultat voisin. Non, à ce stade de désaffection des urnes, il faut bien admettre qu’au delà des tentatives de rationalisation ponctuelles (c’est la faute à la peur du Covid! et il faisait trop beau! Et l’enjeu n’était pas suffisant…) l’abstention traduit tout simplement l’immense défiance des citoyens vis à vis de leur système de représentation. Les partis politiques ont perdu l’essentiel de leur crédibilité. Le Parti socialiste et les Républicains bien sûr qui ont montré leur incapacité à se reconstruire après leur échec de 2017, le Front National et les Insoumis qui ne parviennent pas malgré tous leurs efforts à capitaliser sur le mécontentement ambiant, mais également la République en Marche, comme on l’a vu dans les résultats de ce dimanche.

Pour LREM, c’est en effet une véritable déculottée. Dans les 6 élections partielles, aucun candidat du parti macroniste ne parvient à se hisser au second tour. Pas même dans la circonscription des Yvelines qu’avait emportée la ministre déléguée à la Ville Nadia Hai. L’échec est cuisant, et permet sans doute de mesurer la déception des citoyens. La soif de changement qu’avait su incarner Emmanuel Macron en 2017 ne trouve pas à s’étancher dans la création d’un nouveau parti politique dont la seule identité reste jusqu’ici, son soutien inconditionnel au Président de la République. LREM n’incarne rien, ne propose rien, ne questionne rien, ne parvient pas à se faire entendre. LREM est un produit direct d’un système électoral de la Cinquième République, revu et corrigé par Jacques Chirac et Lionel Jospin, à l’époque Président et Premier Ministre, qui avaient pour l’un réduit le mandat présidentiel à 5 ans et pour l’autre inversé le calendrier pour que le scrutin législatif intervienne après la présidentielle, et se transforme en véritable fabrique de “godillots”, une machine à soutenir aveuglément le président élu.

Si Lionel Jospin a raté le coche, et n’a donc pas pu en profiter, cela a marché au delà de toute espérance pour Emmanuel Macron. Elu sans parti politique, il a obtenu dans la foulée de son élection, un ras de marée de députés dévoués venus à la fois de nulle part et de partout, c’est à dire souvent de partis de droite et de gauche naufragés. Cela lui a permis de mettre en œuvre son programme comme il l’entendait, sans jamais chercher vraiment les inévitables compromis et négociations de nature à créer et amplifier l’adhésion du public aux réformes. Les trois années qui viennent de s’écouler auront donc encore aggravé le désamour des citoyens pour la vie politique, dégradé le niveau d’adhésion aux politiques publiques, comme on l’a vu à travers la crise des gilets jaunes, ou celle du Covid qui a montré la difficulté à obtenir un consensus citoyen face aux menaces de l’épidémie.

Vers où ce processus nous conduit-il? Sans doute vers le maintien d’un taux de participation électorale des plus bas. On pourra sans doute le vérifier lors des régionales, mais aussi lors des prochaines élections générales, si d’ici là l’offre politique n’a pas changé. Et l’on a du mal à imaginer un bouleversement du paysage politique d’ici deux ans. Même la percée du parti écologiste qui semblait le fait majeur des derniers scrutins, semble tourner court, tant EELV rassemble d’intérêts militants divergents -des anti-vaccins aux anti-nucléaires en passant par les ennemis de la 5G, du sapin sur la place du village, et des terrains de foot dans la cour de récré- et démontre au moment où il dirige plusieurs villes importantes son incapacité à dégager un programme de gouvernement global et cohérent. Les Ecologistes qui rêvent d’une prise du pouvoir lors des prochaines échéances nationales, ont pu d’ailleurs mesurer qu’il y a encore loin pour eux de la coupe aux lèvres avec leurs résultats décevants de dimanche.

Alors même si une élection partielle ne permet pas de tirer de plans sur la comète, n’est-il pas temps de revoir le système de fond en comble? De limiter ce cumul des mandats dans le temps qui permet à des hommes et femmes politiques de s’accrocher à leurs postes comme moule à son rocher? D’établir un véritable système électoral proportionnel qui rende aux électeurs la conviction que voter pour un candidat minoritaire ne revient pas à pisser dans un violon, et qui contraigne les gouvernants à négocier avec tous pour mettre en œuvre les politiques qu’ils ont choisies? Qui mette fin à cet insupportable spectacle de députés godillots votant systématiquement les projets du président dans la foulée duquel ils ont obtenu leur mandat? De donner un rôle plus important dans l’élaboration des politiques à la société civile, en s’appuyant sur un tissu associatif dont notre pays est riche? Bref de revivifier notre démocratie.

Emmanuel Macron a-t-il encore la volonté et le temps de faire ces réformes, que promettait son projet présidentiel? Ni l’un ni l’autre diront les plus pessimistes. Alors, il pourrait au lieu de cela se contenter d’essayer d’insuffler un peu de son énergie débordante à son parti pour le ranimer le temps d’une campagne, de lui donner, faute de colonne vertébrale, un peu plus de consistance politique, et consolider sa majorité parlementaire par quelques débauchages ici ou là, en misant une fois de plus sur le coup de génie de Chirac et Jospin, pour obtenir en 2022 une nouvelle vague de soutien législative, après une éventuelle victoire sur le fil contre un ou une candidate extrémiste… Tout en laissant les commentateurs épiloguer sur le taux d’abstention…

Covid 19: la foire d’empoigne…

Le feuilleton de l’été continue! Avec la généralisation de l’obligation du port du masque à Paris, le gouvernement a remis une pièce dans la machine infernale. Et le feu aux réseaux sociaux. De tous les territoires, du plus profond des micro-processeurs, de chaque téléphone mobile, sur Facebook, twitter, Instagram, de chaque micro de chaque journaliste de chaîne d’information en continu, monte la clameur, puissante, incontrôlable, de ceux à qui on ne la fait pas: “on se fout de notre gueule, les gens qui décident sont des incompétents, des technocrates, qui ne connaissent rien à la vraie vie”! Avec une variante: “tout ça pour faire gagner le maximum d’argent aux laboratoires, à Bill Gates, à Rothschild”, rayez la ou les mentions inutiles!

Il est vrai que la communication du gouvernement, celui-ci comme d’autres, dans la première phase de l’épidémie, lorsque l’on croyait, comme l’OMS l’affirmait, que les gestes barrières étaient beaucoup plus efficaces que le port du masque, n’a pas été très habile. Dire “le masque ne sert à rien”, en s’accrochant aux recommandations internationales, quand tout le monde savait qu’on n’en avait pas en stock, n’était pas de très bonne politique. Surtout pour se retrouver ensuite en situation de l’imposer à tous en toutes circonstances ou presque. Plus de transparence aurait sans doute évité des malentendus.

Il est également vrai que la succession des décisions au fil de l’évolution de la contamination, a pu donner le sentiment d’une navigation à vue. Vrai aussi que de temps en temps, Ubu a semblé s’inviter à la table: lorsque par exemple on a présenté un plan de Paris, avec les rues à masque obligatoire et des rues sans masques, sans sembler se rendre compte que la mise en œuvre stricte d’une telle réglementation devrait conduire chaque Parisien… à rester chez lui, pour éviter, non pas le Covid, mais la migraine. L’ordre puis le contre-ordre du préfet de Paris concernant le port du masque par cyclistes et joggers, a fait aussi désordre. De même que l’exception de fréquentation accordée au Puy du Fou, ou l’affichage sans masque par certains ministres, quel qu’en ait été le prétexte, dans des manifestations officielles, comme au départ du tour de France à Nice.

Il reste que depuis le début de la crise, il a été impossible en France de créer un consensus minimal sur la politique sanitaire. Pire, depuis le premier jour, toutes les mesures rencontrent l’opposition de Diafoirus de service qui ont leur rond de serviette dans les chaînes d’informations en continu, et savent mieux que tout le monde ce qu’il faudrait faire et ne pas faire, ce qu’il aurait fallu faire ce qu’il adviendra demain et ce qui aurait pu advenir hier. Et l’on en découvre chaque jour de nouveaux, spécialistes en ceci ou en cela, mais surtout experts en jugements définitifs.

Maladresses, et experts en incompréhension

Pour y voir un peu plus clair, on peut tenter un classement des motivations des uns et des autres.

Il y a tout d’abord, c’est le plus simple et le plus banal, ceux à qui l’épidémie offrent une occasion inespérée de sortir de l’anonymat que le simple exercice de leur activité professionnelle habituelle ne leur aurait jamais offert. Ils sont chroniqueurs de télévision, médecins, ou simplement grandes gueules. Dans une catégorie voisine, on trouve les professionnels de la médiatisation, ceux qui sont déjà un peu connus mais ont pour souci d’entretenir une flamme de notoriété vacillante ou fragile, et que quelques jugements tranchés sur la crise sanitaire peuvent ranimer. On pense par exemple au docteur Patrice Pelloux que l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo et son amitié pour François Hollande avaient porté au devant de la scène, et qui a retrouvé grâce à quelques positions tranchées et caricaturales la lumière des projecteurs.

Il y a ensuite ceux pour qui le Covid 19 est simplement un terrain de jeu politique. Qu’ils soient de droite ou de gauche, extrémistes ou modérés, c’est une formidable opportunité d’attaquer le gouvernement jour après jour depuis plusieurs semaines. Au delà des leaders politiques, qui sont par essence de parti-pris, et donc, pourrait-on considérer, dans leur rôle, il y a les contradicteurs masqués. Médecins et militants à la fois, ils avancent le plus souvent dissimulés, retranchés derrière leurs titres universitaires, pour asséner leurs vérités politiques sur les chaînes de télévision. Champion incontestable de cette catégorie, le docteur Philippe Juvin, médecin anesthésiste-réanimateur, et à ce titre expert télévisé, également maire LR de La Garenne Colombes, ancien député européen, et président de la fédération Les Républicains des Hauts de Seine. Naturellement, c’est en qualité de médecin spécialiste, qu’il critique depuis le mois de mars toutes les décisions ou non-décisions du gouvernement, en se contredisant lui-même régulièrement pour les besoins de la cause, sans qu’on comprenne bien à quel moment il lui reste du temps pour son exercice professionnel médical. Et les journalistes qui l’interrogent oublient en général de préciser qu’il porte une double casquette.

Plus subtile, et diversifiée, on trouve la catégorie des anti-jacobins. Ceux qui ne supportent pas les décisions venues de Paris, alors que “c’est localement qu’on sait le mieux ce qu’il faut faire”, mais qui se défaussent régulièrement lorsque l’Etat transfère sur les collectivités la charge de la décision impopulaire. Ceux-là savent qu’il faudrait imposer le masque quand l’Etat ne fait que le conseiller -le maire de Nice par exemple- mais s’insurgent lorsque le préfet demande la fermeture des bars à 23 heures, alors qu’on “est pas plus contagieux à minuit qu’à 23 heures…” à l’instar de la maire écologiste de Marseille, qui ne craint pas de s’estimer plus à même de décider que l’Etat, d’autant qu’elle s’appuie sur son expert local… le professeur Raoult. L’anti-jacobino-technocratisme est en vogue dans ce pays ou l’Etat a toujours tendance à vouloir tout réglementer depuis ses officines parisiennes.

Atteinte aux libertés et crise économique

Il y a enfin la catégorie des rebelles. Ceux qui ont du mal à accepter que toute la population se plie à des décisions aussi contraignantes que le port du masque obligatoire pour tous. Ceux qui n’ont pas supporté de devoir remplir une autorisation pour sortir de chez eux pendant le confinement. Qui parlent maintenant de dérive de notre démocratie, voire de “dictature”… Ceux qui pensent que finalement le nombre de morts engendrés par l’épidémie ne justifie ni le coût économique exorbitant ni la restriction des libertés inédite qu’ont occasionnés les plans de lutte contre le virus.

Ceux-là évoquent l’âge moyen de ceux qui décèdent du Covid: seules les personnes âgées mourraient et ce ne serait donc qu’une légère accélération d’une tendance inévitable. On parle même de plus de 90% de comorbidité, c’est à dire de présence d’une autre pathologie chez les personnes décédées. Ou encore ils s’insurgent contre la disproportion entre les moyens déployés pour lutter contre le Covid 19, et ceux consacrés à la lutte contre d’autres maladies, comme par exemple le paludisme qui tue environ 400 000 personnes par an dans les pays pauvres, la moitié du bilan Covid à ce jour (820 000). Et ils rappellent que lors d’épidémies précédentes, la grippe de Hong-Kong par exemple qui a fait un million de morts en 1969 dont 31000 en France, on avait laissé les gens mourir sans en faire des tonnes. Et il est vrai que certains médecins ayant eu à faire face à l’épidémie à l’époque, racontent aujourd’hui les “cadavres entassés dans les ascenseurs”…

On pourra leur objecter que nous vivons aujourd’hui dans une société qui ne supporterait pas de voir les couloirs de ses hôpitaux envahis par les cadavres de ses vieux. Qu’à la première vidéo amateur diffusée sur les réseaux sociaux l’indignation aurait gagné le pays tout entier. Qu’il n’était donc pas possible de fermer les yeux pudiquement, comme en 1969. D’autant que personne, à part les experts en tout des plateaux télé, ne pouvait au démarrage de l’épidémie prévoir où elle s’arrêterait, et on ne peut savoir où elle nous aurait conduits sans mesures sanitaires de prévention.

L’examen des stratégies alternatives est à cet égard instructif. La Suède, qui a choisi de ne pas confiner pour éviter l’impact économique de la crise, s’en sort finalement avec un bilan assez négatif. Plus de mort que la plupart des pays européens en pourcentage de la population (seuls la Belgique, l’Espagne et le Royaume Uni font pire), et une situation économique plus dégradée qu’en Finlande ou au Danemark, ses voisins qui avaient eux choisi le confinement. Bien sûr, il en serait allé différemment si aucun pays européen n’avait confiné. Mais dans le contexte réel, celui d’un confinement dans la plupart des pays, ne pas le faire aurait été sans doute pour la France très meurtrier et économiquement aussi pénalisant. Evidemment personne ne peut trancher de façon définitive et scientifique sur les conséquences qu’aurait eu un non-confinement européen. Tout au plus peut-on citer l’étude publiée par la revue médicale Nature, qui estime à 3 millions le nombre de vies sauvées en Europe par le confinement.

Age et comorbidité

L’argument économique ne manque pas de sens. La perte de plusieurs points de croissance par l’ensemble des pays développés aura des conséquences dramatiques sur les pays les plus pauvres, qui se traduiront par un grand nombre de morts, de misère, peut-être comparable ou supérieur aux décès évités grâce au confinement. Les plans de relance des pays riches passeront évidemment avant l’aide au développement et la lutte contre les maladies qui massacrent dans les pays du Sud, risque de perdre encore en priorité. En France, l’accroissement sans précédent du chômage auquel on peut s’attendre, aura des conséquences dramatiques pour ceux qui en seront victimes. Il se traduira forcément -malgré les mesures exceptionnelles prises pour soutenir l’activité, en particulier le recours au chômage technique- par une augmentation de la pauvreté dans notre pays.

Sauver des vies “quoi qu’il en coûte?”

Faut-il pour autant considérer qu’on a sacrifié la jeunesse pour prolonger la vie d’une poignée de personnes âgées, comme le laissent entendre certains des adversaires de la politique sanitaire menée depuis le printemps? Il n’est pas contestable que les mesures de confinement, la suspension de la vie culturelle et sportive, la crise économique qui se développe, sont autant d’éléments qui pénalisent en premier lieu les actifs, donc les plus jeunes. Mais ne peut-on voir la bouteille à moitié pleine et reconnaître qu’à la différence de 1969, et de façon inattendue, cette société que l’on dit ultra-libérale a choisi de faire passer la santé des citoyens avant les exigences du développement économique? De tenter de sauver le maximum de vies… “quoi qu’il en coûte”, selon les mots du Président Macron?

Bien sûr on pourra rêver d’un monde merveilleux dans lequel, chacun aurait pris la mesure des exigences sanitaires sans que l’Etat ait à imposer quoi que ce soit. Où la solidarité inter-générationnelle aurait joué à plein sans qu’il y ait besoin d’interdire aux gens de sortir de chez eux, ni de leur imposer le port d’un masque. Où les personnes âgées auraient pu être protégées sans qu’on interdise à leurs proches de leur rendre visite… Où l’économie aurait continué à fonctionner malgré un nombre de décès qui aurait été limité par les comportements vertueux de citoyens responsables…

Dans le monde réel, l’Etat a considéré que la seule façon de réduire l’impact de la crise sanitaire et donc de sauver des milliers de vies, était de limiter les libertés, d’interdire les comportements à risque, d’imposer les protections sanitaires… Avec tous les excès dont il est capable lorsqu’il se pique de réglementer le comportement des individus…

Il y a évidemment matière à discussion sur telle ou telle mesure, chaque limite imposée a par nature un caractère arbitraire: pourquoi 5000 spectateurs maximum et pas 10000? pourquoi le port du masque à 11 ans et pas à 6? pourquoi dans les espaces publics ouverts et pas les restaurants? pourquoi deux mètres de distanciation et pas trois? Tout est contestable, tout est, et sera, contesté, sans retenue sur les plateaux télé et les réseaux sociaux. Mais dans cette ambiance de foire d’empoigne, il serait désastreux que la jeunesse retire au final de cette crise l’impression qu’elle a été sacrifiée pour permettre à ses ainés de grappiller quelques mois de vie supplémentaire, comme elle peut avoir le sentiment de faire les frais de l’incapacité des générations précédentes à gérer le système de retraite sur le long terme, ou encore d’avoir à éponger les dettes inconsidérées qu’ont accumulées leurs prédécesseurs, sans même parler de la facture climatique, qui retombera fatalement sur eux et leurs descendants.

La Gauche dans le piège de l’extrémisme

Ce sont deux femmes, deux femmes de gauche, qui ont pris la parole ces derniers jours pour oser affronter le contre-courant. L’une, Mazarine Pingeot, est agrégée de philosophie. L’autre, Dominique Nora, est journaliste, directrice de la rédaction du Nouvel Observateur. Leur message se ressemble. La première, dans un texte publié par le Monde, dit son “ennui face à la morale de la haine”. La seconde, dans un éditorial évoque “ce désastre radical qui jette le discrédit sur le féminisme”. Toutes deux voient avec appréhension l’émergence d’un extrémisme féministe, qui nie l’état de droit, fait passer ses propres rancœurs, amertumes et obsessions anti-masculines, avant la présomption d’innocence, ou la liberté de penser, qui transforme un combat pour l’égalité en rejet haineux de l’autre.

Il s’agit de “l’affaire Darmanin”, des attaques contre le Garde des Sceaux Dupont-Moretti, qualifié par certaines militantes d'”osez le le féminisme” de “complice” des violeurs, ou encore des élues écologistes de Paris demandant et obtenant la démission de l’adjoint à la culture de Paris, Christophe Girard, coupable à leurs yeux d’avoir été proche de l’écrivain Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour pédophilie.

On peut bien sûr contester le choix d’avoir nommé Gérald Darmanin Ministre de l’Intérieur, quelques mois après que la Cour de Cassation a ordonné, pour des raisons de procédure, la réouverture de l’enquête concernant la plainte pour viol déposée contre lui il y a cinq ans. On croit comprendre que le côté provoquant de ce choix, renvoie à une volonté du Président de la République d’afficher une intransigeance sécuritaire que Darmanin pourrait incarner mieux que son prédécesseur Castaner, à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle. Ce dernier n’ayant pu ni contenir les violences hebdomadaires des gilets jaunes et/ou blackblocs pendant une année, ni répondre de façon efficace aux excès de violence de certains policiers. Mais pour autant, au delà des questions d’opportunité politique, Darmanin reste présumé innocent, n’a pas été mis en examen à cette heure, et a déjà bénéficié de trois décisions de justice favorables.

Contre Dupont-Moretti, on ne pourra retenir qu’un délit d’opinions, trop défavorables selon ses contemptrices à la cause des féministes, quant-à Patrice Girard, on devra se contenter de trois repas au restaurant en cinq ans, partagés, aux frais de la Mairie de Paris, avec Gabriel Matzneff. Tout cela est bien mince, on en conviendra, pour étayer la croisade de notre avant-garde écolo-féministe.

La nostalgie est souvent mauvaise conseillère. Mais on doit bien parler de dérive d’un féminisme qui, de Gisèle Halimi, décédée il y a peu, à la passionaria Alice Coffin, qui appelle les femmes à “choisir l’homosexualité” pour éviter les violences masculines, a fait incontestablement un saut qualitatif dans le vide.

Et le plus surprenant reste de voir que les excès de ce féminisme version 2020 ont le soutien de tout ou partie de la gauche, et en particulier des écologistes et insoumis, prêts à s’associer à un mouvement qui se construit largement sur la négation de la présomption d’innocence, et le rejet des hommes présumés génétiquement violeurs. Et la dérive ne s’arrête pas là.

Il en va de même des discours racialistes des “indigénistes” ou “décoloniaux” qui prétendent imposer une lecture raciale et ethnique des rapports sociaux, et bénéficient eux-aussi du soutien d’une partie de la gauche. Ou encore des dictats de ceux qui tentent d’imposer leur loi religieuse dans certains quartiers, et à qui l’on devrait laisser le champ libre au nom de la misère économique et culturelle, réelle, qui règne dans les zones délaissées de nos villes, et du respect des minorités. Voire au nom de la liberté d’expression!

Mais où est passé l’universalisme républicain dont se parait la Gauche et dont se sont nourris tous les combats pour l’émancipation des hommes et des femmes? On a supprimé la notion de race de la Constitution… c’était pour mieux la réintroduire dans le débat public et la réflexion politique? Pour tolérer aujourd’hui, et même soutenir, des mouvements qui mettent en avant une identité de “racisés” -comme ils disent- assignant chacun dans la société à une place découlant de sa couleur de peau ou de son ethnie, stigmatisant ceux qui trahiraient leurs racines en “collaborant” avec les blancs, appelant les personnes à peau noire à se soigner entre eux, voire, à s’adresser, comme Google le propose maintenant aux Etats-Unis, à des commerces tenus par des personnes ayant la même couleur de peau ? La ségrégation choisie, l’apartheid volontaire, comme nouvel horizon d’émancipation?

Comment croire que les mêmes personnes, défenseurs intransigeants hier des libertés formelles, peuvent maintenant défiler dans les rues pour appeler à la vindicte populaire, en dénonçant sur l’air des lampions les crimes présumés de responsables politiques sur la foi de simples accusations ? Parce que les violences contre les femmes et les homosexuels sont un fléau, il faudrait tolérer et comprendre les discours de haine contre les hommes hétérosexuels, et piétiner l’état de droit? Parce que le racisme et les contrôles au faciès existent toujours, il faudrait soutenir avec le Clan Traoré que la France est un pays raciste et colonialiste? En s’associant à ces dérives extrêmes par clientélisme, une partie de la gauche renonce à faire de la politique et perd de vue son héritage républicain et humaniste, et donc son identité.

Chiche, on reconstruit la Gauche?

Un nouveau parti politique de gauche pour 2022? C’est l’ambition de Laurent Joffrin, le directeur démissionnaire de Libération, qui commence par créer une association « pour défendre des idées et définir une stratégie afin de refonder une gauche démocratique”. Et l’ex-patron de Libé précise au Figaro que “Cela débouchera sur la création d’un nouveau mouvement…” et que “cette initiative s’inscrit naturellement dans la perspective présidentielle».

Bonne idée ou énième remake sans avenir? On observera qu’avant lui, sur les mêmes bases ou à peu-près, Benoit Hamon a créé au lendemain de la présidentielle “Génération-s”, avant de se retirer lui-même de la vie politique laissant son mouvement dans une confidentialité dont il n’avait pu l’extraire. Au moment des européennes on a pu penser que Raphaël Glucksmann, avec son mouvement Place Publique, parviendrait à rafler la mise, et à donner un second souffle à la gauche non insoumise, lorsque le Parti socialiste lui confia la tête de sa liste. Glucksmann y a gagné un siège de député européen, et une vice- présidence de commission au Parlement de l’Union. Le tout après un score de 6%, qui consacrait l’effondrement électoral du Parti socialiste, mais ne lui donnait pas les arguments pour étayer son ambition de reconstruction de la Gauche. Les municipales sont ensuite venues, et ont semblé consacrer une reconstruction de la gauche autour du mouvement écologiste d’Yves Jadot, le patron du PS, Olivier Faure annonçant à cette occasion que son parti pourrait se ranger derrière le candidat des écologistes pour la présidentielle.

Certes la stratégie d’Olivier Faure s’est avérée gagnante pour un grand nombre d’élus socialistes. Dans un contexte de très faible participation, et grâce au soutien des écologistes, le parti a pu conserver un nombre inespéré de villes aux municipales, sans doute bien au delà de ce qu’il aurait pu sauver en partant seul à la bataille. En échange il a permis à EELV de conquérir plusieurs métropoles. Mais cet auto-effacement du Parti socialiste, se faisant hara-kiri au profit du mouvement écologiste, ne passe évidemment pas sans mal auprès de nombreux militants de gauche. D’autant que la colonne vertébrale idéologique d’EELV parait pour le moins inconsistante, entre adeptes de la décroissance, militants anti-nucléaires ou anti-vaccination, racialistes tentant d’introduire dans la réflexion de gauche le clivage racial comme déterminant des rapports sociaux, féministes extrémistes prêtes à jeter l’état de droit avec l’eau du bain de la prise de conscience des violences faites au femmes…

Ce week-end, cette relative inconsistance du message écologiste transparaissait de façon particulièrement criante, avec la grande manifestation commune organisée par EELV Ile de France et les comités Adama. Comment douter que certains militants socialistes, soucieux de rester dans une démarche de conquête légale, et d’exercice démocratique du pouvoir, vivent mal cette concession des écologistes au combat radical du clan Traoré contre l’Etat et sa police. D’autant que dans l’affaire Adama Traoré, l’éventuelle bavure policière, si cela en fut une, serait à mettre au bilan d’un gouvernement socialiste.

Le projet porté par l’ancien patron de Libération est sans doute le reflet de cette frustration d’une gauche qui n’accepte pas si facilement de passer aux oubliettes de l’histoire politique. Qui ne se résigne pas à l’avenir que trace pour elle le patron du Parti socialiste, comme force d’appoint des écologistes d’Yves Jadot. Et de fait, la démarche, quel que soit son devenir, paraît salutaire si elle permet de susciter un retour à la réflexion idéologique et programmatique, d’une gauche qui sous l’impulsion d’Olivier Faure s’est enfermée depuis 3 ans dans une critique systématique et stérile de toutes les initiatives gouvernementales, et la dénonciation fébrile de toutes les prises de parole d’Emmanuel Macron. Un peu de recul et de retour à la réflexion de fond ne peut qu’être fécond pour la gauche, et plus largement pour la vie politique. Ce serait en soi une ambition suffisante pour un projet politique! Mais Laurent Joffrin est un un homme pressé. Et donc il fixe d’entrée de jeu un objectif encore plus ambitieux: préparer un parti politique nouveau pour emporter la présidentielle.

De la précipitation naissent forcément les premiers soupçons. Comme on n’imagine pas une seconde que Laurent Joffrin s’imagine un destin personnel présidentiel, on est obligé de se demander de façon un peu triviale: mais pour qui roule-t-il? Et l’on pense évidemment à François Hollande, dont il fut, et reste dit-on, un proche. Sans faire de procès d’intention à l’ex-patron de Libération, on peut observer que la démarche adoptée par le Parti socialiste sous la houlette d’Olivier Faure correspond à un enterrement définitif de toute ambition nationale pour l’ancien président de la République. Celui-ci ne sera jamais en situation d’imposer aux écologistes de soutenir une nouvelle candidature à la présidentielle. On peut en revanche imaginer que la reconstruction d’une force social-démocrate crédible, autour d’intellectuels et membres de la société civile, pourrait à terme déboucher sur la naissance d’une force de gauche régénérée, mettant en avant un programme de réformes pour une meilleure prise en compte des exigences environnementales et sociales. Cette force, si elle parvenait à fédérer les électeurs de gauche, dispersés par l’avènement du macronisme, serait sans doute capable de porter un candidat vers l’Elysée. Miser sur cette voie, un peu comme une dernière chance inespérée de revenir au pouvoir, ne serait pas si sot de la part de François Hollande. A condition de prendre un peu de temps.

Partant du néant dans lequel se trouve le Parti socialiste, reconstruire une force de gauche crédible, capable d’accéder au pouvoir, et de proposer une politique environnementale et sociale plus hardie que celle menée par Emmanuel Macron, est sans doute nécessaire pour enrichir le débat, et permettre à la politique française de sortir d’une alternative fermée entre Lepénisme et macronisme. Mais cela demandera du temps. Sans doute plus que celui qui nous sépare de la prochaine élection présidentielle. A vouloir se précipiter, et brûler les étapes, l’initiative de reconstruction de la gauche de Laurent Joffrin risque fort de subir le même sort que celles qui l’ont précédée.

A peine nommés, et déjà dans la tourmente…

La logique aurait voulu que l’on attende le discours de politique générale du nouveau Premier ministre pour se faire une idée sur ce que veut ce nouveau gouvernement et du cap vers lequel il veut conduire le pays. Mais une fois de plus, c’est internet et les médias qui imposent le rythme. Et la patience n’est pas leur fort!

48 heures après l’annonce de la formation du gouvernement, on a déjà l’avis de Camelia Jordana! La chanteuse et actrice, qui avait déjà pu se faire une expertise sur la vie en banlieue, et “ces hommes et ces femmes qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau“, depuis la villa de luxe où elle a été élevée sur la Côte d’Azur, avait aussi une autre spécialité qu’on ignorait: le droit français. Elle nous le dit tout de go: Darmanin n’aurait jamais dû être nommé, pas plus que Dupont-Moretti, c’est “cracher au visage de toutes les femmes” que de les nommer aux ministères de l’intérieur et de la Justice. Et elle ajoute: qu’on “devrait exiger un casier judiciaire vierge d’un ministre“, ce qui est pourtant le cas de l’un comme de l’autre… Mais passons, chacun gère sa communication comme il le peut, et la starlette a l’excuse de n’avoir pas mené sur le sujet une action solitaire mais bien coordonnée, avec l’ensemble des groupes de pression féministes, et du journal Libération qui cache à peine, comme d’habitude, son engagement partisan derrière un jeu de mots: “C’est Mâle parti” titre-t-il entre les photos des deux hommes à la Une.

“Vous me jugerez sur ce que j’ai fait, lorsque je l’aurai fait,” réclamait hier à l’assemblée nationale le nouveau Garde des Sceaux. On peut le comprendre. Et en tout cas convenir que juger un avocat sur les crimes des accusés dont il a assuré la défense est tout à fait absurde. On nous rétorquera que sa nomination est aussi vilipendée en raison de ses prises de position critiques, ou ironiques, à l’égard du mouvement Metoo. Là on est carrément dans le délit d’opinion. Que Maître Dupont Moretti, avocat de son métier, ait eu quelques critiques à faire sur les libertés prises par les militantes féministes, avec le droit à une justice contradictoire et à la présomption d’innocence, est après tout assez logique. Et le droit à l’irrespect s’applique même quand il s’agit d’un totem de la bonne conscience de gauche. Quant-à la forme… chacun pensera ce qu’il veut de l’esprit provocateur de l’homme, mais il n’y a là non plus pas de quoi fouetter un ministre.

Le cas du ministre de l’Intérieur est assez différent. Primo, il était déjà un ministre important il y a huit jours et personne alors ne semblait juger scandaleuse sa présence au gouvernement. C’est apparemment la relance de l’accusation de viol d’une femme contre lui qui a provoqué la colère des militantes féministes au lendemain de sa nomination. Une accusation portée au lendemain de son entrée au gouvernement, concernant des faits ayant eu lieu dix ans auparavant, en 2009. Depuis, les magistrats ont enquêté et conclu leurs recherches par un non-lieu. Mais un vice de procédure a convaincu la justice de relancer l’instruction, qui avait été close parce que la crédibilité de la plaignante était jugée limitée, compte-tenu entre autres de sa précédente condamnation pour chantage et extorsion de fonds aux dépends d’un autre homme.

Evidemment, on peut objecter que le fait d’avoir été condamnée préalablement pour avoir tenté de profiter d’un autre homme, ne suffit pas à discréditer la parole d’une femme. C’est vrai! Mais le précédent n’est pas non plus de nature à rendre caduc celle de l’homme qui revendique lui une relation librement consentie de part et d’autre. Les juges re-trancheront.

En attendant, fallait-il éviter de nommer Monsieur Darmanin au ministère de l’intérieur? D’un point de vue du droit, on peut observer que la présomption d’innocence du ministre n’est en rien remise en cause par le vice de procédure qui provoque la relance de l’instruction. En s’en tenant à un strict principe de précaution, on aurait pu temporiser. Au moins jusqu’à ce que l’enquête rouverte soit refermée, pour éviter tout conflit d’intérêt. Mais on imagine mal le Premier ministre nommer un Ministre de l’intérieur intérimaire en attendant la décision de justice. Le Premier Ministre et le Président ont donc choisi de se fier au premier jugement des magistrats instructeurs. Il faut évidemment souhaiter pour la sérénité ambiante, qu’ils ne se soient pas fourvoyés.