Une chance à saisir?

Et si le résultat sorti des urnes ce dimanche, constituait une chance à saisir pour la classe politique française? Bien sûr, c’est d’abord un séisme, un échec terrible pour le Président de la République, une grande première dans l’histoire de la cinquième république, une menace grave sur la stabilité, la perspective d’une France ingouvernable, la fin des réformes, la garantie de l’affrontement permanent, et tout et tout… Bref le retour du spectre de la paralysie publique que l’on croyait avoir conjuré depuis 1958. Mais encore?

Pour la première fois en dehors des périodes de cohabitation (à deux reprises) ou de fronde (sous Hollande) le président de la République fraichement élu ne disposera pas d’une majorité automatique à l’Assemblée Nationale. Il lui manquera 44 députés (s’il parvient à maintenir la cohésion des siens) pour atteindre la majorité absolue. Si l’on suppose que la Nupes constituée sous les directives de Jean-Luc Mélenchon, conserve son intégrité de force d’opposition, seule la droite, LR + UDI, avec ses 64 élus pourrait constituer la force d’appoint nécessaire. Cela supposerait une alliance entre LR et le parti d’Emanuel Macron, qui parait assez hypothétique à ce jour. Si Jean-François Copé a plaidé pour un “pacte de gouvernement” dès les résultats connus, Eric Ciotti et Christian Jacob ont tout de suite rejeté l’idée, confirmant qu’ils sont et resteront dans l’opposition. Or s’il n’y a pas d’alliance formelle avec un parti d’opposition, Ensemble, le parti d’Emmanuel Macron va devoir “bricoler”.

Bricoler, cela veut dire chercher des majorités de circonstances à chaque projet de loi. On peut imaginer par exemple qu’une partie des députés de droite soient disposés à voter un projet de réforme des retraites. Ou encore qu’une partie de la gauche se laisse convaincre sur un projet de nature à améliorer le pouvoir d’achat. Mais évidemment, à la différence de la majorité absolue du quinquennat précédent, cela n’aura plus rien d’automatique. Il faudra convaincre les soutiens d’un jour pour les rallier. Il faudra donc accepter qu’ils mettent leur grain de sel, apportent leurs propres suggestions et critiques, leurs amendements, aux projets qu’on leur demandera de voter. Bref, il faudra négocier! Pour trouver à chaque projet un compromis acceptable par une majorité de députés. Tout le contraire des habitudes de la Cinquième république et, il faut bien le dire, d’Emmanuel Macron.

Jusqu’ici on ne peut pas dire que le président ait démontré un grand talent dans la recherche de compromis avec l’opposition. Voire dans la négociation avec les partenaires sociaux ou les milieux associatifs. Fort d’une majorité absolue, dont on ne peut pas dire qu’elle l’ait beaucoup bousculé sur ses projets, il a plus imposé ses idées que cherché à négocier. Il n’est pas le premier, tous les présidents de la Cinquième République se sont comportés de la même manière, chacun s’attachant à imprimer sa marque, faire ses propres réformes, quitte à voir son successeur les défaire à l’échéance électorale suivante. C’est ainsi que ce pays change de projet éducatif, mais aussi de régime fiscal, de politique sécuritaire, voire de modèle social à intervalle régulier, faute d’avoir pu définir sur des sujets essentiels un modèle consensuel pérenne que plusieurs forces politiques, concurrentes par ailleurs, puissent s’approprier.

Et pourtant! Serait-il absurde d’imaginer, par exemple, qu’un projet éducatif puisse être partagé, parce qu’il résulte d’une négociation, et n’appartienne plus à tel ou tel ministre? Un projet éducatif que plusieurs forces politiques et syndicats soutiendraient, et qui bénéficierait enfin du temps indispensable pour obtenir des résultats, et donnerait envie aux personnels de l’éducation de s’investir sur la durée. On se met d’accord et pendant dix ans on n’y touche plus, jusqu’à ce qu’on puisse en mesurer les résultats… Chiche!

Au moment où la question de la préservation du climat semble faire consensus parmi les forces politiques n’est-il pas également possible de négocier entre la majorité et une partie de l’opposition un ensemble de mesures de nature à apporter une première réponse à l’urgence de la situation? Au terme d’une vraie négociation, avec des concessions et compromis de part et d’autres, non pas pour arriver au projet idéal, mais juste pour faire avancer les choses ensemble, dans le bon sens.

Evidemment, on pourra toujours rétorquer que pour négocier il faut être deux, au moins, et que si cela ne marche pas c’est toujours la faute des autres. La période politique ultra-conflictuelle actuelle ne donne pas l’impression que les uns et les autres soient dans les bonnes dispositions d’esprit pour négocier ensemble des réformes. Depuis 5 ans on a plus entendu s’exprimer l’opposition systématique que l’esprit d’initiative et de proposition. Mais si, contraints et forcés par un scrutin aux résultats non prévus, qui fait la part belle au parlement aux partis extrémistes, quelques dizaines de députés de droite et de gauche acceptaient au coup par coup de jouer le jeu, pour éviter le pire… Si les partis qui se disent “de gouvernement” choisissaient le temps d’un mandat, d’accepter une forme de “cogestion” en sortant de l’opposition systématique, pour tenter d’influer sur les projets du gouvernement qui leur paraissent les moins inacceptables et en faire des projets partagés, comme cela se fait régulièrement dans d’autres pays européens… Si le Président de la République acceptait de considérer que les Français n’ont pas validé son programme en l’état, mais plutôt des orientations sur lesquelles il lui appartiendrait de rechercher un consensus national, par la négociation, avant de les transformer en projets, voire de reprendre quelques idées de ses opposants qui ne sont pas si éloignées des siennes… Ça nous changerait un peu des habitudes de la Cinquième République, mais cela vaudrait sans doute mieux que d’attendre le meilleur moment pour dissoudre une Assemblée nationale qui ne correspond pas à ses attentes, au risque de s’enfoncer encore un peu plus dans l’impasse démocratique.

Un double échec et un défi

Les lendemains électoraux se ressemblent. En général chacun tente de démontrer qu’il est finalement plus gagnant ou moins perdant que son voisin et concurrent. Le scrutin de ce dimanche a en tout cas consacré l’échec de la classe politique dans son ensemble, à l’exception du Rassemblement National de Marine Le Pen qui pourrait se retrouver avec un groupe parlementaire qu’il n’avait pas il y a cinq ans.

Et cet échec est d’abord collectif! A partager par l’ensemble de la classe politique, et le monde médiatique. Les uns et les autres auront tout fait, au delà même du raisonnable, pour convaincre les électeurs de l’importance du moment, enfilant vraies et fausses polémiques, coups de tonnerre et engueulades, prises de position caricaturales et accès de mauvaise foi, remise en question de la neutralité médiatique et omniprésence des commentateurs politiques. Les enjeux avaient été simplifiés à l’extrême pour aider les électeurs à s’y retrouver. A la présidentielle, il fallait faire échec à l’extrême-droite, pour une fois doublement incarnée dans ce qu’elle a de pire. Aux législatives on avait joué le remake du programme commun, comme pour rendre aux électeurs l’ambiance des jours heureux, pour la démocratie, où les taux de participation aux législatives dépassaient les 70%! On avait même brandi la menace de l’autre extrême, celle qu’incarne Jean-Luc Mélenchon pour ajouter à l’enjeu. Peine perdue. L’abstention a atteint hier son record absolu pour un premier tour de législatives, 52,49%. Plus d’un Français sur deux, apparemment, s’en fout, et personne ne peut s’en réjouir.

Cela étant dit, il reste ensuite à déterminer, comme toujours, qui a le plus gagné ou le moins perdu. A peser le poids du quasi-échec et de la semi-victoire. Et là, le trébuchet semble hésiter. Avec environ 26% des voix à des poussières près, les deux principales formations présentes aux législatives sont au coude à coude -il n’en fallait pas plus pour que pleuvent les accusations de tricherie-. Mais on peut en rester à un constat: “Ensemble” le regroupement qui soutenait Emmanuel Macron, et “Nupes” celui qui soutenait Mélenchon ont fait jeu égal. Et ce n’est une bonne nouvelle pour personne.

A tout seigneur tout honneur, le premier perdant est bien sûr le président. Elu au premier tour de la présidentielle avec près de 28% des voix, il voit le score de ses soutiens tomber à 26% avec une participation bien inférieure. Si l’on raisonne en pourcentage des inscrits 20% avaient choisi le programme du président sortant, le 10 avril, au premier tour de la présidentielle, ils ne sont que 12% à avoir choisi au premier tour des législatives de lui donner les moyens de le mettre en œuvre. C’est une première! Et cela ressemble fort, sinon à un changement d’avis du corps électoral, en deux mois, du moins à une absence totale de dynamique. Emmanuel Macron et ses soutiens ont échoué à impulser une dynamique de succès dans la foulée du premier tour de la présidentielle qui semblait pourtant indispensable dans la perspective des réformes annoncées. Echec d’autant plus visible si l’on compare aux résultats de 2017, où la République en Marche et le Modem dépassaient à eux-deux les 32% de suffrages exprimés.

Le second perdant, ou le premier par ordre décroissant d’égo (?), est Jean-Luc Mélenchon. Il avait parié sur Matignon, demandant aux Français de “l’élire premier-ministre”, alors même qu’il ne se présentait pas aux législatives! Il n’y est pas! Même si les sondages de deuxième tour de législatives sont toujours sujets à caution, on n’imagine pas qu’il puisse, à partir du score de parité du premier tour, décrocher la majorité absolue à l’Assemblée Nationale pour son camp. Pire, en pourcentage des suffrages exprimés, la Nupes reste loin du total des votes de gauche du premier tour de la présidentielle. 26%, contre un peu plus de 30%. Non seulement la dynamique Nupes n’a pas ramené aux urnes des électeurs de gauche déçus, mais visiblement la mayonnaise mélenchonienne n’a pas pris, malgré la soumission des partenaires de la France Insoumise, qui ont tout fait pour se couler dans le moule prévu pour eux. Et ce constat est confirmé lorsqu’on compare à 2017, puisque le regroupement mélenchonien retrouve à peu de choses près le résultats des partis de gauche au premier tour des législatives de 2017, alors qu’il n’y avait pas à cette époque de dynamique unitaire. La différence par rapport à il y a cinq ans, c’est que Jean-Luc Mélenchon n’est plus député et que le meilleur tribun de la gauche ne pourra plus faire entendre son bruit et sa fureur à l’Assemblée.

D’autres le feront à sa place. On peut s’attendre à voir sur les bancs de l’Assemblée Nationale une opposition d’extrême-gauche très fournie. L’OPA de Mélenchon sur la gauche, si elle ne l’a pas conduit au pouvoir, devrait permettre à son parti, qui disposait de 17 députés dans la mandature précédente, de peser beaucoup plus lourd comme première force d’opposition. Et de poursuivre avec plus de vigueur encore la stratégie de conflictualisation à outrance de son leader. Faut-il s’attendre pour autant à vivre dans un pays ingouvernable? Cela dépendra évidemment du résultat du second tour et de l’effet du mode de scrutin. On ne peut exclure que le coude à coude en voix du premier tour se traduise au second tour par une majorité absolue pour le Président, ce qui générerait on s’en doute une immense frustration et un grand sentiment d’injustice dans l’opposition. Mais cela reste moins probable qu’il y a cinq ans! Le président risque bien de se retrouver à gérer une majorité relative à l’Assemblée. Certes il pourrait toujours répondre à un déficit majoritaire par une nouvelle campagne de débauchage à droite, voire à gauche en jouant sur les dissensions entre les alliés de Nupes qui devraient s’exacerber avec la mise en retrait de Jean-Luc Mélenchon. Mais outre la difficulté d’un exercice, qui a déjà bien servi, la clarté de son engagement politique s’en trouverait bien affectée et ne ferait qu’accélérer le désamour des électeurs pour la chose politique.

Alors, et si l’heure n’était plus aux petits arrangements entre anciens ennemis, mais plutôt à la recherche de partenariats constructifs, pour la mise en œuvre de politiques publiques nouvelles, transpartisanes? Si la revalorisation de la politique et donc de la parole publique passait par une nouvelle ère de recherche de consensus autour de projets partagés avec les forces vives de la nation, syndicats, associations, mais aussi rivaux politiques, capables de trouver le chemin à des accords de programme dans l’intérêt du plus grand nombre? Sommes nous si atypiques en Europe que nos partis politiques, et on ne parle pas là des extrêmes, ne puissent s’entendre pour agir en commun dans l’intérêt de leur pays? S’il faut réformer les retraites, et les institutions, et adopter un plan d’urgence pour le pouvoir d’achat, et relancer la lutte contre la dégradation du climat… ne peut-on le faire par consensus ponctuels entre rivaux partageant le souci du progrès commun?

Notre système politico-électoral a probablement atteint ses limites. Il y a quelques semaines, en fin de campagne présidentielle, Emmanuel Macron se disait prêt à aller jusqu’à la proportionnelle intégrale. Il est temps de s’y mettre, intégrale ou pas. Et de redonner un second souffle à notre démocratie tant qu’il reste des électeurs. Ce ne sera pas facile. Les politiques français n’ont pas la même culture de la négociation et du compromis que leurs homologues européens. Mais si l’on veut sortir de cette étrange guerre civile qui s’installe sur les réseaux sociaux et les chaînes d’info, il va falloir s’y faire. La représentation nationale doit redevenir plus conforme aux aspirations des électeurs, et les hommes politiques trouver ou retrouver le chemin du dialogue.

On connaît les dangers de la proportionnelle. La quatrième République les a illustrés. Mais c’était il y a plus d’un demi-siècle. Entre-temps, les Allemands ou les Espagnols, et d’autres encore en Europe et ailleurs, nous ont montré qu’un système de représentation parlementaire proportionnelle pouvait être viable et parfois même diablement efficace. Alors ne perdons pas de temps, inventons dès maintenant des solutions nouvelles pour associer plus étroitement le peuple de France à l’action publique, pour mieux représenter aupour construire l’avenir avec tous, syndicats, associations, partis politiques, avant qu’à force de tout conflictualiser, on ait fini par détruire tout ce qui finalement ne marche pas si mal.

Un (troisième) tour a haut risque

Nous voici dans la phase d’approche finale, avant l’arrimage démocratique. Après deux campagnes présidentielles nourries surtout de polémiques et contestations anticipées de la légitimité du scrutin, et donc du vainqueur, et une campagne législative qu’on a cherché à présenter comme la session de rattrapage de l’élection précédente, le premier coup de gong sonnera à 20 heures dimanche soir. Certes, la messe ne sera pas encore dite, puisque nous ne connaîtrons que le pourcentage de voix obtenus par les différents blocs en compétition, c’est le second tour qui déterminera, avec le nombre de députés élus de chaque camp, la capacité à gouverner des aspirants à l’exercice du pouvoir, en commençant bien sûr par le président élu.
Mais le résultat du 12 juin pèsera lourd, très lourd. Il nous dira si le peuple de France a ou pas changé d’avis en quelques semaines. S’il préfère aujourd’hui voir mettre en œuvre le programme qu’il a rejeté au premier tour de l’élection présidentielle, celui de la France Insoumise. Formulée ainsi, l’hypothèse a quelque chose d’absurde. Mais c’est Jean-Luc Mélenchon et son camp qui l’ont voulu ainsi. En posant dès le lendemain du premier tour de la présidentielle l’équation de l’illégitimité du président («un président sans mandat»), et donc de l’élection elle-même, ils ont installé l’idée que les législatives étaient le véritable aboutissement du processus électoral. Que l’élection d’un président de la République était une formalité institutionnelle sans conséquence réelle, et que le véritable pouvoir de gouverner résultait des alliances constituées entre les partis politiques au moment des législatives. 

Parlementarisation à la hussarde

On pourra rétorquer que c’est devenu la logique des institutions depuis que les échéances présidentielle et législatives ont été confondues, les secondes arrivant dans le calendrier juste après la première. Mais cette modification de calendrier avait pour but d’éviter justement la cohabitation entre un Président d’un bord et une Assemblée nationale opposée à sa politique, situation que l’on avait connue précédemment lorsque les mandats étaient découplés. Les alliances et ralliements étaient dorénavant supposés se faire entre les deux tours de la présidentielle pour amener à l’Elysée le candidat le plus à même de créer un consensus de nature à lui garantir une majorité législative quelques semaines après son élection.

En acceptant, sans discuter ou presque, la logique, mais aussi la tutelle, de la France Insoumise, après la présidentielle perdue, socialistes, écologistes et communistes, ont changé la donne et apporté leur soutien à cette tentative de parlementarisation à la hussarde de la 5eme République. En s’alignant sur le programme de la France Insoumise -qu’ils avaient dénoncé au moins pour partie durant la campagne présidentielle- au point de renoncer le temps des législatives à certains de leurs propres engagements fondamentaux sur l’Europe ou le rapport à l’économie et aux institutions, et en acceptant de se ranger derrière un Mélenchon autoproclamé “premier ministre”, ils ont eux-mêmes créé cette situation de quitte ou double, en faisant un pari fou: préserver à n’importe quel prix quelques sièges de députés au risque de créer une crise institutionnelle aux conséquences imprévisibles.

Ce qui se résout en général dans un régime parlementaire par une recherche de compromis, d’équilibres, entre les différentes forces politiques, dans l’intérêt supérieur de la Nation, dans le cadre d’une cohabitation plus ou moins heureuse, se réglerait ici par la mise du président de la République au musée Grévin un mois après son élection, et la prise de tout le pouvoir par le nouveau chef coopté d’avance par l’ensemble des partis de sa coalition pour mettre en œuvre un programme, déjà rejeté par les électeurs, et que ses alliés n’ont même pas eu le loisir de négocier. Et cela, paradoxe des paradoxes, alors que le chef autoproclamé lui-même, qui vient d’être battu au premier tour de la présidentielle, sur son propre programme, n’a même pas osé se représenter aux électeurs pour ces législatives qui sont supposées “l’élire premier-ministre”!

Si l’on en croit les sondages, les chances de l’alliance mélenchonienne d’obtenir les 289 députés nécessaires pour imposer sa loi au Président de la République sont assez faibles. Et donc l’hypothèse de voir au lendemain du 19 juin tous les pouvoirs aux mains de partis qui au fond sont en désaccord sur l’essentiel -la place de la France dans le monde et l’Europe, mais aussi la gestion de l’économie, le rôle de l’Etat, ou encore le changement de République- reste peu probable. Mais la capacité de nuisance du processus mis en route par la France Insoumise avec la complicité active des dirigeants du PS, du PC et de EELV, reste très élevée. Si dimanche soir, du fait d’une abstention élevée, il se trouve une majorité relative d’électeurs pour soutenir le projet populiste, autoritaire, anti-européen, de Jean-Luc Mélenchon, projet que les autres partis de gauche avaient rejeté avant la présidentielle mais qu’ils font mine de soutenir aujourd’hui, nous entrerons dans une crise de régime. Que les électeurs choisissent majoritairement, fut-ce de quelques voix, la mise en œuvre d’un programme politique diamétralement opposé à celui que porte le président qu’ils ont élu le 24 avril dernier, créerait une situation inédite. Et l’arrivée éventuelle le 19 juin d’une majorité de députés soutenant le président élu, grâce à un mode de scrutin injuste, ne changerait rien au fond de la crise démocratique, mais la cristalliserait.

Conflictualisation à outrance

C’est dans la logique de la conflictualisation à outrance voulue par la France Insoumise et son leader: aboutir à la crise ultime de nature à faire imploser la 5eme République, comme prémisse à l’établissement d’une Nouvelle (?) République qu’ils appellent de leur vœux. Pourquoi pas? On peut toujours en accepter l’augure, en se disant que notre démocratie a bien besoin de retrouver des couleurs, que le caractère quasi-monarchique de l’exercice du pouvoir présidentiel en France est dépassé, que notre système électoral qui conduit à une sous-représentation systématique au Parlement de toutes les minorités, surtout depuis que les échéances présidentielle et législatives ont été confondues, est tout à fait indigne, que la place qui est faite aux corps intermédiaires et à la société civile dans la décision politique est tout à fait insuffisante, et qu’après tout… la crise à venir pourrait jouer le rôle d’accélérateur de changements nécessaires. Certes, mais à quel coût?

Faut-il pour rendre notre République plus juste en passer par l’implosion de notre système démocratique? Pour la rendre plus égalitaire risquer la ruine du pays? Faut-il pour rendre du pouvoir à la société civile commencer par rendre à l’Etat toutes les prérogatives cédées au fil du temps à la société civile en question? Faut-il, pour revenir sur un excès supposé du libéralisme économique, mettre en place la planification de toute l’activité économique par un groupe d’apparatchiks issus du parti dominant? Faut-il décréter une chasse aux riches sans merci, au risque de casser le développement économique du pays qui pourrait pourtant offrir les moyens nécessaires à une politique sociale plus audacieuse? Faut-il pour défendre le droit à l’autonomie de la Nation détruire le projet européen? La conflictualisation maximale de la vie politique est-elle notre seul horizon? Première réponse dimanche!

Ne tirez pas sur la Justice, nous sommes tous cachés derrière !

«On ne peut pas se cacher derrière la justice!» On peut considérer que c’est la phrase du jour, voire de la semaine, prononcée par François Ruffin, le député-candidat de la France Insoumise. Autrement dit, une décision de justice ne vaut pas grand chose face à la parole d’une victime. C’est aussi ce qu’explique Sandrine Rousseau l’ex-candidate à la primaire présidentielle écologiste, et candidate aux législatives investie par la nouvelle Union Populaire de la gauche, qui ne comprend pas que le gouvernement n’écarte pas Damien Abad mis en cause dans une affaire de viol classée sans suite par la justice. Le “principe de précaution”, nous dit-elle, devrait conduire à l’écarter du gouvernement, puisqu’une femme a témoigné contre lui.

On peut penser ce que l’on veut de Damien Abad et de la valeur ajoutée qu’il apporte ou apportera au gouvernement ou de l’opportunité de son débauchage. Ce “principe de précaution”, revendiqué par la militante écolo-féministe, s’appelle en réalité négation de l’état de droit. Comprenons nous bien. Qu’il faille favoriser la prise de parole des femmes dans les affaires de violences sexuelles pour leur permettre d’échapper à la pression de leurs agresseurs est une certitude. Que les mots d’accusation d’une femme contre un agresseur soit écoutés et respectés, par principe, est légitime et nécessaire… Jusqu’à une limite! Jusqu’au moment ou la justice, qui doit être saisie, se prononce et établisse les faits. Dans le cas de Damien Abad la justice a considéré, à deux reprises qu’il n’y avait pas lieu de donner une suite aux plaintes formulées contre lui. Damien Abad n’est donc à cette heure coupable d’aucun crime ou délit.

Et ce n’est pas une insulte faite aux femmes que de “se cacher derrière la justice”. C’est tout simplement un principe républicain de base. Seuls les juges ont dans nos sociétés le pouvoir de juger et condamner. Pas les organisations politiques, ni même les associations de militantes d’extrême-gauche, même pompeusement parées du titre d'”Observatoire des violences sexistes et sexuelles”. Le pilori n’entre pas dans la culture démocratique, la libération de la parole des femmes ne doit pas être confondue avec un droit à la délation.

Depuis février 2021, les parquets ont reçu la directive de leur ministre d’ouvrir une enquête à chaque dénonciation d’agression sexuelle contre des mineurs, même lorsque les faits dénoncés sont prescrits. Cela doit permettre de restaurer les victimes dans leurs droits à la reconnaissance, malgré la prescription, mais aussi de découvrir éventuellement des victimes pour lesquelles le délai de prescription ne serait pas écoulé. Mais même dans ce cadre, évidemment, les juges continuent à faire leur travail et à classer les dossiers qui ne semblent pas étayés. C’est ce que vient de faire le parquet de Paris à la suite du signalement concernant Damien Abad, qui lui était adressé par l’association créée en février dernier par les amies de Sandrine Rousseau. Le signalement ne permettait pas en effet aux juges d’identifier la victime et donc de prendre son témoignage.

Evidemment, l’anonymat ne favorise pas l’action publique. Or dans le cas d’espèce, la jeune femme qui se dit victime de Damien Abad refuse de dévoiler son identité. C’est donc à partir d’une affaire classée sans suite, et d’un témoignage anonyme, que la France Insoumise dénonce “le gouvernement de la honte”! Bien sûr la bonne foi n’est pas la denrée la plus fréquente sur les estrades des campagnes électorales, mais tout de même! Ne pourrait-on attendre de candidats à la députation (voire au gouvernement de la France, si l’on en croit les ambitions de Jean-Louis Mélenchon) qu’ils affichent un respect minimal de l’Etat de droit. Soit les militantes féministes qui crient au scandale sont persuadées de la culpabilité de Damien Abad, et il leur reste à convaincre la victime dont elles ont recueilli le témoignage de porter plainte, soit il faut passer à autre chose. La justice ne peut être rendue que par la confrontation des arguments. l’anonymat ne le permet pas.

On peut noter que cet argument de l’anonymat avait déjà été évoqué par les militantes de la France Insoumise dans le cas de Taha Bouhafs, le militant insoumis à qui l’investiture législative fut retirée, à la suite d’une mise en cause pour viol auprès de la commission interne du mouvement. Clémentine Autain, députée FI, expliquait alors que les victimes ne porteraient pas plainte pour ne pas alimenter “la campagne de haine raciste” de l’extrême-droite. Et la militante de prendre en exemple la réactivité de la commission interne de FI capable de rendre la justice en trois jours. Le hic, c’est que la commission ad-hoc n’est pas vraiment habilitée, même, peut-on espérer, dans le monde rêvé des mélenchonistes, à rendre la justice. Un viol est un crime, particulièrement dans le cas en question si l’on en croit les propos de cette même Clémentine Autain («Le signalement est d’une gravité que nous n’avons jamais rencontrée. On est bouleversés par ce qu’on a lu et entendu…») Aucune organisation politique ne peut prétendre soustraire ses militants à la justice. Militantes féministes connues, Clémentine Autain, Caroline De Haas ou Sandrine Rousseau, auraient dû tenter de convaincre les victimes de déposer plainte, et les accompagner dans leur démarche, au lieu d’approuver un choix du silence visant à protéger leur organisation politique des attaques.

Oui, définitivement oui, on peut, sinon se cacher, du moins se protéger derrière la justice, n’en déplaise à Monsieur Ruffin. Qui peut vouloir d’un monde dans lequel le “signalement” (version moderne de la délation) tient lieu de condamnation, où chaque organisation politique fait sa propre justice, où les décisions des juges valent moins qu’une mise en accusation anonyme, où la présomption d’innocence peut être piétinée à l’envi sur tous les plateaux télé?

Déni de jugement

Il était presque touchant Stanislas Guerini, délégué général de la République en Marche, dans sa défense de Jérôme Peyrat, l’un des candidats aux législatives investi par son parti: «C’est un honnête homme, je ne crois pas qu’il soit capable de violences sur les femmes… Il se soumettra au jugement des électeurs.» Le problème Monsieur Guerini, c’est que l’honnête homme en question a déjà été condamné par la justice pour violences conjugales. Certes, il a expliqué au procès qu’elle l’avait vraiment cherché, qu’elle avait jeté ses lunettes par la fenêtre de la voiture; certes les juges ne l’ont condamné qu’à une amende avec sursis; certes elle a aussi été condamnée pour avoir harcelé son ex-compagnon; certes ce n’était que… une grosse gifle (qui a quand même justifié 14 jours d’ITT)… Mais une violence conjugale est une violence conjugale! Et un jugement, un jugement! La question n’est pas de savoir si “l’honnête homme” est capable ou pas de violences sur les femmes. Il est tout simplement coupable de ce délit. Et n’aurait donc jamais dû être investi par le parti politique d’un président de la République qui a fait de la lutte contre les violences faites aux femmes une “grande cause” nationale.

Comment continuer à s’indigner des comportements quasi-sectaires de la France Insoumise qui considère qu’une procédure disciplinaire interne est plus pertinente qu’une plainte en justice s’agissant de violences sexuelles perpétrées par l’un de ses candidats, et qui tente de dissimuler les faits derrière une supposée “campagne raciste d’extrême-droite”, et se permettre dans le même temps d’en appeler au «jugement des électeurs» concernant des faits déjà jugés et condamnés par la justice? Non Monsieur Guerini, ce ne sont pas les électeurs qui jugent de la culpabilité des justiciables, fussent-ils députés. Le suffrage universel ne vaut aucune absolution! En revanche, le responsable d’un parti de gouvernement qui prétend nier un jugement de justice au prétexte que le justiciable, en son âme et conscience, lui parait «un honnête homme», ne mérite pas d’exercer les responsabilités qui lui ont été confiées.

PS: Finalement, Stanislas Guerini et Jérôme Peyrat se sont mis d’accord pour que celui-ci retire sa candidature. Le responsable de LaRem a précisé: «Je ne remets en aucun cas en cause une décision de justice qui mène un travail indépendant. Pour ne laisser aucune place à l’ambiguïté sur nos engagements, j’ai échangé avec Jérôme Peyrat ce jour et nous avons convenu ensemble qu’il retire sa candidature».

Accord de Nupes ou de dupes?

On a donc retrouvé une union de la Gauche! Comme en 36, comme en 81 ou en 97, nous expliquent les thuriféraires de la “Nupes” (Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale). Rien ne sera donc plus comme avant. Dès que le peuple aura élu “Mélenchon premier ministre” comme le proclament déjà les affiches de la nouvelle Union en question, tout va changer. Et hop, on change de République! Et bling, on prend l’argent des riches et on le distribue aux pauvres! Et clac, on arrête tous de travailler à 60 ans! Et crac, on désobéit aux traités européens. Et toc, on bloque les prix des denrées de base! Vous n’y croyez pas?… C’est parce que vous n’avez jamais «mis les pieds dans un hypermarché», et donc “vous ne connaissez pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui” nous expliquent en cœur l’écrivaine Annie Ernaux, thuriféraire de premier rang, et Clémence Guetté, la coordinatrice de la rédaction du programme de Jean-Luc Mélenchon, qui apparemment s’y connaissent en réalité sociale, ou en commerce de masse.

Bon! Impossible n’est pas français -comme dirait Eric Zemmour, qui lui a totalement disparu du paysage après son échec du premier tour de la présidentielle- mais on a quand même quelque peine à imaginer les électeurs inverser leur vote du mois d’avril pour porter au pouvoir en juin celui qu’ils avaient classé numéro 3 le mois dernier, afin de voir réaliser le programme dont ils ne voulaient pas au premier tour de la présidentielle. Et il n’est pas certain que l’ultrapersonnalisation de la campagne des législatives voulue par la France Insoumise et son patron soit la meilleure façon de provoquer l’impossible.

Un premier-ministre prédésigné

Dans sa reconstitution d’une Union de la Gauche, Jean-Luc Mélenchon n’a voulu laisser aucune chance à une autre hypothèse que celle de son accession au pouvoir total et absolu. La problématique qu’il a imposé à ses “partenaires” ne laisse aucun espace au doute. La présidentielle aurait selon lui conduit à l’Elysée «un président sans mandat», en quelque sorte virtuel, parce que mal élu, avec ses 28% du premier tour et sa majorité anti-Le Pen du second tour. Un troisième tour s’imposerait donc pour «purger les contradictions» qui ne l’ont pas été par la présidentielle. Et l’homme désigné pour la purge en question, c’est lui-même, car il a « une légitimité populaire suffisante pour pouvoir dignement représenter le pays », fort de ses… 22% de voix au premier tour. D’ailleurs il ne se présentera probablement pas lui-même aux législatives. Inutile! Discours un peu confus et contradictoire, et en tout cas assez peu républicain? Oui, sans doute. Les négociateurs de la Nupes ont bien voulu faire semblant d’y croire au moment de le rejoindre. Mais du coup, le corset dans lequel Mélenchon a voulu enfermer les élections législatives craque aux coutures.

Chez les écologistes, ce sont les fondateurs d’EELV, dont Daniel Cohn Bendit, qui dénoncent «une escroquerie»… reprochant à leurs amis écologistes pas moins que d’avoir «consacré une infamie sans nom, à rebours du seul horizon viable et désirable de l’humanité : la liberté». Pas grave c’est des boomers et des macronistes! Au Parti socialiste, ce sont les cadres historiques qui ruent dans les brancards, par exemple l’ancien premier-ministre Bernard Cazeneuve, qui quitte le parti. On s’en fiche, comme l’explique le député insoumis Alexis Corbière, «son départ aura autant d’effet que la disparition de l’horloge parlante (prévue pour cet été)». Et ce proche de Mélenchon en rajoute dans l’arrogance, en traitant Bernard Cazeneuve “d’ignorant et de tartuffe”. Pas très habile vis à vis d’un homme qui jouit sans doute encore d’une certaine estime dans l’électorat socialiste, et dont personne n’a oublié qu’il dut faire face à des actions terroristes sans précédent.

La part du lion

Car à la fin ce sont les électeurs qui décideront, dans chaque circonscription, en votant pour l’un ou l’autre des candidats. Comme prévu, la France Insoumise s’est taillé la part du lion, imposant ses candidats dans des circonscriptions où le mouvement était parfois inexistant, mais où leurs partenaires socialistes ou communistes bénéficiaient d’une bonne implantation locale. A Vénissieux par exemple, où le Parti communiste est chez lui depuis des décennies, et où Jean-Luc Mélenchon est arrivé premier au premier tour de la présidentielle, l’équipe de la France Insoumise a voulu imposer la candidature de Taha Bouhafs, militant politique faisant du journalisme sur les réseaux sociaux. Evidemment la maire de Vénissieux, Michèle Picard, qui s’imaginait déjà candidate dans son fief, a mal pris la chose. Au point que Fabien Roussel, le patron des communistes a dû réclamer une révision de l’accord qu’il avait signé trois jours plus tôt, en regrettant «que la France Insoumise investisse un candidat condamné pour injure raciale» (Taha Bouhafs a été condamné pour avoir traité une syndicaliste policière, Linda Kebbab «d’arabe de service»)! Même syndrome pour Olivier Faure le premier des socialistes, qui conteste l’investiture à Paris d’une insoumise, Danielle Simonnet, à la place d’une députée du PS Lamia El Aaraje, élue en juin 2021 -face à la même Danielle Simonnet- et soutiendra son éventuelle candidature, en violation de l’accord qu’il a lui-même signé! Il faut dire que dans le partage de l’hypothétique butin législatif, Jean-Luc Mélenchon n’a pas vraiment fait dans la finesse, prenant une part disproportionnée et imposant même dans les candidats éligibles sa compagne et son gendre, au grand dam des élus de terrain.

Qu’importe, l’accord est là! Mélenchon a réussi son passage en force, il a imposé son programme, et ses candidats dans 360 circonscriptions sur 577, laissant à ses “partenaires” la part congrue. Mais pour réaliser l’impossible, c’est à dire obtenir une majorité dans la future Assemblée nationale, il va falloir que la discipline joue pleinement à gauche, et que le réflexe du “Tout Sauf Mélenchon”, déjà brandi par les dépités de l’accord législatif, et en particulier par Jean Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du PS, qui considère qu’il s’agit d’un accord de dupes, ne perturbe pas trop les plans sur la comète du futur premier ministre auto-proclamé.

EELV a perdu un E !

Finalement, les Verts auront pris le PS de vitesse. Avec quelque avantage, on peut le supposer, puisqu’en matière de cuisine électorale, le premier arrivé est le premier servi. Contre une centaine de circonscriptions, les écologistes ont accepté d’adhérer au programme de Jean-Luc Mélenchon qui s’est autoproclammé futur premier ministre élu des Français. Il n’y a évidemment rien de scandaleux ou de honteux à conclure un accord de gouvernement. Ni même à à négocier les sièges de députés façon marchand de tapis. L’Union de la Gauche autour de François Mitterrand a été porteuse d’avancées sociales historiques, et les accords de désistement réciproque ont toujours permis de se répartir des sièges de députés, entre partis de gauche.

Mais le parallèle s’arrête là. Parce qu’en 1981 avec François Mitterrand, l’aventure commençait par un programme: les 110 propositions qui reprenaient une partie des éléments du programme commun de la gauche rompu en 1977, et qui, soumises au peuple français, avaient été validées par lui au suffrage universel lors de l’élection présidentielle. Dans l’accord d’aujourd’hui entre Insoumis et écologistes, en attendant PC et PS, le programme en question, celui de Jean-Luc Mélenchon, a été présenté aux électeurs il y a moins d’un mois… et rejeté par une majorité d’entre eux. Les législatives devenant ici session de rattrapage de la présidentielle.

La deuxième singularité de cet accord est la mise en scène qui l’a précédé. Avant même le second tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, défait au premier tour, s’était positionné comme un recours contre l’expression du suffrage universel qui allait renvoyer Emmanuel Macron à l’Elysée. “Elisez-moi premier ministre” demandait-il au corps électoral, en appelant à une union de la gauche autour de son programme, de son nom, et dans le rapport de forces issu du premier tour de la présidentielle. En clair, il disait à ses éventuels partenaires de gauche: venez à moi, sous mes conditions, ou l’histoire «vous jugera sévèrement”. Un véritable diktat à l’égard du PS, des écologistes et des communistes. Il a suffi de quelques heures aux écologistes pour avaler la pilule.

Et quelle pilule! S’ils ont obtenu que la France Insoumise accole le mot “écologiste” à la dénomination insoumise “Union Populaire”, en revanche les négociateurs d’EELV (Europe Ecologie Les Verts), ont dû accepter de laisser l’Europe au placard. Exit le fédéralisme européen, bonjour le populisme à la sauce Mélenchonienne. Bien nappé de tartufferie politicienne: l’accord précise en effet que la France n’a pas vocation à quitter l’Union européenne ou la zone euro, mais… qu’elle s’autoriserait, en cas de victoire de l’Union Populaire, à désobéir aux accords européens, “par exemple dans le domaine économique et budgétaire” précise le texte. Tout en interdisant bien sûr à la Hongrie ou à la Pologne par exemple la désobéissance aux accords concernant l’Etat de droit, et les libertés individuelles! Pas très crédible… C’est bien la marche arrière qu’enclenche EELV sur l’Europe.

C’est évidemment un virage historique pour les écologistes français. Mais il y a plus. Il y a le contexte de cet accord. La menace que fait planer Vladimir Poutine sur la paix en Europe. Le nécessaire soutien à l’Ukraine. L’indispensable cohésion avec le partenaire allemand pour faire avancer l’Union vers plus de synergie. Tous points sur lesquels les écologistes particulièrement actifs au niveau européen vont se retrouver en contradiction avec leur partenaire de la France Insoumise, dont le leader ne cache pas sa germanophobie, et sa préférence pour la recherche d’une alliance avec la Russie de Poutine. Il y a quelques dizaines de mois, au lendemain des élections européennes de 2019, Yannick Jadot, fort des 13,5% de voix d’EELV, plastronnait en annonçant l’imminente arrivée au pouvoir des Verts: “C’est maintenant notre tour!”

Il faudra attendre encore un peu, en se contentant des circonscriptions octroyées par la France Insoumise.

La drôle de «salade transitoire» du Parti socialiste

Le Parti socialiste survivra-t-il à cette année 2022? Pas facile à dire aujourd’hui. Mais après avoir connu 1) le fiasco de Benoît Hamon en 2017 (6,36% à la présidentielle… et puis s’en va ailleurs fonder son parti concurrent) 2) le mauvais aiguillage des européennes 2019 avec une tête de liste, Raphaël Glucksmann, venue d’ailleurs, (6,31%) 3) une élue locale -de Paris, il est vrai- persuadée d’avoir la taille présidentielle en 2022 (1,75%), le Parti socialiste semble bien capable, sous la houlette éclairée d’Olivier Faure, de finir de se saborder avant l’été, en se fondant pour les législatives dans une liste de gauche emmenée par Jean-Luc Mélenchon.

Le dernier à s’en rendre compte n’est pas son prédécesseur, Jean-Christophe Cambadélis, qui l’accuse de conduire leur parti à une véritable reddition sous le joug de Jean-Louis Mélenchon et sa France Insoumise. Un avis largement partagé par l’ancien président François Hollande qui ne mâche pas non plus ses mots et estime que cet accord, voulu par la direction actuelle du PS «ne se fera pas».

Alors, bien sûr pour relativiser ces critiques venues du sérail, on doit quand même rappeler que Jean-Christophe Cambadélis premier secrétaire du parti de 2014 à 2017 fut incapable de maintenir la cohésion du parti, et ne parvint pas à empêcher les “frondeurs” de saborder le quinquennat de François Hollande. Rappeler aussi que François Hollande qui s’indigne aujourd’hui de la décomposition du mouvement dont il fut lui aussi premier secrétaire pendant 10 ans, jusqu’en 2008, avant d’emporter la présidentielle de 2012, a conduit son parti dans un état tel -alors même que les socialistes détenaient alors tous les pouvoirs, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et au sénat, Mairie des grandes agglomérations- qu’il n’osa même pas se présenter à sa propre succession en 2017. Olivier Faure aurait beau jeu de leur rétorquer que le parti dont il a hérité en 2017 était déjà bien moribond.

Mais tout de même, on peut s’étonner de l’empressement de celui-ci à répondre favorablement aux injonctions de la France Insoumise, et de sa précipitation à négocier quelques strapontins sur une liste de campagne législative dont l’affiche, déjà imprimée, annonce: “Jean-Luc Mélenchon premier ministre”! Le patron de la France Insoumise n’a pas fait dans la délicatesse. En annonçant qu’une liste d’union ne pourrait se faire que sur la base de son programme, dans les proportions des résultats de la présidentielle -c’est à dire du 1 contre 10 pour le Parti socialiste- et uniquement sous son appellation “Union Populaire”, il a invité ses éventuels partenaires à venir à Canossa. Frustré d’avoir une troisième fois échoué au premier tour de la présidentielle, il a voulu manifestement humilier ceux qui par leur présence à gauche l’ont empêché de vaincre: socialistes, communistes et écologistes.

Notons d’abord que ce calcul pourrait s’avérer contreproductif. Même si les responsables politiques des partis en question acceptent in fine l’humiliation pour sauver ce qui peut l’être de leur grandeur passée, leurs électeurs risquent en revanche de le prendre différemment, et de ne pas suivre les consignes de votes le doigt sur la couture du pantalon, s’ils les jugent humiliantes ou contraires à leurs convictions. Et au delà de l’humiliation elle-même, ou du faible rapport en siège que propose la France Insoumise à ses éventuels alliés – «37 sièges, même pas de quoi avoir un financement public» gronde Cambadélis- il y a évidemment quelques problèmes de fond, de convictions.

Primo, l’Europe. Les Insoumis ont inventé un concept: la désobéissance européenne. En gros on ne respecte que les accords européens qui conviennent à Mélenchon, et on renégocie les autres. Comment? Il “suffira” dans ce cas de convaincre les 26 autres membres de revenir eux-aussi sur leur signature. On peut déjà deviner l’issue du processus: une mise en retrait de l’Union européenne. Idem pour l’Otan, l’obsession anti-américaine de Mélenchon conduirait inévitablement, dans le cas où LFI serait aux commandes, à une sortie de l’Otan au profit d’un rapprochement avec la Russie de Poutine, auquel on aurait entre temps abandonné l’Ukraine à qui l’on retirerait les moyens de se défendre, voire la Moldavie.

Deuxio, les institutions. La France Insoumise nous annonce l’avènement de la VIème République avec son Référendum d’initiative citoyenne, nous explique par la voix d’Alexis Corbières que le choix du Premier ministre par le président élu au suffrage universel, comme le prévoit la constitution, est le “fait du prince”. Quant à Clémentine Autain, députée LFI, elles nous annonce que si on ne parvient pas à prendre le pouvoir dans les urnes aux législatives, comme prévu, « on ira le chercher dans la rue! » On est là bien loin du programme d’Anne Hidalgo.

Ajoutons les promesses économiques de la France Insoumise, et leur coût exorbitant selon les estimations financières de l’Institut Montaigne (plus de 200 milliards d’euros), le retour à la retraite à 60 ans à rebours des politiques menées par tous les pays développés, l’annonce de l’annulation d’une partie de la dette… Qu’importent toutes ces divergences entre les programmes des deux partis… la direction du Parti socialiste amenée par Olivier Faure semble prête à tout pour parvenir à un accord. Jusqu’à la précipitation! Ce vendredi la direction du PS a réussi en 3 heures de temps à annoncer un accord avec les Insoumis puis à infirmer cet accord, en précisant que les négociations n’étaient pas terminées… Avant de préciser dans la foulée que les négociations étaient suspendues faute de garanties sur l’absence de visées hégémoniques de la France Insoumise.

Il faut dire que Olivier Faure peine à faire le consensus autour de lui. Les “éléphants”, comme on appelle les poids lourds du PS, sont vent debout, ou mutiques. Carole Delga la puissante patronne de la région Occitanie a présenté ses candidats PS dans le Tarn, sans attendre un accord national, et en citant Pierre Mendes-France: « La morale en politique interdit que stratégie et convictions divergent, fut ce pour des motifs d’opportunité transitoire »… Avant d’y ajouter une sentence de son cru: « J’ai vendu des salades au marché pour payer mes études… à mes concitoyens je ne vends pas de salades »

Une victoire malgré tout, mais pour quoi faire?

En quelques heures l’analyse dominante s’est imposée sur tous les plateaux télé: Emmanuel Macron vient de connaître un nouvel échec cuisant! Après avoir été élu “par effraction” en 2017, l’homme incontestablement “le plus détesté” des Français, champion de “l’arrogance et du mépris”, a réussi à devenir le président “le plus mal élu de la 5ème République”! Bref, pas de quoi pavoiser! A l’inverse, Marine Le Pen est en pleine progression, avec près de 42% à son 3ème échec, ce qui constitue un défaite sans appel… pour le président sortant. Sans parler de Jean-Luc Mélenchon, enfin parvenu au centre de l’échiquier politique, à la faveur de sa troisième défaite à la présidentielle, à cause de la politique menée par… Emmanuel Macron.

Il y a évidemment beaucoup à dire sur le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Sur sa façon de s’égarer parfois, à l’issue de raisonnements pas toujours accessibles au commun, à prendre quelques mesures extrêmement impopulaires, et dont l’utilité ne paraissait pas flagrante. Sur son incapacité -certes partagée avec d’autres- à associer les corps intermédiaires à son exercice du pouvoir. Sa réticence à la négociation. Sur son recul devant l’indispensable modification du mode de scrutin législatif, qui aurait été possible, pour autant qu’il renonce à en faire une réforme constitutionnelle. Sur d’autres points encore… la critique étant facile à l’issue de l’exercice. Mais tout de même! Nous sommes sans doute le seul pays du monde où une victoire à l’élection présidentielle puisse être unanimement, ou presque, traitée comme une défaite. La seule démocratie, où l’on remette en question la légitimité du suffrage universel, dans la seconde qui suit le vote du peuple souverain. Avant même la communication du résultat, certains commentateurs prévenaient déjà qu’en raison de l’abstention le président élu aurait un déficit de légitimité!

Clarifions les choses. Douze candidats étaient présents au premier tour de l’élection présidentielle. Personne n’a été empêché de voter. C’est donc bien le peuple qui a choisi! Qu’il ait choisi de voter ou de s’abstenir, c’est son choix. Qu’il ait choisi de voter à 42% au second tour pour l’extrême-droite est regrettable, mais c’est la démocratie. Qu’une partie des électeurs aient voté “par défaut” est certain, mais c’est leur choix. C’est le principe même du scrutin à deux tours. Au premier tour on choisit celui dont on se sent le plus proche, au second on élimine celui qu’on craint le plus. Tout cela ne change rien à la légitimité de celui qui est choisi par le suffrage universel. Et l’on peut encore moins invoquer l’inconsistance ou l’impréparation de tel ou telle candidat ou candidate du premier tour, pour contester le choix des électeurs.

Certes Macron n’est élu qu’avec 38,5 % des inscrits au second tour contre 43,6 % en 2017. Mais Hollande ou Sarkozy avaient fait à peine mieux (39,1% pour le premier 42,17% pour le second). Quand à son score de premier tour, il était de 20% des inscrits en 2022, contre 22,3 pour Hollande en 2012 mais seulement 13,75% pour Chirac au premier tour de 2002. Donc ce n’est certes pas brillant, mais ce n’est pas non plus un déni de démocratie, comme certains mauvais perdants essayent de nous en convaincre. Il reste in fine un président réélu aussi légitime que l’est le suffrage universel. Celui que les Français ont choisi, comme les autres avant lui.

Et l’on aurait beau jeu de rappeler aux mauvais perdants du jour qui se sont empressés de dénoncer le manque de légitimité du nouveau président que Jean-Luc Mélenchon a été élu député à Marseille par 20% des inscrits au second tour après avoir rassemblé au premier tour 14% des électeurs… ou que Marine Le Pen, a obtenu au second tour à Hénin Beaumont 29% des inscrits. Ils sont tout aussi députés que Macron est président.

Alors bien sûr, Emmanuel Macron ne pourra pas compter sur une seule minute d’état de grâce. Ses nombreux opposants vont tenter de le déstabiliser dès le première minute de son nouveau quinquennat afin d’emporter ce qu’ils qualifient de “3eme tour”, et qui est tout simplement une autre élection. “Elisez-moi premier ministre” clame celui qui est toujours persuadé de son destin national, malgré les échecs successifs.

Les élections législatives seront effectivement décisives. Parce que, si les oppositions l’emportent elles pourraient imposer la cohabitation dont elles rêvent, et défaire ainsi le résultat de la présidentielle. A condition que l’un des blocs d’opposition, France Insoumise ou Front National, l’emporte largement sur la majorité présidentielle, et sur son rival. Ce n’est pas impossible, mais sans doute pas le plus probable. De façon plus conforme à l’habitude, le mode de scrutin législatif pourrait simplement conduire à une reconduction d’un bloc largement majoritaire soutenant le président, avec le risque de retrouver l’Emmanuel Macron du quinquennat précédent, gouvernant à son envi, avec l’appui d’une majorité absolue au parlement acquise à sa cause.

Si c’était le cas, comme le suggèrent les premiers sondages sur les législatives, les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets. Le sentiment de déconnexion entre le pouvoir et la vie réelle, qui a mené à des manifestations sans précédents ces dernières années, et à un vote protestataire massif, avec une très forte progression des extrêmes, pourraient s’aggraver encore et conduire à cette prise de pouvoir de l’Extrême-droite que l’on a finalement évité les 10 et 24 avril. Il faut refonder, revivifier, notre vie démocratique. Cela suppose pour le Président de ne pas se satisfaire de sa propre capacité à réformer, mais bien de rechercher les voies pour recréer du consensus dans la société. Sans un minimum de consentement public, les réformes les plus audacieuses ou les plus utiles resteront lettres mortes. Cela passe par la remise en majesté de la négociation qui est au fondement de notre consensus social. Avec les corps intermédiaires, mais aussi les adversaires politiques du moment, ou d’hier. Certes pour négocier, il faut être au moins deux, mais il appartient à celui qui détient le pouvoir de créer les conditions de la négociation.

La première de ces conditions sera sans doute le changement de mode de scrutin. Il faut introduire, avec les amendements nécessaires, la proportionnelle aux élections législatives. Pour que la représentation des courants politiques à l’Assemblée Nationale reflète leur poids dans la société. C’est une condition pour que le sentiment de spoliation régresse. Dans son discours du 24 avril Emmanuel Macron a promis de gouverner différemment, « l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux ». L’intention est louable, elle montre qu’il a pris conscience du fait que la simple prolongation de son mandat précédent conduirait à une impasse. Il reste à donner du contenu aux mots. Et cela commence maintenant.

Qu’a-t-il manqué à Mélenchon ?

C’est ce qu’on peut appeler une sortie en beauté. A 71 ans, à sa troisième tentative, Jean-Luc Mélenchon termine sa très longue carrière politique sur un résultat inespéré. 22% des voix. A quelques centaines de milliers de voix près, il aurait été au second tour, face à Emmanuel Macron. Prêt à ce duel dont il avait rêvé. On y a même cru pendant quelques heures dimanche soir, à la France Insoumise, lorsque les estimations semblaient se resserrer. Les instituts de sondages avaient vu sa progression mais pas mesuré son ampleur.

C’est incontestablement à lui-même qu’il doit d’abord ce bon résultat. Tribun brillant, homme de culture, Jean-Luc Mélenchon a su exploiter au mieux l’effondrement du reste de la gauche. La petite musique du vote utile a fait son effet. Alors qu’Anne Hidalgo s’enfonçait un peu plus à chacune de ses prestations, que Yannick Jadot paraissait totalement prisonnier du carcan de son entourage, peu à peu le leader de la France Insoumise est apparu comme le seul vote de gauche susceptible de faire échec à l’extrême-droite. Le programme était là, avec ses excès, son petit côté désuet -la planification plus les sovkhozes… écologistes- son anti-américanisme -quitter l’Otan pour faire alliance avec la Russie- sa détestation affichée des riches -“ils auraient tort de s’enfuir car je les rattraperai”… Il avait bénéficié du soutien de l’ange tutélaire de la pensée de gauche, Christiane Taubira, mais aussi de la plus versatile des personnalités socialistes, Ségolène Royal, ceci compensant peut-être cela (?). Bref, il avait tout pour gagner, mais il a raté la marche d’un souffle. Alors du côté de la France Insoumise, on cherche à savoir pourquoi cela n’a pas marché.

Premier coupable clairement désigné avant même le scrutin: Fabien Roussel. Le communiste qui a refusé de rentrer dans le rang pour soutenir le vote utile. Certes ses 2,3% pèsent peu, mais ils auraient pu propulser Mélenchon au second tour. En 2017, lorsque le Parti communiste avait décidé de soutenir Emmanuel Macron contre Marine Le Pen, alors que lui-même évitait de se prononcer, le patron de la France Insoumise avait cédé à l’un de ces accès de violence dont il est coutumier: “vous êtes la mort et le néant” avait-il écrit au premier secrétaire du PC de l’époque. En 2022, Jean-Luc Mélenchon, s’est contenu. Il a laissé ses militants dire à Roussel ses quatre vérités, et s’est gardé de toute surenchère. Il faut dire que Fabien Roussel avait affiché durant la campagne sa différence, sur le nucléaire, sur la laïcité, sur la sécurité par exemple, mais aussi sur la bonne bouffe, au point de ne plus sembler soluble dans le programme de la France Insoumise.

Non, on ne peut mettre l’échec sur le dos des communistes. En revanche, les sociologues nous apportent une réponse qui depuis 48 heures fait flores sur les réseaux sociaux. Si Mélenchon n’a pas gagné c’est à cause des “boomers”. 39% des plus de 65 ans ont voté pour le président sortant (contre 16% pour Mélenchon) tandis que 33% des 18-34 ans votaient pour le candidat de la France Insoumise (contre 17% pour Macron). Conclusion: ceux qui ont voté pour Macron sont des riches retraités égoïstes, qui ont bien profité de la vie, et qui se fichent royalement de ce que subiront les jeunes générations, à cause de la politique menée par leur champion. Un peu simpliste? Oui, bien sûr. A tous les scrutins les votes de rupture sont plus souvent le fait des jeunes, que des plus âgés. Mais chez les Insoumis on va plus loin. Et on fait mine de s’interroger sur la légitimité des retraités à donner leur avis sur l’âge de la retraite. La CGT de la caisse nationale d’assurance maladie par exemple s’interroge: “Et si on dissociait le vote des retraités des décisions qui touchent le monde du travail…” Leur voix ne compterait plus dès lors que le monde du travail est concerné? Les retraités interdits d’urnes? Absurde, évidemment.

En fait cette petite musique est la version paranoïaque du “c’était mieux avant”. Les personnes de plus de 65 ans auraient profité d’avantages sociaux qu’ils refuseraient aujourd’hui à leurs enfants. Ils auraient connu l’argent facile, les études tranquilles, le travail de l’autre côté de la rue, la convivialité sans contraintes… et laisseraient aux jeunes un monde d’endettement, de parcoursup, de chômage, d’uberisation, de pandémie… Les plus âgés auraient en outre profité de la protection d’Emmanuel Macron pendant la pandémie -au détriment de la jeunesse privée de sorties, pénalisée par la disparition temporaire des petits boulots- et voteraient donc en retour pour un candidat à la présidentielle qui veut porter l’âge de la retraite -des plus jeunes- à 65 ans! Bref, haro sur les vieux! Certes la révolte des ados contre leurs aînés n’est pas une nouveauté de l’époque. La génération précédente, celle des boomers justement, avait appris que pour s’épanouir il fallait, symboliquement, tuer le père. Mais là, il ne s’agit plus de psychanalyse. Des sociologues et des économistes théorisent cette rupture générationnelle. Les jeunes n’auraient jamais été si malheureux, tandis que les vieux pèteraient dans la soie. Excessif? Bien sûr. Les vieux auraient beau jeu de rappeler qu’ils ont connu le service militaire, voire la guerre en Algérie, et l’inflation à 13%, et pas les repas d’étudiants à 1 euro, et le Sida… Mais cela ne ferait pas vraiment avancer le schmilblick… Peut-être la raison du manque à gagner de Jean-Luc Mélenchon, s’appelle aussi Mélenchon: le “bruit et la fureur”, les coups de gueule et la violence verbale, la volonté de “tout conflictualiser”, ses positions caricaturales contre l’Allemagne ou pour ses amis autoritaires d’Amérique latine, son soutien inconsidéré à la Russie de Poutine… tous emportements de nature à séduire plus surement une jeunesse révoltée, que les générations plus apaisées.