Charivari…

C’était prévisible! L’unité nationale après l’assassinat du professeur Samuel Paty a fait long feu. Et le retour de flamme haineuse est d’une rare violence. C’est l’essayiste Pascal Bruckner, qui n’en est pas à sa première déclaration outrancière, qui accuse sur un plateau de télévision la militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo d’avoir “armé les bras des tueurs de Charlie Hebdo”, ou l’ancien premier ministre Manuel Valls reprochant à Jean-Luc Mélenchon sa “très grande complicité” dans ces assassinats. Ce sont les militants de la France Insoumise qui font semblant de ne pas comprendre que le combat contre l’islam politique n’est pas un combat contre les pratiquants de la religion musulmane et accusent le gouvernement de mener une politique “d’extrême-droite”. C’est le ministre de l’intérieur qui se lance dans une bataille pour le moins ambigüe et en en tout cas hors de propos -à moins qu’il ne s’agisse de sa participation à un jeu de rôles stupide dont le maître du jeu serait à l’Elysée ?- sur la présence des rayons hallal ou casher dans les supermarchés, quand toutes les énergies devraient être concentrées sur le combat contre le radicalisme islamiste. Ce sont les appels au “soulèvement” des musulmans du président de l’association “humanitaire” Barakacity, menacée de dissolution.

Comme d’habitude, les plateaux des chaînes “d’information” en continu, mettent leurs porte-voix à disposition des plus haineux. Et les injures volent: les “islamophobes” voire “racistes” répondent aux “islamo-gauchistes”. C’est précisément tout ce que l’on pouvait craindre qui est en train de se produire. Les uns seraient “complices” de fait de l’extrême-droite, quand les autres “feraient le jeu” des terroristes… Heureusement, dans ce tumulte quelques rares havres de paix et d’intelligence demeurent. Comme ce débat sur le plateau de l’émission “C’est à vous” de France5, entre l’imame Kahina Bahloul et la rabbine Delphine Horvilleur, échangeant sur leur situation de femme dans leur religion respective.

Si les actions gouvernementales pour réduire le poids de l’islam politique, et pourchasser les fauteurs de violence sont nécessaires, c’est évidemment par le dialogue et l’intelligence que l’on fera progressivement évoluer les choses. Que l’on fera retomber cette fièvre autour de la religion, qui tue des innocents, et pourrit le climat démocratique. Et la première preuve d’intelligence serait de ranger les anathèmes au placard des mauvaises idées. Le terme “islamo-gauchisme”, par exemple, ne veut rien dire. Il n’a rien à faire dans le débat public. Il n’y a rien de commun entre l’islam politique et l’extrême-gauche. Il y a simplement des attitudes de certains militants de gauche, extrême ou pas, dont on peut estimer qu’elles font parfois le jeu des islamistes. Qu’elles les renforcent dans leurs positions. Par naïveté parfois, souvent par souci d’être du côté des minorités, en l’occurrence les pratiquants de la religion musulmane, qui seraient ostracisés. Les choses peuvent être désignées ainsi sans chercher à créer une catégorie infamante dans laquelle ranger ces prises de position, que l’on est en droit d’approuver ou de contester. A l’inverse, on peut constater que certains discours ou attitudes de la majorité au pouvoir, certaines injonctions de la droite, à propos des rayons hallal des supermarchés par exemple ou encore du port du voile dans l’espace public, apportent de l’eau aux moulins à haine de l’extrême-droite, sans pour autant ranger automatiquement ceux qui les portent dans la catégorie “fascistes”.

Vœu pieux que tout cela? Peut-être! Il est peut-être déjà trop tard pour que le débat politique s’apaise. Les réseaux sociaux et la télévision H24 ont peut-être créé un effet-cliquet qui interdit le retour en arrière. La recherche systématique d’audience à tout prix -et donc principalement par le scandale- des chaînes de télévision, a peut-être créé un point de non-retour. On le voit avec l’autre débat scandaleux du moment, celui qui concerne le coronavirus. Là encore seules les paroles outrancières trouvent un écho, les discours mesurés n’ont pas droit de cité, tout le monde sait tout, et accuse les autres de favoriser l’épidémie et donc d’être indirectement responsable des décès, qui par incompétence, ou souci exclusif de l’économie, qui par irresponsabilité ou hédonisme. Et les réseaux sociaux amplifient tout ça rendant le débat inaudible et les véritables informations incompréhensibles. Résultat de ce charivari: les mesures de prévention, auxquelles les gens ne croient plus, sont moins respectées, l’épidémie progresse ou rebondit, ou repart, ou connait une deuxième vague ou… peu importent les termes.

Face à ce désordre du débat public, certains préconisent des mesures de régulation. Des interventions vigoureuses du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour rappeler les journalistes à leur devoir, mais tout le monde a pu apprécier la nature inconsistante voire ectoplasmique de l’institution. Ou/et un durcissement des règles de contrôle des contenus sur réseaux sociaux. Mais comment demander aux géants numériques Facebook ou Twitter d’assurer un véritable contrôle sur les contenus qu’ils diffusent en langue française? Même un éditeur de métier comme Mediapart refuse d’assumer la responsabilité des contenus qu’il publie sur ses blogs, sous son logo… Comment exiger d’une société informatique américaine plus de responsabilité sur les innombrables contenus mis en ligne sur leurs plateformes ?

Alors il reste à refaire un vœu pieux. En espérant qu’il ne le reste pas. Qu’émergent, que renaissent, ou se réaffirment, au milieu du flot quotidien audio-visuel et numérique qui nous submerge, des ilots médiatiques à la façon de ce “C’est à vous” du 22 octobre, où la priorité ne va pas au plus scandaleux, où le buzz n’est pas une religion, où (re)nait le souci du contrôle de l’exactitude des faits, où informer redevient un métier à part entière, avec ses règles, sa déontologie, ses exigences… Où l’on valorise la modération et le dialogue plutôt que la polémique et la diatribe… Des havres d’information impartiale, d’échange constructif, vers lesquels peu à peu le public soucieux de s’informer sérieusement pourrait s’orienter… en délaissant les machines à faire du buzz.

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