Nos libertés en péril?

Alors dictature ou pas? C’est la question à la mode qui agite les réseaux sociaux comme les médias. Sommes-nous en train de basculer dans un genre de dictature rampante, qui conduirait le pouvoir à nous confisquer peu à peu nos libertés, à nous priver du droit d’expression, à nous couper de l’accès à la culture, au nom tantôt de la menace sanitaire, tantôt des violences hebdomadaires de la rue, tantôt de la menace terroriste? Et l’on voit se multiplier les points de vue de gens généralement très intelligents et cultivés, professeurs de ceci ou chercheurs en cela, journalistes, médecins ou saltimbanques, dénonçant tout bonnement un Etat policier, voire un retour du fascisme!

Un bâillon pas très serré !

Premier sujet d’inquiétude partagé sur les médias, on tente de “bâillonner la presse” comme s’en plaint le journaliste Jean Quatremer dans Libération. A l’origine de l’accusation de Libé, le fait que lors d’une conférence de presse virtuelle d’Emmanuel Macron à Bruxelles, le nombre de questions des journalistes ait été limité à trois. C’est effectivement peu. Mais un rappel sémantique s’impose. “Baillonner” quelqu’un c’est l’empêcher de parler. Evidemment, Jean Quatremer a pu s’épancher dans les colonnes de son journal pour exprimer sa frustration de n’avoir pu poser lui-même les questions essentielles qu’il avait préparé pour le président français. Personne n’a essayé de le censurer, c’est bien là l’essentiel! Les journalistes peuvent s’exprimer auprès de leurs lecteurs et auditeurs autant qu’ils le souhaitent, informer, analyser, commenter… le plus souvent, en ce qui concerne Libération, à l’encontre du gouvernement. N’est-ce pas ce qu’on appelle la liberté de la presse? Et c’est bien qu’elle puisse s’exercer sans contrainte. On peut bien sûr regretter que Monsieur Quatremer n’ait pas la possibilité de poser la question qu’il souhaite, au moment où il le souhaite, au Président de la République, mais cela nous semblera plus un crime de lèse Quatremer, que de lèse liberté de la presse.

La société française connaît aujourd’hui une transparence en matière d’information sans précédent. Tout le monde, ou presque, peut accéder à un plateau télé ou aux colonnes d’un journal pour y défendre le point de vue de son choix, sans avoir à se soumettre à aucune exigence de respect de l’exactitude des faits. Les hommes et femmes politiques défilent sur les plateaux pour y répondre aux questions rarement complaisantes des journalistes et animateurs qui ne vérifient aucunes de leurs réponses. C’est open bar sur tous les plateaux, les chroniqueurs de tout poil sont en roue libre… Non, la presse n’est pas bâillonnée! Et ce n’est pas à Libé qu’on rappellera que le cérémonial des conférences de presse, qui sont de véritables fabriques de langue de bois, est bien loin d’être l’alpha et l’omega de la recherche d’informations.

Le flou de la loi Sécurité Globale

Oui mais il y a l’article 24! Venons y! Des milliers de personnes ont manifesté pour s’en inquiéter… Est-ce que l’article en question, qui a été pour l’instant gelé pour réécriture, et ne devrait donc pas figurer tel quel dans la version finale de la loi sécurité globale, porte atteinte à la liberté d’informer?

Dans son intention, on ne peut pas le dire: vouloir sanctionner d’une lourde peine le fait de désigner sur internet des policiers à la vindicte publique n’est pas forcément l’expression d’une volonté de restreindre la liberté de la presse. Dans ses effets, on peut le craindre. La peur de la nouvelle sanction pourrait pousser les rédactions à flouter les photos de policiers pour éviter tout problème. Comme on floute les casseurs, pour éviter qu’ils soient reconnus. Dans un cas comme dans l’autre, cette retenue ne parait pas de nature à empêcher la manifestation de la vérité quelle qu’elle soit. Le problème n’est sans doute donc pas dans le texte de loi, qui paraît surtout totalement inutile dans la mesure où il existe déjà dans notre code pénal tous les éléments nécessaires pour sanctionner la volonté de nuire à autrui en général et donc à la police en particulier.

Le problème est celui du déroulement des manifestations ces derniers mois. De la présence de groupes de journalistes auto proclamés, qui s’insèrent dans les manifestations les plus violentes, avec leur téléphone portable ou leurs caméras, sensées leur garantir une immunité vis à vis des violences émanant de policiers, et qui filment à bout touchant les forces de l’ordre pour arriver à décrocher la séquence de violence qui déclenchera l’émotion anti-policière sur les réseaux sociaux, et fera le maximum de buzz. Pour le plus grand bonheur des black blocs et autres casseurs qui s’installent maintenant dans chaque manifestation, et profitent de cette “video-intimidation” de la police pour se livrer à leurs activités destructrices devenues hebdomadaires depuis le début de la crise des gilets jaunes.

Qu’on se comprenne bien, les violences émanant des forces de l’ordre existent. Le choix de confier pour partie le maintien de l’ordre aux policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) qui vivent souvent leur métier dans un climat de guerre civile, celui qui règne dans certaines banlieues entre eux et les délinquants, comme l’illustre le film “Les Misérables”, est évidemment générateur de violences. Le maintien de l’ordre et la lutte contre la criminalité sont deux missions de la police tout à fait différentes. Qui n’exigent pas les mêmes attitudes, les mêmes comportements, ni sans doute la même formation. Et il semble bien que notre police nationale pêche au niveau de la formation. Tout cela nécessite sans doute une remise à plat. Les violences à l’encontre des manifestants existent, en France, comme dans d’autres pays, et elles sont condamnables ici comme ailleurs. On observera toutefois que peu de pays ont connu la succession de manifestations violentes à laquelle les forces de l’ordre françaises ont eu à faire face ces deux dernières années.

Question connexe, mais de première importance: les violences exercées à l’encontre des manifestants ont elles remis en question le droit de manifester en France, et donc porté atteinte à une liberté fondamentale? La réponse est dans le nombre record de cortèges revendicatifs, ou présumés tels, enregistrés sur le territoire ces derniers mois…

Un droit d’asile menacé?

Si l’on en croit les innombrables “lanceurs d’alerte”, la dérive autoritaire du pouvoir ne se traduirait pas qu’à travers son comportement à l’égard de la presse ou la rudesse de ses forces de police, mais aussi à travers son attitude discriminatoire à l’égard des minorités du pays. Cela concerne d’une part les migrants, à qui la République refuserait obstinément un droit à l’intégration, et les musulmans que l’on persécuterait au nom de la lutte contre le terrorisme.

Arrêtons nous quelques minutes sur la question migratoire. On a tous vu ces tentes place de la République à Paris, évacuées sans ménagement par les forces de l’ordre, il y a quelques semaines. Et on s’est évidemment senti mal à l’aise. Doublement mal à l’aise. D’abord parce qu’on ne peut évidemment se satisfaire de voir maltraiter de pauvres gens, dont le seul tort est d’avoir fui la persécution ou la misère dans leur pays pour s’inventer un improbable ailleurs plus réconfortant. Ensuite parce que l’utilisation de leur détresse par des militants associatifs menant un combat politique qui les dépasse complètement, était tout aussi indigne. Installer des migrants sans abris sous des tentes place de la République en sachant évidemment que la police interviendrait pour les évacuer, et en espérant l’incident à filmer qui permettrait de populariser un combat militant, avait plus avoir avec l’agit-prop qu’avec la défense des plus faibles.

Au delà de l’agitation, reste un problème de fond non réglé. Comment concilier notre devoir d’asile avec les limites de nos capacités d’intégration? Comment tolérer que des gens, dont l’aspiration au droit d’asile a été pris en compte dans le cadre d’une procédure en cours, soient abandonnés à la rue? Tout examen d’un dossier de demande d’asile ne devrait-il pas être assorti d’une offre d’abri pour la durée de la procédure? Mais aussi comment concilier la lenteur protectrice de nos procédures judiciaires, et la nécessité d’apporter une réponse rapide à ces gens qui demandent à refaire leur vie chez nous? Après deux ou trois ans de survie sur le territoire français, de décision de justice en recours, peut-on encore mettre un migrant de force dans un avion? Peut-on lui interdire de travailler pendant cette période d’attente, alors qu’on lui permet, et c’est tant mieux, d’envoyer ses enfants à l’école? Et le champ des interrogations ne s’arrête pas au traitement du droit d’asile: comment traiter ceux qui viennent sur notre territoire non pas pour y rester mais dans le seul but de rejoindre une Grande-Bretagne qui ne veut pas d’eux?

Toutes ces questions sont légitimes, demandent des réponses, bien difficiles à élaborer, posent des problèmes humains et moraux, conduisent à nous interroger sur la balance égoïsme/humanisme… mais aucune ne permet pour l’heure de conclure que nous avons définitivement perdu de vue la lumière, et que notre pays s’enfonce dans les ténèbres de l’intolérance et de la xénophobie.

Oui mais, sur le chapitre de la xénophobie, l’affaire de la loi sur le séparatisme pose un vrai problème, nous disent les militants d’une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. Qu’en est-il? Là encore on crie au loup de façon préventive puisque la loi n’est pas connue dans ses détails. Qu’en savons-nous, et cela augure-t-il d’un virage à l’extrême-droite du pouvoir?

Libertés restreintes pour les islamistes?

L’objectif affiché du pouvoir sur cette question est de priver d’oxygène ceux qui utilisent la religion musulmane pour pousser une partie de la communauté française à rejeter les lois de la République, qui selon eux ne feraient pas suffisamment la place à celles de l’Islam. D’empêcher les islamistes qui prêchent la haine et le rejet des principes qui fondent notre République d’avoir pignon sur rue, et de bénéficier de la bienveillance de la Nation. De bloquer également les interventions de pays étrangers, qui par leurs financement d’activités religieuses sur notre territoire, assurent la promotion de l’intolérance islamiste. De s’assurer que tous les enfants de France puissent bénéficier de l’école publique dont le rôle est de former des citoyens, quelle que soit leur religion ou leur absence de religion. De protéger l’intégrité physique et morale des enfants de la Nation, indépendamment des choix religieux de leurs parents. De lutter sans merci contre ceux qui considèrent qu’une opinion religieuse peut légitimement s’exprimer par la violence… Tout cela ne parait pas receler d’atteinte aux principes républicains.

Mais évidemment, la démarche n’est pas sans risque. Les islamistes ont beau jeu de dénoncer un ostracisme à l’égard de la religion musulmane. Et de tenter de mobiliser les musulmans contre ces mesures: le sentiment d’exclusion est un puissant fédérateur. D’autant qu’une partie de la gauche, et l’extrême-gauche, abondent dans leur sens et ne veut voir derrière le projet gouvernemental qu’un dispositif anti-musulmans et donc in-fine xénophobe. C’est évidemment un hiatus dans la réflexion de gauche. Manuel Valls parlait de deux gauches irréconciliables. D’autres veulent voir dans l’ambiguïté de la gauche un “islamo-gauchisme”, selon une formule qui fait florès, mais n’a pas grand sens. L’islamisme et le gauchisme, ou la pensée de gauche en général, n’ont absolument rien de commun. Simplement, à vouloir systématiquement, de façon tout à fait légitime, défendre les minorités contre l’arbitraire du pouvoir, les militants de gauche se sont trouvés piégés. En situation de défendre publiquement, pour certains, les certificats de virginité exigés de certaines jeunes filles musulmanes, et que le gouvernement veut interdire, voire la polygamie, comme un simple fait culturel… Bref, une partie de la gauche se trouve prise dans une contradiction inattendue, entre défense de principe des droits des minorités, et défense des valeurs humanistes qui constituent son ADN.

Et de fait, la marge de manœuvre du législateur est assez étroite. Prendre des mesures efficaces contre l’islamisme radical sans donner aux personnes de religion musulmane l’impression qu’elles sont dans le collimateur de l’action publique ne sera pas simple. S’attaquer au “fonds de commerce” des islamistes sans aller au delà de ce qui est nécessaire, et donc sans verser dans la persécution, non plus. Le faire également sans apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite qui ne rêve que de bouter hors des frontières tous ceux qui ne lui ressemblent pas, ne sera pas facile non plus. Cette voie étroite, n’est certes pas sans risque, mais elle ne constitue pas une régression républicaine. Retirer aux Frères Musulmans et leurs émules les moyens de leur action militante ne constitue pas un recul démocratique.

Les limites des restrictions sanitaires

Evidemment, il en va tout différemment des mesures adoptées dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Chacune constitue indiscutablement une limitation de nos libertés sans précédent par temps de paix. Et ces restrictions apparaissent pour ceux qui les subissent comme autant de manifestations d’un exercice solitaire et absolu du pouvoir. Sans doute ces mesures, probablement nécessaires, auraient elles été vécues différemment si elles avaient pu résulter d’un débat national dans lequel opposition et majorité auraient recherché ensemble, de façon sincère et sans arrières pensées politiciennes, comme c’est le cas dans d’autres pays, les meilleures voies pour protéger les Français les plus fragiles. Mais c’est impossible ici, on le sait. La majorité forte de son surnombre à l’Assemblée Nationale est encline à se passer de dialogue, quand l’opposition, encore sous le coup de son éviction du pouvoir, semble n’envisager sa reconstruction que dans un rejet systématique de tout ce qui vient du gouvernement. Du coup tous ceux qui ne croient pas au péril sanitaire, ou estiment que la mort de quelques dizaines de milliers de personnes fragiles n’est pas une problème majeur pour une nation, voient dans les mesures qui se succèdent l’expression d’un durcissement liberticide du régime.

La complexité de la situation, le caractère inédit de la pandémie, rendent évidemment très difficile l’évaluation des mesures retenues. Fallait-il imposer un couvre-feu et n’est-il pas abusif? Est-il juste de fermer les salles de spectacle et de couper ainsi l’accès à la culture, quand on laisse les gens s’entasser dans les supermarchés? Faut-il vraiment laisser les écoles ouvertes? Chacun a sa réponse, dépendant le plus souvent du groupe social auquel il appartient. Mais dès lors que l’on admet la nécessité de protéger les plus fragiles face à cette pandémie, on n’a plus d’autre choix que de faire confiance aux mesures retenues par le gouvernement et les experts qui l’entourent, en espérant qu’ils ne se trompent pas trop dans leur analyse. A condition évidemment que tout cela ait une fin. Et vite! Et c’est là que le risque de dérive autoritaire existe.

La tentation peut être forte aujourd’hui pour le pouvoir d’anticiper sur les crises futures en se donnant des moyens législatifs “durables” pour restreindre “exceptionnellement” les libertés lorsque c’est nécessaire. Une sorte d’état d’urgence sanitaire (ou pas) potentiel permanent, qu’il ne resterait plus qu’à actionner à la demande, lorsque le pouvoir estime que la situation le justifie, en se contentant d’une validation parlementaire a posteriori acquise d’office ou presque, compte-tenu de notre système électoral. Ce serait évidemment un danger de première grandeur.

Personne ne peut prédire qui demain dirigera ce pays, et si les armes juridiques forgées aujourd’hui par un gouvernement, par ailleurs soucieux de respecter scrupuleusement la légalité républicaine, ne tomberont pas un jour dans les mains de dirigeants moins scrupuleux. Et c’est là, beaucoup plus que sur le floutage, ou pas, de vidéos de policiers en service, que se joue le devenir de notre système démocratique. C’est ainsi l’ensemble des dispositions prévues dans la loi Sécurité Globale, et celles qui composeront la future loi “confortant les principes républicains” qui méritent d’être examinées sous cet angle. L’élargissement des prérogatives des polices municipales, sans obligation de formation ad-hoc ne devrait pas aller de soi. L’éventuelle sous-traitance de missions de la police républicaine vers des sociétés de sécurité privée a de quoi inquiéter. De même l’utilisation de drones de surveillance, prévue elle aussi dans la loi sur la sécurité, devrait être strictement encadrée… Et les mesures destinées à lutter contre l’islamisme ne devront pas pouvoir être détournées de leur finalité, pour permettre en d’autres temps, sous un autre régime, de stigmatiser ou persécuter une partie de la population.

Certes, la France n’a pas éteint les lumières pour devenir un état policier, comme se plaisent à l’affirmer quelques bateleurs de plateaux, mais la vigilance doit demeurer la règle, particulièrement lorsque la gravité et la multiplication des crises risquent de pousser nos dirigeants, dans un souci d’anticipation du danger, au nom du “principe de précaution” -qu’on a malencontreusement inscrit dans la constitution- à prévoir et organiser la suspension, “exceptionnelle”, d’une partie de nos libertés.

2 réflexions sur « Nos libertés en péril? »

  1. Bravo Michel! Tout est dit. Belle démonstration emplie de sagesse et d’humanisme.
    Restons vigilants mais cessons de penser que l’ on bascule vers un régime totalitaire!

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