La politique de l’emmerdement maximum

Mais quel début de campagne pathétique! A peine sortis d’une polémique de début d’année sur la présence du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe, on enchaîne! A l’assemblée, les députés des oppositions organisent des jeux de coulisses et rideaux pour finalement se retrouver majoritaires dans l’hémicycle le temps de voter par surprise un arrêt de travail à minuit. Et se réjouissent d’avoir ainsi battu à plates coutures le gouvernement, qui devra attendre pour mettre en œuvre son dernier train de mesures anti-covid. A l’Elysée, c’est le Président de la République qui verse sa burette d’huile sur le feu en promettant dans une interview au Parisien «d’emmerder les non-vaccinés… jusqu’au bout». Il n’y avait pas besoin de ça pour rendre les “antivax” hystériques. Dans les deux cas les premiers bénéficiaires sont les animateurs de tribunes de foire télévisuelle qui y trouvent de quoi alimenter leurs comptoirs de bistrot de longues heures durant, et les chroniqueurs professionnels qui peuvent étaler leurs certitudes contradictoires, ou pas, devant des journalistes complaisants qui pensent ainsi ajouter du buzz au buzz et ainsi améliorer la notoriété publicitaire de leurs émissions.

Quelle décrédibilisation du politique! D’un côté des députés, LR, qui multiplient les amendements, et les manœuvres de diversion, pour ralentir l’adoption d’un texte sur le pass vaccinal, avec lequel ils ont déjà annoncé qu’ils étaient… d’accord, mais qui se réjouissent du bon tour joué au gouvernement, qui ne sera peut-être pas en mesure de mettre en œuvre le dit pass vaccinal qu’ils approuvent dans les délais prévus. Comprenne qui pourra. De l’autre un président qui, après avoir reconnu de façon touchante en fin d’année précédente qu’il devait faire plus attention à ne pas employer des mots qui blessent, à ne pas diviser les Français, communique aux premiers jours de janvier sur son “envie d’emmerder” les non-vaccinés. Et les électeurs sont priés de suivre, et de s’intéresser…

Ne nous trompons pas, dans les deux cas les polémiques stupides dissimulent une vraie question. La transformation du passeport sanitaire en passeport vaccinal, qui devrait interdire un certain nombre d’activités sociales conviviales et ludiques aux non-vaccinés, revient à les “emmerder” au maximum. Tout le monde l’avait compris. L’objectif est, en les pénalisant le plus possible dans leur vie quotidienne, de pousser les derniers récalcitrants vers la vaccination, indispensable pour parvenir à enrayer enfin la pandémie. D’autant que maintenant qu’une immense majorité de français est vaccinée (90%), lorsque les services de réanimation sont encombrés obligeant les hôpitaux à reporter des soins non urgents pour les malades du cancer, par exemple, c’est aux non vaccinés -qui occupent 90% des lits de réanimation à Toulouse par exemple, selon le quotidien Le monde- qu’ils le doivent.

Dans ces conditions, n’aurait-il pas été plus simple et plus clair d’imposer à tous la vaccination? La question posée ici est évidemment celle de la mise en œuvre de la mesure. Rendre la vaccination obligatoire suppose de faire appliquer l’obligation. Comment le faire? Difficile d’imaginer une mesure coercitive qui ne viole pas le secret médical, ni ne mobilise des milliers de fonctionnaires. Pour les vaccinations obligatoires des enfants, le seul moyen de contrôle dont on dispose, c’est le certificat de vaccination obligatoire pour s’inscrire à l’école. Donc, le pass vaccinal. C’est le modèle retenu avec le nouveau projet de loi. Gêner chaque non vacciné dans chacun de ses gestes quotidiens pour qu’il finisse par choisir la vaccination, gratuite, comme l’écrasante majorité de ses concitoyens. C’est effectivement la tactique de l’emmerdement maximum, et probablement la seule tactique disponible.

Dans la mesure où toutes les forces politiques disent reconnaître la nécessité de la vaccination, on aurait pu rêver d’un consensus politique autour de cette démarche de contrainte progressive. Mais on en est bien loin. Même à l’intérieur de certains partis, chez les Républicains pour les citer, il n’y a pas de véritable consensus. Si Valérie Pécresse est favorable au pass vaccinal, une partie des responsables de son parti seraient plutôt contre. D’où le happening ridicule au parlement, où les plus malins des députés, profitent de l’inattention ou de la lassitude des élus de la majorité, pour faire voter le retour au lit à minuit. D’où peut-être aussi la tentative du Président d’enfoncer un coin dans la faille qui traverse l’opposition sur la question sanitaire en durcissant le discours à l’égard des non-vaccinés. Pour le coup les choses sont claires. La stratégie sous-tendant le pass vaccinal est assumée: “emmerder” les non vaccinés jusqu’à ce qu’ils changent d’avis.

Qui tirera profit de ces polémiques sanitaires? L’actuel président et futur candidat? Pas sûr, hier l’ensemble des commentateurs, journalistes et chroniqueurs, et des hommes politiques d’oppositions, lui tiraient dessus à boulets rouges sur un thème unique: un président ça ne parle pas comme ça! L’opposition qui tient là un bon angle d’attaque contre lui? Pas sûr non plus, les électeurs doivent être las des polémiques à répétition sur l’emploi d’un mot, ou d’une formule malheureuse, et le débat sur le pass vaccinal n’est pas forcément de nature à souder les partis d’opposition, mais plutôt à accentuer leurs contradictions. Les pseudo-scientifiques, anti-tout, politiques extrémistes, et boutefeux en tout genre qui nourrissent de leurs avis bidons et conseils dangereux le rejet de la vaccination? Sans doute. Après cet aveu du Président ils vont pouvoir remettre une pièce dans la machine à désinformer, en dénonçant l’ostracisme dont sont victimes les non-vaccinés, preuve s’il en fallait du “complot” sanitaire ourdi par les puissants contre les plus faibles… que le vaccin est supposé assassiner.

Bref, il n’est pas sûr que l’épisode soit gagnant pour grand monde. On peut plutôt craindre une victoire du vide. Du rejet de la politique qui n’avait pas besoin de ces polémiques pour prospérer, des discours extrémistes qui trouveront ici encore du grain à moudre, et in fine de l’abstention dans trois mois quand il s’agira de démêler l’écheveau des polémiques stériles et disputes sans enjeux, pour choisir un président capable de tenir un cap dans ce monde en crises multiples.

Diplomatie ou complaisance?

Faut-il vendre des armes à un pays qui en fera forcément mauvais usage? Doit-on serrer la main de Mohamed Ben Salman, coupable d’avoir fait tuer et découper un journaliste dans le consulat de son pays à Istanbul? La réponse spontanée est évidemment, doublement non! Les armes vendues à un Etat non démocratique se retourneront fatalement contre les peuples. De même que rétablir le dialogue avec le prince saoudien MBS revient à le réhabiliter après trois ans de mise à l’écart par la communauté internationale. En un week-end Emmanuel Macron aura donc fait très fort pour dévaluer l’image de patrie des droits humains de la France. Les parangons de vertu de la gauche, Edwy Plenel, Anne Hidalgo, ou encore Yannick Jadot ne s’y sont pas trompés qui ont condamné fissa le contrat d’armement autant que le rapprochement diplomatique. L’écologiste rajoutant un critère d’immoralité personnel au sujet: on ne doit pas vendre d’armes à un pays “dont la richesse s’est bâtie sur les énergies fossiles…”

A vrai dire, on ne devrait jamais vendre d’armes de guerre à personne, car les armes de guerre ont évidemment vocation à… faire la guerre. On devrait également être intransigeants sur le respect par les autres des droits humains. Cette droiture nous conduirait d’une part à nous retirer définitivement du marché international de l’armement, en laissant toute la place aux autres puissances militaires -et du coup en perdant les moyens de financer notre propre recherche et développement dans le domaine militaire- et d’autre part à éliminer de notre liste de fréquentations la totalité des dictateurs, tyrans et autocrates de la planète. De Poutine à Maduro, de Xi Jinping à Viktor Orban, en passant bien sûr, par les dirigeants de la plupart des pays du monde arabe et une majorité de chefs d’état africains.

Mais fallait-il donc refuser de parler à Poutine pour tenter de mettre fin aux agissements de son complice Alexandre Loukachenko, qui utilisait les migrants comme moyen de pression politique sur l’Europe? En toute morale, le président russe coche toutes les cases pour être jugé infréquentable. Annexion par la force d’une partie d’un pays voisin indépendant, empoisonnement d’opposants politiques, internements psychiatriques arbitraires, blocage voire bombardement de convois humanitaires en Syrie… la liste des violations des droits de l’homme par le maitre du Kremlin est longue. Mais celle des sujets de préoccupation internationale qui dépendent de lui tout autant. Quelles que soient ses arrières pensées supposées, Poutine reste un passage obligé pour le traitement des crises présentes ou à venir aux frontières de l’Europe ou au Moyen-Orient. Comme le dialogue avec son collègue Xi Jinping, coupable de mille violations des droits de l’homme, est lui aussi incontournable, si l’on prétend peser -un peu- sur l’évolution du commerce international, et donc le devenir de la planète.

Evidemment MBS, le dictateur saoudien, n’est ni Poutine ni Xi Jinping. Mais peut-on rêver de jouer un rôle dans l’évolution des conflits et tensions qui secouent le monde arabe, sans parler avec l’Arabie saoudite, mais aussi avec les Iraniens, qui foulent aux pieds les droits humains, et dont l’action peut-être jugée comme criminelle à l’égard des populations, en particulier au Yémen, au Liban, ou en Libye, mais où les situations ne pourront s’améliorer sans leur aval? En ces temps de crises multiples, et alors que les Etats-Unis ont renoncé à leur rôle de gendarme du monde, l’action diplomatique suppose de jouer à la fois sur le dialogue et les sanctions. L’Arabie saoudite a été sanctionnée par les pays occidentaux pour les exactions de son prince. C’était juste et approprié. Mais à un moment il faudra reprendre le dialogue pour espérer aider les Libanais ou les Yémenites à sortir de l’enfer dans lequel ils vivent. Etait- ce le bon moment pour ce rapprochement qui prend des allures de “réhabilitation”? Macron devait-il se déplacer lui-même en Arabie Saoudite? N’était-il pas maladroit de coupler cette reprise de contact avec une vente d’armes qui crée la confusion entre la démarche diplomatique et la simple complaisance mercantile? C’est l’Histoire évidemment qui le dira.

C’est aux résultats, pas aux intentions, que l’on mesure la validité d’une démarche diplomatique. De passage au Qatar -coupable selon les ONG d’avoir conduit à la mort des centaines de travailleurs immigrés sur les chantiers de ses stades en vue du mondial de foot 2022- Emmanuel Macron a d’ores et déjà vanté, en guise de justification de sa diplomatie dans le Golfe, la coopération avec l’émirat qui aura permis de faciliter la sortie d’Afghanistan, en fin de semaine, de 258 nouveaux afghanes et afghans menacés par les Talibans. Mais si, in fine, le rapprochement avec l’Arabie Saoudite ne permet ni d’ouvrir une fenêtre d’espoir aux Libanais, ni de trouver enfin la voie vers un cessez le feu au Yémen ou la situation est qualifiée par les Nations unies de “pire désastre humanitaire au monde”, ni encore d’avancer sur la résolution de crise libyenne dans laquelle Emmanuel Macron s’est investi avec la conférence de Paris le mois dernier… Alors il ne restera de ce week-end dans le Golfe que la réhabilitation par le président français d’un prince saoudien coupable de persécuter les journalistes. Et… une vente d’armes bienvenue pour l’emploi et la balance des paiements!

.

La droite sous le choc

Et voilà.! Les adhérents des Républicains ont rendu un premier verdict. Xavier Bertrand, celui qui allait de plateau télé en micro pour répéter, sur l’air des lampions, “je suis le seul à pouvoir battre Macron” est disqualifié avant la bataille. Contre toute attente, Eric Ciotti et Valérie Pécresse se disputeront au second tour l’investiture des Républicains. Xavier Bertrand a déjà apporté son soutien à la candidate, mais évidemment les cumuls d’intentions de vote seraient hasardeux dans un scrutin ou manifestement, se joue un peu de l’identité du parti de droite.

On peut être surpris que les adhérents de LR aient choisi d’éliminer Xavier Bertrand que tous les instituts de sondages présentaient comme le candidat de droite le plus crédible. Meilleur que ses concurrents dans toutes les hypothèses au premier tour de la présidentielle. On peut donc penser qu’au delà de l’enjeu présidentiel, ils ont voulu lors de ce premier tour signifier clairement au président de la région Hauts de France, qu’ils ne lui avaient pas pardonné d’avoir quitté le parti avec mépris et arrogance, avant de le réintégrer par intérêt pour tenter d’obtenir sa désignation. Mais si tel est le sens du vote LR -sanctionner la trahison- Valérie Pécresse n’est pas non plus à l’abri d’un rejet du même type au second tour puisqu’elle aussi avait quitté les Républicains en juin 2019, parce ce que son parti était “cadenassé de l’intérieur” et que la rénovation de la droite ne pourrait se faire “qu’à l’extérieur du parti”.

Reste le cas Ciotti. Lui n’a jamais quitté les Républicains, malgré un flirt appuyé avec l’Extrême-droite de Marine Le Pen. Au point qu’il incarne à lui tout seul toute l’ambiguïté de la droite à l’égard des idées xénophobes du Rassemblement National. Et il ne s’agit pas chez lui de dérapages ou de maladresses, il multiplie les déclarations complaisantes pour les idées d’extrême droite de façon délibérée et assumée. “Ce qui nous différencie du RN , c’est notre capacité à gouverner…” affirme-t-il en avril dernier, avant d’ajouter il y a un mois: “entre Macron et Zemmour, je voterais Zemmour”. Et depuis, dans les débats préparatoires à la primaire de la droite, il enfile les perles extrêmes, comme s’il avait compris que c’est sur ce terrain, à l’extrême droite, que se jouerait la victoire à la primaire: abolition du droit du sol, permis à points migratoire, délai de carence pour les allocations familiales, limitation de l’aide médicale d’Etat, création de 100000 places de prison supplémentaires, création d’un Guantanamo à la Française… Le ton de son éventuelle campagne présidentielle est donné: résolument à l’extrême-droite.

Bien sûr Valérie Pécresse promet de son côté une “réforme constitutionnelle” pour une nouvelle politique d’immigration reposant sur des quotas. Et concède volontiers elle aussi qu’il y a “trop d’immigrés en France”! Mais le choix qui est maintenant proposé aux adhérents LR est bien un choix de positionnement de leur parti. Une victoire d’Eric Ciotti correspondrait à un glissement significatif des Républicains vers l’extrême-droite qui ne serait pas sans conséquence.

D’abord sur le parti lui-même. On peut imaginer que de nombreux militants modérés ne se sentiraient plus chez eux, dans un parti de droite qui choisit Le Pen et Zemmour plutôt que Macron, ce qui offrirait un formidable coup de pouce à Edouard Philippe qui tente avec son nouveau parti Horizons de reconstruire une droite républicaine débarrassée de ses ambiguïtés à l’égard de l’extrême-droite. Réduits à un parti d’extrême-droite, Les Républicains auraient bien du mal à survivre à leur propre dérive. Et les conséquences se mesureraient en premier lieu, lors du scrutin présidentiel lui-même. Même en parvenant à grappiller quelques voix d’extrême-droite aujourd’hui promises à Eric Zemmour ou Marine le Pen, les Républicains par leur positionnement extrême ouvriraient un boulevard à Emmanuel Macron, qui n’aurait pas de rival venu de la droite républicaine. Choisir Eric Ciotti reviendrait donc à une forme de suicide politique de la part des adhérents d’un parti qui consacreraient ainsi l’issue du processus de désintégration de la droite initié en 2017.

On en saura plus dans 48 heures, mais en attendant, Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin ne sont probablement pas les seuls perdant de cette primaire.

La gauche KO?

Où est passée la gauche? A six mois de l’élection présidentielle, alors que les sondages d’intentions de vote deviennent quotidiens et font l’actualité politique, faute de débats de fond, une réalité s’impose: quels que soient les instituts, quel que soit le candidat retenu pour la droite, qu’il y ait Zemmour ou pas, les prédictions ne sont pas bonnes pour les partis de gauche. Le PS plus la France Insoumise plus les écologistes plus Arnaud Montebourg plus le candidat du PCF plafonnent à 27% des intentions de vote et surtout aucun des candidats connus ne semble à même d’accéder au second tour. Ce n’est pas totalement une surprise. On retrouve le total gauche du premier tour de la présidentielle 2017 (26%), et si l’on compare les sondages d’aujourd’hui à ceux de l’automne 2016, 5 mois avant l’élection d’Emmanuel Macron, le pronostic actuel des instituts concernant la gauche est même supérieur au total à ce qu’il était à l’époque.

Bien sûr il y a eu des périodes plus glorieuses. 2012, avec 42% des voix à gauche au premier tour, et la victoire de Hollande au second. En 2007 en revanche la gauche dépassait à peine les 30% au premier tour. Tandis qu’en 2002 la multiplicité des candidatures de gauche, qui lui avait interdit une présence au second tour, lui avait en revanche permis de rassembler un tiers de l’électorat au premier tour. Au final, on peut donc considérer que les 27% affichés aujourd’hui dans les sondages tout en étant mauvais ne sont pas si catastrophiques. Le problème est qu’ils ne permettent pas pour l’heure d’envisager la présence d’un candidat de gauche au second tour.

La présence supposée de 5 candidats de gauche, Hidalgo, Montebourg, Jadot, Mélenchon, Roussel, si elle ne favorise évidemment pas une accession de la gauche au second tour, devrait pourtant permettre de “ratisser large”. La personnalité des candidats serait-elle en cause? On peut toujours le penser, mais Jean-Luc Mélenchon par exemple, n’en est pas à sa première campagne, et pourtant reste, du moins dans les sondages, à peine à la moitié de son score de 2017 (environ 9% contre 19,6%), tandis qu’Anne Hidalgo est créditée d’un score inférieur au catastrophique 6,5% de Benoit Hamon en 2017. Si la vision instantanée des sondeurs, qui peut évoluer très vite on le sait, est défavorable à la gauche aujourd’hui c’est sans doute, au delà des causes structurelles – en particulier le déplacement d’une partie de l’électorat ouvrier de la gauche vers l’extrême droite – le résultat d’une impasse stratégique dans laquelle s’est retrouvée la gauche depuis 2017. La victoire du “ni droite ni gauche” de Macron, obligeait les deux partis qui avaient exercé le pouvoir en alternance depuis le début de la Cinquième République, à se refonder, à tout réinventer: un programme, une stratégie, bref un nouveau dessein. Or les uns comme les autres s’en sont montrés jusqu’ici incapables. Tandis que la Droite se consumait entre tentation du populisme extrémiste et ralliement au pouvoir, la Gauche semblait tétanisée, incapable de dépasser le coup terrible que ce nouveau président, venu de ses rangs, et rallié par une partie de ses électeurs, lui avait infligé.

De fait, depuis bientôt cinq ans l’ensemble de la gauche a semblé fonctionner sur un même logiciel, simple, on pourrait dire sommaire: la critique systématique de toute action gouvernementale, la mise en accusation véhémente et permanente d’un président de la République considéré comme un usurpateur pour avoir bouleversé ce qui semblait l’ordre immuable de la vie politique: l’alternance droite-gauche. Dans une période difficile pour le pays -lutte contre le terrorisme, multiplication des manifestations de colère de ceux qui s’estiment laissés pour compte, pandémie- le logiciel en question est apparu extrêmement décalé. La cruelle absence de discours constructifs, de propositions de progrès, d’élaboration de politiques alternatives, l’apparente absence de prise en compte des enjeux nationaux au profit de polémiques politiciennes, ont sans doute interdit à la gauche de sortir plus vite de l’ornière dans laquelle Macron l’avait plongée. Bien sûr l’opposition de gauche, n’est, pas plus que la droite, seule responsable de l’extrême polarisation de la vie politique et de cette impossibilité du dialogue politique qui semble typiquement française. Le pouvoir n’a rien fait non plus de son côté, ou si peu, pour tenter de créer les conditions d’un dialogue politique constructif avec l’opposition.

Il reste que pour la gauche le bilan de ces cinq années est douloureux. Le Parti socialiste n’est pas parvenu à faire émerger une candidature présidentielle crédible, capable de rassembler seulement le Parti socialiste lui-même. Et sur ce plan la présence de Martine Aubry ou de Bernard Cazeneuve aux côtés d’Anne Hidalgo à Lille pour l’entrée en campagne de cette dernière ne suffira pas à donner le change, quand François Hollande lui-même qualifie sa candidature de “Lilliputienne”. Le Parti socialiste n’est pas parvenu non plus à se réinventer un dessein, une ambition, un programme pour nourrir sa volonté de reconquête. Focalisé sur sa guerre de tranchée anti-Macron, il a oublié que son électorat s’est toujours nourri d’ambitions, de projets, plus que de polémiques incessantes. Depuis qu’elle a annoncé sa candidature, Anne Hidalgo n’est pas parvenue à formuler un projet clair pour le pays, et elle le paye pour l’instant dans les sondages.

Un temps on a cru, comme l’avait annoncé un peu vite son premier secrétaire Olivier Faure, que le PS allait chercher son second souffle en prenant la roue des écologistes. La prise de conscience universelle, au moins théorique, des enjeux écologiques, semblait en effet ouvrir une voie royale au parti de Yannick Jadot au lendemain de l’accord de Paris sur le climat. Beaucoup pensaient même l’heure venue pour une accession des Verts au pouvoir. Mais ils ont manifestement raté le coche. Convaincus d’être aux portes du palais, les écologistes d’EELV ont cherché à ratisser le plus large possible en accueillant et valorisant toutes les manifestations de colère, toutes les frustrations, les rancœurs, toutes les démarches de rupture. Mouvement politique de gauche de gouvernement focalisé sur les enjeux environnementaux, EELV s’est transformé en plateforme de toutes les révoltes, de tous les extrémismes, perdant ainsi un peu de sa crédibilité politique. Racialistes, féministes extrémistes, déboulonneurs de statues, bio-intégristes, anti-nucléaires dogmatiques, ont fini par troubler l’image du parti écologiste et de fait l’ont éloigné d’une logique de gouvernement au moment où tout semblait possible. Certes Yannick Jadot qui semblait plutôt défenseur d’une écologie de compromis et donc de gouvernement, l’a emporté, de justesse, à la primaire des Verts face aux adeptes d’une écologie de rupture totale avec le capitalisme. Mais son positionnement est durablement brouillé, et c’est ce que traduisent les sondages qui le créditent d’un résultat inférieur à 10%.

Alors bien sûr, si l’on totalise les intentions de vote on en vient à se dire qu’une gauche unie pourrait ambitionner une présence au second tour. Mais comment arriver à une candidature unique de la gauche alors qu’aucune de ses composantes, à l’exception de la France Insoumise de Mélenchon qui reste droit dans ses bottes et son programme anti-riches, n’a fait le travail de clarification de son projet et de ses ambitions pour la France. On ne voit pas qui pourrait prendre aujourd’hui la tête d’un rassemblement de la gauche autour de ce qui pourrait ressembler à un programme commun de gouvernement. Chacun semble d’ores et déjà voué à compter ses miettes électorales au printemps prochain. En attendant, le choix semble être de continuer à tirer à boulets rouges sur Macron et son gouvernement, pour tenter de récupérer les électeurs de gauche qui l’ont rejoint, et éviter « un troisième quinquennat de Nicolas Sarkozy… » selon le bon mot de Bernard Cazeneuve à Lille. Un peu léger comme stratégie de reconquête!

.

Cloaque

«Grâce à Eric Zemmour la digue qui devait absolument exister entre la droite de gouvernement et la droite nationale… elle n’existe plus!» C’est un connaisseur, Robert Ménard le maire d’extrême droite de Béziers, qui le dit… et se réjouit. Et c’est un autre connaisseur, le LR Eric Ciotti qui le prouve en annonçant par avance qu’en cas de duel entre Emmanuel Macron et Eric Zemmour, il voterait pour ce dernier! Les avertissements de Jacques Chirac (“Ne composez jamais avec l’extrémisme”) sont maintenant bien loin derrière nous, ou plutôt loin derrière les responsables des Républicains. C’est Gilles Platret, le porte-parole du parti de droite, qui dénonce sur un plateau de télévision “une épuration ethnique” contre “la population d’origine française” dans certains quartiers, et reçoit illico les félicitations publiques d’Eric Zemmour pour ces propos… C’est Christian Jacob, le patron des LR lui-même, qui, estimait il y a deux semaines que le défenseur du régime de Vichy n’était “pas raciste ni d’extrême droite”, ou encore François-Xavier Bellamy, l’ancien tête de liste LR aux élections européennes, qui envisageait de le convier au congrès de désignation du candidat LR pour la présidentielle. La digue est effectivement éventrée. Zemmour leur fait tourner la tête.

Il faut dire que dans ce petit monde politique qui vit et respire au rythme des sondages d’opinion quotidiens, le polémiste télé, condamné à deux reprises pour incitation à la haine raciale, qui veut interdire les prénoms pas de chez nous, réhabiliter Vichy qui aurait “protégé les juifs français”, et bien sûr chasser tous les immigrés, fait voler en éclat leurs certitudes. Jusqu’à passer dans les intentions de vote, devant le candidat de droite, et même la patronne de l’extrême-droite “officielle” Marine le Pen.

Tout cela, c’est de la mousse, serait-on tenté de dire. N’accordons pas plus d’importance aux provocations de ce bateleur raciste et haineux. Les instituts de sondages sont passés experts dans l’art de monter en épingle des phénomènes qui s’avèrent finalement aussi volatils et superficiels que les débats de comptoirs-télé qui les nourrissent. Mais il est bien difficile d’échapper au phénomène tant les médias en font leur miel. Non seulement il est lui-même invité sur tous les plateaux télé, alors qu’il ne s’est pas encore déclaré candidat, mais il n’est pas un homme politique qui puisse échapper dans une interview au questionnement sur le phénomène Zemmour. Il n’y a plus que cela qui compte, au point que sur certains plateaux l’on débat doctement, en se faisant passer pour des historiens, sur le rôle de Pétain pendant l’occupation, question pourtant tranchée depuis belle lurettes par les -vrais- historiens, ou alors l’on s’interroge sur le droit de nos concitoyens à prénommer leurs enfants Mohamed ou Miloud, ou sur la faisabilité d’un exode massif des immigrés vers leurs pays d’origine… Pour les animateurs de polémiques, qui occupent l’antenne à longueur de journées, Zemmour est devenu le référent universel du débat politique. Zemmour par ci, et Zemmour par là… on ne retient qu’un sondage, celui qui l’a placé à la deuxième place dans la course à l’Elysée, en occultant ceux qui sont contradictoires. Une animatrice télé, journaliste de son métier, utilise le nous à l’antenne, en parlant du camp de Zemmour… Lapsus bien sûr: elle voulait sans doute parler du camp de ceux qui ont bien compris que Zemmour fait vendre, qu’il est imbattable pour le buzz, inégalable sur les réseaux sociaux, inattaquable en terme d’audience… Bref, il est pour les médias, le non-candidat candidat idéal à la présidentielle! Donc en quelque sorte, le candidat des médias.

Ecume des choses peut-être, mais danger mortel pour le pays -pour les médias de désinformation en continu et les réseaux sociaux, il est sans doute hélas déjà trop tard! Au moment où l’on croule sous les fausses nouvelles, où les discours complotistes se banalisent, Zemmour et ses aficionados nous imposent sur tous les tons et la plupart des canaux, les discours de haine, banalisent le racisme, la xénophobie, l’homophobie, et toutes les peurs de l’autre, de celui qui est différent… Nous promettant déjà ce qui pourrait être la campagne électorale la plus dégueulasse de la cinquième République.

Alors Zemmour ira-t-il au bout, c’est à dire jusqu’à l’élection? Passera-t-il devant ou derrière le candidat de la droite dite de gouvernement? Affaiblira-t-il un peu, beaucoup, Marine Le Pen? Ces questions, qui agitent apparemment les journalistes, n’ont que peu d’intérêt. Si la campagne devait se résumer à un débat autour du cloaque nauséabond qu’il brasse frénétiquement, on pourrait bien battre une fois de plus tous les records d’abstentions.

Grand bazar électoral

C’est la grande braderie d’automne! Tout à un centime d’euro. Même les idées qui ne valent pas un clou! On croyait avoir atteint le fond l’an dernier avec les municipales et leur cortège de mesures imbéciles de villes en mal de projets d’envergure – quand les priorités allaient de la suppression du sapin de Noël municipal à l’urgence à “dégenrer” les cours de récréation, c’est à dire remplacer les terrains de foot par des copeaux de bois… – mais on continue à creuser. Chez les écologistes, encore, mais pas seulement. Tous les partis -et les candidats qui n’en ont pas aussi- semblent engagés dans une folle course au projet qui décoiffera le PAF, à la mesure qui fera mugir les réseaux sociaux, à la déclaration qui provoquera des frissons dans les chaumières.

Xavier Bertrand, le candidat le plus probable de la droite, oublie qu’il a lui-même été quelques temps aux affaires nationales et enfile les déclarations lénifiantes comme des perles magiques sur son collier de présidentiable, promettant à chaque catégorie socio-professionnelle et à chaque groupe de pression de les sauver de l’enfer du macronisme. Enfer dénoncé également sur tous les tons par Anne Hidalgo, la candidate choisie du PS, qui réserve ses promesses électorales, tout aussi peu crédibles que celles de son rival de droite, à son électorat traditionnel, les enseignants par exemple, et annonce dans la foulée, à titre de mesure d’urgence, qu’elle… abaissera la vitesse autorisée sur les autoroutes. De son côté le candidat à la primaire de la droite qui n’aura sans doute jamais lieu, Michel Barnier, range son costume d’Européen exemplaire au dressing, et se saborde en proposant de suspendre par référendum l’application des traités européens pour permettre une lutte plus musclée contre l’immigration. Populisme quand tu nous tiens…

Et puis bien sûr, il y a les candidats écologistes qui se surpassent en matière d’idées saugrenues pour nourrir leurs promesses de “décroissance”, le nouveau mantra à la mode dont en fait semblant d’oublier qu’il rime sans doute avec aggravation des inégalités ici, et ailleurs. On promet tantôt la collectivisation des voitures pour en limiter le nombre, toujours l’interdiction de prendre l’avion, parfois même la recommandation de ne se doucher que tous les deux jours et de faire pipi sous sa douche… Une candidate à la primaire écolo nous affirme de son côté que la priorité est à la “déconstruction” des hommes, et donne en exemple son compagnon qui se serait complètement “déconstruit” à sa grande joie, et pour son bonheur.

Un autre, candidat putatif non déclaré, mais qui fait tout comme s’il l’était, nous présente lui aussi sa compagne, sa jeune maîtresse en l’occurrence, à l’insu de son plein gré, mais avec la complicité de Paris-Match, à moins que ce ne fut l’inverse, le tout lui permettant d’occuper la scène politique et de vendre sa cuisine populiste, xénophobe, raciste en toute impunité, et en bénéficiant d’une récompense sondagière puisque les instituts lui promettent déjà que près de 10% des électeurs adhèreraient à ses discours haineux… Et comble d’incohérence, c’est le candidat d’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui naguère appelait à boycotter la chaîne de télévision où Eric Zemmour tenait sa chronique haineuse, qui lui sert aujourd’hui de sparring-partner dans un duel télévisé dont on se demande bien à quoi il servira, à part crédibiliser un peu plus le potentiel candidat d’extrême-droite.

Soyons juste, la campagne présidentielle ne monte pas à la tête des seuls candidats, réels ou supposés. Il y a aussi des non-candidats, parfois même, des hommes ou femmes politiques généralement respectés, voire raisonnables, qui se laissent eux-aussi entraînés dans le maelström des idées à la mode sur les réseaux sociaux. Christiane Taubira, longtemps égérie de la gauche modérée, et des républicains sourcilleux, qui, il faut bien le dire, n’adore rien tant que s’écouter parler, nous livre un salmigondis verbeux sur la crise sanitaire, étayé par une philosophe, qu’elle bombarde experte en crise sanitaire, pour conclure que la pandémie n’en est pas une, puisqu’elle ne frappe que les plus faibles, et que pour l’heure, elle ne dispose pas “d’éléments d’informations qui lui permettraient formellement d’appeler les Guyanais à se faire vacciner…” Le problème de la Guyane c’est “la question du poids de la légitimité, de la crédibilité de la parole politique“… Mais pour l’instant, le Covid fait des ravages dans le département, où seulement un quart des personnes sont vaccinées! Décevant!

Bien sûr on pourra rétorquer que tout cela est de la faute des médias qui s’évertuent à nourrir et promouvoir les polémiques les plus inessentielles, les idées les plus marginales et saugrenues, les interlocuteurs les plus provocants, pour faire du buzz, et alimenter leurs actionnaires. Certains céderont même à la tentation du complotisme ambiant, en soupçonnant les propriétaires des médias en question de promouvoir ce bazar électoral à des fins beaucoup moins démocratiques… La vérité est sans doute beaucoup plus simple. Les journalistes, devenus animateurs de débats d’opinion, et de réseaux sociaux, cherchent simplement à maximiser l’audience de leurs happenings pseudo-informatifs, et les femmes et hommes politiques, qui ont le même problème d’audience, jouent le jeu d’autant plus volontiers qu’ils sont sans cesse sous le microscope du troisième acteur de cette cacophonie politique: les instituts de sondage, qui quotidiennement mesurent l’efficacité de leurs gesticulations.

De ce point de vue on ne peut pas dire que les résultats soient probants. Si l’on excepte le cas d’Eric Zemmour dont manifestement l’ultra-présence médiatique a influé sur les résultats observés par les sondeurs, les positions des uns et des autres dans le classement évoluent peu avec l’agitation. Faut-il y voir un message des électeurs du genre “vos polémiques permanentes ne nous intéressent pas, parlez-nous sérieusement de vos projets, et nous saurons pour qui voter…”? A la fin de la braderie!

Impuissance européenne

Evidemment, c’est un coup dur! Se faire souffler un contrat de ce montant par un allié et ami n’est évidemment pas anodin. Surtout cinq après une signature arrachée de haute lutte. C’est évidemment une trahison de la part du gouvernement australien qui renie sa parole, mais aussi une vraie entourloupe de la part de Joe Biden qui n’a pourtant pas assez de mots pour vanter sa fidélité aux alliances. Mais ce n’est pas vraiment une surprise!

La stratégie de “rebalancing” des Etats-Unis ne date pas de Joe Biden, loin s’en faut, ni même de Donald Trump. C’est Barack Obama lui-même qui en a été le vigoureux promoteur entre 2011 et 2016. L’alliance transatlantique restait primordiale dans les discours, mais on commençait à reprocher aux Européens la faiblesse de leur participation financière à l’Otan. On laissait les Russes annexer la Crimée puis occuper le Dombass, laissant planer la menace de Moscou sur les autres ex-républiques soviétiques russophones, en particulier les pays baltes. La volonté de ne plus jouer le rôle de gendarme du monde conduisait même Obama à céder le leadership à Vladimir Poutine dans la crise syrienne, avec les conséquences que l’on connait. Et dans le même temps on commençait à réorienter la diplomatie américaine sur l’axe trans-pacifique. Le sujet n’était plus comme sous George Bush: comment défendre la paix, une certaine vision de la démocratie, et le leadership des Etats-Unis, partout où ils pourraient être menacés, mais bien plutôt comment permettre aux Etats-Unis de résister à la montée en puissance du rival économique chinois, dans ce monde d’après guerre froide. Barack Obama voulait aller vite dans cette réorientation, mais il a été largement entravé par les scories de la stratégie américaine antérieure: maintien du bouclier antimissiles en Europe pour faire face à la menace iranienne éventuelle, enlisement en Afghanistan, essor du mouvement terroriste Etat Islamique, guerre civile confessionnelle en Irak…

Après le départ d’Afghanistan et le retrait des troupes américaines d’Irak, prévu pour la fin de l’année, l’Amérique va pouvoir se consacrer entièrement à son influence dans la zone pacifique. Face à cet enjeu, une ou plusieurs fâcheries plus ou moins durables avec l’un ou l’autre des alliés européens pèsent peu. Juste le poids de chacun de ces nains qui ont tant de mal à unir leurs forces pour peser sur le devenir de la planète. Après le Brexit, l’Europe paraît de plus en plus une mosaïque impossible à fédérer. Et la montée des périls pourrait bien ne pas pousser dans le sens de la cohésion: l’impérialisme chinois, la dégradation du climat, l’essor des migrations dictées par la radicalisation islamiste ou le réchauffement planétaire, et leur corollaire la paupérisation des pays du sud, vont alimenter la discorde et exacerber les différences de vues entre les différents états du vieux continent. Le quasi-silence de nos amis européens sur cette affaire de sous-marins, est assez révélateur de l’état de l’Union. Et il ne suffira pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en parlant de défense européenne, pour aboutir à quelque chose.

Dans la recomposition du monde et l’affrontement qui s’annonce entre Chine et Etats-Unis, le poids de l’Europe reste théorique. Bien sûr, unis, les pays européens pourraient faire entendre leur voix, mais on est loin du compte. La France n’a toujours pas réussi à obtenir un soutien européen effectif et crédible de la part des autres pays de l’Union dans le combat qu’elle mène contre le terrorisme en Afrique. Ce devrait pourtant être un combat partagé. Comment imaginer que les européens puissent peser dans la bataille de la zone indo-pacifique ou se concentre déjà près de 60% de la production mondiale. Bloquée par la règle de l’unanimité qui s’impose au niveau du Conseil européen pour les décisions les plus importantes, entravée par la présence d’Etats qui ont tiré tous les bénéfices de l’élargissement de l’Union, et privilégient maintenant leurs intérêts nationaux et leurs choix idéologiques sur tous sujets, l’Union parait plus faible que jamais. Non seulement elle ne paraît pas être en mesure de faire entendre sa voix dans la zone pacifique, où pourtant, la France au moins est très présente, mais on peut se demander si dans l’état actuel des rapports de force elle serait capable de s’opposer à un nouveau coup d’éclat de Poutine dans sa tentation de reconquête des zones russophones du continent. Qui est prêt en Europe à mourir pour Riga, la capitale de la Lettonie, où près de 40% des habitants sont russes?

Sans un changement de braquet l’Europe restera un géant impuissant. Ce changement de braquet passe par une transformation profonde. Depuis le début de son mandat Emmanuel Macron plaide pour une Europe à deux voire trois vitesses, dans laquelle les pays les plus volontaires puissent avancer en éclaireurs sans être entravés par les plus frileux. En vain jusqu’ici. A partir du 1er janvier prochain la France prendra la présidence tournante et aura donc six mois pour faire bouger les choses avec, selon le président « la volonté de réformer nos institutions pour les rendre plus efficaces et plus rapides ». Ce n’est pas gagné car le rôle de la présidence tournante est assez restreint. Pour en faire un levier de changement des institutions, Emmanuel Macron devra pouvoir compter sur des soutiens. Et d’abord sur celui de l’Allemagne. Mais à une semaine des élections au Bundestag, l’incertitude plane sur l’évolution de la situation politique en Allemagne. Avec trois blocs autour de 20% dans les sondages (le SPD (gauche) la CDU-CSU (droite), et les Verts) les négociations pour la formation d’un gouvernement risquent d’être longues et difficiles. En 2017, il avait fallu 4 mois à Angela Merkel pour signer un accord de coalition pour gouverner. On ne peut donc exclure qu’Emmanuel Macron, lorsqu’il prendra la présidence de l’UE, se retrouve sans interlocuteur allemand…et donc sans levier pour faire bouger les institutions.

Ne tirez pas sur le pianiste…

… Il fait de son mieux! Il incombe à Joe Biden la lourde tâche de mettre en musique les conséquences de décisions, ou de non décisions, prises avant lui par trois présidents des Etats-Unis, George W.Bush, Barack Obama, puis Donald Trump. Evidemment les deux décisions les plus lourdes dont il devait assumer les conséquences étaient l’entrée en guerre de la coalition en Afghanistan en 2001, à l’initiative de Bush junior, et l’accord de paix signé avec les Talibans en février 2020 à l’initiative de Donald Trump, pour stopper une “guerre sans fin”. Certes, la gestion du départ d’Afghanistan par le nouveau président prête à discussion. L’insuffisance d’anticipation de la part de l’administration américaine ne fait guère de doute. Mais on doit bien reconnaître qu’il était à peu près impossible pour lui d’extraire son pays de ce bourbier plus “proprement”.

Revenons en arrière un instant. Le 9 octobre 2009, à Oslo, le comité Nobel décide à la surprise générale d’attribuer le prix Nobel de la Paix à… Barack Obama, neuf mois après son élection à la tête des Etats-Unis. Une récompense anticipée, gage d’actions hypothétiques à venir, qui fait beaucoup railler, mais pourrait, se dit-on alors, enfermer le nouveau président des Etats-Unis dans une obligation de réussite. A l’époque, les Etats-Unis sont enferrés dans deux conflits inextricables en Afghanistan et en Irak. Obama, dans son discours du Caire en juin 2009, a tendu la main aux Iraniens, que son prédécesseur George W. Bush plaçait sur “l’axe du Mal”, et plus largement au monde musulman à qui il promet de “rompre le cycle de la méfiance et de la discorde”. Il a sévèrement reproché au gouvernement israélien sa politique de colonisation des territoires occupés. On s’est donc pris à rêver!

C’est le moment où Elie Barnavi, historien, ancien ambassadeur d’Israël en France, un des négociateurs des accords de paix d’Oslo, lance un appel solennel à Barack Obama dans un livre intitulé “Aujourd’hui ou peut-être jamais”. Selon lui la clef du conflit israélo-palestinien est entre les mains d’Obama qui peut et doit venir à Jérusalem et imposer une “paix américaine”. Une solution à deux Etats garantie par une force internationale d’interposition. Obama promet lui déjà un retrait des troupes américaines d’Irak, et une aide massive aux afghans, pour que la guerre débouche sur la construction d’une nation moderne qui puisse échapper à l’influence néfaste des Talibans. Des perspectives de nature à justifier a posteriori l’enthousiasme du jury d’Oslo.

12 ans plus tard, on ne peut pas parler d’un échec complet du premier président noir américain dans sa politique étrangère. Il a effectivement retiré les troupes américaines d’Irak, mais en laissant se mettre en place une domination chiite sur la minorité sunnite, un alignement de l’Irak et de l’Iran, ennemis de longue date, et a surtout, sinon provoqué, du moins favorisé le ralliement d’une part importante de la jeunesse sunnite irakienne frustrée à l’Etat Islamique. On doit lui reconnaître la paternité d’une détente avec la République Cubaine. Même si la promesse de démantèlement de la prison de Guantanamo, centre de détention pour terroristes ou supposés tels, installée à Cuba, pour que les détenus ne puissent profiter de la législation américaine, n’a pas été tenue. Il restait encore une quarantaine de détenus privés de droits dans la prison de haute sécurité, à son départ de la Maison Blanche, l’opposition républicaine s’étant opposée à leur transfert sur le sol américain.

Et puis il y a un vrai succès: l’accord sur le nucléaire iranien, prévoyant l’arrêt du programme nucléaire militaire iranien contre la suspension des sanctions internationales. Un succès que son successeur Donald Trump allait s’empresser de faire voler en éclats.

Mais aussi de graves déceptions. Celle des espoirs d’Elie Barnavi, et de tous ceux qui en Israël comme dans les territoires de Cisjordanie, comptaient sur lui pour donner enfin une impulsion décisive au processus de paix, qui espéraient a minima un gel de la colonisation de Jérusalem par les colons israéliens pour relancer la solution à deux Etats. Celle aussi de tous ceux qui avaient cru à sa promesse de s’opposer militairement à une utilisation d’armes chimiques contre son peuple par Bachar Al Assad. Cette fameuse “ligne rouge” définie par le président américain comme un rubicon infranchissable en 2012, à un moment ou le régime syrien reconnaissait posséder l’arme chimique, et superbement ignorée par lui en 2013 lorsque Assad bombarde au gaz sarin des villes tenues par ses ennemis de l’armée syrienne libre faisant près de 2000 morts, essentiellement des civils, et que la France de François Hollande lui propose de mettre en place une interdiction de l’espace aérien syrien pour empêcher les bombardements. Un double recul puisqu’il trahit son engagement et en même temps livre la Syrie sur un plateau à la Russie de Poutine, qui au prétexte, fallacieux, de contrôler et détruire les armes chimiques d’Assad prendra ensuite le contrôle du pays en maintenant de force le tyran au pouvoir.

Quant à l’Afghanistan, Obama n’a pas fait mieux que les autres. Les rêves d’édification d’un Etat moderne et démocratique se sont perdus dans la réalité des rivalités de chefs de guerre, des haines ethniques, de la corruption généralisée, du trafic de drogue, de la violence religieuse, et des influences étrangères. Faute de savoir, ou pouvoir, s’appuyer sur des forces démocratiques locales, il a transmis à ses successeurs après 8 ans de mandat et donc d’occupation du pays, un Etat incapable de faire face à son avenir, une situation déliquescente, dont la seule gestion possible pour l’Amérique restait le retrait, et donc la défaite. Donald Trump n’avait plus qu’à programmer le départ, il l’a fait à sa manière, en faisant semblant de croire aux promesses des talibans… Et Joe Biden n’avait plus qu’à mettre en œuvre la débâcle.

Sauve qui peut à Kaboul !

20 ans de guerre pour en arriver là! Au point de départ serait-on tenté de dire, même si dans l’intervalle beaucoup a changé, et pas toujours en mal pour les Afghans. Ces 20 ans se guerre ont aussi été, il faut le dire, une ère de progrès incontestable pour les femmes et fillettes du pays. 40% des enfants afghanes ont pu accéder à l’éducation ces dernières années. Des femmes ont pu travailler, comme les hommes ou presque, elles sont devenues maire de leur commune, ou cinéaste… Cela ne suffit pas à légitimer une guerre, mais c’est réel.

Aujourd’hui le rideau est retombé. Il est trop tôt pour dire si les talibans d’aujourd’hui sont exactement les mêmes que ceux d’hier, où si le temps a eu quelque effet sur eux. Ce qui est certain c’est que leur victoire annonce des années noires pour le peuple d’Afghanistan et principalement les femmes et fillettes du pays. Lorsqu’on en est à considérer que ne pas transformer des enfants d’une dizaine d’années en esclaves sexuels serait un progrès et une preuve d’humanité nouvelle chez ces soi-disant fous de dieu, on mesure la pénombre dans laquelle va s’enfoncer le pays. L’application de la Charia, la loi islamique, est en soi une promesse d’enfer pour tous les faibles, et en particulier les femmes et les enfants.

Sans surprise les premiers pays à tendre la main aux nouveaux maîtres de Kaboul on été la Russie, la Chine et la Turquie outre le Pakistan, l’allié historique. C’est une véritable internationale de la négation des droits humains, qui se constitue ainsi et se positionne fièrement face à l’Occident. Il faut dire que l’opportunité est formidable. Le retrait américain et le retour des talibans résonnent comme un échec cuisant des occidentaux, et d’abord et surtout de l’arrogante Amérique. C’est un peu de la cuisante défaite d’Obama en Syrie qui se rejoue. Lorsque le président américain avait dû laisser les Russes prendre la main dans la région, faute d’avoir respecté son engagement de sanctionner militairement l’usage d’armes chimiques contre son propre peuple par Bachar Al Assad. Depuis, l’armée russe règne sur le pays au grand bénéfice d’Assad, soutenu à bout de bras, et contrôle à son gré jusqu’à l’acheminement de l’aide humanitaire.

Evidemment Vladimir Poutine, Xi Jinping et Recep Erdogan, voient d’abord leurs intérêts dans la situation. Le départ des Américains d’Asie centrale, et de leur “suppôt” l’ancien président afghan, est une bonne nouvelle pour Poutine qui a le souci de stabiliser la situation aux limites de son empire, chez ses deux alliés, et obligés, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Une coopération avec les talibans devrait permettre à Poutine de garder le contrôle de cette zone. Pour les Chinois le grand projet de conquête de l’Ouest de Xi Jinping, au travers de ses nouvelles “routes de la soie”, ensemble d’infrastructures appelées à relier la Chine à l’Europe, sera évidemment facilité par la disparition d’un ancrage américain dans la région. Dans la bataille que se livrent les deux géants pour la suprématie économique, au moment où Washington tente d’accroitre son influence en Asie du sud-est, Pékin a tout à gagner à un renforcement de son hégémonie en Asie centrale. Quant à Erdogan, dont les troupes sécurisaient jusqu’à ces derniers jours l’aéroport de Kaboul, il est concerné à plusieurs titres. D’abord dans le cadre de son ambition de devenir le leader du monde islamique. L’Afghanistan est sunnite, et doit donc l’intéresser au premier chef. Ensuite en raison de la situation migratoire. Il y aurait déjà 300000 réfugiés afghans en Turquie. Un nouvel exode massif du pays des talibans, via l’Iran, pourrait créer une situation intenable en Turquie. Le leader turc qui est en train de construire un mur le long de sa frontière avec l’Iran pour bloquer l’afflux de réfugiés, recherche donc une coopération avec les nouveaux maitres de l’Afghanistan.

Comme pour la Syrie d’Assad, où Moscou avait organisé un simulacre de destruction d’armes chimiques pour donner le change et tenter de redonner un vernis de crédibilité au tyran de Bagdad, ces nouveaux potentiels “alliés” de Kaboul vont tenter de convaincre le monde que les talibans ont changé, qu’ils sont moins pires que leurs prédécesseurs, et que l’on peut dialoguer avec eux. Il pourrait en sortir une feuille de route vers la respectabilité pour les extrémistes afghans. Feuille de route dans laquelle les talibans s’engageraient à minima à ne pas servir de base arrière aux terroristes du monde entier, et en échange de laquelle, Moscou et Pékin pourraient afficher sans honte leur soutien à un régime tyrannique, un de plus. A condition bien sûr que les talibans jouent a minima le jeu de cette tutelle, et choisissent la voie de la “respectabilité” internationale au détriment d’un peu de leur outrance originelle… ce n’est pas gagné.

Il reste quand même que si Poutine et Xi Jinping sont -peut-être- en situation de tirer quelques marron du feu afghan, c’est d’abord en raison de l’échec pathétique des occidentaux. Echec d’une guerre par laquelle on prétendait créer de toutes pièces un état démocratique. Echec d’une politique qui n’a jamais su s’appuyer sur la société civile afghane, mais a au contraire nourri le pouvoir de chefs de guerre plus préoccupés de leurs intérêts particuliers que du devenir de leur pays. Echec à faire reculer la corruption, mais aussi la production et le trafic de drogue: malgré les efforts financiers des américains pour faire reculer la culture du pavot, l’économie de la drogue, contrôlée pour partie par les talibans, est restée le principal moyen de survie dans certaines régions, et l’Afghanistan est toujours à l’origine de l’essentiel de l’héroïne consommée dans le monde. Jamais les occidentaux n’ont pu, ou su, apporter aux paysans afghans une alternative crédible à la culture du pavot. Certes beaucoup a été fait pendant ces vingt ans pour moderniser le pays, mais faute d’avoir permis l’avènement d’un véritable pouvoir démocratique capable d’incarner l’avenir de ce peuple déchiré, usé, par 40 années de guerres, le soufflé est retombé d’un coup, ramenant brutalement le pays à ses démons anciens.

Ce n’est pas une surprise. Personne n’a la recette pour imposer la démocratie dans un pays qui en est privé. Pas plus en Amérique qu’en Europe. On l’a d’ailleurs vu de la même façon en Libye, ou faute d’alternative démocratique populaire, la guerre menée par la France contre Kadhafi, qui exerçait un pouvoir tyrannique que la région, n’a généré qu’un chaos dont ont profité les terroristes d’Al Qaeda au Maghreb islamique, et les trafiquants d’êtres humains.

Et l’on retombe sur l’éternelle question: que faire? Comment aider les peuples victimes d’oppression sans aller ajouter la guerre à leurs souffrances? Et l’on entre là sur le terrain des yakafokon! La France doit immédiatement accueillir toutes les femmes afghanes et leurs proches… nous dit la gauche la main sur le cœur. Ou encore, il faut armer le fils du commandant Massoud, le héros de la résistance contre les talibans assassiné en 2001. Ou exiger des talibans qu’ils respectent les droits de l’homme sous la pression de sanctions économiques. Ou… En fait, en dehors de ce qui est fait depuis quelques jours par la France et les autres pays occidentaux, c’est à dire essayer, tant que c’est possible, d’exfiltrer de Kaboul les personnes les plus menacées par les Talibans, en particulier parce qu’ils ont collaboré avec la coalition -cela concernera quelques centaines ou milliers de personnes- les moyens d’action sont à peu près inexistants. Il n’y a plus qu’à attendre pour mesurer ce que valent ces talibans là sur l’échelle de la barbarie, sans négliger bien sûr les sanctions et pressions internationales, qui ont déjà montré leur peu d’efficacité ici et ailleurs, mais sont le minimum exigible.

Pass sanitaire: c’est par où la sortie?

Il y avait du monde, il y a quelques jours, dans la file d’attente devant la boutique du club pour obtenir le pass PSG, à savoir un maillot floqué “Messi”, du nom du nouvel arrivant au club parisien. On ne sait pas encore si ce “pass PSG” pourra remplacer le pass sanitaire aux yeux des stadiers du Parc des Princes… mais certains supporters ont parait-il pris les devant et couru s’inscrire sur doctolib pour ne pas rater les premières apparitions du sauveur argentin. Si c’est bien le cas, s’il concourt directement ou indirectement à la campagne de vaccination contre le Covid 19, on pourra considérer que le footballeur a commencé à justifier une (petite) partie du salaire exorbitant que lui versent les représentants de l’émir du Qatar pour taper dans un ballon français.

Nos retraités de la présidence de la République ne peuvent pas en dire autant! Certes la rémunération est sans commune mesure, mais la responsabilité sociale en principe plus importante. Aux Etats-Unis, où pourtant on ne peut pas dire, depuis le passage de Trump au moins, que le climat politique soit très apaisé, quatre anciens présidents (Obama, Bush, Clinton et Carter) se sont retrouvés par vidéos interposées, pour appeler solennellement les Américains à se faire vacciner. On attend encore l’appel commun et solennel de Nicolas Sarkozy et François Hollande en faveur de la vaccination. Voire leur injonction aux soignants pour qu’ils courent se faire vacciner au nom d’un principe simple et consubstantiel de leur vocation médicale: ne jamais prendre le risque de nuire à leurs patients! Ou encore leur mobilisation aux Antilles où malgré la catastrophe sanitaire en marche, les Martiniquais continuent de bouder les centres de vaccination. Au lieu de quoi on entend le défilé de leurs anciens adjoints, ex-ministres, et thuriféraires obstinés dénonçant en toutes circonstances la politique sanitaire du gouvernement “trop tôt, trop tard, trop peu, trop autoritaire, pas assez énergique…”, et affichant une indifférence gênée devant les manifestations du samedi que cornaquent plus ou moins ouvertement les extrémistes.

Oui mais attention, nous dit-on, il ne faut pas tout confondre! On peut être pour la vaccination et contre le pass sanitaire! On peut s’insurger contre une restriction des libertés publiques, sans pour autant prôner l’irresponsabilité sanitaire collective. C’est en tout cas la position affichée par le Parti socialiste: non au pass sanitaire, oui à la vaccination obligatoire! Le raisonnement se tient: l’objectif ne devrait pas être de contrôler la population mais bien d’arriver à un taux de vaccination suffisant pour assurer, sinon la disparition totale de la maladie, du moins un contrôle de sa progression. Donc il n’y a qu’à imposer la vaccination obligatoire! Il suffisait d’y penser!

Mais comment fait-on? Personne ne s’avance… On peut bien décréter l’obligation vaccinale, mais c’est après que cela se complique. Comment faire respecter l’obligation? On envoie une escouade de policiers visiter tous les foyers français pour contrôler que chacun est vacciné? On convoque chaque “antivax” au centre de vaccination avec obligation de venir sous peine d’amende? De prison en cas de récidive? On fait un tatouage indélébile sur chaque personne vaccinée pour que la police puisse vérifier que personne n’y échappe? Personne n’a évidemment la solution efficace et à peu près respectueuse des libertés. Qui dit obligation dit contrôle, et l’on retombe inévitablement sur quelque chose qui ressemble à un pass sanitaire. On comprend donc la discrétion des adeptes de la vaccination obligatoire opposés au pass sanitaire.

Prenons exemple sur les vaccins déjà obligatoires… Pour les enfants par exemple, on contrôle le carnet de vaccination et ceux qui ne sont pas à jour ne sont pas admis dans les écoles… Pour les personnels de santé, qui ont l’obligation d’être vaccinés entre autres contre l’hépatite B, on demande un certificat de vaccination pour pouvoir travailler dans un centre médical… Pour partir en Afrique, on présente à l’aéroport son attestation de vaccination contre la fièvre jaune… sinon on ne prend pas l’avion. Et dans tous les cas le contrôle est fait par des gens qui ne sont ni policiers ni médecins, mais employés de l’éducation nationale, d’hôpitaux, de compagnies aériennes ou d’aéroports, sans parler des restaurateurs ou caissières de supermarché qui contrôlent les cartes d’identité, comme des policiers, pour s’assurer que les chèques seront honorés. Bref, le contrôle d’une partie de la population par une autre n’est pas une innovation du pass sanitaire, et encore moins un premier pas vers la dictature ou l’instauration d’une société de surveillance généralisée, de délation sanitaire, ou chaque français serait amené à contrôler son voisin et qui nous rappellerait les sombres heures du pétainisme… comme disent le craindre les antivax du samedi.

Reste l’évidente discrimination que le pass sanitaire introduit entre vaccinés et non-vaccinés, ces derniers étant contraints pour conserver une vie normale à se faire tester régulièrement. Une discrimination qui parait d’autant plus violente qu’elle s’applique dans la vie quotidienne, et en particulier dans ces lieux emblématiques de la convivialité à la française que sont le bar et le restaurant. Là, on manie de la symbolique, on déménage de l’identité française… Limiter l’accès au bistrot de ceux qui refusent de prendre leur part de l’immunisation collective contre la pandémie, qui ne veulent pas faire passer la solidarité avec les plus fragiles avant leur droit de refuser en bloc, sans véritable raison scientifique ou sanitaire, au nom de leur liberté individuelle sacrée, ce qui leur apparait comme une violation de leur intégrité physique, c’est s’attaquer frontalement à une certaine France. De Florian Philippot, qui rêve de se refaire une notoriété, à David Rachline le maire RN de Fréjus qui prétend ne pas appliquer la loi, en passant par Asselineau qu’on croyait perdu corps et bien depuis la dernière présidentielle, voire Dieudonné et Jean-Marie Bigard les humoristes nauséeux, l’extrême-droite et les populistes les plus médiocres ne s’y sont pas trompés. Avec l’interdiction d’aller au bistrot à ceux qui refusent la solidarité minimale aux plus fragiles, c’est leur fond de commerce fait d’égoïsme paranoïaque, de rejet de l’autre, d’individualisme forcené, qui est en cause.

Il reste qu’au delà des calculs sordides et manipulations des extrémistes, ces 200000 manifestants du samedi, antivax ou anti pass, existent bel et bien. Comme existaient les gilets jaunes des débuts du quinquennat. Et nous parlent d’une frustration, d’un sentiment d’appartenir à un monde qui en revanche ne leur appartient plus. Même noyés dans un flot de fausses nouvelles et vrais délires paranoïaques, même manipulés par ceux qui espèrent en tirer quelque bénéfice politique, ici ou ailleurs, les manifestants du samedi avec -ou sans- leurs pancartes antisémites, leur rejet parfois violent de ce qui ne leur ressemble pas assez, disent une lassitude, un sentiment de déclassement, dont il faudra bien tenir compte. Tout d’abord en mettant fin dès que possible à ces contrôles sanitaires qui ont pour vocation à pousser les gens vers le vaccin, et deviendront donc caducs dès que l’épidémie sera maîtrisée. A cet égard, on aurait aimé que le gouvernement définisse dès la mise en place du dispositif les conditions sanitaires -nombre de décès, circulation du virus, pourcentage de vaccinés…- de son retrait. Les intentions y auraient gagné en clarté.

Ensuite il faudra se remettre des délires complotistes et avalanches de fausses nouvelles qui ont inondé médias et réseaux sociaux depuis plusieurs mois. Tenter de recréer un consensus minimal autour de la démarche scientifique, tellement malmenée ces derniers mois… Redonner le goût de la solidarité nationale et internationale, battu en brèche sous les coups de boutoir des égoïsmes partagés. Bref un vrai programme de restauration d’une façon de vivre ensemble, en démocratie, dans la tradition de lumière qui est la nôtre. Ça tombe bien, on entre en campagne électorale. Alors, actuel et anciens présidents, majorité sortante et oppositions, au boulot!