La drôle de «salade transitoire» du Parti socialiste

Le Parti socialiste survivra-t-il à cette année 2022? Pas facile à dire aujourd’hui. Mais après avoir connu 1) le fiasco de Benoît Hamon en 2017 (6,36% à la présidentielle… et puis s’en va ailleurs fonder son parti concurrent) 2) le mauvais aiguillage des européennes 2019 avec une tête de liste, Raphaël Glucksmann, venue d’ailleurs, (6,31%) 3) une élue locale -de Paris, il est vrai- persuadée d’avoir la taille présidentielle en 2022 (1,75%), le Parti socialiste semble bien capable, sous la houlette éclairée d’Olivier Faure, de finir de se saborder avant l’été, en se fondant pour les législatives dans une liste de gauche emmenée par Jean-Luc Mélenchon.

Le dernier à s’en rendre compte n’est pas son prédécesseur, Jean-Christophe Cambadélis, qui l’accuse de conduire leur parti à une véritable reddition sous le joug de Jean-Louis Mélenchon et sa France Insoumise. Un avis largement partagé par l’ancien président François Hollande qui ne mâche pas non plus ses mots et estime que cet accord, voulu par la direction actuelle du PS «ne se fera pas».

Alors, bien sûr pour relativiser ces critiques venues du sérail, on doit quand même rappeler que Jean-Christophe Cambadélis premier secrétaire du parti de 2014 à 2017 fut incapable de maintenir la cohésion du parti, et ne parvint pas à empêcher les “frondeurs” de saborder le quinquennat de François Hollande. Rappeler aussi que François Hollande qui s’indigne aujourd’hui de la décomposition du mouvement dont il fut lui aussi premier secrétaire pendant 10 ans, jusqu’en 2008, avant d’emporter la présidentielle de 2012, a conduit son parti dans un état tel -alors même que les socialistes détenaient alors tous les pouvoirs, présidence de la République, majorité à l’Assemblée nationale et au sénat, Mairie des grandes agglomérations- qu’il n’osa même pas se présenter à sa propre succession en 2017. Olivier Faure aurait beau jeu de leur rétorquer que le parti dont il a hérité en 2017 était déjà bien moribond.

Mais tout de même, on peut s’étonner de l’empressement de celui-ci à répondre favorablement aux injonctions de la France Insoumise, et de sa précipitation à négocier quelques strapontins sur une liste de campagne législative dont l’affiche, déjà imprimée, annonce: “Jean-Luc Mélenchon premier ministre”! Le patron de la France Insoumise n’a pas fait dans la délicatesse. En annonçant qu’une liste d’union ne pourrait se faire que sur la base de son programme, dans les proportions des résultats de la présidentielle -c’est à dire du 1 contre 10 pour le Parti socialiste- et uniquement sous son appellation “Union Populaire”, il a invité ses éventuels partenaires à venir à Canossa. Frustré d’avoir une troisième fois échoué au premier tour de la présidentielle, il a voulu manifestement humilier ceux qui par leur présence à gauche l’ont empêché de vaincre: socialistes, communistes et écologistes.

Notons d’abord que ce calcul pourrait s’avérer contreproductif. Même si les responsables politiques des partis en question acceptent in fine l’humiliation pour sauver ce qui peut l’être de leur grandeur passée, leurs électeurs risquent en revanche de le prendre différemment, et de ne pas suivre les consignes de votes le doigt sur la couture du pantalon, s’ils les jugent humiliantes ou contraires à leurs convictions. Et au delà de l’humiliation elle-même, ou du faible rapport en siège que propose la France Insoumise à ses éventuels alliés – «37 sièges, même pas de quoi avoir un financement public» gronde Cambadélis- il y a évidemment quelques problèmes de fond, de convictions.

Primo, l’Europe. Les Insoumis ont inventé un concept: la désobéissance européenne. En gros on ne respecte que les accords européens qui conviennent à Mélenchon, et on renégocie les autres. Comment? Il “suffira” dans ce cas de convaincre les 26 autres membres de revenir eux-aussi sur leur signature. On peut déjà deviner l’issue du processus: une mise en retrait de l’Union européenne. Idem pour l’Otan, l’obsession anti-américaine de Mélenchon conduirait inévitablement, dans le cas où LFI serait aux commandes, à une sortie de l’Otan au profit d’un rapprochement avec la Russie de Poutine, auquel on aurait entre temps abandonné l’Ukraine à qui l’on retirerait les moyens de se défendre, voire la Moldavie.

Deuxio, les institutions. La France Insoumise nous annonce l’avènement de la VIème République avec son Référendum d’initiative citoyenne, nous explique par la voix d’Alexis Corbières que le choix du Premier ministre par le président élu au suffrage universel, comme le prévoit la constitution, est le “fait du prince”. Quant à Clémentine Autain, députée LFI, elles nous annonce que si on ne parvient pas à prendre le pouvoir dans les urnes aux législatives, comme prévu, « on ira le chercher dans la rue! » On est là bien loin du programme d’Anne Hidalgo.

Ajoutons les promesses économiques de la France Insoumise, et leur coût exorbitant selon les estimations financières de l’Institut Montaigne (plus de 200 milliards d’euros), le retour à la retraite à 60 ans à rebours des politiques menées par tous les pays développés, l’annonce de l’annulation d’une partie de la dette… Qu’importent toutes ces divergences entre les programmes des deux partis… la direction du Parti socialiste amenée par Olivier Faure semble prête à tout pour parvenir à un accord. Jusqu’à la précipitation! Ce vendredi la direction du PS a réussi en 3 heures de temps à annoncer un accord avec les Insoumis puis à infirmer cet accord, en précisant que les négociations n’étaient pas terminées… Avant de préciser dans la foulée que les négociations étaient suspendues faute de garanties sur l’absence de visées hégémoniques de la France Insoumise.

Il faut dire que Olivier Faure peine à faire le consensus autour de lui. Les “éléphants”, comme on appelle les poids lourds du PS, sont vent debout, ou mutiques. Carole Delga la puissante patronne de la région Occitanie a présenté ses candidats PS dans le Tarn, sans attendre un accord national, et en citant Pierre Mendes-France: « La morale en politique interdit que stratégie et convictions divergent, fut ce pour des motifs d’opportunité transitoire »… Avant d’y ajouter une sentence de son cru: « J’ai vendu des salades au marché pour payer mes études… à mes concitoyens je ne vends pas de salades »

Une victoire malgré tout, mais pour quoi faire?

En quelques heures l’analyse dominante s’est imposée sur tous les plateaux télé: Emmanuel Macron vient de connaître un nouvel échec cuisant! Après avoir été élu “par effraction” en 2017, l’homme incontestablement “le plus détesté” des Français, champion de “l’arrogance et du mépris”, a réussi à devenir le président “le plus mal élu de la 5ème République”! Bref, pas de quoi pavoiser! A l’inverse, Marine Le Pen est en pleine progression, avec près de 42% à son 3ème échec, ce qui constitue un défaite sans appel… pour le président sortant. Sans parler de Jean-Luc Mélenchon, enfin parvenu au centre de l’échiquier politique, à la faveur de sa troisième défaite à la présidentielle, à cause de la politique menée par… Emmanuel Macron.

Il y a évidemment beaucoup à dire sur le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Sur sa façon de s’égarer parfois, à l’issue de raisonnements pas toujours accessibles au commun, à prendre quelques mesures extrêmement impopulaires, et dont l’utilité ne paraissait pas flagrante. Sur son incapacité -certes partagée avec d’autres- à associer les corps intermédiaires à son exercice du pouvoir. Sa réticence à la négociation. Sur son recul devant l’indispensable modification du mode de scrutin législatif, qui aurait été possible, pour autant qu’il renonce à en faire une réforme constitutionnelle. Sur d’autres points encore… la critique étant facile à l’issue de l’exercice. Mais tout de même! Nous sommes sans doute le seul pays du monde où une victoire à l’élection présidentielle puisse être unanimement, ou presque, traitée comme une défaite. La seule démocratie, où l’on remette en question la légitimité du suffrage universel, dans la seconde qui suit le vote du peuple souverain. Avant même la communication du résultat, certains commentateurs prévenaient déjà qu’en raison de l’abstention le président élu aurait un déficit de légitimité!

Clarifions les choses. Douze candidats étaient présents au premier tour de l’élection présidentielle. Personne n’a été empêché de voter. C’est donc bien le peuple qui a choisi! Qu’il ait choisi de voter ou de s’abstenir, c’est son choix. Qu’il ait choisi de voter à 42% au second tour pour l’extrême-droite est regrettable, mais c’est la démocratie. Qu’une partie des électeurs aient voté “par défaut” est certain, mais c’est leur choix. C’est le principe même du scrutin à deux tours. Au premier tour on choisit celui dont on se sent le plus proche, au second on élimine celui qu’on craint le plus. Tout cela ne change rien à la légitimité de celui qui est choisi par le suffrage universel. Et l’on peut encore moins invoquer l’inconsistance ou l’impréparation de tel ou telle candidat ou candidate du premier tour, pour contester le choix des électeurs.

Certes Macron n’est élu qu’avec 38,5 % des inscrits au second tour contre 43,6 % en 2017. Mais Hollande ou Sarkozy avaient fait à peine mieux (39,1% pour le premier 42,17% pour le second). Quand à son score de premier tour, il était de 20% des inscrits en 2022, contre 22,3 pour Hollande en 2012 mais seulement 13,75% pour Chirac au premier tour de 2002. Donc ce n’est certes pas brillant, mais ce n’est pas non plus un déni de démocratie, comme certains mauvais perdants essayent de nous en convaincre. Il reste in fine un président réélu aussi légitime que l’est le suffrage universel. Celui que les Français ont choisi, comme les autres avant lui.

Et l’on aurait beau jeu de rappeler aux mauvais perdants du jour qui se sont empressés de dénoncer le manque de légitimité du nouveau président que Jean-Luc Mélenchon a été élu député à Marseille par 20% des inscrits au second tour après avoir rassemblé au premier tour 14% des électeurs… ou que Marine Le Pen, a obtenu au second tour à Hénin Beaumont 29% des inscrits. Ils sont tout aussi députés que Macron est président.

Alors bien sûr, Emmanuel Macron ne pourra pas compter sur une seule minute d’état de grâce. Ses nombreux opposants vont tenter de le déstabiliser dès le première minute de son nouveau quinquennat afin d’emporter ce qu’ils qualifient de “3eme tour”, et qui est tout simplement une autre élection. “Elisez-moi premier ministre” clame celui qui est toujours persuadé de son destin national, malgré les échecs successifs.

Les élections législatives seront effectivement décisives. Parce que, si les oppositions l’emportent elles pourraient imposer la cohabitation dont elles rêvent, et défaire ainsi le résultat de la présidentielle. A condition que l’un des blocs d’opposition, France Insoumise ou Front National, l’emporte largement sur la majorité présidentielle, et sur son rival. Ce n’est pas impossible, mais sans doute pas le plus probable. De façon plus conforme à l’habitude, le mode de scrutin législatif pourrait simplement conduire à une reconduction d’un bloc largement majoritaire soutenant le président, avec le risque de retrouver l’Emmanuel Macron du quinquennat précédent, gouvernant à son envi, avec l’appui d’une majorité absolue au parlement acquise à sa cause.

Si c’était le cas, comme le suggèrent les premiers sondages sur les législatives, les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets. Le sentiment de déconnexion entre le pouvoir et la vie réelle, qui a mené à des manifestations sans précédents ces dernières années, et à un vote protestataire massif, avec une très forte progression des extrêmes, pourraient s’aggraver encore et conduire à cette prise de pouvoir de l’Extrême-droite que l’on a finalement évité les 10 et 24 avril. Il faut refonder, revivifier, notre vie démocratique. Cela suppose pour le Président de ne pas se satisfaire de sa propre capacité à réformer, mais bien de rechercher les voies pour recréer du consensus dans la société. Sans un minimum de consentement public, les réformes les plus audacieuses ou les plus utiles resteront lettres mortes. Cela passe par la remise en majesté de la négociation qui est au fondement de notre consensus social. Avec les corps intermédiaires, mais aussi les adversaires politiques du moment, ou d’hier. Certes pour négocier, il faut être au moins deux, mais il appartient à celui qui détient le pouvoir de créer les conditions de la négociation.

La première de ces conditions sera sans doute le changement de mode de scrutin. Il faut introduire, avec les amendements nécessaires, la proportionnelle aux élections législatives. Pour que la représentation des courants politiques à l’Assemblée Nationale reflète leur poids dans la société. C’est une condition pour que le sentiment de spoliation régresse. Dans son discours du 24 avril Emmanuel Macron a promis de gouverner différemment, « l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux ». L’intention est louable, elle montre qu’il a pris conscience du fait que la simple prolongation de son mandat précédent conduirait à une impasse. Il reste à donner du contenu aux mots. Et cela commence maintenant.

Qu’a-t-il manqué à Mélenchon ?

C’est ce qu’on peut appeler une sortie en beauté. A 71 ans, à sa troisième tentative, Jean-Luc Mélenchon termine sa très longue carrière politique sur un résultat inespéré. 22% des voix. A quelques centaines de milliers de voix près, il aurait été au second tour, face à Emmanuel Macron. Prêt à ce duel dont il avait rêvé. On y a même cru pendant quelques heures dimanche soir, à la France Insoumise, lorsque les estimations semblaient se resserrer. Les instituts de sondages avaient vu sa progression mais pas mesuré son ampleur.

C’est incontestablement à lui-même qu’il doit d’abord ce bon résultat. Tribun brillant, homme de culture, Jean-Luc Mélenchon a su exploiter au mieux l’effondrement du reste de la gauche. La petite musique du vote utile a fait son effet. Alors qu’Anne Hidalgo s’enfonçait un peu plus à chacune de ses prestations, que Yannick Jadot paraissait totalement prisonnier du carcan de son entourage, peu à peu le leader de la France Insoumise est apparu comme le seul vote de gauche susceptible de faire échec à l’extrême-droite. Le programme était là, avec ses excès, son petit côté désuet -la planification plus les sovkhozes… écologistes- son anti-américanisme -quitter l’Otan pour faire alliance avec la Russie- sa détestation affichée des riches -“ils auraient tort de s’enfuir car je les rattraperai”… Il avait bénéficié du soutien de l’ange tutélaire de la pensée de gauche, Christiane Taubira, mais aussi de la plus versatile des personnalités socialistes, Ségolène Royal, ceci compensant peut-être cela (?). Bref, il avait tout pour gagner, mais il a raté la marche d’un souffle. Alors du côté de la France Insoumise, on cherche à savoir pourquoi cela n’a pas marché.

Premier coupable clairement désigné avant même le scrutin: Fabien Roussel. Le communiste qui a refusé de rentrer dans le rang pour soutenir le vote utile. Certes ses 2,3% pèsent peu, mais ils auraient pu propulser Mélenchon au second tour. En 2017, lorsque le Parti communiste avait décidé de soutenir Emmanuel Macron contre Marine Le Pen, alors que lui-même évitait de se prononcer, le patron de la France Insoumise avait cédé à l’un de ces accès de violence dont il est coutumier: “vous êtes la mort et le néant” avait-il écrit au premier secrétaire du PC de l’époque. En 2022, Jean-Luc Mélenchon, s’est contenu. Il a laissé ses militants dire à Roussel ses quatre vérités, et s’est gardé de toute surenchère. Il faut dire que Fabien Roussel avait affiché durant la campagne sa différence, sur le nucléaire, sur la laïcité, sur la sécurité par exemple, mais aussi sur la bonne bouffe, au point de ne plus sembler soluble dans le programme de la France Insoumise.

Non, on ne peut mettre l’échec sur le dos des communistes. En revanche, les sociologues nous apportent une réponse qui depuis 48 heures fait flores sur les réseaux sociaux. Si Mélenchon n’a pas gagné c’est à cause des “boomers”. 39% des plus de 65 ans ont voté pour le président sortant (contre 16% pour Mélenchon) tandis que 33% des 18-34 ans votaient pour le candidat de la France Insoumise (contre 17% pour Macron). Conclusion: ceux qui ont voté pour Macron sont des riches retraités égoïstes, qui ont bien profité de la vie, et qui se fichent royalement de ce que subiront les jeunes générations, à cause de la politique menée par leur champion. Un peu simpliste? Oui, bien sûr. A tous les scrutins les votes de rupture sont plus souvent le fait des jeunes, que des plus âgés. Mais chez les Insoumis on va plus loin. Et on fait mine de s’interroger sur la légitimité des retraités à donner leur avis sur l’âge de la retraite. La CGT de la caisse nationale d’assurance maladie par exemple s’interroge: “Et si on dissociait le vote des retraités des décisions qui touchent le monde du travail…” Leur voix ne compterait plus dès lors que le monde du travail est concerné? Les retraités interdits d’urnes? Absurde, évidemment.

En fait cette petite musique est la version paranoïaque du “c’était mieux avant”. Les personnes de plus de 65 ans auraient profité d’avantages sociaux qu’ils refuseraient aujourd’hui à leurs enfants. Ils auraient connu l’argent facile, les études tranquilles, le travail de l’autre côté de la rue, la convivialité sans contraintes… et laisseraient aux jeunes un monde d’endettement, de parcoursup, de chômage, d’uberisation, de pandémie… Les plus âgés auraient en outre profité de la protection d’Emmanuel Macron pendant la pandémie -au détriment de la jeunesse privée de sorties, pénalisée par la disparition temporaire des petits boulots- et voteraient donc en retour pour un candidat à la présidentielle qui veut porter l’âge de la retraite -des plus jeunes- à 65 ans! Bref, haro sur les vieux! Certes la révolte des ados contre leurs aînés n’est pas une nouveauté de l’époque. La génération précédente, celle des boomers justement, avait appris que pour s’épanouir il fallait, symboliquement, tuer le père. Mais là, il ne s’agit plus de psychanalyse. Des sociologues et des économistes théorisent cette rupture générationnelle. Les jeunes n’auraient jamais été si malheureux, tandis que les vieux pèteraient dans la soie. Excessif? Bien sûr. Les vieux auraient beau jeu de rappeler qu’ils ont connu le service militaire, voire la guerre en Algérie, et l’inflation à 13%, et pas les repas d’étudiants à 1 euro, et le Sida… Mais cela ne ferait pas vraiment avancer le schmilblick… Peut-être la raison du manque à gagner de Jean-Luc Mélenchon, s’appelle aussi Mélenchon: le “bruit et la fureur”, les coups de gueule et la violence verbale, la volonté de “tout conflictualiser”, ses positions caricaturales contre l’Allemagne ou pour ses amis autoritaires d’Amérique latine, son soutien inconsidéré à la Russie de Poutine… tous emportements de nature à séduire plus surement une jeunesse révoltée, que les générations plus apaisées.

Dans l’impasse populiste

Réveil brutal pour tout le monde ce 11 avril. Parmi les Français qui ont voté, un électeur sur trois a choisi dimanche un bulletin d’extrême droite. C’est historique. 5 points de plus qu’en 2017, 12 de plus qu’en 2012… Et si l’on additionne les voix des partis qui proposaient de remettre en question les traités européens, on atteint la majorité absolue des électeurs. Au moment où le fracas des canons vient nous rappeler la chance que nous avons de vivre en démocratie, et le besoin d’encore plus d’Europe, les Français votent de plus en plus pour l’intolérance, l’autoritarisme, le rejet de l’étranger, et/ou l’enfermement national.

Certes l’agrégation ponctuelle des votes ne fait pas un mouvement. Le populisme national de Jean-Luc Mélenchon n’a rien à voir avec celui d’Eric Zemmour ou Marine Le Pen. Mais cette poussée de scepticisme européen et d’enfermement national, cette volonté de remettre en question les alliances, sont la traduction électorale de l’effondrement des partis traditionnels qui ont construit au fil des alternances la place de la France dans le Monde.

Pour eux le réveil est encore plus terrible. La droite héritière de De Gaulle, comme la gauche social-démocrate sont au tapis. C’est l’aboutissement du processus entamé en 2017 avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, aiment à dire les analystes. Mais pas seulement! C’est aussi le prix payé par une classe politique qui s’est plus distinguée au fil des ans par la défense de ses privilèges et la protection de ses prés carrés, que par l’audace de ses propositions pour affronter les défis à venir. Qui n’a jamais su dépasser les stériles querelles de chapelles pour se mettre au niveau des défis nationaux et européens. Qui n’a cessé, d’alternance en alternance, de guerroyer stérilement, sans jamais s’élever au niveau des enjeux collectifs, préférant défaire systématiquement le tissu national pour y imprimer sa griffe.

A ce stade, il faut casser les reins à une idée reçue héritée des débuts de la Cinquième République et des traumatismes nés de la Quatrième. Non le scrutin majoritaire à deux tours n’est pas une garantie de stabilité démocratique, tout au plus d’immobilisme. La démocratie c’est la négociation, le compromis, la recherche de consensus. Pas le pouvoir absolu d’un président s’appuyant sur une assemblée de députés dévoués et soumis. L’Allemagne nous démontre à chaque scrutin que les majorités de compromis permettent de façon bien plus sûre de faire progresser durablement un pays, sans défaire sans cesse ce qui a été fait la veille.

Et maintenant? On se console chez les Républicains comme les Socialistes, en se disant que les législatives peuvent encore être gagnées. Grâce justement au scrutin majoritaire à deux tours, leur implantation forgée par des années passées dans leurs circonscriptions, souvent à grand renfort de clientélisme, devrait -espèrent-ils- leur garantir un nombre significatif de députés. Emmanuel Macron s’est dit favorable à la proportionnelle, mais n’entend pas l’imposer aux partis politiques, et de toutes façons n’aura pas le temps avant les prochaines législatives. Avec l’aide d’Edouard Philippe qui a déjà lancé une OPA sur les Républicains, et de ses appuis de gauche réunis dans deux partis réunissant d’anciens socialistes, le président espère sans doute, en cas de victoire au second tour, retrouver une majorité absolue comme en 2017. Mais même si c’était le cas, il ne ferait que s’inscrire dans la continuité d’un processus qui nourrit le vote extrémiste et donc la fracturation de la société française. Dans son intervention de dimanche soir il s’est dit «prêt à inventer quelque chose de nouveau pour rassembler les convictions et les sensibilités diverses afin de bâtir avec eux une action commune»…Faute d’instaurer au plus tôt la proportionnelle -qui imposerait effectivement de rassembler les convictions et sensibilités diverses- il lui faudra effectivement beaucoup d’inventivité pour revitaliser notre vie démocratique.

Fake politique…

Quelle fin de campagne! Première en France de “l’ère de la post-vérité”. Les Etats-Unis, d’où nous vient le concept, avaient déjà connu ça en 2016 avec l’élection de Donald Trump et l’accumulation de fake-news et mensonges de propagande du personnage, tandis que les anglais avaient droit à leur lot de tromperies avec la campagne pour le Brexit. Le dictionnaire britannique Oxford en avait fait le mot de l’année 2016 avec la définition suivante: « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Nous y sommes. La définition s’applique parfaitement à la campagne que nous finissons de vivre: pas ou peu de polémiques sur les faits objectifs, c’est à dire les projets que sont supposés incarner les douze candidats. Non pour dire qu’ils n’ont pas de projets, mais plutôt qu’ils ne se sont pas réellement battus pour les défendre. L’exemple parfait en est la campagne ratée de Valérie Pécresse. De meetings en interviews, elle a axé toute sa communication sur -ou plutôt contre- celui dont elle affirmait qu’elle était “la seule à pouvoir le battre”, qui lui avait “pillé son programme”, qui “refusait le débat avec elle par lâcheté”, le président sortant. Même chose ou presque pour Jean-Luc Mélenchon qui a passé toute son énergie ces derniers jours à dénoncer la soi-disant volonté du même Emmanuel Macron de mettre les enfants de douze ans en apprentissage -projet démenti par l’intéressé et qui ne figure pas dans son programme, donc fausse nouvelle- puis à se féliciter de l’avoir fait changer d’avis sur le sujet… Et que dire d’Eric Zemmour dont le discours électoral n’est fait que d’affirmations fausses, de promesses irréalisables, et d’appel permanent aux pires émotions, au plus bas travers… le rejet de l’autre, la haine de l’étranger et de tout ce qui n’entre pas dans le moule sécurisant d’une idée de la France soi-disant éternelle qui n’a jamais existé.

Mais il faut reconnaître que les candidats s’appuient sur un terrain labouré depuis 5 ans. Peu à peu, d’abord via les réseaux sociaux, puis les chaines de télévision “d’information” en continu, puis enfin l’ensemble des médias, se sont installés dans la dictature de l’émotion, le règne de l’opinion. Les faits objectifs n’ont pas disparu mais ont été ramenés au rang de support du commentaire, de l’opinion. Ce n’est pas l’objectivité des faits qui intéresse les plateaux télé, mais beaucoup plus le “ressenti”. Ressenti pour ou contre la vaccination, plutôt que suivis de pharmaco-vigilance, ressenti sur l’évolution du pouvoir d’achat plutôt que chiffres de l’Insee, opinions sur l’évolution du chomage et la multiplication des emplois précaires, plutôt que rapports de l’ANPE, ressenti sur les mesures d’aides dans la période du “quoi qu’il en coûte” du gouvernement plutôt qu’études statistiques. Et de fait on entretient tous les travers complotistes du public, puisqu’il traduisent de l’émotion ressentie, et des opinions personnelles mais partagées. On l’a vu pendant la crise des gilets jaunes, mais aussi avec la pandémie, et dans la préparation de l’élection présidentielle.

C’est par moment spectaculaire. Pendant cette campagne, Marine Le Pen, par exemple a bénéficié d’un traitement par les médias dont l’angle principal, le narratif politique, était: comment elle est parvenue à se dédiaboliser et à paraître aimable en se faisant la championne du pouvoir d’achat. Les faits objectifs -les condamnations du Front National, le financement russe de son parti, mais aussi les mesures de nature discriminatoires et anticonstitutionnelles qu’elle propose, ou encore le financement impossible de son programme- ont été éclipsés par le commentaire 100 fois répété de l’amélioration de son image, et de sa progression quotidienne dans les sondages. Pour cela, il faut dire que les sondages quotidiens réalisés par les principaux instituts font le bonheur du commentateur. Pas besoin de se creuser la tête, d’envoyer des enquêteurs sur le terrain, d’étudier dans le détail les programmes… trois sondages par jour avec quelques variations de chiffres après la virgule, et quelques micro-trottoirs, où l’on recueille “le ressenti” des électeurs, nourrissent mieux le commentaire d’opinion quotidien que de fastidieuse discussions autour de faits objectifs.

Dans cette ère de la post-vérité, il y a donc des opinions qui ne se discutent pas. Exemples: «Marine Le Pen est la candidate du pouvoir d’achat», ou encore «le vote utile à gauche, c’est Mélenchon» ou également «les Français détestent Macron»… Des opinions qui a force de rabâchage sur les plateaux-télé deviennent réalités du moment. Du coup lorsque dans un sondage, les quelques 30% d’électeurs qui ont l’intention de voter pour le président sortant disent bien sûr souhaiter qu’il soit réélu, tandis que les électeurs des autres candidats ne le souhaitent évidemment pas, le commentaire devient: «près de 70% des électeurs ne souhaitent pas que Macron soit réélu». CQFD.

Bien sûr on pourra rétorquer le président sortant n’a pas su ou voulu s’adapter à cette nouvelle donne et mener une campagne plus active, plus investie, pour provoquer la confrontation des programmes. Sans doute n’a -t-il pas senti, qu’entre 2017 et 2022 on avait -un peu- changé d’époque. Que cette bataille pour provoquer les émotions du public en mettant en scène les opinions les plus caricaturales, les plus outrées -Cyril Hanouna étant le champion toutes catégories de cette nouvelle “tendance”- exigeait, même d’un président en charge, même en temps de guerre, et d’épidémie, qu’il descende dans l’arène, pour se frotter aux fake-news, aux procès d’intentions, aux attaques de circonstances sur la thématique du “scandale d’Etat”. Sur ce dernier chapitre le prix du plus beau coup fourré de campagne va incontestablement aux gens qui ont conseillé aux parents de Samuel Paty de porter plainte contre l’Etat à trois jours de l’élection, contre l’avis de la compagne et du fils de la victime de l’assassinat à motivation islamiste intervenu il y a 18 mois.

En attendant le 24 avril, on aura dimanche une première idée de l’endroit où tout cela nous a conduit. Si le résultat du vote démontre, comme on peut le craindre, que nous avons en France la plus forte extrême droite d’Europe, et que trois des candidats mis par les Français dans le quatuor de tête sont ceux qui nous promettent sinon un retrait, du moins un repli de l’engagement européen de la France, il y aura à s’interroger sur les raisons qui nous ont conduit là.

Quelle issue à la sale guerre de Poutine?

Alors que le monde découvre les horreurs de la sale guerre de Poutine, où l’on ramasse dans les villes que vient de quitter son armée, les cadavres de civils abattus dans la rue, parfois les mains entravées, les négociations de paix se poursuivent à Istanbul. Sans que l’on sache exactement où en sont les émissaires des deux pays, puisque Moscou s’applique à y souffler le chaud et le froid. Il y a quelques jours, le Kremlin annonçait que les négociations étaient “significatives” et promettait de “réduire radicalement” ses opérations militaires autour de Kiev. Dès le lendemain le même Kremlin précisait qu’il n’y avait “rien de très prometteur” dans les négociations et bombardait la zone en question. Depuis mercredi dernier, le ministère de La Défense russe promet un “régime de silence” c’est à dire un cessez le feu à Marioupol, afin de permettre l’évacuation de civils. Mais depuis, le Kremlin et La Croix Rouge se renvoient la responsabilité d’un échec de la mise en place du couloir humanitaire.

Lundi, les négociateurs ukrainiens annonçaient toutefois que la Russie avait accepté “oralement” les propositions de l’Ukraine, en particulier la promesse d’un référendum sur la neutralité du pays, et qu’une rencontre Poutine-Zelensky pourrait avoir lieu prochainement en Turquie.

Acceptons en l’augure! La seule voie de salut pour la population ukrainienne, au delà du simple respect par l’ennemi de couloirs humanitaires, passe évidemment par des négociations entre Moscou et Kiev. On ne peut en effet faire la paix qu’avec son ennemi, et donc à un moment ou l’autre il faut chercher une issue de compromis. Qui dit compromis dit concessions, et c’est là que l’exercice s’avère bien difficile. D’autant plus à cause du caractère dissymétrique de ce conflit.

Il y a dissymétrie tout d’abord dans le rapport de forces. D’un côté un pays de 144 millions d’habitants, de l’autre seulement 44 millions. La deuxième armée du monde, plus de deux millions de soldats mobilisables (actifs plus réservistes), contre 500000 à l’Ukraine. Un budget militaire de 1000 dollars par habitants en Russie contre 270 dollars par Ukrainien. Mais il y a plus. Cette guerre est dissymétrique parce que jusqu’à l’hypothétique attaque ukrainienne contre un dépôt de carburant en Russie, elle se déroulait exclusivement sur le territoire ukrainien, à l’initiative de la seule Russie et avec un but de guerre qui est tout simplement l’anéantissement d’un pays indépendant. Comment négocier dans un tel déséquilibre. Quelles concessions demander à un pays qui subit une telle agression de la part d’un pays plus puissant, et ne s’est rendu coupable d’aucune agression à l’égard de celui-ci? Quel compromis trouver entre la volonté de détruire, et l’espoir de survivre? Le chemin de la paix semble bien incertain.

Si l’on en croit une majorité d’observateurs, un compromis pourrait être de couper l’Ukraine en deux et de céder à la Russie le Donbass et les rives de la mer Noire. Une amputation du pays, avec rattachement réel -par pure et simple annexion- ou virtuel -par création de pseudo-états indépendants- de près de la moitié du territoire ukrainien à la Russie, privant l’Ukraine de son accès à la mer Noire. En échange (?), les armées de Poutine cesseraient de massacrer les populations civiles ukrainiennes. Drôle de deal! On a du mal à imaginer que les Ukrainiens acceptent un tel marché. Et digérent les milliers de morts qu’a déjà fait cette guerre dans leur population, l’exode de millions d’autres, l’horreur des exécutions présumées de civils, et les milliards d’euros de destructions des infrastructures… Mais ce n’est pas tout. Il semble que l’envahisseur ne se contente pas de dépecer son voisin et de le priver de son accès à la mer. Il faudrait aussi que les Ukrainiens acceptent de mettre dans la balance leur neutralité à jamais. C’est à dire leur renoncement à entrer dans l’Otan. Mais aussi une limitation de leurs capacités militaires. En clair la Russie attend de l’Ukraine qu’elle cède près de la moitié de son territoire, contre rien, et demeure ensuite sans défense, à la merci du prochain coup de tête de Vladimir Poutine.

De leur côté, les Ukrainiens arrivent à la table de négociations avec une exigence principale, simple: que l’armée russe se retire de leur territoire en totalité et sans conditions. Et se disent prêts à négocier sur les compensations financières que devra verser la Russie pour dédommager l’agressé, et disposés à organiser un référendum national sur la neutralité. On comprend dans ce contexte que le Kremlin estime que les conditions ne sont pas réunies pour une rencontre Poutine-Zelensky.

Poutine a raté sa guerre. Pour aboutir à une issue rapide, il avait besoin d’une capitulation immédiate de l’ennemi. Il attendait de son armée qu’elle s’empare de Kiev en quelques jours, en se débarrassant du président ukrainien, brutalement, ou en douceur avec l’aide éventuelle des occidentaux pour un exil rapide. Le reste, la mise en place d’un gouvernement fantoche, à la manière tchétchène ou biélorusse, avec lequel il pourrait négocier les conditions d’un genre de “pax sovietica” façon Budapest 1956 ou Prague 1968, l’ancien officier du KGB savait faire. Mais c’est raté! A partir du moment où ses buts de guerre semblent, au moins pour l’instant, hors d’atteinte, où Poutine apparait aux yeux du monde comme un criminel de guerre dont l’armée commet des atrocités, il sera bien difficile pour lui de trouver une sortie “honorable” au conflit. Et chaque jour, chaque découverte de massacres commis par ses troupes, en éloigne encore la perspective.

Quelle légitimité ?

Drôle de climat. A droite, les soutiens de Valérie Pécresse nous répètent depuis des jours que l’élection présidentielle à venir risque de désigner un président illégitime parce qu’Emmanuel Macron a refusé de débattre avec la championne des Républicains avant le premier tour. Le pire en la matière étant atteint par le Président du Sénat, second personnage de la République, Gérard Larcher, qui reproche par avance à Emmanuel Macron “d’enjamber la présidentielle, en refusant le débat” et lui prédit en cas de réélection un problème de “légitimité”. En clair, un président qui serait élu en ayant refusé de débattre à la télévision avant le premier tour avec le ou la candidate des Républicains, serait illégitime. Comme si la légitimité d’un président pouvait venir d’ailleurs que des urnes. Comme si la participation à un plateau télé, chez Hanouna ou une autre des stars du petit écran, offrait la véritable onction démocratique. C’est évidemment une dérive inquiétante en ce qu’elle révèle de la place prise par les animateurs télé, dans le débat politique. Mais elle l’est surtout par ce qu’elle suppose de mépris du suffrage universel, et donc de la démocratie.

Le suffrage universel aurait donc cessé, avec l’avènement des chaînes d’infos et de leurs polémiques politiques permanentes, d’être l’étalon de la vie démocratique. Alors même que l’accès à la communication publique des oppositions de tout crin n’a jamais été aussi massif qu’aujourd’hui, nous aurions à craindre que le suffrage universel ne permette plus d’exprimer les véritables aspirations du peuple. Les électeurs seraient abusés, trompés, égarés, par le refus du président sortant de se soumettre tel Saint Sébastien aux flèches de l’ensemble de ses opposants, attaché à leur merci sur un plateau télé!

En fait la remise en cause n’est pas nouvelle. On l’avait déjà entendue en 2017 lors de l’élection d’Emmanuel Macron. A l’époque, l’expression qui faisait flores était :”élu par défaut”. La légitimité du président était atteinte, parce que les commentateurs bien informés savaient bien que les électeurs avaient voté pour lui au second tour pour éviter l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, et pas du tout pour le voir mettre en œuvre son programme. En quelque sorte il s’était emparé de la présidence par effraction. Et ses opposants le renvoyaient à son score du premier tour: 18% des inscrits à peine (en raison d’un fort taux d’abstention). A comparer avec les 22,6% de François Hollande, en 2012, à un moment où l’abstention était moins élevée.

La nouveauté, aujourd’hui, c’est que les commentateurs de la politique, journalistes ou/et militants politiques s’octroient un rôle d’arbitre de la légitimité du suffrage universel. Dans une tribune publiée récemment, des intellectuels et artistes, pour la plupart d’extrême-gauche, dénonçaient ainsi l’absence de débat entre tous les candidats avant le premier tour (rappelons qu’aucun président sortant de la 5eme république, candidat à sa réélection, n’a jamais participé à un débat avec l’ensemble de ses opposants au premier tour d’une élection). La tribune titrée “pas de débat, pas de mandat” conduisait les auteurs à se substituer aux électeurs pour décider si le mandat du prochain président élu serait valable ou non… Sans surprise, en quelques heures, la droite et l’extrême droite rejoignaient les signataires et reprenaient le mot d’ordre “pas de débat, pas de mandat”!

En fait ce qui est en jeu c’est la substitution de la vie médiatique à la vie démocratique. De l’image des choses à leur essence. Ce que veut le peuple? C’est le micro-trottoir de LCI ou BFM qui nous l’enseigne, ou encore la manifestation des gilets jaunes. L’égalité? C’est celle des temps de parole sur les plateaux télé. La vérité? C’est ce qu’on ose dire en face d’une caméra. La démocratie, c’est le droit d’assister ccomme au cirque à la confrontation des candidats “face à Baba!” L’expression populaire issue des urnes en deviendrait presque anecdotique. Et ne serait en tout cas plus l’alpha et l’omega de notre vie démocratique. Pire, un complot terrible contre la démocratie se préparerait si l’on écoute Valérie Pécresse: “ne vous laissez pas voler cette élection comme en 2017” met en garde la candidate LR… Son rival d’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon, se projette lui déjà dans l’après scrutin et appelle déjà aux blocages et grèves, si… les électeurs ont le mauvais goût de choisir Emmanuel Macron plutôt que lui…

Comment s’étonner que tout cela conduise in fine à une nouvelle baisse du taux de participation à des élections dont chacun invalide par avance le résultat. C’est un excellent exemple de prédiction auto-réalisatrice. A force de relativiser la valeur du suffrage universel, on finira par tomber à des taux de participation tellement bas qu’il faudra chercher autre chose pour faire vivre la démocratie. Des assemblées dont les membres seraient tirés au sort? Ou des comités ouvriers désignés dans les ateliers? Dommage! Un homme une voix, pour un peuple souverain, ça avait de la gueule!

Déjà trop tard?

On entre dans la dernière ligne droite. Dans 17 jours on sera fixé, du moins en ce qui concerne ce premier tour, dont tous les candidats semblent se rendre compte, à l’approche de l’échéance qu’il est le premier enjeu. Il n’y aura qu’une ou un élu. Qui, selon toute vraisemblance, devrait ensuite affronter Emmanuel Macron en finale.

Si l’on en croit les sondages, quotidiens, les choses se décantent. Sans pourvoir en déduire le résultat final, on voit déjà se préciser les positions dans chaque grande famille électorale.

Le meilleur agent de Marine Le Pen

C’est la famille d’extrême-droite qui animait la campagne depuis le début, avec son duel entre l’inébranlable Marine Le Pen -identique à elle-même d’une échéance à l’autre, c’est à dire porteuse du même discours de rejet de l’autre et de détestation pour tout ce qui n’est pas conforme à l’idée qu’elle se fait de l’identité française- et le nouveau venu lancé dans l’arène politique sur les chapeaux de roues, Eric Zemmour, venu lui contester son leadership de la haine. Le combat fut rude. Zemmour faisant feu de tous les bois les plus vermoulus de l’extrême-droite Française, pour tenter de rassembler derrière son panache crade le maximum de frustrés, d’aigris, d’anxieux, pour essayer de fédérer les divers sentiments de déclassement, de dépossession, les angoisses d’un futur différent de la veille, les peurs de l’autre… Et tout y est passé, depuis la tentative de réhabilitation de Pétain jusqu’à la création d’un ministère de la “remigration”, c’est à dire de la déportation, tout cela généreusement arrosé de racisme, d’homophobie, de misogynie…

Etait-ce trop? Les instituts de sondage semblent le montrer. Car les intentions de vote à son égard après l’avoir mis un temps à égalité avec sa rivale n’ont cessé de décliner, jusqu’à le créditer d’un résultat de moitié inférieur à celui de Marine Le Pen. Un 20 à 10 apparement sans appel.

Mais n’était-ce pas plutôt la dose qu’il fallait? Pour remettre en selle une Marine le Pen passablement démonétisée depuis son échec de 2017? De fait, l’héritière de la tradition familiale ne s’y est pas trompée, qui a laissé Eric Zemmour faire son show, soutenu par les médias de tous bords, qui avaient avec lui un bon client à vendre pour renforcer l’audimat, se contentant, même lorsqu’elle fut trahie par sa propre nièce qui rejoignait le rival, de prendre de la distance et de poursuivre sa démarche de dédiabolisation en la jouant débonnaire et bienveillante face aux excès du chroniqueur, qui auront plus fait pour la crédibiliser et normaliser le vote Front National, que toutes les déclaration pas toujours très crédibles de la candidate. Si les résultats du vote du 10 avril sont conformes à ce que prétendent aujourd’hui les instituts de sondages, on pourra dire que clairement, c’est Zemmour qui a fait la campagne de Marine le Pen.

La course de haies

Elle était arrivée en tête de la première ligne droite, à droite, avalant les haies les unes après les autres: retour dans la famille politique qu’elle avait pourtant quittée quelques années plus tôt en estimant qu’on ne pouvait plus rien en attendre, désignation par les adhérents du parti aux dépends du favori Xavier Bertrand, rassemblement autour de sa candidature de la plupart des barons LR, à l’exception notable de Nicolas Sarkozy. C’est ensuite qu’elle a mal calculé son élan. Dès le début de sa campagne, elle a visé une haie trop loin. Toute à sa volonté de convaincre les électeurs qu’elle ferait une bonne présidente, elle a mené une campagne de second tour, ciblant uniquement, jusqu’à la caricature, le président sortant Emmanuel Macron. C’était un combat personnel entre lui et elle, “la seule à pouvoir le battre”. Les autres candidats n’existaient pas, et donc le premier tour du 10 avril n’était pas un sujet. Seul comptait son affrontement avec Emmanuel Macron qui refusait obstinément de débattre avec elle avant le premier tour et donc, rageait-elle, ne jouait pas le jeu de la démocratie! L’apothéose étant atteinte, après la divulgation du programme d’Emmanuel Macron, dont elle estima aussitôt qu’il avait purement et simplement copié le sien. La méthode Coué a parfois du bon. Mais en politique, il convient aussi de temps en temps de se confronter au réel. On a vu sa position s’effriter dans les sondages, au fil des erreurs de communications dont on peut se demander si son entourage ne l’encouragea pas à les enfiler comme autant de perles de son chemin de croix, jusqu’à passer pour certains instituts sous la barre des deux chiffres, reléguant sa candidature au niveau de celle de Zemmour, loin de la tête du peloton. D’ores et déjà, il semble bien que plus grand monde chez les LR ne croit à sa présence au second tour.

A gauche, le retour des dinosaures

A gauche, le mot à la mode est “utile”. Quel est le vote utile au premier tour quand on est de gauche? Se jugeant seule légitime, la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo, a tenté de convaincre. Mais au fil des jours de campagne elle a vu son capital confiance, du moins dans les sondages (rappelons qu’ils ne représentent pas une estimation de résultat final, mais simplement un état de l’opinion) s’effriter irrémédiablement. Jusqu’à conduire le Parti socialiste à un étiage jamais vu de 2% des intentions de votes. Même si l’on ne peut exclure un sursaut des électeurs, on peut parler ici de catastrophe historique. Mais il serait injuste d’en faire porter le chapeau à la seule maire de Paris. Depuis 5 ans et l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, les socialistes, sous la houlette d’Olivier Faure, n’ont cessé de s’égarer dans une dénonciation systématique, souvent anecdotique, du nouveau président, en évitant soigneusement de proposer à leurs électeurs le projet qui aurait pu relancer une dynamique de gauche dans l’opinion. Ils récoltent donc le fruit de leur incurie programmatique.

Evidemment, en ces temps de préoccupation environnementale plutôt mieux partagée qu’elle ne le fut dans le passé, le vote de gauche utile aurait pu en toute logique être un vote écologiste. Jamais sans doute les écologistes avaient paru en meilleure position qu’avant ce scrutin. D’ailleurs leur champion Yannick Jadot, s’y voyait déjà, convaincu que l’heure de gouverner était venue pour les écologistes. Et puis, il y a eu la primaire. Et la surenchère entre toutes les tendances et groupes de pression rassemblés par EELV dans son souci d’accéder au pouvoir. Et la défaite de Sandrine Rousseau, sa rivale extrémiste, qui n’a eu de cesse depuis la désignation de Yannick Jadot de lui savonner la planche, en faisant assaut de prises de position maximalistes, et de critiques de “son” candidat jusqu’à se faire éjecter de la campagne écolo. Résultat de cette incapacité de Yannick Jadot à s’affranchir des réseaux d’influence, pour construire un programme de candidature propre, original, une désaffection dans les sondages où il plafonne à 5%.

Du coup, la gauche nous joue le retour du dinosaure, avec en pole position Jean-Luc Mélenchon, 40 ans de politique, qui promet aux Français la retraite à 60 ans pour tous, sauf pour lui, et une rupture radicale avec le capitalisme, et les méchants, qu’ils soient américains, allemands, ou simplement « riches ». Comme en 2017, la décomposition de la gauche social-démocrate le propulse en avant. Dans une moindre mesure toutefois. Si les sondages le placent depuis quelques jours autour de 14%, il lui reste encore du chemin pour atteindre les 19% qui avaient “failli”, comme on aime à le rappeler à la France Insoumise, le propulser au second tour à la dernière présidentielle. Avec quelques handicaps nouveau. D’une part il semble peu probable que Yannick Jadot se retire à son profit avant le premier tour, d’autre part, l’accumulation d’affaires (scandale de la perquisition de ses bureaux, mise en examen de l’association de financement de sa campagne de 2017 pour “escroquerie aggravée”…) fait un peu désordre, autant que ses prises de position à l’emporte-pièce sur Poutine, l’Otan ou la guerre en Ukraine. Mais dans son entourage on mise sur la qualité de l’homme, sa culture, ses talents de tribun, pour emporter la mise au finish. Et l’on note qu’il profite du ralliement d’anciens socialistes, Ségolène Royal par exemple, qui a définitivement décidé qu’il représentait le “vote utile”.

Ce n’est pas l’avis d’un autre dinosaure, l’ex-président François Hollande. Fidèle à la discipline de son parti, il continue du bout des lèvres à soutenir la candidate officielle du PS, Anne Hidalgo. Mais, homme pressé, il anticipe déjà… la défaite de celle-ci, et donc son propre retour: “Une initiative devra être prise au lendemain de l’élection présidentielle pour reconstruire la gauche de responsabilité. Il y va de la vitalité de notre République qui ne peut être privée de l’espoir de l’alternance et de l’attente d’un changement. J’y prendrai toute ma part”.

A sa décharge, il n’est pas le seul à anticiper de 3 semaines la défaite de sa candidate favorite. Le Président du Sénat Gérard Larcher, cité par Libération, reconnaît de son côté que le véritable combat, maintenant, c’est pour limiter les dégâts aux législatives. Bref, des quatre candidates à la présidentielle une seule semble encore dans la course pour le premier tour, Marine Le Pen. Les perdantes pourront toujours se consoler, comme Valérie Pécresse le fait déjà, en regrettant un soutien insuffisant des hommes: « nous les femmes, on a un organe moins puissant que les hommes […] on a besoin d’être soutenues».

“Résilience” et assurance tous risques

“Résilience: Aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques(Larousse). Par exemple… en temps de guerre!

Mercredi, Jean Castex présentait donc son “Plan résilience”, en réponse à la guerre qui martyrise l’Ukraine. Comme promis par le président de la République, il y en avait pour tout le monde. Et une ristourne sur le litre de gazole pour camionneurs, pêcheurs et agriculteurs! Et une prise en charge d’une partie de la facture de dépenses énergétiques pour les autres entreprises  dont les dépenses de gaz et d’électricité représentent “au moins 3% du chiffre d’affaires, et qui pourraient faire des pertes sur 2022”! Et une aide aux agriculteurs pour acheter des engrais! Et une remise en route des mesures de chomage partiel, et une prolongation des prêts garantis par l’Etat, et un nouveau report de charge pour les entreprises en difficultés… Les Ukrainiens sont rassurés!

Dessin paru dans Politis

Bon, d’accord! C’est le rôle de l’Etat d’aider les entreprises qui souffrent des conséquences du conflit en Ukraine, et des mesures de rétorsion économique, tout à fait légitimes, appliquées à l’encontre de la Russie de Poutine. Comme pour la pandémie, on va chercher à réduire au minimum l’impact économique et social sur notre économie. C’est logique. Une nouvelle version du “quoi qu’il en coûte”. Et les médias ne s’y sont pas trompés qui ont ressorti le fichier des bons clients à interviewer dans ce cas de figure. “A votre avis le gouvernement en fait assez?”… “Et qu’attendiez vous de plus?”… “Et cela n’empêchera pas les faillites?”… Le micro-trottoir était déjà réglé, sur la position “insuffisant, trop tôt ou trop tard, à côté de la plaque”. Les réponses attendues et déjà inventoriées, au moment du confinement, puis actualisées avec le pass sanitaire… Bref, cette guerre va vraiment être terrible… pour les Français! Il faut vraiment faire quelque chose, sinon c’est toujours les mêmes qui vont se faire avoir… Que faire? Par exemple… bloquer les dépôts de carburants (?) comme l’ont entrepris les transporteurs ces derniers jours… Sans même bien sûr prendre en compte ceux qui alarment contre l’afflux de réfugiés qui va nous tomber dessus… certes plus acceptables en raison de la couleur de peau que les “déferlantes” habituelles, mais qu’il conviendrait de limiter voire de cantonner aux pays limitrophes de l’Ukraine, comme l’ont demandé Eric Zemmour ou Valérie Pécresse (qui depuis a honte et nie l’avoir suggéré!).

Jeudi, dans les journaux radio, on enchaînait sans transition ou presque la complainte d’une mère égarée dans la neige à Marioupol qui n’avait pu retrouver son mari sous les décombres et venait de s’évader avec ses enfants du théâtre-abri de la ville, lâchement bombardé par l’armée de Poutine… et les lamentations d’un syndicaliste des transports annonçant une reprise du blocage de dépôts pétroliers si le gouvernement ne faisait pas plus pour sa profession mise en danger par la hausse du prix du gazole.

Mais tout de même! Quel manque de pudeur, quelle indécence, quel égoïsme… N’aurait-on pu déjà éviter de parler de “résilience” -les mots ont un poids- concernant les conséquences financières, toutes relatives jusqu’ici , sur notre économie, de cette guerre qui est en train d’anéantir une nation et un peuple? Ne pourrait-on attendre un peu de retenue de la part des veinards que nous sommes, sûrs de notre bien-être, malgré des inégalités souvent inacceptables, sûrs de nos libertés, et pour l’instant du moins, hors de portée de la folie meurtrière du criminel de guerre moscovite? Les syndicats n’auraient-ils pu, ce jeudi, par décence, reporter leur mot d’ordre de défilés pour la revalorisation générale des salaires, ou les transformer en manifestation de solidarité avec les travailleurs ukrainiens qui sont en train de tout perdre, jusqu’au simple droit de vivre?

Les crises sont des révélateurs. Celle-ci, comme avant elle la crise sanitaire, est l’occasion d’une démonstration de l’individualisme et de l’égoïsme ambiants. Et de l’addiction aux aides de l’Etat. Ce sont souvent les mêmes qui se plaignent de l’omniprésence de l’Etat, de l’assommoir fiscal, du poids des charges sociales, de l’interventionnisme administratif… qui réclament le plus vigoureusement de lui une assurance tous risques, dès qu’arrive un orage. Hier les restaurateurs, et les commerçants, et autres, touchés par les mesures anti-covid, aujourd’hui les transporteurs, les infirmiers libéraux, et les agriculteurs, et tous ceux qui roulent en voiture, et ceux qui commercent avec la Russie… C’est un peu cela qui finira par ruiner notre “modèle social”: la revendication par chacun de “toujours plus de solidarité”… des autres!

Mots de guerre

« Nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, et ils continuent à nous mentir… », écrivait Soljenitsyne. Il désignait ainsi le régime communiste d’Union Soviétique, mais en ces temps de guerre et de désinformation la formule s’appliquerait parfaitement aux dirigeants russes. Le mensonge est devenu la règle. Que les armées russes bombardent une maternité sous les objectifs des caméras qui restituent des images insoutenables au monde entier, et Serguei Lavrov explique que l’hôpital en question était une base de néo-nazis. Personne ne peut le croire? Cela n’a visiblement pas d’importance. A ce stade, il n’est même plus nécessaire de chercher à être crédible.

Plus fort encore, toujours le même Serguei Lavrov à l’issue d’une rencontre de négociation infructueuse à Antalya en Turquie: « Nous n’avons pas attaqué l’Ukraine… ». Le pays est écrasé sous les bombes, les civils ukrainiens meurent par centaines, deux millions de personnes ont déjà fui l’avancée des armées russes, mais ce qui compte, c’est le discours public, qui tient lieu de vérité. Bien sûr on pourra répliquer que les pays occidentaux ont eux-aussi un rapport pervers à la vérité en ces temps de crise. Lorsque le gouvernement français déclare ne pas être en guerre avec la Russie, alors qu’il reconnait livrer des armes de guerre (“défensives”) aux combattants ukrainiens… il n’est guère plus crédible. C’est la loi de la guerre, dira-t-on, le secret l’emporte sur la vérité, la dramatisation légitime mensonges et omissions, les mots et les postures ont plus d’importance que les actes… sauf pour les victimes!

Et c’est précisément la source de toutes les difficultés. Pour sortir de la guerre, il faut bien arriver à parler, à échanger. Négocier suppose de partager un diagnostic, de se mettre d’accord sur un état des lieux. Déclarer un cessez le feu passe par l’inventaire des positions de chacun. Comment faire la paix avec un ennemi qui déclare publiquement ne pas faire la guerre? Qui accuse le pays qu’il envahit, contre toute évidence, de préparer une attaque aux armes chimiques. Qui fait appel à une milice privée dirigée par un néo-nazi (Wagner) pour soi-disant “dénazifier” le pays qu’il veut réduire à néant. Qui appelle en renfort des mercenaires étrangers au conflit (syriens en l’occurrence) et dénonce le soutien accordé par les occidentaux au pays qu’il assiège. On ne peut faire la paix qu’avec son ennemi, mais il faut un minimum de bonne foi pour mener à terme une négociation.

Pour l’instant ce minimum n’est pas assuré, loin s’en faut. Même la négociation de couloirs humanitaires pour épargner les civils parait un casse-tête, avec un ennemi qui confond couloir humanitaire et plan de déportation, échappatoire et transfert de population vers ses propres frontières. Face à un ennemi qui nie la guerre elle-même, la seule porte de sortie du conflit pour l’Ukraine reste la reddition totale et inconditionnelle qu’exige la Russie. De ce point de vue c’est un remake de la situation irakienne, lorsque Saddam Hussein ne pouvait éviter la guerre que le président Bush voulait engager qu’en renonçant à des “armes de destructions massives” qui n’existaient que dans les rapports de la CIA. « Le régime irakien possède des armes biologiques et chimiques, et pourrait fabriquer une bombe nucléaire un en un an » certifiaient les responsables américains à la tribune de l’ONU pour justifier leur guerre. Vladimir Poutine aura retenu la leçon. La Russie ne renoncera pas à son objectif de “dénazification” de l’Ukraine, qui, selon elle, prépare avec le soutien américain des armes bactériologiques dans ses laboratoires secrets. Gageons d’ores et déjà que les autorités russes vont sous peu exhiber les preuves des activités criminelles des “nazis” ukrainiens, à la façon de Colin Powell, secrétaire d’Etat américain, brandissant un fiole de verre sensée contenir de l’anthrax fabriqué par les irakiens devant le conseil de Sécurité de l’ONU en 2003.

En guerre, le mensonge est la règle. Et un préalable aux pires crimes de guerre. Dénoncer par avance la détention par l’ennemi d’armes interdites, c’est déjà jeter le doute sur une future utilisation des dites armes. Et la Russie a déjà franchi le rubicon des interdits de guerre en utilisant des armes à sous-munitions -elle n’a jamais signé la convention les interdisant- mais aussi en bombardant les populations civiles -80 personnes réunies dans une mosquée à Marioupol dans la journée de samedi. En dénonçant l’existence de laboratoires d’armes bactériologiques américains en Ukraine, Poutine prépare peut-être le blanchiment de ses prochains crimes de guerre. D’ailleurs, de façon préventive, la Russie s’est retirée jeudi dernier du Conseil de l’Europe, et donc de la Cour Européenne des Droits de l’Homme si l’on en croit l’agence officielle russe Tass, qui dénonce  « les pays hostiles de l‘UE et de l’OTAN qui continuent de détruire l’organisation et l’espace juridique commun en Europe ». Cela permettra par la suite de traiter par le mépris toute accusation de crimes de guerre devant la Cour en question.

Alors comment sortir de ce fatras de mensonges, accusations, dénégations et anathèmes? Comment mettre au jour la parcelle de vérité partagée qui permettrait aux belligérants de trouver une issue pacifique négociée à ce drame? Le niveau très inégal des forces en présence -la 2ème armée du monde face à la 22ème- laisse penser que malgré le soutien de l’armement occidental, l’armée ukrainienne ne pourra éternellement résister à son envahisseur. A l’inverse, malgré sa puissance de feu, on imagine mal l’armée russe contrôler par la force un pays de 44 millions d’habitants. Elle n’y est pas parvenue en Afghanistan, pas plus d’ailleurs que les Etats-Unis ensuite, et n’est parvenue à imposer sa loi en Tchétchénie, pays d’un million et demi d’habitants, qu’au prix de 300000 morts Tchétchènes et plusieurs milliers de soldats russes (12000 selon le Comité des mères de soldats). Tous ceux qui tentent une entremise en Ukraine s’y sont jusqu’ici cassés les dents. Les négociateurs occidentaux, Emmanuel Macron en tête, auront d’autant plus de mal à se faire entendre de Vladimir Poutine que les sanctions avec le temps, feront souffrir la Russie. Le premier ministre israélien Naftali Bennett, lui, a vainement tenté de convaincre de président ukrainien de capituler et d’accepter les exigences de Poutine. Inacceptable pour Volodymyr Zelensky bien sûr.

En fait, Naftali Bennett n’est pas seul aujourd’hui à penser que la seule issue serait un partage de l’Ukraine. La Crimée étant déjà russe de fait, les républiques autoproclamées du Donbass ayant déjà échappé au contrôle de Kiev, il suffirait de tracer une ligne de partage qui donnerait l’Est du pays à la Russie, et demanderait “simplement” à Kiev d’introduire dans sa constitution la neutralité et le désarmement, tandis que l’Otan s’engagerait à ne jamais tenter de militariser le pays. Bref transformer l’Ukraine en “pays tampon” pour rassurer la Russie de Poutine. Clairement, cette “solution” reviendrait à donner à Poutine satisfaction sur tous ses buts de guerre. Une solution “réaliste” diront certains. Mais une solution qui reviendrait à entériner le droit pour un pays puissant à annexer son voisin au nom de sa propre protection; qui légitimerait les crimes déjà commis par l’armée russe; et nierait tout droit d’autodétermination au peuple ukrainien. Evidemment cette “solution” n’offrirait pour autant aucune garantie que la Russie ne tente un jour de réitèrer l’opération avec un autre voisin, Pays Baltes, Moldavie, voire Pologne… Sauf à se mentir collectivement, une fois de plus, et à se convaincre, comme au lendemain de la reconnaissance de la guerre en Tchétchénie, du démembrement de la Georgie, de l’annexion de la Crimée, de l’intervention en Syrie aux côtés du criminel Assad… que Poutine va s’arrêter là, et retrouver gentiment le chemin de la légalité internationale.