Quelle légitimité ?

Drôle de climat. A droite, les soutiens de Valérie Pécresse nous répètent depuis des jours que l’élection présidentielle à venir risque de désigner un président illégitime parce qu’Emmanuel Macron a refusé de débattre avec la championne des Républicains avant le premier tour. Le pire en la matière étant atteint par le Président du Sénat, second personnage de la République, Gérard Larcher, qui reproche par avance à Emmanuel Macron “d’enjamber la présidentielle, en refusant le débat” et lui prédit en cas de réélection un problème de “légitimité”. En clair, un président qui serait élu en ayant refusé de débattre à la télévision avant le premier tour avec le ou la candidate des Républicains, serait illégitime. Comme si la légitimité d’un président pouvait venir d’ailleurs que des urnes. Comme si la participation à un plateau télé, chez Hanouna ou une autre des stars du petit écran, offrait la véritable onction démocratique. C’est évidemment une dérive inquiétante en ce qu’elle révèle de la place prise par les animateurs télé, dans le débat politique. Mais elle l’est surtout par ce qu’elle suppose de mépris du suffrage universel, et donc de la démocratie.

Le suffrage universel aurait donc cessé, avec l’avènement des chaînes d’infos et de leurs polémiques politiques permanentes, d’être l’étalon de la vie démocratique. Alors même que l’accès à la communication publique des oppositions de tout crin n’a jamais été aussi massif qu’aujourd’hui, nous aurions à craindre que le suffrage universel ne permette plus d’exprimer les véritables aspirations du peuple. Les électeurs seraient abusés, trompés, égarés, par le refus du président sortant de se soumettre tel Saint Sébastien aux flèches de l’ensemble de ses opposants, attaché à leur merci sur un plateau télé!

En fait la remise en cause n’est pas nouvelle. On l’avait déjà entendue en 2017 lors de l’élection d’Emmanuel Macron. A l’époque, l’expression qui faisait flores était :”élu par défaut”. La légitimité du président était atteinte, parce que les commentateurs bien informés savaient bien que les électeurs avaient voté pour lui au second tour pour éviter l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, et pas du tout pour le voir mettre en œuvre son programme. En quelque sorte il s’était emparé de la présidence par effraction. Et ses opposants le renvoyaient à son score du premier tour: 18% des inscrits à peine (en raison d’un fort taux d’abstention). A comparer avec les 22,6% de François Hollande, en 2012, à un moment où l’abstention était moins élevée.

La nouveauté, aujourd’hui, c’est que les commentateurs de la politique, journalistes ou/et militants politiques s’octroient un rôle d’arbitre de la légitimité du suffrage universel. Dans une tribune publiée récemment, des intellectuels et artistes, pour la plupart d’extrême-gauche, dénonçaient ainsi l’absence de débat entre tous les candidats avant le premier tour (rappelons qu’aucun président sortant de la 5eme république, candidat à sa réélection, n’a jamais participé à un débat avec l’ensemble de ses opposants au premier tour d’une élection). La tribune titrée “pas de débat, pas de mandat” conduisait les auteurs à se substituer aux électeurs pour décider si le mandat du prochain président élu serait valable ou non… Sans surprise, en quelques heures, la droite et l’extrême droite rejoignaient les signataires et reprenaient le mot d’ordre “pas de débat, pas de mandat”!

En fait ce qui est en jeu c’est la substitution de la vie médiatique à la vie démocratique. De l’image des choses à leur essence. Ce que veut le peuple? C’est le micro-trottoir de LCI ou BFM qui nous l’enseigne, ou encore la manifestation des gilets jaunes. L’égalité? C’est celle des temps de parole sur les plateaux télé. La vérité? C’est ce qu’on ose dire en face d’une caméra. La démocratie, c’est le droit d’assister ccomme au cirque à la confrontation des candidats “face à Baba!” L’expression populaire issue des urnes en deviendrait presque anecdotique. Et ne serait en tout cas plus l’alpha et l’omega de notre vie démocratique. Pire, un complot terrible contre la démocratie se préparerait si l’on écoute Valérie Pécresse: “ne vous laissez pas voler cette élection comme en 2017” met en garde la candidate LR… Son rival d’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon, se projette lui déjà dans l’après scrutin et appelle déjà aux blocages et grèves, si… les électeurs ont le mauvais goût de choisir Emmanuel Macron plutôt que lui…

Comment s’étonner que tout cela conduise in fine à une nouvelle baisse du taux de participation à des élections dont chacun invalide par avance le résultat. C’est un excellent exemple de prédiction auto-réalisatrice. A force de relativiser la valeur du suffrage universel, on finira par tomber à des taux de participation tellement bas qu’il faudra chercher autre chose pour faire vivre la démocratie. Des assemblées dont les membres seraient tirés au sort? Ou des comités ouvriers désignés dans les ateliers? Dommage! Un homme une voix, pour un peuple souverain, ça avait de la gueule!

Déjà trop tard?

On entre dans la dernière ligne droite. Dans 17 jours on sera fixé, du moins en ce qui concerne ce premier tour, dont tous les candidats semblent se rendre compte, à l’approche de l’échéance qu’il est le premier enjeu. Il n’y aura qu’une ou un élu. Qui, selon toute vraisemblance, devrait ensuite affronter Emmanuel Macron en finale.

Si l’on en croit les sondages, quotidiens, les choses se décantent. Sans pourvoir en déduire le résultat final, on voit déjà se préciser les positions dans chaque grande famille électorale.

Le meilleur agent de Marine Le Pen

C’est la famille d’extrême-droite qui animait la campagne depuis le début, avec son duel entre l’inébranlable Marine Le Pen -identique à elle-même d’une échéance à l’autre, c’est à dire porteuse du même discours de rejet de l’autre et de détestation pour tout ce qui n’est pas conforme à l’idée qu’elle se fait de l’identité française- et le nouveau venu lancé dans l’arène politique sur les chapeaux de roues, Eric Zemmour, venu lui contester son leadership de la haine. Le combat fut rude. Zemmour faisant feu de tous les bois les plus vermoulus de l’extrême-droite Française, pour tenter de rassembler derrière son panache crade le maximum de frustrés, d’aigris, d’anxieux, pour essayer de fédérer les divers sentiments de déclassement, de dépossession, les angoisses d’un futur différent de la veille, les peurs de l’autre… Et tout y est passé, depuis la tentative de réhabilitation de Pétain jusqu’à la création d’un ministère de la “remigration”, c’est à dire de la déportation, tout cela généreusement arrosé de racisme, d’homophobie, de misogynie…

Etait-ce trop? Les instituts de sondage semblent le montrer. Car les intentions de vote à son égard après l’avoir mis un temps à égalité avec sa rivale n’ont cessé de décliner, jusqu’à le créditer d’un résultat de moitié inférieur à celui de Marine Le Pen. Un 20 à 10 apparement sans appel.

Mais n’était-ce pas plutôt la dose qu’il fallait? Pour remettre en selle une Marine le Pen passablement démonétisée depuis son échec de 2017? De fait, l’héritière de la tradition familiale ne s’y est pas trompée, qui a laissé Eric Zemmour faire son show, soutenu par les médias de tous bords, qui avaient avec lui un bon client à vendre pour renforcer l’audimat, se contentant, même lorsqu’elle fut trahie par sa propre nièce qui rejoignait le rival, de prendre de la distance et de poursuivre sa démarche de dédiabolisation en la jouant débonnaire et bienveillante face aux excès du chroniqueur, qui auront plus fait pour la crédibiliser et normaliser le vote Front National, que toutes les déclaration pas toujours très crédibles de la candidate. Si les résultats du vote du 10 avril sont conformes à ce que prétendent aujourd’hui les instituts de sondages, on pourra dire que clairement, c’est Zemmour qui a fait la campagne de Marine le Pen.

La course de haies

Elle était arrivée en tête de la première ligne droite, à droite, avalant les haies les unes après les autres: retour dans la famille politique qu’elle avait pourtant quittée quelques années plus tôt en estimant qu’on ne pouvait plus rien en attendre, désignation par les adhérents du parti aux dépends du favori Xavier Bertrand, rassemblement autour de sa candidature de la plupart des barons LR, à l’exception notable de Nicolas Sarkozy. C’est ensuite qu’elle a mal calculé son élan. Dès le début de sa campagne, elle a visé une haie trop loin. Toute à sa volonté de convaincre les électeurs qu’elle ferait une bonne présidente, elle a mené une campagne de second tour, ciblant uniquement, jusqu’à la caricature, le président sortant Emmanuel Macron. C’était un combat personnel entre lui et elle, “la seule à pouvoir le battre”. Les autres candidats n’existaient pas, et donc le premier tour du 10 avril n’était pas un sujet. Seul comptait son affrontement avec Emmanuel Macron qui refusait obstinément de débattre avec elle avant le premier tour et donc, rageait-elle, ne jouait pas le jeu de la démocratie! L’apothéose étant atteinte, après la divulgation du programme d’Emmanuel Macron, dont elle estima aussitôt qu’il avait purement et simplement copié le sien. La méthode Coué a parfois du bon. Mais en politique, il convient aussi de temps en temps de se confronter au réel. On a vu sa position s’effriter dans les sondages, au fil des erreurs de communications dont on peut se demander si son entourage ne l’encouragea pas à les enfiler comme autant de perles de son chemin de croix, jusqu’à passer pour certains instituts sous la barre des deux chiffres, reléguant sa candidature au niveau de celle de Zemmour, loin de la tête du peloton. D’ores et déjà, il semble bien que plus grand monde chez les LR ne croit à sa présence au second tour.

A gauche, le retour des dinosaures

A gauche, le mot à la mode est “utile”. Quel est le vote utile au premier tour quand on est de gauche? Se jugeant seule légitime, la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo, a tenté de convaincre. Mais au fil des jours de campagne elle a vu son capital confiance, du moins dans les sondages (rappelons qu’ils ne représentent pas une estimation de résultat final, mais simplement un état de l’opinion) s’effriter irrémédiablement. Jusqu’à conduire le Parti socialiste à un étiage jamais vu de 2% des intentions de votes. Même si l’on ne peut exclure un sursaut des électeurs, on peut parler ici de catastrophe historique. Mais il serait injuste d’en faire porter le chapeau à la seule maire de Paris. Depuis 5 ans et l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, les socialistes, sous la houlette d’Olivier Faure, n’ont cessé de s’égarer dans une dénonciation systématique, souvent anecdotique, du nouveau président, en évitant soigneusement de proposer à leurs électeurs le projet qui aurait pu relancer une dynamique de gauche dans l’opinion. Ils récoltent donc le fruit de leur incurie programmatique.

Evidemment, en ces temps de préoccupation environnementale plutôt mieux partagée qu’elle ne le fut dans le passé, le vote de gauche utile aurait pu en toute logique être un vote écologiste. Jamais sans doute les écologistes avaient paru en meilleure position qu’avant ce scrutin. D’ailleurs leur champion Yannick Jadot, s’y voyait déjà, convaincu que l’heure de gouverner était venue pour les écologistes. Et puis, il y a eu la primaire. Et la surenchère entre toutes les tendances et groupes de pression rassemblés par EELV dans son souci d’accéder au pouvoir. Et la défaite de Sandrine Rousseau, sa rivale extrémiste, qui n’a eu de cesse depuis la désignation de Yannick Jadot de lui savonner la planche, en faisant assaut de prises de position maximalistes, et de critiques de “son” candidat jusqu’à se faire éjecter de la campagne écolo. Résultat de cette incapacité de Yannick Jadot à s’affranchir des réseaux d’influence, pour construire un programme de candidature propre, original, une désaffection dans les sondages où il plafonne à 5%.

Du coup, la gauche nous joue le retour du dinosaure, avec en pole position Jean-Luc Mélenchon, 40 ans de politique, qui promet aux Français la retraite à 60 ans pour tous, sauf pour lui, et une rupture radicale avec le capitalisme, et les méchants, qu’ils soient américains, allemands, ou simplement « riches ». Comme en 2017, la décomposition de la gauche social-démocrate le propulse en avant. Dans une moindre mesure toutefois. Si les sondages le placent depuis quelques jours autour de 14%, il lui reste encore du chemin pour atteindre les 19% qui avaient “failli”, comme on aime à le rappeler à la France Insoumise, le propulser au second tour à la dernière présidentielle. Avec quelques handicaps nouveau. D’une part il semble peu probable que Yannick Jadot se retire à son profit avant le premier tour, d’autre part, l’accumulation d’affaires (scandale de la perquisition de ses bureaux, mise en examen de l’association de financement de sa campagne de 2017 pour “escroquerie aggravée”…) fait un peu désordre, autant que ses prises de position à l’emporte-pièce sur Poutine, l’Otan ou la guerre en Ukraine. Mais dans son entourage on mise sur la qualité de l’homme, sa culture, ses talents de tribun, pour emporter la mise au finish. Et l’on note qu’il profite du ralliement d’anciens socialistes, Ségolène Royal par exemple, qui a définitivement décidé qu’il représentait le “vote utile”.

Ce n’est pas l’avis d’un autre dinosaure, l’ex-président François Hollande. Fidèle à la discipline de son parti, il continue du bout des lèvres à soutenir la candidate officielle du PS, Anne Hidalgo. Mais, homme pressé, il anticipe déjà… la défaite de celle-ci, et donc son propre retour: “Une initiative devra être prise au lendemain de l’élection présidentielle pour reconstruire la gauche de responsabilité. Il y va de la vitalité de notre République qui ne peut être privée de l’espoir de l’alternance et de l’attente d’un changement. J’y prendrai toute ma part”.

A sa décharge, il n’est pas le seul à anticiper de 3 semaines la défaite de sa candidate favorite. Le Président du Sénat Gérard Larcher, cité par Libération, reconnaît de son côté que le véritable combat, maintenant, c’est pour limiter les dégâts aux législatives. Bref, des quatre candidates à la présidentielle une seule semble encore dans la course pour le premier tour, Marine Le Pen. Les perdantes pourront toujours se consoler, comme Valérie Pécresse le fait déjà, en regrettant un soutien insuffisant des hommes: « nous les femmes, on a un organe moins puissant que les hommes […] on a besoin d’être soutenues».

“Résilience” et assurance tous risques

“Résilience: Aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques(Larousse). Par exemple… en temps de guerre!

Mercredi, Jean Castex présentait donc son “Plan résilience”, en réponse à la guerre qui martyrise l’Ukraine. Comme promis par le président de la République, il y en avait pour tout le monde. Et une ristourne sur le litre de gazole pour camionneurs, pêcheurs et agriculteurs! Et une prise en charge d’une partie de la facture de dépenses énergétiques pour les autres entreprises  dont les dépenses de gaz et d’électricité représentent “au moins 3% du chiffre d’affaires, et qui pourraient faire des pertes sur 2022”! Et une aide aux agriculteurs pour acheter des engrais! Et une remise en route des mesures de chomage partiel, et une prolongation des prêts garantis par l’Etat, et un nouveau report de charge pour les entreprises en difficultés… Les Ukrainiens sont rassurés!

Dessin paru dans Politis

Bon, d’accord! C’est le rôle de l’Etat d’aider les entreprises qui souffrent des conséquences du conflit en Ukraine, et des mesures de rétorsion économique, tout à fait légitimes, appliquées à l’encontre de la Russie de Poutine. Comme pour la pandémie, on va chercher à réduire au minimum l’impact économique et social sur notre économie. C’est logique. Une nouvelle version du “quoi qu’il en coûte”. Et les médias ne s’y sont pas trompés qui ont ressorti le fichier des bons clients à interviewer dans ce cas de figure. “A votre avis le gouvernement en fait assez?”… “Et qu’attendiez vous de plus?”… “Et cela n’empêchera pas les faillites?”… Le micro-trottoir était déjà réglé, sur la position “insuffisant, trop tôt ou trop tard, à côté de la plaque”. Les réponses attendues et déjà inventoriées, au moment du confinement, puis actualisées avec le pass sanitaire… Bref, cette guerre va vraiment être terrible… pour les Français! Il faut vraiment faire quelque chose, sinon c’est toujours les mêmes qui vont se faire avoir… Que faire? Par exemple… bloquer les dépôts de carburants (?) comme l’ont entrepris les transporteurs ces derniers jours… Sans même bien sûr prendre en compte ceux qui alarment contre l’afflux de réfugiés qui va nous tomber dessus… certes plus acceptables en raison de la couleur de peau que les “déferlantes” habituelles, mais qu’il conviendrait de limiter voire de cantonner aux pays limitrophes de l’Ukraine, comme l’ont demandé Eric Zemmour ou Valérie Pécresse (qui depuis a honte et nie l’avoir suggéré!).

Jeudi, dans les journaux radio, on enchaînait sans transition ou presque la complainte d’une mère égarée dans la neige à Marioupol qui n’avait pu retrouver son mari sous les décombres et venait de s’évader avec ses enfants du théâtre-abri de la ville, lâchement bombardé par l’armée de Poutine… et les lamentations d’un syndicaliste des transports annonçant une reprise du blocage de dépôts pétroliers si le gouvernement ne faisait pas plus pour sa profession mise en danger par la hausse du prix du gazole.

Mais tout de même! Quel manque de pudeur, quelle indécence, quel égoïsme… N’aurait-on pu déjà éviter de parler de “résilience” -les mots ont un poids- concernant les conséquences financières, toutes relatives jusqu’ici , sur notre économie, de cette guerre qui est en train d’anéantir une nation et un peuple? Ne pourrait-on attendre un peu de retenue de la part des veinards que nous sommes, sûrs de notre bien-être, malgré des inégalités souvent inacceptables, sûrs de nos libertés, et pour l’instant du moins, hors de portée de la folie meurtrière du criminel de guerre moscovite? Les syndicats n’auraient-ils pu, ce jeudi, par décence, reporter leur mot d’ordre de défilés pour la revalorisation générale des salaires, ou les transformer en manifestation de solidarité avec les travailleurs ukrainiens qui sont en train de tout perdre, jusqu’au simple droit de vivre?

Les crises sont des révélateurs. Celle-ci, comme avant elle la crise sanitaire, est l’occasion d’une démonstration de l’individualisme et de l’égoïsme ambiants. Et de l’addiction aux aides de l’Etat. Ce sont souvent les mêmes qui se plaignent de l’omniprésence de l’Etat, de l’assommoir fiscal, du poids des charges sociales, de l’interventionnisme administratif… qui réclament le plus vigoureusement de lui une assurance tous risques, dès qu’arrive un orage. Hier les restaurateurs, et les commerçants, et autres, touchés par les mesures anti-covid, aujourd’hui les transporteurs, les infirmiers libéraux, et les agriculteurs, et tous ceux qui roulent en voiture, et ceux qui commercent avec la Russie… C’est un peu cela qui finira par ruiner notre “modèle social”: la revendication par chacun de “toujours plus de solidarité”… des autres!

Mots de guerre

« Nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, et ils continuent à nous mentir… », écrivait Soljenitsyne. Il désignait ainsi le régime communiste d’Union Soviétique, mais en ces temps de guerre et de désinformation la formule s’appliquerait parfaitement aux dirigeants russes. Le mensonge est devenu la règle. Que les armées russes bombardent une maternité sous les objectifs des caméras qui restituent des images insoutenables au monde entier, et Serguei Lavrov explique que l’hôpital en question était une base de néo-nazis. Personne ne peut le croire? Cela n’a visiblement pas d’importance. A ce stade, il n’est même plus nécessaire de chercher à être crédible.

Plus fort encore, toujours le même Serguei Lavrov à l’issue d’une rencontre de négociation infructueuse à Antalya en Turquie: « Nous n’avons pas attaqué l’Ukraine… ». Le pays est écrasé sous les bombes, les civils ukrainiens meurent par centaines, deux millions de personnes ont déjà fui l’avancée des armées russes, mais ce qui compte, c’est le discours public, qui tient lieu de vérité. Bien sûr on pourra répliquer que les pays occidentaux ont eux-aussi un rapport pervers à la vérité en ces temps de crise. Lorsque le gouvernement français déclare ne pas être en guerre avec la Russie, alors qu’il reconnait livrer des armes de guerre (“défensives”) aux combattants ukrainiens… il n’est guère plus crédible. C’est la loi de la guerre, dira-t-on, le secret l’emporte sur la vérité, la dramatisation légitime mensonges et omissions, les mots et les postures ont plus d’importance que les actes… sauf pour les victimes!

Et c’est précisément la source de toutes les difficultés. Pour sortir de la guerre, il faut bien arriver à parler, à échanger. Négocier suppose de partager un diagnostic, de se mettre d’accord sur un état des lieux. Déclarer un cessez le feu passe par l’inventaire des positions de chacun. Comment faire la paix avec un ennemi qui déclare publiquement ne pas faire la guerre? Qui accuse le pays qu’il envahit, contre toute évidence, de préparer une attaque aux armes chimiques. Qui fait appel à une milice privée dirigée par un néo-nazi (Wagner) pour soi-disant “dénazifier” le pays qu’il veut réduire à néant. Qui appelle en renfort des mercenaires étrangers au conflit (syriens en l’occurrence) et dénonce le soutien accordé par les occidentaux au pays qu’il assiège. On ne peut faire la paix qu’avec son ennemi, mais il faut un minimum de bonne foi pour mener à terme une négociation.

Pour l’instant ce minimum n’est pas assuré, loin s’en faut. Même la négociation de couloirs humanitaires pour épargner les civils parait un casse-tête, avec un ennemi qui confond couloir humanitaire et plan de déportation, échappatoire et transfert de population vers ses propres frontières. Face à un ennemi qui nie la guerre elle-même, la seule porte de sortie du conflit pour l’Ukraine reste la reddition totale et inconditionnelle qu’exige la Russie. De ce point de vue c’est un remake de la situation irakienne, lorsque Saddam Hussein ne pouvait éviter la guerre que le président Bush voulait engager qu’en renonçant à des “armes de destructions massives” qui n’existaient que dans les rapports de la CIA. « Le régime irakien possède des armes biologiques et chimiques, et pourrait fabriquer une bombe nucléaire un en un an » certifiaient les responsables américains à la tribune de l’ONU pour justifier leur guerre. Vladimir Poutine aura retenu la leçon. La Russie ne renoncera pas à son objectif de “dénazification” de l’Ukraine, qui, selon elle, prépare avec le soutien américain des armes bactériologiques dans ses laboratoires secrets. Gageons d’ores et déjà que les autorités russes vont sous peu exhiber les preuves des activités criminelles des “nazis” ukrainiens, à la façon de Colin Powell, secrétaire d’Etat américain, brandissant un fiole de verre sensée contenir de l’anthrax fabriqué par les irakiens devant le conseil de Sécurité de l’ONU en 2003.

En guerre, le mensonge est la règle. Et un préalable aux pires crimes de guerre. Dénoncer par avance la détention par l’ennemi d’armes interdites, c’est déjà jeter le doute sur une future utilisation des dites armes. Et la Russie a déjà franchi le rubicon des interdits de guerre en utilisant des armes à sous-munitions -elle n’a jamais signé la convention les interdisant- mais aussi en bombardant les populations civiles -80 personnes réunies dans une mosquée à Marioupol dans la journée de samedi. En dénonçant l’existence de laboratoires d’armes bactériologiques américains en Ukraine, Poutine prépare peut-être le blanchiment de ses prochains crimes de guerre. D’ailleurs, de façon préventive, la Russie s’est retirée jeudi dernier du Conseil de l’Europe, et donc de la Cour Européenne des Droits de l’Homme si l’on en croit l’agence officielle russe Tass, qui dénonce  « les pays hostiles de l‘UE et de l’OTAN qui continuent de détruire l’organisation et l’espace juridique commun en Europe ». Cela permettra par la suite de traiter par le mépris toute accusation de crimes de guerre devant la Cour en question.

Alors comment sortir de ce fatras de mensonges, accusations, dénégations et anathèmes? Comment mettre au jour la parcelle de vérité partagée qui permettrait aux belligérants de trouver une issue pacifique négociée à ce drame? Le niveau très inégal des forces en présence -la 2ème armée du monde face à la 22ème- laisse penser que malgré le soutien de l’armement occidental, l’armée ukrainienne ne pourra éternellement résister à son envahisseur. A l’inverse, malgré sa puissance de feu, on imagine mal l’armée russe contrôler par la force un pays de 44 millions d’habitants. Elle n’y est pas parvenue en Afghanistan, pas plus d’ailleurs que les Etats-Unis ensuite, et n’est parvenue à imposer sa loi en Tchétchénie, pays d’un million et demi d’habitants, qu’au prix de 300000 morts Tchétchènes et plusieurs milliers de soldats russes (12000 selon le Comité des mères de soldats). Tous ceux qui tentent une entremise en Ukraine s’y sont jusqu’ici cassés les dents. Les négociateurs occidentaux, Emmanuel Macron en tête, auront d’autant plus de mal à se faire entendre de Vladimir Poutine que les sanctions avec le temps, feront souffrir la Russie. Le premier ministre israélien Naftali Bennett, lui, a vainement tenté de convaincre de président ukrainien de capituler et d’accepter les exigences de Poutine. Inacceptable pour Volodymyr Zelensky bien sûr.

En fait, Naftali Bennett n’est pas seul aujourd’hui à penser que la seule issue serait un partage de l’Ukraine. La Crimée étant déjà russe de fait, les républiques autoproclamées du Donbass ayant déjà échappé au contrôle de Kiev, il suffirait de tracer une ligne de partage qui donnerait l’Est du pays à la Russie, et demanderait “simplement” à Kiev d’introduire dans sa constitution la neutralité et le désarmement, tandis que l’Otan s’engagerait à ne jamais tenter de militariser le pays. Bref transformer l’Ukraine en “pays tampon” pour rassurer la Russie de Poutine. Clairement, cette “solution” reviendrait à donner à Poutine satisfaction sur tous ses buts de guerre. Une solution “réaliste” diront certains. Mais une solution qui reviendrait à entériner le droit pour un pays puissant à annexer son voisin au nom de sa propre protection; qui légitimerait les crimes déjà commis par l’armée russe; et nierait tout droit d’autodétermination au peuple ukrainien. Evidemment cette “solution” n’offrirait pour autant aucune garantie que la Russie ne tente un jour de réitèrer l’opération avec un autre voisin, Pays Baltes, Moldavie, voire Pologne… Sauf à se mentir collectivement, une fois de plus, et à se convaincre, comme au lendemain de la reconnaissance de la guerre en Tchétchénie, du démembrement de la Georgie, de l’annexion de la Crimée, de l’intervention en Syrie aux côtés du criminel Assad… que Poutine va s’arrêter là, et retrouver gentiment le chemin de la légalité internationale.

Dans l’impasse

Les nuits se succèdent. Déjà cinq. Cinq nuits et jours de souffrances et de peur pour le peuple ukrainien. Cinq jours et nuits d’angoisse pour tous ceux qui suivent la situation d’heure en heure partout dans le monde, autour d’une question: “jusqu’où cela peut-il aller? C’est le temps des interrogations.

Poutine est-il assez fou pour faire sauter la planète? Doit-on craindre, s’il n’obtient pas très vite gain de cause, qu’il finisse par recourir à cette force de dissuasion nucléaire qu’il a lui-même mis en état d’alerte à la fin du week-end? Evidemment personne ne veut y croire, mais personne n’a non plus la réponse définitive à la question. Chaque expert a plutôt envie de décliner toutes les raisons logiques pour lesquelles le scénario du pire n’est pas réaliste. Mais peut-on miser sur la raison en toutes circonstances? C’est la rançon de ce logiciel absurde sur lequel nous avons fondé notre monde moderne: l’équilibre de la terreur. Chacun est sensé se retenir de commettre l’inévitable parce qu’il sait que l’autre peut en faire autant, et qu’il n’y aura pas de vainqueur. Mais ce système ne laisse pas de place à la folie. Qu’un esprit dérangé en vienne à souhaiter la destruction de tout, toutes, et tous, parce qu’il ne parvient plus à se projeter dans son propre avenir, ne fait pas partie des hypothèses. On a vu un Poutine paranoïaque cantonnant tout interlocuteur, étrangers comme proches, à une dizaine de mètres de lui; hystérique, promettant la “dénazification” de l’Ukraine; violent, menaçant ceux qui s’opposeraient à lui de conséquences qu’ils n’ont jamais connues; méprisant pour ses propres collaborateurs devant le monde entier… A-t-il pour autant basculé totalement dans l’irrationalité? Et si oui existe-t-il un garde-fou, quelqu’un pour l’empêcher d’aller trop loin?

Comme tous les chefs d’Etat des pays disposant de l’arme nucléaire, Poutine ne peut en principe pas déclencher seul l’apocalypse. A ses côtés, son ministre de La Défense et son chef des armées, ont aussi leur mot à dire. Peut-on imaginer qu’ils contiennent les délires de leur patron? Peu probable. On a vu sa façon de tenir ses collaborateurs à distance. Certes son ministre de La Défense et son chef des armées ne semblaient pas enthousiasmés par sa décision de mettre les forces de dissuasion en état d’alerte, lorsqu’il en a fait l’annonce télévisée. Mais de là à imaginer une révolution de palais qui neutraliserait le président russe, il y a un gouffre…

Des sanctions qui vont frapper durement les Russes

Il y a aussi la pression du pays. Du peuple de Russie contre une guerre dans laquelle il a tout à perdre. On a vu des manifestations contre la guerre dans plusieurs grandes villes de Russie. Qui se sont soldées par des milliers d’arrestations. Poutine n’en est pas à sa première répression, et son appareil policier semble bien tenir les choses en main. Il ne semble pas que l’on soit à la veille d’un soulèvement de nature à le déstabiliser. Mais bien sûr ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas forcément demain. Les sanctions économiques et financières internationales, maintenant quasi-unanimes, vont évidemment rendre la vie dure aux russes. Aux plus riches, qui verront leurs avoirs gelés, mais aussi aux plus modestes qui subiront de plein fouet la dégradation de la situation économique russe. La popularité du tyran moscovite devrait sans doute en souffrir.

Il est trop tôt pour savoir si les sanctions auront ou pas un impact sur la guerre de Poutine, mais on peut d’ores et déjà noter que Poutine a lui-même, par son agression contre un peuple souverain, provoqué une prise de conscience inattendue et globale. Malgré quelques réticences de départ, balayées en quelques jours, tous les pays occidentaux ont répondu présent à l’appel du président ukrainien demandant des sanctions économiques et financières massives contre le président russe. Les allemands qui sont totalement dépendants du gaz russe, ont finalement accepté d’entrer dans la bataille, même la Suisse a oublié son éternelle neutralité pour reprendre -on l’a appris ce lundi- “l’intégralité des sanctions mises en place par l’Union européenne contre la Russie”. Et il y a plus. Le président ukrainien demandait armes et munitions pour se défendre contre l’envahisseur, les pays européens ont répondu d’accord. Y compris la Suède, l’Allemagne, qui prétendaient jusqu’ici ne jamais vendre d’armes à un pays en guerre et même la Finlande, qui a choisi le non-alignement. L’Union européenne a même décidé d’acheter elle-même des armes et munitions pour les fournir aux Ukrainiens. C’est un virage essentiel. En cinq jours, l’idée d’une Défense européenne qu’Emmanuel Macron essaye depuis 5 ans de mettre à l’ordre du jour de l’UE a peut-être fait un pas de géant… Grâce à Vladimir Poutine.

Poutine est donc à peu près seul contre tous. Seule la Chine soutient, du bout des lèvres, son opération militaire, en plus des pays satellites dirigés par des obligés de Poutine, Tchetchénie ou Belarus. Même le Kazahkstan, qui a pourtant bénéficié d’un soutien de la Russie pour réprimer des manifestations faisant plus de 200 morts en début d’année, a refusé d’engager des troupes aux côtés des russes, et de reconnaître les républiques autoproclamées du Donbass.

Poutine avait-il sous-estimé les réactions contre son invasion? Il faut dire que cette guerre ne correspond pas tout à fait à ce qu’il a connu précédemment, par exemple en Tchétchénie. Pour deux raisons: d’une part elle se déroule aux portes de l’Europe, d’autre part elle se passe à ciel ouvert grâce aux réseaux numériques. Heure après heure, Volodymyr Zelensky le président ukrainien peut informer le monde entier de l’évolution de la situation grâce aux réseaux sociaux. Il est en contact permanent avec les chefs d’Etat européen ou le président des Etats-Unis. La guerre de Poutine est le sujet principal d’actualité pour la planète entière. Le monde entier commente, condamne, craint les développements… Et chacun doit prendre position. Les avions russes se voient interdire l’espace aérien de la plupart des pays, des musiciens russes, connus pour leur proximité avec Poutine, voient déprogrammer leurs concerts. Jusqu’au président, russe, proche de Poutine, du club de foot de Chelsea, qui doit se mettre en retrait de son club et promet d’œuvrer pour faire arrêter la guerre. Et Poutine se voit retirer son titre d’ambassadeur du judo, les clubs russes sont suspendus de toutes compétitions internationales, et la Russe est exclue de la Coupe du Monde de foot…

De la guerre éclair à l’occupation

Poutine espérait une “opération militaire” éclair. Il pensait sans doute chasser en quelques heures les dirigeants ukrainiens et les remplacer par des hommes à sa solde, comme au Belarus ou en Tchétchénie. Il semble maintenant enlisé dans un conflit à ciel ouvert, sous la réprobation du monde entier. Certes, il prendra peut-être Kiev dans les heures ou les jours qui viennent. Mais même si c’est le cas, cela ne sera que le point de départ d’un long calvaire. D’abord pour les Ukrainiens bien sûr. Mais aussi sans doute pour l’armée de Poutine, qui ne parviendra pas si facilement à contrôler un pays de 44 millions d’habitants, qui a montré à quel point il tient à son drapeau. L’Ukraine n’est pas la Tchétchénie, il ne suffira pas d’y mener la “sale guerre” qu’il conduisit là bas pour s’assurer le contrôle du peuple ukrainien. A la guerre d’invasion succèdera une guerre d’occupation, et donc probablement une guerre de résistance pour le peuple ukrainien qui continuera sans doute de bénéficier de soutien à l’international. Calvaire pour Poutine lui-même, qui aura bien du mal à rétablir un semblant de crédibilité après cette invasion injustifiable. Calvaire enfin pour le peuple russe, qui va subir l’effet des sanctions.

Ce lundi, des négociations ont démarré à la frontière avec le Belarus. Quelles sont les chances de succès? Faibles évidemment. Les autorités ukrainiennes exigent le retrait des forces russes de leur territoire, tandis que Poutine s’obstine à réclamer un désarmement, une “dénazification” et une neutralisation de l’Ukraine. Il sera difficile de trouver un terrain de compromis. Pour les Ukrainiens, le pire est hélas encore à venir.

Le « syndrome des Sudètes »

L’approche diplomatique a fait long feu. Poutine a donc tranché au terme d’un conseil de crise surréaliste, retransmis à la télé, où chaque responsable de haut rang russe devait donner un avis conforme à la décision que le président russe s’apprêtait à rendre publique. A l’unanimité, on a donc décidé à Moscou de reconnaître les républiques sécessionnistes auto-proclamées de Lougansk et Donetsk, comme on avait reconnu l’indépendance de l’Ossète du Sud et de l’Abkhazie en 2008 au grand dam de la Géorgie. Et Poutine a chargé dans la foulée l’armée russe d’assurer le maintien de la paix dans ces deux territoires du Donbass ukrainien. Ce n’est pas (encore) la guerre, mais cela y ressemble.

Ce n’est pas à proprement parler une surprise, même si l’on pouvait encore espérer hier que les efforts diplomatiques d’Emmanuel Macron finissent par aboutir à une détente. Plus inattendue par contre a été l’intervention de Vladimir Poutine à la télévision russe. Devant ses compatriotes, le président russe s’est livré à un réquisitoire d’une violence rare. Foin des questions liées à l’application des accords de Minsk – dont Moscou considère que l’Ukraine ne les a jamais respectés depuis leur signature et la déclaration d’indépendance des deux régions du Donbass – c’est l’existence même de l’Ukraine que Vladimir Poutine a mise en cause à la télévision. Un « pays fictif… , une colonie (de l’Otan) avec un régime fantoche » a-t-il expliqué. C’est donc pour se défendre contre l’inévitable annexion de l’Ukraine par l’Otan que la Russie doit annexer, une partie (au moins) de son territoire. Et Poutine de dénoncer un “génocide” en cours au Donbass, et de prévenir l’Ukraine de sa «responsabilité de l’effusion de sang» au cas où le pays poursuivrait ses opérations militaires. Avant de conclure avec des accents paranoïaques que les pays occidentaux ont « pour seul but d’empêcher le développement de la Russie… sans même de raison, juste parce que nous existons ». On est bien loin de l’ambiance du matin même où le Kremlin donnait son accord à Emmanuel Macron pour le principe d’un sommet avec Joe Biden. Quelques heures à peine plus tard, les premières vidéos de l’avancée des chars russes en territoire ukrainien étaient diffusées.

Poutine a donc choisi. La balle est maintenant dans le camp de l’Ukraine et dans celui des pays occidentaux. Sans surprise, la condamnation de cette violation flagrante de la légalité internationale est quasi unanime. Quelques exceptions: le Mali des colonels où sévissent les mercenaires russes qui s’est empressé de reconnaître lui aussi les républiques autoproclammées du Donbass, ou encore la Chine qui au Conseil de Sécurité de l’ONU s’est contentée d’énoncer quelques généralités sur le respect de la charte des Nations Unies, tout en évitant de condamner clairement la décision de Moscou.

Pour l’Ukraine, qui ne peut à ce stade qu’exiger l’annulation de la décision russe, la situation est critique. Bien sûr Kiev ne peut se résigner à voir une partie de son territoire annexée, d’autant moins que Poutine n’a pas caché que pour lui le problème ukrainien allait au delà de question du Donbass. L’entrée en Ukraine des soi-disant « forces de maintien de la paix » de Poutine fait planer la menace d’un affrontement armé direct et total. Evidemment, l’Ukraine n’a pas les moyens de tenir tête militairement de façon durable à l’armée russe et sait pertinemment que l’Otan ne tirera pas une cartouche pour la défense de son territoire. Le premier accrochage entre troupes ukrainiennes et russes pourrait donc conduire à un bain de sang, et fournir à Poutine le prétexte pour pousser son invasion jusqu’à Kiev et régler ainsi le problème définitivement.

Pour les occidentaux, l’heure est maintenant aux sanctions économiques. De façon déterminée affirme-t-on tant à Washington qu’à Bruxelles, mais sans illusions. Chacun sait que les sanctions, pour pénalisantes qu’elles soient, ne permettront pas un retour en arrière. Le Donbass ne reviendra probablement jamais en Ukraine, pas plus que la Crimée. N’est-ce pas Joe Biden lui-même qui semblait résigné à cette hypothèse lorsqu’il envisageait lors d’une conférence de presse le 19 janvier dernier, l’hypothèse d’une « incursion mineure » des forces russes en Ukraine, obligeant la Maison Blanche à rectifier ses propos le lendemain? Au mieux peut-on espérer, côté européen, créer, grâce aux sanctions, un contexte favorable à la reprise de négociations sur la sécurité et la paix en Europe avec Poutine, dans quelques mois, sur la base de la situation de fait créée par l’annexion du territoire du Donbass. Et éviter ainsi que le dictateur russe poursuive sa politique d’annexion d’anciens territoires de l’Union Soviétique.

Car face au caractère inique de la décision de Vladimir Poutine et à la violence de son discours anti-occidentaux, l’enjeu pour les européens est bien celui-là: éviter ce qu’on pourrait appeler -sans bien sûr comparer des situations qui n’ont aucune commune mesure- le “syndrome des Sudètes”, c’est à dire que cette annexion, acceptée tacitement par l’Occident dans les faits – comme on accepta jadis celle d’une partie de la Tchécoslovaquie – ne soit que la première étape d’une reconquête par la Russie de tous les territoires russophones qui lui ont échappé à la fin du siècle dernier.

Une éclaircie dans le ciel ukrainien?

« Depuis 1991, les Américains ont tout fait pour humilier la Russie. » C’est Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, et russophile passionnée, qui le dit. C’est partiellement vrai. Vrai, parce que le verbatim des conversations de l’époque entre Mikhaïl Gorbatchev et le Secrétaire d’Etat américain James Baker semble prouver qu’il y avait un accord entre les deux parties pour considérer que l’Otan n’avait pas vocation à étendre sa juridiction à l’est. Mais juste partiellement, parce qu’aucun traité n’a été signé qui interdise cette extension, et parce que ce qui semblait logique voire légitime en février 1990 pouvait être vu différemment dans le contexte de 1999, lorsque Hongrie, Pologne et république Tchèque obtinrent leur entrée dans l’Otan. Et plus encore dans celui de 2016 lorsque l’organisation militaire occidentale a décidé «d’établir une présence avancée de l’OTAN en Estonie, en Lettonie, en Lituanie…», c’est à dire aux frontières mêmes de la Russie. Moscou considère que cette présence de troupes de l’Otan dans les pays Baltes est une violation des accords Russie-Otan interdisant “le stationnement permanent supplémentaire d’importantes forces de combat” sur les territoires des nouveaux membres, tandis que l’Otan fait valoir, non sans culot, qu’il s’agit d’une «rotation de troupes» qui n’est pas un «stationnement permanent»…

Il faut bien reconnaître, et Madame Carrère d’Encausse, historienne, ne devrait pas en disconvenir, que les rapports de force ont évolué en Europe depuis la chute de l’URSS. A l’époque Mikhaïl Gorbatchev plaidait pour une « Maison Commune Européenne », dans laquelle se retrouveraient Russie et pays d’Europe, tandis que les organisations militaires, OTAN et Pacte de Varsovie étaient appelées à disparaître. Mais depuis, l’Otan a dû s’adapter à la politique agressive mise en œuvre par Moscou. La Russie s’est emparée de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud aux dépens de la Géorgie (déclaration d’indépendance des deux régions qui reçoivent la reconnaissance, le soutien militaire et la protection de Moscou). Elle a annexé la Crimée aux dépens de l’Ukraine. Elle a, sinon fomenté, du moins encouragé la tentative de séparatisme des pro-russes dans la région ukrainienne du Donbass. Au point que toutes les zones russophones d’Europe peuvent craindre d’être l’objet tôt ou tard d’une tentative de reconquête, ou au moins de déstabilisation, par l’ours moscovite. En commençant par les pays Baltes, ou encore… l’Ukraine. On peut donc comprendre que pour ces pays l’appartenance à l’Otan (les pays baltes en font déjà partie) semble une garantie de sécurité et d’indépendance.

La poudrière ukrainienne

Qu’il y ait eu humiliation ou pas depuis 1990, il y a donc quelque paradoxe dans l’attitude de Vladimir Poutine à crier au loup en dénonçant par avance la volonté d’intégration à l’OTAN d’une Ukraine où il a lui-même créé et maintenu l’insécurité en amputant par la force le pays de ses régions russophones. D’autant que malgré les demandes de Kiev et les procès d’intention de Vladimir Poutine, cette intégration n’est pas à l’ordre du jour. Chacun est conscient, de part et d’autre, qu’inclure l’Ukraine dans l’Otan pourrait transformer ce qui n’est pour l’instant qu’une rébellion indépendantiste au Donbass en potentiel terrain d’affrontement entre l’OTAN et la Russie, et donc en déclencheur d’un cataclysme européen voire mondial.

Pour autant, les occidentaux ne peuvent renoncer à toute extension pour rassurer les Russes. Cela reviendrait à céder à la menace et au chantage. On ne peut pas attendre non plus des séparatistes du Donbass qu’ils jouent l’apaisement. Leur intérêt est de profiter de la présence de l’armée russe aux frontières de l’Ukraine pour intensifier leur combat, créer le maximum d’incidents, et fournir ainsi un prétexte aux forces russes afin qu’elles volent à leur secours. A l’heure où le transfert des populations civiles du Donbass vers la Russie s’accentue, comme pour étayer la menace d’une opération militaire ukrainienne imminente sur le territoire indépendantiste, et donc justifier une invasion russe, peut-on encore espérer une issue pacifique?

L’enjeu des sanctions économiques

Il convient sans doute de s’interroger sur les intérêts à court et moyen terme de chacune des parties. On comprend sans mal le goût de Vladimir Poutine pour l’extension de sa zone d’influence. Son souhait de fournir sa protection aux zones russophones des pays voisins, peut être entendu, même s’il ne peut justifier aucune déstabilisation d’un état indépendant. Après tout c’est le même prétexte, au nom du “droit des peuples à disposer d’eux mêmes”, qui justifia l’annexion des Sudètes par l’Allemagne en 1938. Encore le même prétexte qui servit aux Russes pour soutenir la sécession en Abkhazie ou en Ossetie du Sud. Cette logique pourrait-elle conduire à terme à une menace pour l’Estonie ou la Lettonie qui abritent 26% de russophones, ou, dans l’immédiat, justifier l’invasion de l’Ukraine aux yeux du Kremlin?

En fait, l’invasion de l’Ukraine créerait une situation très complexe, et dangereuse à bien des égards pour le Kremlin. Primo, il est manifeste que la majorité des Ukrainiens, y compris une partie des russophones, n’ont aucune attirance pour Moscou, et le régime de Poutine. Prendre et imposer par la force le contrôle d’un pays aussi vaste ne serait pas une mince affaire. Alors même que les aspirations à la démocratie sur le territoire russe ne sont déjà pas faciles à maitriser. A ce risque de s’embourber dans une situation incontrôlable s’ajoute la menace des sanctions.

C’est bien connu, les sanctions ne sont utiles que si l’on ne s’en sert pas. Tant qu’elles restent menaces, elles sont une excellente arme dissuasive. Mais une fois que le menacé est passé à l’acte, elles se retournent souvent contre tous. Dans le cas présent la menace principale s’appelle Nord-Stream2. Du nom du gazoduc qui doit confirmer la dépendance de l’Europe vis à vis du gaz russe. Ce gazoduc doit permettre d’approvisionner l’Allemagne depuis la Russie sans passer par l’Ukraine. Il attend une autorisation de l’administration allemande pour entre en service. Il est vital pour les uns et les autres. Avec 30% de son économie basée sur son gaz et son pétrole, et 70% de ses exportations de gaz à destination de l’Europe, la Russie a besoin de ce gazoduc, qui lui permet en outre d’éviter que l’Ukraine profite du transit. Mais les européens eux aussi , et surtout les allemands, ont besoin de Nord-Stream2. La Russie fournit 40% du gaz en Europe, 66% du gaz allemand. Or depuis sa décision d’arrêter le nucléaire, l’Allemagne est de plus en plus dépendante du gaz russe. On a pu mesurer cette dépendance ces derniers mois où en limitant les livraisons de gaz, pour faire pression sur les européens, la Russie a provoqué une hausse importante des prix de l’énergie sur le continent. Les européens ont prévenu: Nord-stream2 n’entrera pas en service si les Russes envahissent l’Ukraine. Ce serait un manque à gagner important pour la Russie – pas sûr que l’enjeu ukrainien vaille ce prix là – tout autant qu’un casse-tête pour les européens obligés de revoir leurs approvisionnements en énergie.

La place des Américains en Europe

C’est un vieux combat des Américains. Deuxième producteur derrière la Russie, les Etats-Unis n’ont jamais été favorables au gazoduc russo-allemand. Au point de sanctionner, sous Donald Trump, les entreprises qui collaboraient à sa réalisation. Sanctions qui ont été levées par l’administration Biden qui reste toutefois hostile au projet pour trois raisons. Primo le projet consacre la dépendance de l’Europe vis à vis de la Russie, deuxio il limite l’impact des sanctions exercées contre la Russie en raison de la situation en Ukraine, enfin, l’arrêt du projet pourrait permettre une augmentation des livraisons de gaz américain en Europe. Faut-il voir dans ce conflit d’intérêts une explication de l’étrange attitude des USA dans la crise?

Le fait est que depuis que la situation s’est tendue aux frontières de l’Ukraine la diplomatie américaine n’a pas cessé de sonner compulsivement le tocsin, annonçant une invasion imminente du pays. Alors que les Russes prétendaient que leurs manœuvres aux frontières de l’Ukraine se terminaient et que leurs troupes étaient en train de regagner leurs casernes, vidéos à l’appui, les américains n’ont pas cessé de souffler sur les braises. Tandis qu’Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz tentaient une médiation à Moscou, les services de renseignement US dénonçaient l’arrivée de nouvelles troupes russes à la frontière. Et promettaient une invasion pour le week-end suivant, puis le mercredi d’après, puis en tout cas avant la fin des JO de Pékin… On demandait à tous les ressortissants américains de quitter le pays. Et l’on dénonçait les manœuvres en cours au Belarus qui étaient pourtant prévues. Et l’entrée de navires russes en mer de Crimée… On laissait même entendre à Washington que l’invasion de l’Ukraine pourrait être coordonnée avec celle de Taiwan par l’armée chinoise… Et la bourse de Wall Street, qui connaît la musique, clôturait en forte baisse.

Mais dans le même temps, Joe Biden faisait savoir qu’il n’est pas question d’entrer en guerre avec la Russie, pas même d’envoyer des soldats en Ukraine pour évacuer les américains qui s’y trouveraient piégés. Il promettait des sanctions économiques draconiennes, mais rien de plus. En somme, Washington sonnait le tocsin pour une guerre à laquelle les Américains ne veulent surtout pas participer. Pourquoi alors cette dramatisation? Peut-être parce que ce qui se joue ici, au delà de la situation ukrainienne, c’est l’influence des Etats-Unis en Europe.

Derniers feux diplomatiques

Emmanuel Macron le dit et répète depuis le début de sa tentative de médiation, il faut déboucher sur “un nouvel ordre de paix et de sécurité en Europe”. En clair discuter de la meilleure façon d’assurer et maintenir la sécurité de tous en Europe. Il n’est pas certain que le grand frère américain voit la chose d’un oeil très favorable. Depuis la deuxième guerre mondiale, la sécurité en Europe est d’abord l’affaire des Américains. L’Otan, c’est d’abord leur organisation, même s’ils se plaignent, à l’instar de Donald Trump durant son mandat de la participation insuffisante des européens. On l’a vu au début de la crise actuelle, au mois de décembre, lorsque Joe Biden et Vladimir Poutine discutaient du sort de l’Ukraine en tête à tête, tout en promettant, côté américain, de tenir les européens informés… Mais en même temps, depuis la présidence de Barack Obama, l’Amérique a réorienté sa politique étrangère vers l’Asie du sud-est avec ce qu’on a appelé le “rebalancing”. La priorité n’est plus de ce côté ci de l’Atlantique. Les enjeux, économiques et stratégiques sont en Asie. Mais les américains ne sont pas prêts pour autant à cesser de jouer un rôle déterminant sur le vieux continent. Ce “nouvel ordre de paix et de sécurité” qui pourrait se mettre en place entre européens, sans les laisser au centre de tout, n’est donc pas forcément le bienvenu.

C’est pourtant là que réside sans doute une sortie durable de crise. Au delà des ambitions de Poutine, au delà de la crise du Donbass, il n’y aura probablement d’ordre de paix et de sécurité durable en Europe, que si les européens eux-mêmes le prennent en charge. Avec la Russie, qui devra s’engager durablement sur le respect des frontières, pour tourner enfin pour de bon la page de la guerre froide. En attendant, réalisme oblige, les Européens, par la voix d’Emmanuel Macron, misent sur un sommet Biden-Poutine… pour éviter la guerre en Europe.

Afrique: le drapeau tricolore brûle

Comment en est-on arrivé là? Qu’il parait loin ce 19 septembre 2013, jour d’investiture du président malien Ibrahim Boubacar Keïta (dit IBK), où François Hollande se faisait acclamer par le peuple malien rassemblé dans le stade de Bamako! “Nous avons gagné cette guerre!” s’exclamait le président français. Depuis, 51 soldats français sont morts au Mali ou au Sahel. Depuis, deux coups d’Etat successifs ont conduit le colonel malien Assimi Goïta au pouvoir. Et les militaires entendent bien y rester. Au moins jusqu’en décembre 2026. Et dans les rues de Bamako on brandit des drapeaux russes tandis qu’on brûle les drapeaux français.

L’ancienne puissance coloniale, qu’on acclamait lorsqu’elle arrêtait la progression des islamistes qui menaçaient Bamako, est devenue indésirable. L’ambassadeur de France est expulsé de Bamako. Les mercenaires russes de la force Wagner, pilotés par l’entourage de Vladimir Poutine prennent pied dans le pays. Quel échec! Echec de la France bien sûr, qui n’est pas parvenue à éradiquer le terrorisme de la région, et endosse à tort ou à raison aux yeux des maliens la responsabilité de la corruption et du népotisme que l’on reprochait au président IBK destitué par les militaires dans la liesse populaire. Mais aussi échec des autres pays européens qui ont refusé de voir que ce qui se joue dans le Sahel depuis 2010 c’est aussi la sécurité en Europe. Echec encore de la Cedeao, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. En 18 mois l’Afrique de l’Ouest qui subit, en première ligne, la terreur islamiste, a connu 4 putschs militaires. 2 au Mali, un en Guinée, et tout récemment un au Burkina-Fasso. Tant au Mali qu’au Burkina-Faso, c’est l’impuissance des états, et de leurs alliés, face au terrorisme, qui a servi de prétexte aux militaires pour prendre le pouvoir. La Cedeao malgré des sanctions économiques massives à l’égard du Mali, plus légères pour le Burkina, ne parvient pas à imposer un retour rapide à l’ordre civil et démocratique. Sans doute d’abord parce qu’elle a trop souvent toléré les exactions anti-démocratiques de certains de ses membres.

Dispersion des djihadistes

Les premiers bénéficiaires de cette situation sont évidemment les djihadistes. Ils ont réussi à déstabiliser le Mali et le Burkina Faso, et accentuent leur menace sur le Niger, le Togo, le Bénin ou la Côte d’Ivoire. La présence de forces internationales principalement françaises mais aussi depuis peu européennes à travers la force Takuba à laquelle le Danemark, l’Estonie, la Suède et la République tchèque ont accepté de participer militairement aux côtés de la France, a poussé les mouvements terroristes rattachés à Al Qaeda ou Etat Islamique à se disperser sur la grande région. Leur objectif est clair: déstabiliser l’ensemble des pays du Sahel et du Golfe de Guinée.

Autres bénéficiaires de l’échec de l’ex-puissance coloniale, ceux qui voudraient bien prendre la place laissée, presque, libre. La Chine et la Russie. La première y voit un moyen d’accélérer son déploiement économique sur le continent africain, tandis que Vladimir Poutine y voit l’opportunité d’accroitre la sphère d’influence de la Russie, tout en profitant des richesses locales, en particulier minières. Ces deux pays ne cachent pas leurs intentions et viennent en choeur d’opposer leur véto à une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU, présentée par la France, et soutenant la CEDEAO dans ses sanctions contre les putschistes Maliens. Et même si Poutine se dit non-concerné, l’arrivée des mercenaires de Wagner au Mali, pilotés financièrement par un de ses proches, Evguéni Prigojine, ne laisse rien augurer de bon, si l’on se réfère à leurs agissements en Syrie ou en Centrafrique, où sous couvert de formation militaire, ils se seraient livrés à de nombreuses exactions, tortures et pillages dénoncés par les ONG.

Alors que faire? Un retrait français du Mali paraît inévitable, aussi longtemps du moins que les colonels conserveront le pouvoir à Bamako. Il reste à éviter que ce retrait ne se traduise par une victoire et un renforcement des djihadistes sahéliens, et donc une aggravation de la terreur dans cette région et sur le continent européen. La menace est sérieuse. Au delà de la déstabilisation de la présence française dans la région, il est peu probable que Vladimir Poutine ait envie de s’embourber dans une guerre à l’issue incertaine contre des groupes islamistes qui savent parfaitement se fondre dans le désert. Et l’on n’imagine pas que les mercenaires de Wagner soient, seuls, en mesure de désarmer les djihadistes. Ni l’ONU, ni l’Europe, ne semblent susceptibles de prendre le relais de la France. Quant aux armées de la région, elles souffrent d’un discrédit auprès des populations locales, héritage, entre autres, de leur guerre contre les touaregs depuis toujours victimes d’ostracisme au Mali, et des nombreuses exactions qui ont valu à l’armée malienne d’être accusée de crime de guerre par une commission de l’ONU.

L’héritage de la Françafrique

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir plus loin en arrière. A cette époque où Mouammar Kadhafi, débarquait au Mali, en 2009, pour promettre au peuple malien d’assurer sa protection dans le nord du pays, et donc de désarmer les rebelles. Le leader libyen contrôlait alors les mouvements touaregs -et les trafics en tout genre auxquels la région est propice- et faisait la police dans le Sahel. Jusqu’à sa chute! Dès 2012 les touaregs repartaient à l’assaut du Nord-Mali, en lien avec les djihadistes, en profitant des armes fournies généreusement par Kadhafi pour tenter d’enrayer sa chute. La suite, c’est l’installation des djihadistes à Tombouctou, l’imposition de la loi islamique dans la région, et leur marche sur Bamako, stoppée in extremis par l’armée française.

Depuis, l’opération Barkhane, qui devait permettre de débarrasser le Sahel des djihadistes patine. Et suscite de plus en plus l’animosité des populations. Incapables de stopper la progression des terroristes islamistes les soldats français finissent par en être rendus coupables, et chaque attentat faisant des victimes civiles vient nourrir le sentiment anti-français. Au point que les convois militaires de Barkhane ont fait l’objet de véritables attaques par des manifestants en colère au Burkina Faso ou au Mali. Voir aujourd’hui des civils bruler les drapeaux français est d’abord l’expression d’une frustration terrible des populations devant la menace permanente des terroristes islamistes. C’est sur cette frustration que surfent les militaires maliens ou burkinabés qui crient haro sur l’ancienne puissance coloniale.

C’est évidemment la rançon de la Françafrique. A trop avoir voulu pendant des décennies continuer à régner sur ses anciennes colonies, au profit de ses entreprises nationales, à avoir cru qu’elle pouvait toujours y dicter le bien et le mal, soutenant sans vergogne les pires dictateurs, couvrant leurs exactions, voire y participant, la France s’est souvent comportée en puissance occupante et a provoqué une accumulation des rancœurs. C’est d’abord par volonté de se détourner de la France que les Maliens se tournent vers la Russie, pas par passion pour l’expansionnisme poutinien. Paris doit payer pour l’ensemble de son œuvre.

Hollande, puis Macron, ont cru pouvoir rompre avec la Françafrique, ou du moins promettre de le faire. Permettre à la France de devenir un partenaire loyal, respectueux de ses anciennes colonies, faire oublier le temps des barbouzeries. Mais dans le même temps ont laissé libre cours aux prédateurs du capitalisme français. Vincent Bolloré par exemple, qui cherche maintenant à céder l’empire portuaire et logistique africain qui a assuré la prospérité de son groupe et s’étend sur une quarantaine de pays du continent, après avoir été mis en cause pour corruption, non respect des droits humains et environnementaux, ou encore spoliation de terres… Aujourd’hui le retour de manivelle risque d’être douloureux. Après le Mali et le Burkina-Faso, on peut craindre que la vague de rejet ne gagne d’autres pays d’Afrique francophone.

La politique de l’emmerdement maximum

Mais quel début de campagne pathétique! A peine sortis d’une polémique de début d’année sur la présence du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe, on enchaîne! A l’assemblée, les députés des oppositions organisent des jeux de coulisses et rideaux pour finalement se retrouver majoritaires dans l’hémicycle le temps de voter par surprise un arrêt de travail à minuit. Et se réjouissent d’avoir ainsi battu à plates coutures le gouvernement, qui devra attendre pour mettre en œuvre son dernier train de mesures anti-covid. A l’Elysée, c’est le Président de la République qui verse sa burette d’huile sur le feu en promettant dans une interview au Parisien «d’emmerder les non-vaccinés… jusqu’au bout». Il n’y avait pas besoin de ça pour rendre les “antivax” hystériques. Dans les deux cas les premiers bénéficiaires sont les animateurs de tribunes de foire télévisuelle qui y trouvent de quoi alimenter leurs comptoirs de bistrot de longues heures durant, et les chroniqueurs professionnels qui peuvent étaler leurs certitudes contradictoires, ou pas, devant des journalistes complaisants qui pensent ainsi ajouter du buzz au buzz et ainsi améliorer la notoriété publicitaire de leurs émissions.

Quelle décrédibilisation du politique! D’un côté des députés, LR, qui multiplient les amendements, et les manœuvres de diversion, pour ralentir l’adoption d’un texte sur le pass vaccinal, avec lequel ils ont déjà annoncé qu’ils étaient… d’accord, mais qui se réjouissent du bon tour joué au gouvernement, qui ne sera peut-être pas en mesure de mettre en œuvre le dit pass vaccinal qu’ils approuvent dans les délais prévus. Comprenne qui pourra. De l’autre un président qui, après avoir reconnu de façon touchante en fin d’année précédente qu’il devait faire plus attention à ne pas employer des mots qui blessent, à ne pas diviser les Français, communique aux premiers jours de janvier sur son “envie d’emmerder” les non-vaccinés. Et les électeurs sont priés de suivre, et de s’intéresser…

Ne nous trompons pas, dans les deux cas les polémiques stupides dissimulent une vraie question. La transformation du passeport sanitaire en passeport vaccinal, qui devrait interdire un certain nombre d’activités sociales conviviales et ludiques aux non-vaccinés, revient à les “emmerder” au maximum. Tout le monde l’avait compris. L’objectif est, en les pénalisant le plus possible dans leur vie quotidienne, de pousser les derniers récalcitrants vers la vaccination, indispensable pour parvenir à enrayer enfin la pandémie. D’autant que maintenant qu’une immense majorité de français est vaccinée (90%), lorsque les services de réanimation sont encombrés obligeant les hôpitaux à reporter des soins non urgents pour les malades du cancer, par exemple, c’est aux non vaccinés -qui occupent 90% des lits de réanimation à Toulouse par exemple, selon le quotidien Le monde- qu’ils le doivent.

Dans ces conditions, n’aurait-il pas été plus simple et plus clair d’imposer à tous la vaccination? La question posée ici est évidemment celle de la mise en œuvre de la mesure. Rendre la vaccination obligatoire suppose de faire appliquer l’obligation. Comment le faire? Difficile d’imaginer une mesure coercitive qui ne viole pas le secret médical, ni ne mobilise des milliers de fonctionnaires. Pour les vaccinations obligatoires des enfants, le seul moyen de contrôle dont on dispose, c’est le certificat de vaccination obligatoire pour s’inscrire à l’école. Donc, le pass vaccinal. C’est le modèle retenu avec le nouveau projet de loi. Gêner chaque non vacciné dans chacun de ses gestes quotidiens pour qu’il finisse par choisir la vaccination, gratuite, comme l’écrasante majorité de ses concitoyens. C’est effectivement la tactique de l’emmerdement maximum, et probablement la seule tactique disponible.

Dans la mesure où toutes les forces politiques disent reconnaître la nécessité de la vaccination, on aurait pu rêver d’un consensus politique autour de cette démarche de contrainte progressive. Mais on en est bien loin. Même à l’intérieur de certains partis, chez les Républicains pour les citer, il n’y a pas de véritable consensus. Si Valérie Pécresse est favorable au pass vaccinal, une partie des responsables de son parti seraient plutôt contre. D’où le happening ridicule au parlement, où les plus malins des députés, profitent de l’inattention ou de la lassitude des élus de la majorité, pour faire voter le retour au lit à minuit. D’où peut-être aussi la tentative du Président d’enfoncer un coin dans la faille qui traverse l’opposition sur la question sanitaire en durcissant le discours à l’égard des non-vaccinés. Pour le coup les choses sont claires. La stratégie sous-tendant le pass vaccinal est assumée: “emmerder” les non vaccinés jusqu’à ce qu’ils changent d’avis.

Qui tirera profit de ces polémiques sanitaires? L’actuel président et futur candidat? Pas sûr, hier l’ensemble des commentateurs, journalistes et chroniqueurs, et des hommes politiques d’oppositions, lui tiraient dessus à boulets rouges sur un thème unique: un président ça ne parle pas comme ça! L’opposition qui tient là un bon angle d’attaque contre lui? Pas sûr non plus, les électeurs doivent être las des polémiques à répétition sur l’emploi d’un mot, ou d’une formule malheureuse, et le débat sur le pass vaccinal n’est pas forcément de nature à souder les partis d’opposition, mais plutôt à accentuer leurs contradictions. Les pseudo-scientifiques, anti-tout, politiques extrémistes, et boutefeux en tout genre qui nourrissent de leurs avis bidons et conseils dangereux le rejet de la vaccination? Sans doute. Après cet aveu du Président ils vont pouvoir remettre une pièce dans la machine à désinformer, en dénonçant l’ostracisme dont sont victimes les non-vaccinés, preuve s’il en fallait du “complot” sanitaire ourdi par les puissants contre les plus faibles… que le vaccin est supposé assassiner.

Bref, il n’est pas sûr que l’épisode soit gagnant pour grand monde. On peut plutôt craindre une victoire du vide. Du rejet de la politique qui n’avait pas besoin de ces polémiques pour prospérer, des discours extrémistes qui trouveront ici encore du grain à moudre, et in fine de l’abstention dans trois mois quand il s’agira de démêler l’écheveau des polémiques stériles et disputes sans enjeux, pour choisir un président capable de tenir un cap dans ce monde en crises multiples.

Diplomatie ou complaisance?

Faut-il vendre des armes à un pays qui en fera forcément mauvais usage? Doit-on serrer la main de Mohamed Ben Salman, coupable d’avoir fait tuer et découper un journaliste dans le consulat de son pays à Istanbul? La réponse spontanée est évidemment, doublement non! Les armes vendues à un Etat non démocratique se retourneront fatalement contre les peuples. De même que rétablir le dialogue avec le prince saoudien MBS revient à le réhabiliter après trois ans de mise à l’écart par la communauté internationale. En un week-end Emmanuel Macron aura donc fait très fort pour dévaluer l’image de patrie des droits humains de la France. Les parangons de vertu de la gauche, Edwy Plenel, Anne Hidalgo, ou encore Yannick Jadot ne s’y sont pas trompés qui ont condamné fissa le contrat d’armement autant que le rapprochement diplomatique. L’écologiste rajoutant un critère d’immoralité personnel au sujet: on ne doit pas vendre d’armes à un pays “dont la richesse s’est bâtie sur les énergies fossiles…”

A vrai dire, on ne devrait jamais vendre d’armes de guerre à personne, car les armes de guerre ont évidemment vocation à… faire la guerre. On devrait également être intransigeants sur le respect par les autres des droits humains. Cette droiture nous conduirait d’une part à nous retirer définitivement du marché international de l’armement, en laissant toute la place aux autres puissances militaires -et du coup en perdant les moyens de financer notre propre recherche et développement dans le domaine militaire- et d’autre part à éliminer de notre liste de fréquentations la totalité des dictateurs, tyrans et autocrates de la planète. De Poutine à Maduro, de Xi Jinping à Viktor Orban, en passant bien sûr, par les dirigeants de la plupart des pays du monde arabe et une majorité de chefs d’état africains.

Mais fallait-il donc refuser de parler à Poutine pour tenter de mettre fin aux agissements de son complice Alexandre Loukachenko, qui utilisait les migrants comme moyen de pression politique sur l’Europe? En toute morale, le président russe coche toutes les cases pour être jugé infréquentable. Annexion par la force d’une partie d’un pays voisin indépendant, empoisonnement d’opposants politiques, internements psychiatriques arbitraires, blocage voire bombardement de convois humanitaires en Syrie… la liste des violations des droits de l’homme par le maitre du Kremlin est longue. Mais celle des sujets de préoccupation internationale qui dépendent de lui tout autant. Quelles que soient ses arrières pensées supposées, Poutine reste un passage obligé pour le traitement des crises présentes ou à venir aux frontières de l’Europe ou au Moyen-Orient. Comme le dialogue avec son collègue Xi Jinping, coupable de mille violations des droits de l’homme, est lui aussi incontournable, si l’on prétend peser -un peu- sur l’évolution du commerce international, et donc le devenir de la planète.

Evidemment MBS, le dictateur saoudien, n’est ni Poutine ni Xi Jinping. Mais peut-on rêver de jouer un rôle dans l’évolution des conflits et tensions qui secouent le monde arabe, sans parler avec l’Arabie saoudite, mais aussi avec les Iraniens, qui foulent aux pieds les droits humains, et dont l’action peut-être jugée comme criminelle à l’égard des populations, en particulier au Yémen, au Liban, ou en Libye, mais où les situations ne pourront s’améliorer sans leur aval? En ces temps de crises multiples, et alors que les Etats-Unis ont renoncé à leur rôle de gendarme du monde, l’action diplomatique suppose de jouer à la fois sur le dialogue et les sanctions. L’Arabie saoudite a été sanctionnée par les pays occidentaux pour les exactions de son prince. C’était juste et approprié. Mais à un moment il faudra reprendre le dialogue pour espérer aider les Libanais ou les Yémenites à sortir de l’enfer dans lequel ils vivent. Etait- ce le bon moment pour ce rapprochement qui prend des allures de “réhabilitation”? Macron devait-il se déplacer lui-même en Arabie Saoudite? N’était-il pas maladroit de coupler cette reprise de contact avec une vente d’armes qui crée la confusion entre la démarche diplomatique et la simple complaisance mercantile? C’est l’Histoire évidemment qui le dira.

C’est aux résultats, pas aux intentions, que l’on mesure la validité d’une démarche diplomatique. De passage au Qatar -coupable selon les ONG d’avoir conduit à la mort des centaines de travailleurs immigrés sur les chantiers de ses stades en vue du mondial de foot 2022- Emmanuel Macron a d’ores et déjà vanté, en guise de justification de sa diplomatie dans le Golfe, la coopération avec l’émirat qui aura permis de faciliter la sortie d’Afghanistan, en fin de semaine, de 258 nouveaux afghanes et afghans menacés par les Talibans. Mais si, in fine, le rapprochement avec l’Arabie Saoudite ne permet ni d’ouvrir une fenêtre d’espoir aux Libanais, ni de trouver enfin la voie vers un cessez le feu au Yémen ou la situation est qualifiée par les Nations unies de “pire désastre humanitaire au monde”, ni encore d’avancer sur la résolution de crise libyenne dans laquelle Emmanuel Macron s’est investi avec la conférence de Paris le mois dernier… Alors il ne restera de ce week-end dans le Golfe que la réhabilitation par le président français d’un prince saoudien coupable de persécuter les journalistes. Et… une vente d’armes bienvenue pour l’emploi et la balance des paiements!

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