Dans l’impasse populiste

Réveil brutal pour tout le monde ce 11 avril. Parmi les Français qui ont voté, un électeur sur trois a choisi dimanche un bulletin d’extrême droite. C’est historique. 5 points de plus qu’en 2017, 12 de plus qu’en 2012… Et si l’on additionne les voix des partis qui proposaient de remettre en question les traités européens, on atteint la majorité absolue des électeurs. Au moment où le fracas des canons vient nous rappeler la chance que nous avons de vivre en démocratie, et le besoin d’encore plus d’Europe, les Français votent de plus en plus pour l’intolérance, l’autoritarisme, le rejet de l’étranger, et/ou l’enfermement national.

Certes l’agrégation ponctuelle des votes ne fait pas un mouvement. Le populisme national de Jean-Luc Mélenchon n’a rien à voir avec celui d’Eric Zemmour ou Marine Le Pen. Mais cette poussée de scepticisme européen et d’enfermement national, cette volonté de remettre en question les alliances, sont la traduction électorale de l’effondrement des partis traditionnels qui ont construit au fil des alternances la place de la France dans le Monde.

Pour eux le réveil est encore plus terrible. La droite héritière de De Gaulle, comme la gauche social-démocrate sont au tapis. C’est l’aboutissement du processus entamé en 2017 avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, aiment à dire les analystes. Mais pas seulement! C’est aussi le prix payé par une classe politique qui s’est plus distinguée au fil des ans par la défense de ses privilèges et la protection de ses prés carrés, que par l’audace de ses propositions pour affronter les défis à venir. Qui n’a jamais su dépasser les stériles querelles de chapelles pour se mettre au niveau des défis nationaux et européens. Qui n’a cessé, d’alternance en alternance, de guerroyer stérilement, sans jamais s’élever au niveau des enjeux collectifs, préférant défaire systématiquement le tissu national pour y imprimer sa griffe.

A ce stade, il faut casser les reins à une idée reçue héritée des débuts de la Cinquième République et des traumatismes nés de la Quatrième. Non le scrutin majoritaire à deux tours n’est pas une garantie de stabilité démocratique, tout au plus d’immobilisme. La démocratie c’est la négociation, le compromis, la recherche de consensus. Pas le pouvoir absolu d’un président s’appuyant sur une assemblée de députés dévoués et soumis. L’Allemagne nous démontre à chaque scrutin que les majorités de compromis permettent de façon bien plus sûre de faire progresser durablement un pays, sans défaire sans cesse ce qui a été fait la veille.

Et maintenant? On se console chez les Républicains comme les Socialistes, en se disant que les législatives peuvent encore être gagnées. Grâce justement au scrutin majoritaire à deux tours, leur implantation forgée par des années passées dans leurs circonscriptions, souvent à grand renfort de clientélisme, devrait -espèrent-ils- leur garantir un nombre significatif de députés. Emmanuel Macron s’est dit favorable à la proportionnelle, mais n’entend pas l’imposer aux partis politiques, et de toutes façons n’aura pas le temps avant les prochaines législatives. Avec l’aide d’Edouard Philippe qui a déjà lancé une OPA sur les Républicains, et de ses appuis de gauche réunis dans deux partis réunissant d’anciens socialistes, le président espère sans doute, en cas de victoire au second tour, retrouver une majorité absolue comme en 2017. Mais même si c’était le cas, il ne ferait que s’inscrire dans la continuité d’un processus qui nourrit le vote extrémiste et donc la fracturation de la société française. Dans son intervention de dimanche soir il s’est dit «prêt à inventer quelque chose de nouveau pour rassembler les convictions et les sensibilités diverses afin de bâtir avec eux une action commune»…Faute d’instaurer au plus tôt la proportionnelle -qui imposerait effectivement de rassembler les convictions et sensibilités diverses- il lui faudra effectivement beaucoup d’inventivité pour revitaliser notre vie démocratique.

Fake politique…

Quelle fin de campagne! Première en France de “l’ère de la post-vérité”. Les Etats-Unis, d’où nous vient le concept, avaient déjà connu ça en 2016 avec l’élection de Donald Trump et l’accumulation de fake-news et mensonges de propagande du personnage, tandis que les anglais avaient droit à leur lot de tromperies avec la campagne pour le Brexit. Le dictionnaire britannique Oxford en avait fait le mot de l’année 2016 avec la définition suivante: « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Nous y sommes. La définition s’applique parfaitement à la campagne que nous finissons de vivre: pas ou peu de polémiques sur les faits objectifs, c’est à dire les projets que sont supposés incarner les douze candidats. Non pour dire qu’ils n’ont pas de projets, mais plutôt qu’ils ne se sont pas réellement battus pour les défendre. L’exemple parfait en est la campagne ratée de Valérie Pécresse. De meetings en interviews, elle a axé toute sa communication sur -ou plutôt contre- celui dont elle affirmait qu’elle était “la seule à pouvoir le battre”, qui lui avait “pillé son programme”, qui “refusait le débat avec elle par lâcheté”, le président sortant. Même chose ou presque pour Jean-Luc Mélenchon qui a passé toute son énergie ces derniers jours à dénoncer la soi-disant volonté du même Emmanuel Macron de mettre les enfants de douze ans en apprentissage -projet démenti par l’intéressé et qui ne figure pas dans son programme, donc fausse nouvelle- puis à se féliciter de l’avoir fait changer d’avis sur le sujet… Et que dire d’Eric Zemmour dont le discours électoral n’est fait que d’affirmations fausses, de promesses irréalisables, et d’appel permanent aux pires émotions, au plus bas travers… le rejet de l’autre, la haine de l’étranger et de tout ce qui n’entre pas dans le moule sécurisant d’une idée de la France soi-disant éternelle qui n’a jamais existé.

Mais il faut reconnaître que les candidats s’appuient sur un terrain labouré depuis 5 ans. Peu à peu, d’abord via les réseaux sociaux, puis les chaines de télévision “d’information” en continu, puis enfin l’ensemble des médias, se sont installés dans la dictature de l’émotion, le règne de l’opinion. Les faits objectifs n’ont pas disparu mais ont été ramenés au rang de support du commentaire, de l’opinion. Ce n’est pas l’objectivité des faits qui intéresse les plateaux télé, mais beaucoup plus le “ressenti”. Ressenti pour ou contre la vaccination, plutôt que suivis de pharmaco-vigilance, ressenti sur l’évolution du pouvoir d’achat plutôt que chiffres de l’Insee, opinions sur l’évolution du chomage et la multiplication des emplois précaires, plutôt que rapports de l’ANPE, ressenti sur les mesures d’aides dans la période du “quoi qu’il en coûte” du gouvernement plutôt qu’études statistiques. Et de fait on entretient tous les travers complotistes du public, puisqu’il traduisent de l’émotion ressentie, et des opinions personnelles mais partagées. On l’a vu pendant la crise des gilets jaunes, mais aussi avec la pandémie, et dans la préparation de l’élection présidentielle.

C’est par moment spectaculaire. Pendant cette campagne, Marine Le Pen, par exemple a bénéficié d’un traitement par les médias dont l’angle principal, le narratif politique, était: comment elle est parvenue à se dédiaboliser et à paraître aimable en se faisant la championne du pouvoir d’achat. Les faits objectifs -les condamnations du Front National, le financement russe de son parti, mais aussi les mesures de nature discriminatoires et anticonstitutionnelles qu’elle propose, ou encore le financement impossible de son programme- ont été éclipsés par le commentaire 100 fois répété de l’amélioration de son image, et de sa progression quotidienne dans les sondages. Pour cela, il faut dire que les sondages quotidiens réalisés par les principaux instituts font le bonheur du commentateur. Pas besoin de se creuser la tête, d’envoyer des enquêteurs sur le terrain, d’étudier dans le détail les programmes… trois sondages par jour avec quelques variations de chiffres après la virgule, et quelques micro-trottoirs, où l’on recueille “le ressenti” des électeurs, nourrissent mieux le commentaire d’opinion quotidien que de fastidieuse discussions autour de faits objectifs.

Dans cette ère de la post-vérité, il y a donc des opinions qui ne se discutent pas. Exemples: «Marine Le Pen est la candidate du pouvoir d’achat», ou encore «le vote utile à gauche, c’est Mélenchon» ou également «les Français détestent Macron»… Des opinions qui a force de rabâchage sur les plateaux-télé deviennent réalités du moment. Du coup lorsque dans un sondage, les quelques 30% d’électeurs qui ont l’intention de voter pour le président sortant disent bien sûr souhaiter qu’il soit réélu, tandis que les électeurs des autres candidats ne le souhaitent évidemment pas, le commentaire devient: «près de 70% des électeurs ne souhaitent pas que Macron soit réélu». CQFD.

Bien sûr on pourra rétorquer le président sortant n’a pas su ou voulu s’adapter à cette nouvelle donne et mener une campagne plus active, plus investie, pour provoquer la confrontation des programmes. Sans doute n’a -t-il pas senti, qu’entre 2017 et 2022 on avait -un peu- changé d’époque. Que cette bataille pour provoquer les émotions du public en mettant en scène les opinions les plus caricaturales, les plus outrées -Cyril Hanouna étant le champion toutes catégories de cette nouvelle “tendance”- exigeait, même d’un président en charge, même en temps de guerre, et d’épidémie, qu’il descende dans l’arène, pour se frotter aux fake-news, aux procès d’intentions, aux attaques de circonstances sur la thématique du “scandale d’Etat”. Sur ce dernier chapitre le prix du plus beau coup fourré de campagne va incontestablement aux gens qui ont conseillé aux parents de Samuel Paty de porter plainte contre l’Etat à trois jours de l’élection, contre l’avis de la compagne et du fils de la victime de l’assassinat à motivation islamiste intervenu il y a 18 mois.

En attendant le 24 avril, on aura dimanche une première idée de l’endroit où tout cela nous a conduit. Si le résultat du vote démontre, comme on peut le craindre, que nous avons en France la plus forte extrême droite d’Europe, et que trois des candidats mis par les Français dans le quatuor de tête sont ceux qui nous promettent sinon un retrait, du moins un repli de l’engagement européen de la France, il y aura à s’interroger sur les raisons qui nous ont conduit là.

Quelle issue à la sale guerre de Poutine?

Alors que le monde découvre les horreurs de la sale guerre de Poutine, où l’on ramasse dans les villes que vient de quitter son armée, les cadavres de civils abattus dans la rue, parfois les mains entravées, les négociations de paix se poursuivent à Istanbul. Sans que l’on sache exactement où en sont les émissaires des deux pays, puisque Moscou s’applique à y souffler le chaud et le froid. Il y a quelques jours, le Kremlin annonçait que les négociations étaient “significatives” et promettait de “réduire radicalement” ses opérations militaires autour de Kiev. Dès le lendemain le même Kremlin précisait qu’il n’y avait “rien de très prometteur” dans les négociations et bombardait la zone en question. Depuis mercredi dernier, le ministère de La Défense russe promet un “régime de silence” c’est à dire un cessez le feu à Marioupol, afin de permettre l’évacuation de civils. Mais depuis, le Kremlin et La Croix Rouge se renvoient la responsabilité d’un échec de la mise en place du couloir humanitaire.

Lundi, les négociateurs ukrainiens annonçaient toutefois que la Russie avait accepté “oralement” les propositions de l’Ukraine, en particulier la promesse d’un référendum sur la neutralité du pays, et qu’une rencontre Poutine-Zelensky pourrait avoir lieu prochainement en Turquie.

Acceptons en l’augure! La seule voie de salut pour la population ukrainienne, au delà du simple respect par l’ennemi de couloirs humanitaires, passe évidemment par des négociations entre Moscou et Kiev. On ne peut en effet faire la paix qu’avec son ennemi, et donc à un moment ou l’autre il faut chercher une issue de compromis. Qui dit compromis dit concessions, et c’est là que l’exercice s’avère bien difficile. D’autant plus à cause du caractère dissymétrique de ce conflit.

Il y a dissymétrie tout d’abord dans le rapport de forces. D’un côté un pays de 144 millions d’habitants, de l’autre seulement 44 millions. La deuxième armée du monde, plus de deux millions de soldats mobilisables (actifs plus réservistes), contre 500000 à l’Ukraine. Un budget militaire de 1000 dollars par habitants en Russie contre 270 dollars par Ukrainien. Mais il y a plus. Cette guerre est dissymétrique parce que jusqu’à l’hypothétique attaque ukrainienne contre un dépôt de carburant en Russie, elle se déroulait exclusivement sur le territoire ukrainien, à l’initiative de la seule Russie et avec un but de guerre qui est tout simplement l’anéantissement d’un pays indépendant. Comment négocier dans un tel déséquilibre. Quelles concessions demander à un pays qui subit une telle agression de la part d’un pays plus puissant, et ne s’est rendu coupable d’aucune agression à l’égard de celui-ci? Quel compromis trouver entre la volonté de détruire, et l’espoir de survivre? Le chemin de la paix semble bien incertain.

Si l’on en croit une majorité d’observateurs, un compromis pourrait être de couper l’Ukraine en deux et de céder à la Russie le Donbass et les rives de la mer Noire. Une amputation du pays, avec rattachement réel -par pure et simple annexion- ou virtuel -par création de pseudo-états indépendants- de près de la moitié du territoire ukrainien à la Russie, privant l’Ukraine de son accès à la mer Noire. En échange (?), les armées de Poutine cesseraient de massacrer les populations civiles ukrainiennes. Drôle de deal! On a du mal à imaginer que les Ukrainiens acceptent un tel marché. Et digérent les milliers de morts qu’a déjà fait cette guerre dans leur population, l’exode de millions d’autres, l’horreur des exécutions présumées de civils, et les milliards d’euros de destructions des infrastructures… Mais ce n’est pas tout. Il semble que l’envahisseur ne se contente pas de dépecer son voisin et de le priver de son accès à la mer. Il faudrait aussi que les Ukrainiens acceptent de mettre dans la balance leur neutralité à jamais. C’est à dire leur renoncement à entrer dans l’Otan. Mais aussi une limitation de leurs capacités militaires. En clair la Russie attend de l’Ukraine qu’elle cède près de la moitié de son territoire, contre rien, et demeure ensuite sans défense, à la merci du prochain coup de tête de Vladimir Poutine.

De leur côté, les Ukrainiens arrivent à la table de négociations avec une exigence principale, simple: que l’armée russe se retire de leur territoire en totalité et sans conditions. Et se disent prêts à négocier sur les compensations financières que devra verser la Russie pour dédommager l’agressé, et disposés à organiser un référendum national sur la neutralité. On comprend dans ce contexte que le Kremlin estime que les conditions ne sont pas réunies pour une rencontre Poutine-Zelensky.

Poutine a raté sa guerre. Pour aboutir à une issue rapide, il avait besoin d’une capitulation immédiate de l’ennemi. Il attendait de son armée qu’elle s’empare de Kiev en quelques jours, en se débarrassant du président ukrainien, brutalement, ou en douceur avec l’aide éventuelle des occidentaux pour un exil rapide. Le reste, la mise en place d’un gouvernement fantoche, à la manière tchétchène ou biélorusse, avec lequel il pourrait négocier les conditions d’un genre de “pax sovietica” façon Budapest 1956 ou Prague 1968, l’ancien officier du KGB savait faire. Mais c’est raté! A partir du moment où ses buts de guerre semblent, au moins pour l’instant, hors d’atteinte, où Poutine apparait aux yeux du monde comme un criminel de guerre dont l’armée commet des atrocités, il sera bien difficile pour lui de trouver une sortie “honorable” au conflit. Et chaque jour, chaque découverte de massacres commis par ses troupes, en éloigne encore la perspective.

Quelle légitimité ?

Drôle de climat. A droite, les soutiens de Valérie Pécresse nous répètent depuis des jours que l’élection présidentielle à venir risque de désigner un président illégitime parce qu’Emmanuel Macron a refusé de débattre avec la championne des Républicains avant le premier tour. Le pire en la matière étant atteint par le Président du Sénat, second personnage de la République, Gérard Larcher, qui reproche par avance à Emmanuel Macron “d’enjamber la présidentielle, en refusant le débat” et lui prédit en cas de réélection un problème de “légitimité”. En clair, un président qui serait élu en ayant refusé de débattre à la télévision avant le premier tour avec le ou la candidate des Républicains, serait illégitime. Comme si la légitimité d’un président pouvait venir d’ailleurs que des urnes. Comme si la participation à un plateau télé, chez Hanouna ou une autre des stars du petit écran, offrait la véritable onction démocratique. C’est évidemment une dérive inquiétante en ce qu’elle révèle de la place prise par les animateurs télé, dans le débat politique. Mais elle l’est surtout par ce qu’elle suppose de mépris du suffrage universel, et donc de la démocratie.

Le suffrage universel aurait donc cessé, avec l’avènement des chaînes d’infos et de leurs polémiques politiques permanentes, d’être l’étalon de la vie démocratique. Alors même que l’accès à la communication publique des oppositions de tout crin n’a jamais été aussi massif qu’aujourd’hui, nous aurions à craindre que le suffrage universel ne permette plus d’exprimer les véritables aspirations du peuple. Les électeurs seraient abusés, trompés, égarés, par le refus du président sortant de se soumettre tel Saint Sébastien aux flèches de l’ensemble de ses opposants, attaché à leur merci sur un plateau télé!

En fait la remise en cause n’est pas nouvelle. On l’avait déjà entendue en 2017 lors de l’élection d’Emmanuel Macron. A l’époque, l’expression qui faisait flores était :”élu par défaut”. La légitimité du président était atteinte, parce que les commentateurs bien informés savaient bien que les électeurs avaient voté pour lui au second tour pour éviter l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, et pas du tout pour le voir mettre en œuvre son programme. En quelque sorte il s’était emparé de la présidence par effraction. Et ses opposants le renvoyaient à son score du premier tour: 18% des inscrits à peine (en raison d’un fort taux d’abstention). A comparer avec les 22,6% de François Hollande, en 2012, à un moment où l’abstention était moins élevée.

La nouveauté, aujourd’hui, c’est que les commentateurs de la politique, journalistes ou/et militants politiques s’octroient un rôle d’arbitre de la légitimité du suffrage universel. Dans une tribune publiée récemment, des intellectuels et artistes, pour la plupart d’extrême-gauche, dénonçaient ainsi l’absence de débat entre tous les candidats avant le premier tour (rappelons qu’aucun président sortant de la 5eme république, candidat à sa réélection, n’a jamais participé à un débat avec l’ensemble de ses opposants au premier tour d’une élection). La tribune titrée “pas de débat, pas de mandat” conduisait les auteurs à se substituer aux électeurs pour décider si le mandat du prochain président élu serait valable ou non… Sans surprise, en quelques heures, la droite et l’extrême droite rejoignaient les signataires et reprenaient le mot d’ordre “pas de débat, pas de mandat”!

En fait ce qui est en jeu c’est la substitution de la vie médiatique à la vie démocratique. De l’image des choses à leur essence. Ce que veut le peuple? C’est le micro-trottoir de LCI ou BFM qui nous l’enseigne, ou encore la manifestation des gilets jaunes. L’égalité? C’est celle des temps de parole sur les plateaux télé. La vérité? C’est ce qu’on ose dire en face d’une caméra. La démocratie, c’est le droit d’assister ccomme au cirque à la confrontation des candidats “face à Baba!” L’expression populaire issue des urnes en deviendrait presque anecdotique. Et ne serait en tout cas plus l’alpha et l’omega de notre vie démocratique. Pire, un complot terrible contre la démocratie se préparerait si l’on écoute Valérie Pécresse: “ne vous laissez pas voler cette élection comme en 2017” met en garde la candidate LR… Son rival d’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon, se projette lui déjà dans l’après scrutin et appelle déjà aux blocages et grèves, si… les électeurs ont le mauvais goût de choisir Emmanuel Macron plutôt que lui…

Comment s’étonner que tout cela conduise in fine à une nouvelle baisse du taux de participation à des élections dont chacun invalide par avance le résultat. C’est un excellent exemple de prédiction auto-réalisatrice. A force de relativiser la valeur du suffrage universel, on finira par tomber à des taux de participation tellement bas qu’il faudra chercher autre chose pour faire vivre la démocratie. Des assemblées dont les membres seraient tirés au sort? Ou des comités ouvriers désignés dans les ateliers? Dommage! Un homme une voix, pour un peuple souverain, ça avait de la gueule!

Déjà trop tard?

On entre dans la dernière ligne droite. Dans 17 jours on sera fixé, du moins en ce qui concerne ce premier tour, dont tous les candidats semblent se rendre compte, à l’approche de l’échéance qu’il est le premier enjeu. Il n’y aura qu’une ou un élu. Qui, selon toute vraisemblance, devrait ensuite affronter Emmanuel Macron en finale.

Si l’on en croit les sondages, quotidiens, les choses se décantent. Sans pourvoir en déduire le résultat final, on voit déjà se préciser les positions dans chaque grande famille électorale.

Le meilleur agent de Marine Le Pen

C’est la famille d’extrême-droite qui animait la campagne depuis le début, avec son duel entre l’inébranlable Marine Le Pen -identique à elle-même d’une échéance à l’autre, c’est à dire porteuse du même discours de rejet de l’autre et de détestation pour tout ce qui n’est pas conforme à l’idée qu’elle se fait de l’identité française- et le nouveau venu lancé dans l’arène politique sur les chapeaux de roues, Eric Zemmour, venu lui contester son leadership de la haine. Le combat fut rude. Zemmour faisant feu de tous les bois les plus vermoulus de l’extrême-droite Française, pour tenter de rassembler derrière son panache crade le maximum de frustrés, d’aigris, d’anxieux, pour essayer de fédérer les divers sentiments de déclassement, de dépossession, les angoisses d’un futur différent de la veille, les peurs de l’autre… Et tout y est passé, depuis la tentative de réhabilitation de Pétain jusqu’à la création d’un ministère de la “remigration”, c’est à dire de la déportation, tout cela généreusement arrosé de racisme, d’homophobie, de misogynie…

Etait-ce trop? Les instituts de sondage semblent le montrer. Car les intentions de vote à son égard après l’avoir mis un temps à égalité avec sa rivale n’ont cessé de décliner, jusqu’à le créditer d’un résultat de moitié inférieur à celui de Marine Le Pen. Un 20 à 10 apparement sans appel.

Mais n’était-ce pas plutôt la dose qu’il fallait? Pour remettre en selle une Marine le Pen passablement démonétisée depuis son échec de 2017? De fait, l’héritière de la tradition familiale ne s’y est pas trompée, qui a laissé Eric Zemmour faire son show, soutenu par les médias de tous bords, qui avaient avec lui un bon client à vendre pour renforcer l’audimat, se contentant, même lorsqu’elle fut trahie par sa propre nièce qui rejoignait le rival, de prendre de la distance et de poursuivre sa démarche de dédiabolisation en la jouant débonnaire et bienveillante face aux excès du chroniqueur, qui auront plus fait pour la crédibiliser et normaliser le vote Front National, que toutes les déclaration pas toujours très crédibles de la candidate. Si les résultats du vote du 10 avril sont conformes à ce que prétendent aujourd’hui les instituts de sondages, on pourra dire que clairement, c’est Zemmour qui a fait la campagne de Marine le Pen.

La course de haies

Elle était arrivée en tête de la première ligne droite, à droite, avalant les haies les unes après les autres: retour dans la famille politique qu’elle avait pourtant quittée quelques années plus tôt en estimant qu’on ne pouvait plus rien en attendre, désignation par les adhérents du parti aux dépends du favori Xavier Bertrand, rassemblement autour de sa candidature de la plupart des barons LR, à l’exception notable de Nicolas Sarkozy. C’est ensuite qu’elle a mal calculé son élan. Dès le début de sa campagne, elle a visé une haie trop loin. Toute à sa volonté de convaincre les électeurs qu’elle ferait une bonne présidente, elle a mené une campagne de second tour, ciblant uniquement, jusqu’à la caricature, le président sortant Emmanuel Macron. C’était un combat personnel entre lui et elle, “la seule à pouvoir le battre”. Les autres candidats n’existaient pas, et donc le premier tour du 10 avril n’était pas un sujet. Seul comptait son affrontement avec Emmanuel Macron qui refusait obstinément de débattre avec elle avant le premier tour et donc, rageait-elle, ne jouait pas le jeu de la démocratie! L’apothéose étant atteinte, après la divulgation du programme d’Emmanuel Macron, dont elle estima aussitôt qu’il avait purement et simplement copié le sien. La méthode Coué a parfois du bon. Mais en politique, il convient aussi de temps en temps de se confronter au réel. On a vu sa position s’effriter dans les sondages, au fil des erreurs de communications dont on peut se demander si son entourage ne l’encouragea pas à les enfiler comme autant de perles de son chemin de croix, jusqu’à passer pour certains instituts sous la barre des deux chiffres, reléguant sa candidature au niveau de celle de Zemmour, loin de la tête du peloton. D’ores et déjà, il semble bien que plus grand monde chez les LR ne croit à sa présence au second tour.

A gauche, le retour des dinosaures

A gauche, le mot à la mode est “utile”. Quel est le vote utile au premier tour quand on est de gauche? Se jugeant seule légitime, la candidate du Parti socialiste, Anne Hidalgo, a tenté de convaincre. Mais au fil des jours de campagne elle a vu son capital confiance, du moins dans les sondages (rappelons qu’ils ne représentent pas une estimation de résultat final, mais simplement un état de l’opinion) s’effriter irrémédiablement. Jusqu’à conduire le Parti socialiste à un étiage jamais vu de 2% des intentions de votes. Même si l’on ne peut exclure un sursaut des électeurs, on peut parler ici de catastrophe historique. Mais il serait injuste d’en faire porter le chapeau à la seule maire de Paris. Depuis 5 ans et l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, les socialistes, sous la houlette d’Olivier Faure, n’ont cessé de s’égarer dans une dénonciation systématique, souvent anecdotique, du nouveau président, en évitant soigneusement de proposer à leurs électeurs le projet qui aurait pu relancer une dynamique de gauche dans l’opinion. Ils récoltent donc le fruit de leur incurie programmatique.

Evidemment, en ces temps de préoccupation environnementale plutôt mieux partagée qu’elle ne le fut dans le passé, le vote de gauche utile aurait pu en toute logique être un vote écologiste. Jamais sans doute les écologistes avaient paru en meilleure position qu’avant ce scrutin. D’ailleurs leur champion Yannick Jadot, s’y voyait déjà, convaincu que l’heure de gouverner était venue pour les écologistes. Et puis, il y a eu la primaire. Et la surenchère entre toutes les tendances et groupes de pression rassemblés par EELV dans son souci d’accéder au pouvoir. Et la défaite de Sandrine Rousseau, sa rivale extrémiste, qui n’a eu de cesse depuis la désignation de Yannick Jadot de lui savonner la planche, en faisant assaut de prises de position maximalistes, et de critiques de “son” candidat jusqu’à se faire éjecter de la campagne écolo. Résultat de cette incapacité de Yannick Jadot à s’affranchir des réseaux d’influence, pour construire un programme de candidature propre, original, une désaffection dans les sondages où il plafonne à 5%.

Du coup, la gauche nous joue le retour du dinosaure, avec en pole position Jean-Luc Mélenchon, 40 ans de politique, qui promet aux Français la retraite à 60 ans pour tous, sauf pour lui, et une rupture radicale avec le capitalisme, et les méchants, qu’ils soient américains, allemands, ou simplement « riches ». Comme en 2017, la décomposition de la gauche social-démocrate le propulse en avant. Dans une moindre mesure toutefois. Si les sondages le placent depuis quelques jours autour de 14%, il lui reste encore du chemin pour atteindre les 19% qui avaient “failli”, comme on aime à le rappeler à la France Insoumise, le propulser au second tour à la dernière présidentielle. Avec quelques handicaps nouveau. D’une part il semble peu probable que Yannick Jadot se retire à son profit avant le premier tour, d’autre part, l’accumulation d’affaires (scandale de la perquisition de ses bureaux, mise en examen de l’association de financement de sa campagne de 2017 pour “escroquerie aggravée”…) fait un peu désordre, autant que ses prises de position à l’emporte-pièce sur Poutine, l’Otan ou la guerre en Ukraine. Mais dans son entourage on mise sur la qualité de l’homme, sa culture, ses talents de tribun, pour emporter la mise au finish. Et l’on note qu’il profite du ralliement d’anciens socialistes, Ségolène Royal par exemple, qui a définitivement décidé qu’il représentait le “vote utile”.

Ce n’est pas l’avis d’un autre dinosaure, l’ex-président François Hollande. Fidèle à la discipline de son parti, il continue du bout des lèvres à soutenir la candidate officielle du PS, Anne Hidalgo. Mais, homme pressé, il anticipe déjà… la défaite de celle-ci, et donc son propre retour: “Une initiative devra être prise au lendemain de l’élection présidentielle pour reconstruire la gauche de responsabilité. Il y va de la vitalité de notre République qui ne peut être privée de l’espoir de l’alternance et de l’attente d’un changement. J’y prendrai toute ma part”.

A sa décharge, il n’est pas le seul à anticiper de 3 semaines la défaite de sa candidate favorite. Le Président du Sénat Gérard Larcher, cité par Libération, reconnaît de son côté que le véritable combat, maintenant, c’est pour limiter les dégâts aux législatives. Bref, des quatre candidates à la présidentielle une seule semble encore dans la course pour le premier tour, Marine Le Pen. Les perdantes pourront toujours se consoler, comme Valérie Pécresse le fait déjà, en regrettant un soutien insuffisant des hommes: « nous les femmes, on a un organe moins puissant que les hommes […] on a besoin d’être soutenues».

“Résilience” et assurance tous risques

“Résilience: Aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques(Larousse). Par exemple… en temps de guerre!

Mercredi, Jean Castex présentait donc son “Plan résilience”, en réponse à la guerre qui martyrise l’Ukraine. Comme promis par le président de la République, il y en avait pour tout le monde. Et une ristourne sur le litre de gazole pour camionneurs, pêcheurs et agriculteurs! Et une prise en charge d’une partie de la facture de dépenses énergétiques pour les autres entreprises  dont les dépenses de gaz et d’électricité représentent “au moins 3% du chiffre d’affaires, et qui pourraient faire des pertes sur 2022”! Et une aide aux agriculteurs pour acheter des engrais! Et une remise en route des mesures de chomage partiel, et une prolongation des prêts garantis par l’Etat, et un nouveau report de charge pour les entreprises en difficultés… Les Ukrainiens sont rassurés!

Dessin paru dans Politis

Bon, d’accord! C’est le rôle de l’Etat d’aider les entreprises qui souffrent des conséquences du conflit en Ukraine, et des mesures de rétorsion économique, tout à fait légitimes, appliquées à l’encontre de la Russie de Poutine. Comme pour la pandémie, on va chercher à réduire au minimum l’impact économique et social sur notre économie. C’est logique. Une nouvelle version du “quoi qu’il en coûte”. Et les médias ne s’y sont pas trompés qui ont ressorti le fichier des bons clients à interviewer dans ce cas de figure. “A votre avis le gouvernement en fait assez?”… “Et qu’attendiez vous de plus?”… “Et cela n’empêchera pas les faillites?”… Le micro-trottoir était déjà réglé, sur la position “insuffisant, trop tôt ou trop tard, à côté de la plaque”. Les réponses attendues et déjà inventoriées, au moment du confinement, puis actualisées avec le pass sanitaire… Bref, cette guerre va vraiment être terrible… pour les Français! Il faut vraiment faire quelque chose, sinon c’est toujours les mêmes qui vont se faire avoir… Que faire? Par exemple… bloquer les dépôts de carburants (?) comme l’ont entrepris les transporteurs ces derniers jours… Sans même bien sûr prendre en compte ceux qui alarment contre l’afflux de réfugiés qui va nous tomber dessus… certes plus acceptables en raison de la couleur de peau que les “déferlantes” habituelles, mais qu’il conviendrait de limiter voire de cantonner aux pays limitrophes de l’Ukraine, comme l’ont demandé Eric Zemmour ou Valérie Pécresse (qui depuis a honte et nie l’avoir suggéré!).

Jeudi, dans les journaux radio, on enchaînait sans transition ou presque la complainte d’une mère égarée dans la neige à Marioupol qui n’avait pu retrouver son mari sous les décombres et venait de s’évader avec ses enfants du théâtre-abri de la ville, lâchement bombardé par l’armée de Poutine… et les lamentations d’un syndicaliste des transports annonçant une reprise du blocage de dépôts pétroliers si le gouvernement ne faisait pas plus pour sa profession mise en danger par la hausse du prix du gazole.

Mais tout de même! Quel manque de pudeur, quelle indécence, quel égoïsme… N’aurait-on pu déjà éviter de parler de “résilience” -les mots ont un poids- concernant les conséquences financières, toutes relatives jusqu’ici , sur notre économie, de cette guerre qui est en train d’anéantir une nation et un peuple? Ne pourrait-on attendre un peu de retenue de la part des veinards que nous sommes, sûrs de notre bien-être, malgré des inégalités souvent inacceptables, sûrs de nos libertés, et pour l’instant du moins, hors de portée de la folie meurtrière du criminel de guerre moscovite? Les syndicats n’auraient-ils pu, ce jeudi, par décence, reporter leur mot d’ordre de défilés pour la revalorisation générale des salaires, ou les transformer en manifestation de solidarité avec les travailleurs ukrainiens qui sont en train de tout perdre, jusqu’au simple droit de vivre?

Les crises sont des révélateurs. Celle-ci, comme avant elle la crise sanitaire, est l’occasion d’une démonstration de l’individualisme et de l’égoïsme ambiants. Et de l’addiction aux aides de l’Etat. Ce sont souvent les mêmes qui se plaignent de l’omniprésence de l’Etat, de l’assommoir fiscal, du poids des charges sociales, de l’interventionnisme administratif… qui réclament le plus vigoureusement de lui une assurance tous risques, dès qu’arrive un orage. Hier les restaurateurs, et les commerçants, et autres, touchés par les mesures anti-covid, aujourd’hui les transporteurs, les infirmiers libéraux, et les agriculteurs, et tous ceux qui roulent en voiture, et ceux qui commercent avec la Russie… C’est un peu cela qui finira par ruiner notre “modèle social”: la revendication par chacun de “toujours plus de solidarité”… des autres!

Mots de guerre

« Nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent, et ils continuent à nous mentir… », écrivait Soljenitsyne. Il désignait ainsi le régime communiste d’Union Soviétique, mais en ces temps de guerre et de désinformation la formule s’appliquerait parfaitement aux dirigeants russes. Le mensonge est devenu la règle. Que les armées russes bombardent une maternité sous les objectifs des caméras qui restituent des images insoutenables au monde entier, et Serguei Lavrov explique que l’hôpital en question était une base de néo-nazis. Personne ne peut le croire? Cela n’a visiblement pas d’importance. A ce stade, il n’est même plus nécessaire de chercher à être crédible.

Plus fort encore, toujours le même Serguei Lavrov à l’issue d’une rencontre de négociation infructueuse à Antalya en Turquie: « Nous n’avons pas attaqué l’Ukraine… ». Le pays est écrasé sous les bombes, les civils ukrainiens meurent par centaines, deux millions de personnes ont déjà fui l’avancée des armées russes, mais ce qui compte, c’est le discours public, qui tient lieu de vérité. Bien sûr on pourra répliquer que les pays occidentaux ont eux-aussi un rapport pervers à la vérité en ces temps de crise. Lorsque le gouvernement français déclare ne pas être en guerre avec la Russie, alors qu’il reconnait livrer des armes de guerre (“défensives”) aux combattants ukrainiens… il n’est guère plus crédible. C’est la loi de la guerre, dira-t-on, le secret l’emporte sur la vérité, la dramatisation légitime mensonges et omissions, les mots et les postures ont plus d’importance que les actes… sauf pour les victimes!

Et c’est précisément la source de toutes les difficultés. Pour sortir de la guerre, il faut bien arriver à parler, à échanger. Négocier suppose de partager un diagnostic, de se mettre d’accord sur un état des lieux. Déclarer un cessez le feu passe par l’inventaire des positions de chacun. Comment faire la paix avec un ennemi qui déclare publiquement ne pas faire la guerre? Qui accuse le pays qu’il envahit, contre toute évidence, de préparer une attaque aux armes chimiques. Qui fait appel à une milice privée dirigée par un néo-nazi (Wagner) pour soi-disant “dénazifier” le pays qu’il veut réduire à néant. Qui appelle en renfort des mercenaires étrangers au conflit (syriens en l’occurrence) et dénonce le soutien accordé par les occidentaux au pays qu’il assiège. On ne peut faire la paix qu’avec son ennemi, mais il faut un minimum de bonne foi pour mener à terme une négociation.

Pour l’instant ce minimum n’est pas assuré, loin s’en faut. Même la négociation de couloirs humanitaires pour épargner les civils parait un casse-tête, avec un ennemi qui confond couloir humanitaire et plan de déportation, échappatoire et transfert de population vers ses propres frontières. Face à un ennemi qui nie la guerre elle-même, la seule porte de sortie du conflit pour l’Ukraine reste la reddition totale et inconditionnelle qu’exige la Russie. De ce point de vue c’est un remake de la situation irakienne, lorsque Saddam Hussein ne pouvait éviter la guerre que le président Bush voulait engager qu’en renonçant à des “armes de destructions massives” qui n’existaient que dans les rapports de la CIA. « Le régime irakien possède des armes biologiques et chimiques, et pourrait fabriquer une bombe nucléaire un en un an » certifiaient les responsables américains à la tribune de l’ONU pour justifier leur guerre. Vladimir Poutine aura retenu la leçon. La Russie ne renoncera pas à son objectif de “dénazification” de l’Ukraine, qui, selon elle, prépare avec le soutien américain des armes bactériologiques dans ses laboratoires secrets. Gageons d’ores et déjà que les autorités russes vont sous peu exhiber les preuves des activités criminelles des “nazis” ukrainiens, à la façon de Colin Powell, secrétaire d’Etat américain, brandissant un fiole de verre sensée contenir de l’anthrax fabriqué par les irakiens devant le conseil de Sécurité de l’ONU en 2003.

En guerre, le mensonge est la règle. Et un préalable aux pires crimes de guerre. Dénoncer par avance la détention par l’ennemi d’armes interdites, c’est déjà jeter le doute sur une future utilisation des dites armes. Et la Russie a déjà franchi le rubicon des interdits de guerre en utilisant des armes à sous-munitions -elle n’a jamais signé la convention les interdisant- mais aussi en bombardant les populations civiles -80 personnes réunies dans une mosquée à Marioupol dans la journée de samedi. En dénonçant l’existence de laboratoires d’armes bactériologiques américains en Ukraine, Poutine prépare peut-être le blanchiment de ses prochains crimes de guerre. D’ailleurs, de façon préventive, la Russie s’est retirée jeudi dernier du Conseil de l’Europe, et donc de la Cour Européenne des Droits de l’Homme si l’on en croit l’agence officielle russe Tass, qui dénonce  « les pays hostiles de l‘UE et de l’OTAN qui continuent de détruire l’organisation et l’espace juridique commun en Europe ». Cela permettra par la suite de traiter par le mépris toute accusation de crimes de guerre devant la Cour en question.

Alors comment sortir de ce fatras de mensonges, accusations, dénégations et anathèmes? Comment mettre au jour la parcelle de vérité partagée qui permettrait aux belligérants de trouver une issue pacifique négociée à ce drame? Le niveau très inégal des forces en présence -la 2ème armée du monde face à la 22ème- laisse penser que malgré le soutien de l’armement occidental, l’armée ukrainienne ne pourra éternellement résister à son envahisseur. A l’inverse, malgré sa puissance de feu, on imagine mal l’armée russe contrôler par la force un pays de 44 millions d’habitants. Elle n’y est pas parvenue en Afghanistan, pas plus d’ailleurs que les Etats-Unis ensuite, et n’est parvenue à imposer sa loi en Tchétchénie, pays d’un million et demi d’habitants, qu’au prix de 300000 morts Tchétchènes et plusieurs milliers de soldats russes (12000 selon le Comité des mères de soldats). Tous ceux qui tentent une entremise en Ukraine s’y sont jusqu’ici cassés les dents. Les négociateurs occidentaux, Emmanuel Macron en tête, auront d’autant plus de mal à se faire entendre de Vladimir Poutine que les sanctions avec le temps, feront souffrir la Russie. Le premier ministre israélien Naftali Bennett, lui, a vainement tenté de convaincre de président ukrainien de capituler et d’accepter les exigences de Poutine. Inacceptable pour Volodymyr Zelensky bien sûr.

En fait, Naftali Bennett n’est pas seul aujourd’hui à penser que la seule issue serait un partage de l’Ukraine. La Crimée étant déjà russe de fait, les républiques autoproclamées du Donbass ayant déjà échappé au contrôle de Kiev, il suffirait de tracer une ligne de partage qui donnerait l’Est du pays à la Russie, et demanderait “simplement” à Kiev d’introduire dans sa constitution la neutralité et le désarmement, tandis que l’Otan s’engagerait à ne jamais tenter de militariser le pays. Bref transformer l’Ukraine en “pays tampon” pour rassurer la Russie de Poutine. Clairement, cette “solution” reviendrait à donner à Poutine satisfaction sur tous ses buts de guerre. Une solution “réaliste” diront certains. Mais une solution qui reviendrait à entériner le droit pour un pays puissant à annexer son voisin au nom de sa propre protection; qui légitimerait les crimes déjà commis par l’armée russe; et nierait tout droit d’autodétermination au peuple ukrainien. Evidemment cette “solution” n’offrirait pour autant aucune garantie que la Russie ne tente un jour de réitèrer l’opération avec un autre voisin, Pays Baltes, Moldavie, voire Pologne… Sauf à se mentir collectivement, une fois de plus, et à se convaincre, comme au lendemain de la reconnaissance de la guerre en Tchétchénie, du démembrement de la Georgie, de l’annexion de la Crimée, de l’intervention en Syrie aux côtés du criminel Assad… que Poutine va s’arrêter là, et retrouver gentiment le chemin de la légalité internationale.

Dans l’impasse

Les nuits se succèdent. Déjà cinq. Cinq nuits et jours de souffrances et de peur pour le peuple ukrainien. Cinq jours et nuits d’angoisse pour tous ceux qui suivent la situation d’heure en heure partout dans le monde, autour d’une question: “jusqu’où cela peut-il aller? C’est le temps des interrogations.

Poutine est-il assez fou pour faire sauter la planète? Doit-on craindre, s’il n’obtient pas très vite gain de cause, qu’il finisse par recourir à cette force de dissuasion nucléaire qu’il a lui-même mis en état d’alerte à la fin du week-end? Evidemment personne ne veut y croire, mais personne n’a non plus la réponse définitive à la question. Chaque expert a plutôt envie de décliner toutes les raisons logiques pour lesquelles le scénario du pire n’est pas réaliste. Mais peut-on miser sur la raison en toutes circonstances? C’est la rançon de ce logiciel absurde sur lequel nous avons fondé notre monde moderne: l’équilibre de la terreur. Chacun est sensé se retenir de commettre l’inévitable parce qu’il sait que l’autre peut en faire autant, et qu’il n’y aura pas de vainqueur. Mais ce système ne laisse pas de place à la folie. Qu’un esprit dérangé en vienne à souhaiter la destruction de tout, toutes, et tous, parce qu’il ne parvient plus à se projeter dans son propre avenir, ne fait pas partie des hypothèses. On a vu un Poutine paranoïaque cantonnant tout interlocuteur, étrangers comme proches, à une dizaine de mètres de lui; hystérique, promettant la “dénazification” de l’Ukraine; violent, menaçant ceux qui s’opposeraient à lui de conséquences qu’ils n’ont jamais connues; méprisant pour ses propres collaborateurs devant le monde entier… A-t-il pour autant basculé totalement dans l’irrationalité? Et si oui existe-t-il un garde-fou, quelqu’un pour l’empêcher d’aller trop loin?

Comme tous les chefs d’Etat des pays disposant de l’arme nucléaire, Poutine ne peut en principe pas déclencher seul l’apocalypse. A ses côtés, son ministre de La Défense et son chef des armées, ont aussi leur mot à dire. Peut-on imaginer qu’ils contiennent les délires de leur patron? Peu probable. On a vu sa façon de tenir ses collaborateurs à distance. Certes son ministre de La Défense et son chef des armées ne semblaient pas enthousiasmés par sa décision de mettre les forces de dissuasion en état d’alerte, lorsqu’il en a fait l’annonce télévisée. Mais de là à imaginer une révolution de palais qui neutraliserait le président russe, il y a un gouffre…

Des sanctions qui vont frapper durement les Russes

Il y a aussi la pression du pays. Du peuple de Russie contre une guerre dans laquelle il a tout à perdre. On a vu des manifestations contre la guerre dans plusieurs grandes villes de Russie. Qui se sont soldées par des milliers d’arrestations. Poutine n’en est pas à sa première répression, et son appareil policier semble bien tenir les choses en main. Il ne semble pas que l’on soit à la veille d’un soulèvement de nature à le déstabiliser. Mais bien sûr ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas forcément demain. Les sanctions économiques et financières internationales, maintenant quasi-unanimes, vont évidemment rendre la vie dure aux russes. Aux plus riches, qui verront leurs avoirs gelés, mais aussi aux plus modestes qui subiront de plein fouet la dégradation de la situation économique russe. La popularité du tyran moscovite devrait sans doute en souffrir.

Il est trop tôt pour savoir si les sanctions auront ou pas un impact sur la guerre de Poutine, mais on peut d’ores et déjà noter que Poutine a lui-même, par son agression contre un peuple souverain, provoqué une prise de conscience inattendue et globale. Malgré quelques réticences de départ, balayées en quelques jours, tous les pays occidentaux ont répondu présent à l’appel du président ukrainien demandant des sanctions économiques et financières massives contre le président russe. Les allemands qui sont totalement dépendants du gaz russe, ont finalement accepté d’entrer dans la bataille, même la Suisse a oublié son éternelle neutralité pour reprendre -on l’a appris ce lundi- “l’intégralité des sanctions mises en place par l’Union européenne contre la Russie”. Et il y a plus. Le président ukrainien demandait armes et munitions pour se défendre contre l’envahisseur, les pays européens ont répondu d’accord. Y compris la Suède, l’Allemagne, qui prétendaient jusqu’ici ne jamais vendre d’armes à un pays en guerre et même la Finlande, qui a choisi le non-alignement. L’Union européenne a même décidé d’acheter elle-même des armes et munitions pour les fournir aux Ukrainiens. C’est un virage essentiel. En cinq jours, l’idée d’une Défense européenne qu’Emmanuel Macron essaye depuis 5 ans de mettre à l’ordre du jour de l’UE a peut-être fait un pas de géant… Grâce à Vladimir Poutine.

Poutine est donc à peu près seul contre tous. Seule la Chine soutient, du bout des lèvres, son opération militaire, en plus des pays satellites dirigés par des obligés de Poutine, Tchetchénie ou Belarus. Même le Kazahkstan, qui a pourtant bénéficié d’un soutien de la Russie pour réprimer des manifestations faisant plus de 200 morts en début d’année, a refusé d’engager des troupes aux côtés des russes, et de reconnaître les républiques autoproclamées du Donbass.

Poutine avait-il sous-estimé les réactions contre son invasion? Il faut dire que cette guerre ne correspond pas tout à fait à ce qu’il a connu précédemment, par exemple en Tchétchénie. Pour deux raisons: d’une part elle se déroule aux portes de l’Europe, d’autre part elle se passe à ciel ouvert grâce aux réseaux numériques. Heure après heure, Volodymyr Zelensky le président ukrainien peut informer le monde entier de l’évolution de la situation grâce aux réseaux sociaux. Il est en contact permanent avec les chefs d’Etat européen ou le président des Etats-Unis. La guerre de Poutine est le sujet principal d’actualité pour la planète entière. Le monde entier commente, condamne, craint les développements… Et chacun doit prendre position. Les avions russes se voient interdire l’espace aérien de la plupart des pays, des musiciens russes, connus pour leur proximité avec Poutine, voient déprogrammer leurs concerts. Jusqu’au président, russe, proche de Poutine, du club de foot de Chelsea, qui doit se mettre en retrait de son club et promet d’œuvrer pour faire arrêter la guerre. Et Poutine se voit retirer son titre d’ambassadeur du judo, les clubs russes sont suspendus de toutes compétitions internationales, et la Russe est exclue de la Coupe du Monde de foot…

De la guerre éclair à l’occupation

Poutine espérait une “opération militaire” éclair. Il pensait sans doute chasser en quelques heures les dirigeants ukrainiens et les remplacer par des hommes à sa solde, comme au Belarus ou en Tchétchénie. Il semble maintenant enlisé dans un conflit à ciel ouvert, sous la réprobation du monde entier. Certes, il prendra peut-être Kiev dans les heures ou les jours qui viennent. Mais même si c’est le cas, cela ne sera que le point de départ d’un long calvaire. D’abord pour les Ukrainiens bien sûr. Mais aussi sans doute pour l’armée de Poutine, qui ne parviendra pas si facilement à contrôler un pays de 44 millions d’habitants, qui a montré à quel point il tient à son drapeau. L’Ukraine n’est pas la Tchétchénie, il ne suffira pas d’y mener la “sale guerre” qu’il conduisit là bas pour s’assurer le contrôle du peuple ukrainien. A la guerre d’invasion succèdera une guerre d’occupation, et donc probablement une guerre de résistance pour le peuple ukrainien qui continuera sans doute de bénéficier de soutien à l’international. Calvaire pour Poutine lui-même, qui aura bien du mal à rétablir un semblant de crédibilité après cette invasion injustifiable. Calvaire enfin pour le peuple russe, qui va subir l’effet des sanctions.

Ce lundi, des négociations ont démarré à la frontière avec le Belarus. Quelles sont les chances de succès? Faibles évidemment. Les autorités ukrainiennes exigent le retrait des forces russes de leur territoire, tandis que Poutine s’obstine à réclamer un désarmement, une “dénazification” et une neutralisation de l’Ukraine. Il sera difficile de trouver un terrain de compromis. Pour les Ukrainiens, le pire est hélas encore à venir.

Le « syndrome des Sudètes »

L’approche diplomatique a fait long feu. Poutine a donc tranché au terme d’un conseil de crise surréaliste, retransmis à la télé, où chaque responsable de haut rang russe devait donner un avis conforme à la décision que le président russe s’apprêtait à rendre publique. A l’unanimité, on a donc décidé à Moscou de reconnaître les républiques sécessionnistes auto-proclamées de Lougansk et Donetsk, comme on avait reconnu l’indépendance de l’Ossète du Sud et de l’Abkhazie en 2008 au grand dam de la Géorgie. Et Poutine a chargé dans la foulée l’armée russe d’assurer le maintien de la paix dans ces deux territoires du Donbass ukrainien. Ce n’est pas (encore) la guerre, mais cela y ressemble.

Ce n’est pas à proprement parler une surprise, même si l’on pouvait encore espérer hier que les efforts diplomatiques d’Emmanuel Macron finissent par aboutir à une détente. Plus inattendue par contre a été l’intervention de Vladimir Poutine à la télévision russe. Devant ses compatriotes, le président russe s’est livré à un réquisitoire d’une violence rare. Foin des questions liées à l’application des accords de Minsk – dont Moscou considère que l’Ukraine ne les a jamais respectés depuis leur signature et la déclaration d’indépendance des deux régions du Donbass – c’est l’existence même de l’Ukraine que Vladimir Poutine a mise en cause à la télévision. Un « pays fictif… , une colonie (de l’Otan) avec un régime fantoche » a-t-il expliqué. C’est donc pour se défendre contre l’inévitable annexion de l’Ukraine par l’Otan que la Russie doit annexer, une partie (au moins) de son territoire. Et Poutine de dénoncer un “génocide” en cours au Donbass, et de prévenir l’Ukraine de sa «responsabilité de l’effusion de sang» au cas où le pays poursuivrait ses opérations militaires. Avant de conclure avec des accents paranoïaques que les pays occidentaux ont « pour seul but d’empêcher le développement de la Russie… sans même de raison, juste parce que nous existons ». On est bien loin de l’ambiance du matin même où le Kremlin donnait son accord à Emmanuel Macron pour le principe d’un sommet avec Joe Biden. Quelques heures à peine plus tard, les premières vidéos de l’avancée des chars russes en territoire ukrainien étaient diffusées.

Poutine a donc choisi. La balle est maintenant dans le camp de l’Ukraine et dans celui des pays occidentaux. Sans surprise, la condamnation de cette violation flagrante de la légalité internationale est quasi unanime. Quelques exceptions: le Mali des colonels où sévissent les mercenaires russes qui s’est empressé de reconnaître lui aussi les républiques autoproclammées du Donbass, ou encore la Chine qui au Conseil de Sécurité de l’ONU s’est contentée d’énoncer quelques généralités sur le respect de la charte des Nations Unies, tout en évitant de condamner clairement la décision de Moscou.

Pour l’Ukraine, qui ne peut à ce stade qu’exiger l’annulation de la décision russe, la situation est critique. Bien sûr Kiev ne peut se résigner à voir une partie de son territoire annexée, d’autant moins que Poutine n’a pas caché que pour lui le problème ukrainien allait au delà de question du Donbass. L’entrée en Ukraine des soi-disant « forces de maintien de la paix » de Poutine fait planer la menace d’un affrontement armé direct et total. Evidemment, l’Ukraine n’a pas les moyens de tenir tête militairement de façon durable à l’armée russe et sait pertinemment que l’Otan ne tirera pas une cartouche pour la défense de son territoire. Le premier accrochage entre troupes ukrainiennes et russes pourrait donc conduire à un bain de sang, et fournir à Poutine le prétexte pour pousser son invasion jusqu’à Kiev et régler ainsi le problème définitivement.

Pour les occidentaux, l’heure est maintenant aux sanctions économiques. De façon déterminée affirme-t-on tant à Washington qu’à Bruxelles, mais sans illusions. Chacun sait que les sanctions, pour pénalisantes qu’elles soient, ne permettront pas un retour en arrière. Le Donbass ne reviendra probablement jamais en Ukraine, pas plus que la Crimée. N’est-ce pas Joe Biden lui-même qui semblait résigné à cette hypothèse lorsqu’il envisageait lors d’une conférence de presse le 19 janvier dernier, l’hypothèse d’une « incursion mineure » des forces russes en Ukraine, obligeant la Maison Blanche à rectifier ses propos le lendemain? Au mieux peut-on espérer, côté européen, créer, grâce aux sanctions, un contexte favorable à la reprise de négociations sur la sécurité et la paix en Europe avec Poutine, dans quelques mois, sur la base de la situation de fait créée par l’annexion du territoire du Donbass. Et éviter ainsi que le dictateur russe poursuive sa politique d’annexion d’anciens territoires de l’Union Soviétique.

Car face au caractère inique de la décision de Vladimir Poutine et à la violence de son discours anti-occidentaux, l’enjeu pour les européens est bien celui-là: éviter ce qu’on pourrait appeler -sans bien sûr comparer des situations qui n’ont aucune commune mesure- le “syndrome des Sudètes”, c’est à dire que cette annexion, acceptée tacitement par l’Occident dans les faits – comme on accepta jadis celle d’une partie de la Tchécoslovaquie – ne soit que la première étape d’une reconquête par la Russie de tous les territoires russophones qui lui ont échappé à la fin du siècle dernier.

Une éclaircie dans le ciel ukrainien?

« Depuis 1991, les Américains ont tout fait pour humilier la Russie. » C’est Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, et russophile passionnée, qui le dit. C’est partiellement vrai. Vrai, parce que le verbatim des conversations de l’époque entre Mikhaïl Gorbatchev et le Secrétaire d’Etat américain James Baker semble prouver qu’il y avait un accord entre les deux parties pour considérer que l’Otan n’avait pas vocation à étendre sa juridiction à l’est. Mais juste partiellement, parce qu’aucun traité n’a été signé qui interdise cette extension, et parce que ce qui semblait logique voire légitime en février 1990 pouvait être vu différemment dans le contexte de 1999, lorsque Hongrie, Pologne et république Tchèque obtinrent leur entrée dans l’Otan. Et plus encore dans celui de 2016 lorsque l’organisation militaire occidentale a décidé «d’établir une présence avancée de l’OTAN en Estonie, en Lettonie, en Lituanie…», c’est à dire aux frontières mêmes de la Russie. Moscou considère que cette présence de troupes de l’Otan dans les pays Baltes est une violation des accords Russie-Otan interdisant “le stationnement permanent supplémentaire d’importantes forces de combat” sur les territoires des nouveaux membres, tandis que l’Otan fait valoir, non sans culot, qu’il s’agit d’une «rotation de troupes» qui n’est pas un «stationnement permanent»…

Il faut bien reconnaître, et Madame Carrère d’Encausse, historienne, ne devrait pas en disconvenir, que les rapports de force ont évolué en Europe depuis la chute de l’URSS. A l’époque Mikhaïl Gorbatchev plaidait pour une « Maison Commune Européenne », dans laquelle se retrouveraient Russie et pays d’Europe, tandis que les organisations militaires, OTAN et Pacte de Varsovie étaient appelées à disparaître. Mais depuis, l’Otan a dû s’adapter à la politique agressive mise en œuvre par Moscou. La Russie s’est emparée de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud aux dépens de la Géorgie (déclaration d’indépendance des deux régions qui reçoivent la reconnaissance, le soutien militaire et la protection de Moscou). Elle a annexé la Crimée aux dépens de l’Ukraine. Elle a, sinon fomenté, du moins encouragé la tentative de séparatisme des pro-russes dans la région ukrainienne du Donbass. Au point que toutes les zones russophones d’Europe peuvent craindre d’être l’objet tôt ou tard d’une tentative de reconquête, ou au moins de déstabilisation, par l’ours moscovite. En commençant par les pays Baltes, ou encore… l’Ukraine. On peut donc comprendre que pour ces pays l’appartenance à l’Otan (les pays baltes en font déjà partie) semble une garantie de sécurité et d’indépendance.

La poudrière ukrainienne

Qu’il y ait eu humiliation ou pas depuis 1990, il y a donc quelque paradoxe dans l’attitude de Vladimir Poutine à crier au loup en dénonçant par avance la volonté d’intégration à l’OTAN d’une Ukraine où il a lui-même créé et maintenu l’insécurité en amputant par la force le pays de ses régions russophones. D’autant que malgré les demandes de Kiev et les procès d’intention de Vladimir Poutine, cette intégration n’est pas à l’ordre du jour. Chacun est conscient, de part et d’autre, qu’inclure l’Ukraine dans l’Otan pourrait transformer ce qui n’est pour l’instant qu’une rébellion indépendantiste au Donbass en potentiel terrain d’affrontement entre l’OTAN et la Russie, et donc en déclencheur d’un cataclysme européen voire mondial.

Pour autant, les occidentaux ne peuvent renoncer à toute extension pour rassurer les Russes. Cela reviendrait à céder à la menace et au chantage. On ne peut pas attendre non plus des séparatistes du Donbass qu’ils jouent l’apaisement. Leur intérêt est de profiter de la présence de l’armée russe aux frontières de l’Ukraine pour intensifier leur combat, créer le maximum d’incidents, et fournir ainsi un prétexte aux forces russes afin qu’elles volent à leur secours. A l’heure où le transfert des populations civiles du Donbass vers la Russie s’accentue, comme pour étayer la menace d’une opération militaire ukrainienne imminente sur le territoire indépendantiste, et donc justifier une invasion russe, peut-on encore espérer une issue pacifique?

L’enjeu des sanctions économiques

Il convient sans doute de s’interroger sur les intérêts à court et moyen terme de chacune des parties. On comprend sans mal le goût de Vladimir Poutine pour l’extension de sa zone d’influence. Son souhait de fournir sa protection aux zones russophones des pays voisins, peut être entendu, même s’il ne peut justifier aucune déstabilisation d’un état indépendant. Après tout c’est le même prétexte, au nom du “droit des peuples à disposer d’eux mêmes”, qui justifia l’annexion des Sudètes par l’Allemagne en 1938. Encore le même prétexte qui servit aux Russes pour soutenir la sécession en Abkhazie ou en Ossetie du Sud. Cette logique pourrait-elle conduire à terme à une menace pour l’Estonie ou la Lettonie qui abritent 26% de russophones, ou, dans l’immédiat, justifier l’invasion de l’Ukraine aux yeux du Kremlin?

En fait, l’invasion de l’Ukraine créerait une situation très complexe, et dangereuse à bien des égards pour le Kremlin. Primo, il est manifeste que la majorité des Ukrainiens, y compris une partie des russophones, n’ont aucune attirance pour Moscou, et le régime de Poutine. Prendre et imposer par la force le contrôle d’un pays aussi vaste ne serait pas une mince affaire. Alors même que les aspirations à la démocratie sur le territoire russe ne sont déjà pas faciles à maitriser. A ce risque de s’embourber dans une situation incontrôlable s’ajoute la menace des sanctions.

C’est bien connu, les sanctions ne sont utiles que si l’on ne s’en sert pas. Tant qu’elles restent menaces, elles sont une excellente arme dissuasive. Mais une fois que le menacé est passé à l’acte, elles se retournent souvent contre tous. Dans le cas présent la menace principale s’appelle Nord-Stream2. Du nom du gazoduc qui doit confirmer la dépendance de l’Europe vis à vis du gaz russe. Ce gazoduc doit permettre d’approvisionner l’Allemagne depuis la Russie sans passer par l’Ukraine. Il attend une autorisation de l’administration allemande pour entre en service. Il est vital pour les uns et les autres. Avec 30% de son économie basée sur son gaz et son pétrole, et 70% de ses exportations de gaz à destination de l’Europe, la Russie a besoin de ce gazoduc, qui lui permet en outre d’éviter que l’Ukraine profite du transit. Mais les européens eux aussi , et surtout les allemands, ont besoin de Nord-Stream2. La Russie fournit 40% du gaz en Europe, 66% du gaz allemand. Or depuis sa décision d’arrêter le nucléaire, l’Allemagne est de plus en plus dépendante du gaz russe. On a pu mesurer cette dépendance ces derniers mois où en limitant les livraisons de gaz, pour faire pression sur les européens, la Russie a provoqué une hausse importante des prix de l’énergie sur le continent. Les européens ont prévenu: Nord-stream2 n’entrera pas en service si les Russes envahissent l’Ukraine. Ce serait un manque à gagner important pour la Russie – pas sûr que l’enjeu ukrainien vaille ce prix là – tout autant qu’un casse-tête pour les européens obligés de revoir leurs approvisionnements en énergie.

La place des Américains en Europe

C’est un vieux combat des Américains. Deuxième producteur derrière la Russie, les Etats-Unis n’ont jamais été favorables au gazoduc russo-allemand. Au point de sanctionner, sous Donald Trump, les entreprises qui collaboraient à sa réalisation. Sanctions qui ont été levées par l’administration Biden qui reste toutefois hostile au projet pour trois raisons. Primo le projet consacre la dépendance de l’Europe vis à vis de la Russie, deuxio il limite l’impact des sanctions exercées contre la Russie en raison de la situation en Ukraine, enfin, l’arrêt du projet pourrait permettre une augmentation des livraisons de gaz américain en Europe. Faut-il voir dans ce conflit d’intérêts une explication de l’étrange attitude des USA dans la crise?

Le fait est que depuis que la situation s’est tendue aux frontières de l’Ukraine la diplomatie américaine n’a pas cessé de sonner compulsivement le tocsin, annonçant une invasion imminente du pays. Alors que les Russes prétendaient que leurs manœuvres aux frontières de l’Ukraine se terminaient et que leurs troupes étaient en train de regagner leurs casernes, vidéos à l’appui, les américains n’ont pas cessé de souffler sur les braises. Tandis qu’Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz tentaient une médiation à Moscou, les services de renseignement US dénonçaient l’arrivée de nouvelles troupes russes à la frontière. Et promettaient une invasion pour le week-end suivant, puis le mercredi d’après, puis en tout cas avant la fin des JO de Pékin… On demandait à tous les ressortissants américains de quitter le pays. Et l’on dénonçait les manœuvres en cours au Belarus qui étaient pourtant prévues. Et l’entrée de navires russes en mer de Crimée… On laissait même entendre à Washington que l’invasion de l’Ukraine pourrait être coordonnée avec celle de Taiwan par l’armée chinoise… Et la bourse de Wall Street, qui connaît la musique, clôturait en forte baisse.

Mais dans le même temps, Joe Biden faisait savoir qu’il n’est pas question d’entrer en guerre avec la Russie, pas même d’envoyer des soldats en Ukraine pour évacuer les américains qui s’y trouveraient piégés. Il promettait des sanctions économiques draconiennes, mais rien de plus. En somme, Washington sonnait le tocsin pour une guerre à laquelle les Américains ne veulent surtout pas participer. Pourquoi alors cette dramatisation? Peut-être parce que ce qui se joue ici, au delà de la situation ukrainienne, c’est l’influence des Etats-Unis en Europe.

Derniers feux diplomatiques

Emmanuel Macron le dit et répète depuis le début de sa tentative de médiation, il faut déboucher sur “un nouvel ordre de paix et de sécurité en Europe”. En clair discuter de la meilleure façon d’assurer et maintenir la sécurité de tous en Europe. Il n’est pas certain que le grand frère américain voit la chose d’un oeil très favorable. Depuis la deuxième guerre mondiale, la sécurité en Europe est d’abord l’affaire des Américains. L’Otan, c’est d’abord leur organisation, même s’ils se plaignent, à l’instar de Donald Trump durant son mandat de la participation insuffisante des européens. On l’a vu au début de la crise actuelle, au mois de décembre, lorsque Joe Biden et Vladimir Poutine discutaient du sort de l’Ukraine en tête à tête, tout en promettant, côté américain, de tenir les européens informés… Mais en même temps, depuis la présidence de Barack Obama, l’Amérique a réorienté sa politique étrangère vers l’Asie du sud-est avec ce qu’on a appelé le “rebalancing”. La priorité n’est plus de ce côté ci de l’Atlantique. Les enjeux, économiques et stratégiques sont en Asie. Mais les américains ne sont pas prêts pour autant à cesser de jouer un rôle déterminant sur le vieux continent. Ce “nouvel ordre de paix et de sécurité” qui pourrait se mettre en place entre européens, sans les laisser au centre de tout, n’est donc pas forcément le bienvenu.

C’est pourtant là que réside sans doute une sortie durable de crise. Au delà des ambitions de Poutine, au delà de la crise du Donbass, il n’y aura probablement d’ordre de paix et de sécurité durable en Europe, que si les européens eux-mêmes le prennent en charge. Avec la Russie, qui devra s’engager durablement sur le respect des frontières, pour tourner enfin pour de bon la page de la guerre froide. En attendant, réalisme oblige, les Européens, par la voix d’Emmanuel Macron, misent sur un sommet Biden-Poutine… pour éviter la guerre en Europe.